ELEGANCE. I
On demande pourquoi il est des auteurs dont le style a moins vieilli q^ue celui de leurs contemporains; en voici la cause. Il est rare que l'usage retranche d'une langue les termes qui réunissent l'harmonie, le coloris, et la clarté; quoique bizarre dans ses décisions, l'usage ne laisse pas de prendre assez souvent conseil de l'esprit, et surtout de l'oreille; on peut donc compter assez sur le pouvoir du sentiment et de la raison pour garantir qu'à mérite égal, celui des écrivains qui, dans le choix des termes, aura le plus d'égard à la clarté, au coloris, à l'harmonie, sera celui qui vieillira le moins.
Un sort opposé attend ces écrivains qui s'empressent à saisir les mots dès qu'ils viennent d'éclore et avant même qu'ils soient reçus. Ces mots que la Bruyère appelle aventuriers^ qui font d'abord quelque fortune dans le monde et qui s'éclipsent au bout de six mois, sont, dans le style comme dans les tableaux, ces couleurs brillantes et fragiles qui, après nous avoir séduits quelque temps, noircissent et font une tache. Le secret de Pascal est d'avoir bien choisi ses couleurs.
Le dictionnaire d'un écrivain, ce sont les poètes, les historiens, les orateurs qui ont excellé dans l'art d'écrire. C'est là qu'il doit étudier les finesses, les délicatesses, les richesses de sa langue ; non pas à mesure qu'il en a besoin, mais avant de prendre la plume; non pas pour se faire un style des débris de leurs phrases et de leurs vers mutilés, mais pour saisir avec précision le sens des termes et leurs rapports, leur opposition, leur analogie, leur caractère et leurs nuances, l'étendue et les limites des idées qu'on y attache, l'art de les placer, de les combiner, de les faire valoir l'un par l'autre , en un mot, d'en former un tissu 01^1 la nature vienne se peindre comme sur la toile, sans que l'art paraisse y avoir mis la main. Pour cela ce n'est pas assez d'une lecture indolente et superficielle, il faut une étude sérieuse et profondément réfléchie. Cette étude serait pénible autant qu'ennuyeuse si elle était isolée; mais en étudiant les modèles on étudie tout l'art à la fois; et ce qu'il y a de sec et d'abstrait s'apprend sans qu'on s'en aperçoive, dans le temps même qu'on admire ce qu'il y a de plus ravissant. Je finis cet article par un passage de Cicéron sur le soin que
20 ELEMENTS DE LITTEBATURE.
doit prendre et l'orateur et l'écrivam de réunir la force des pensées avec rélégance du style. Quemadmodum qui iifunturarmis autpatestra, non solum sibi vitandi aut feriendi ralioneinesse habendam putant^ sed etiam ut cum venustate moveantur ; sic verbis quidem adaptam compositionemet decentiam, sententas vero ad gravitafem orationis utatur. « Le gladiateur et l'athlète ne s'exercent pas seulement à parer et à frapper avec adresse, mais à se mouvoir avec grâce. C'est ainsi que dans le discours il faut s'occuper en même temps à donner du poids aux pensées, de l'agrément et delà décence à l'élocution. «
ÉLÉGiAQUE. Qui appartient à l'élégie. Les anciens écrivaient l'élégie en vers hexamètres et pentamètres , mêlés alternativement; et le pentamètre s'appelait élégiaque.
Arma , gravi numéro, violentaquehellaparaham : Edere, mater iaconvenientemodis.
Par erat inferior versus : risisse Cupido Dicitur, atque unum subripuisse pedem.
(OviD. Am. lib. I, el. 1.)
Mais comment cette mesure pouvait-elle peindre également deux
affections de l'âme opposées; comme la joie et la tristesse ? C'est ce qui est encore sensible pour nos oreilles, malgré l'altération de la prosodie latine dans notre prononciation.
La tristesse et la joie ont cela de commun, que leurs mouvements sont inégaux et ftéquemment interrompus ; l'une et l'autre suspendent la respiration, coupent la voix, rompent la mesure ; l'une s'affaiblit, expire, et tombe ; l'autre s'anime, tressaille, et s'élance. Or le pentamètre a cette propriété, que la mesure en est deux fois rompue, car ce vers n'est que Thexamètre, auquel on a retranché deux demi-pieds , l'un à l'hémistiche , l'autre à la fin du vers : et c'est ce qui a fait dire à Ovide , que l'Amour , en riant, avait dérobé uue mesure au xers élégiaque ; vnuyn subripuisse pedem. Si donc ces deux ruptures du pentamètre peuvent , au gré de l'expression , et comme il est aisé de le sentir, être des chutes ou des élans , ce vers doit être également docile à
SLEGIAQUE. 21
peindre les mouvements de la tristesse et de la joie. Mais comme dans la nature les mouvements de l'une et de l'autre ne sont pas aussi fréquemment interrompus que ceux du vers pentamètre,, on y a joint, pour les suspendre et les soutenir, la mesure pleine etcontinuede rhexamètre;de là le mélange alternatif de ces deux vers dans l'élégie.
Cependant le pathétique en général se peint encore mieux dans le vers ïambe, dont la mesure simple et variée approche de la nature , autant que l'art du vers peut en approcher ; et il est vraisemblable que si l'ïambe n'a pas eu la préférence dans la poésie élégiaque comme dans la poésie dramatique, c'est que l'élégie était mise en chant.
Quiutilien regarde Tibulle comme le premier des poètes élégiaques; mais il ne parle que du style : Mihi tersus atque elegans maxime videtiir. Pline le jeune préfère Catulle, sans doute pour des élégies qui ne sont point parvenues jusqu'à nous. Ce que nous connaissons de lui de plus délicat et de plus touchant ne peut guère être mis que dans la classe des madrigaux. Voyez Madrigal. Nous n'avons d'élégies de Catulle que quelques vers à Ortalus sur la mort de son frère ; la chevelure de Bérénice, élégie faible, imitée de Callimaque; une épître à Mallius , où sa douleur, sa reconnaissance et ses amours sont comme entrelacés de l'histoire de Laodamie , avec assez peu d'art et de goût; enfin l'aventure d'Ariane et de Thésée, épisode enchâssé dans son poème sur les noces de Thétis, contre toutes les règles de l'ordonnance, des proportions et du dessein. Tous ces morceaux sont des modules du siyle élégiaque ; mais par le fond des choses, ils ne méritent pas même, à mon avis, que Ton nomme Catulle à côté de Tibulle et de Properce ; aussi l'abbé Souchai ne l'a-t-il pas compté parmi les élégiaques latins. ( Mém. de lAcad. des inscriptions et belles-lettres, tome VII. ) Mais il prétend que Tibulle est le seul qui ait connu et exprimé parfaitement le vrai caractère de l'élégie, en quoi je prends la liberté de n'être pas de son avis, plus éloigné encore du sentiment de ceux qui donnent la préférence à Ovide. ( Voyez Élégie. ) Le seul avantage qu'Ovide ait sur ses rivaux est celui de l'invention; car ils n'ont fait le plus souvent qu'imiter les Grecs , tels que Mimnerme et Callima-
que. Mais Ovide , quoique inventeur, avait pour guides et pour exemples ses rivaux ïibulle et Properce, qui venaient d'écrire avant lui.
Si l'on demande quel est l'ordre dans lequel ces poètes se sont succédé, il est marqué dans ces vers d'Ovide. Trist. lib. iv, t!eg. 10.
• Nec amara Tibullo
Tempus amicitiœfata dedere meœ.
Successor fuit hic tibi, Galie; Properiius, illi.
Quartus ab his série temporis ipsefui '.
Il ne nous reste rien de ce Gallus ; mais si c'est le même que le Gallus ami de Properce, il a dû être le plus véhément de tous les poètes élégiaques , comme il a été le plus dur, au jugement de Quintilien.
Élégie. Dans sa simplicité touchante et noble, elle réunit tout ce que la poésie a de charmes, l'imagination et le sentiment. C'est cependant, depuis la renaissance des lettres , l'un des genres de poésie qu'on a le plus négligé; on y a même attaché l'idée d'une tristesse fade ; soit qu'on ne distingue pas assez la tendresse de la fadeur, soit que les poètes, sur l'exemple desquels cette opinion s'est établie, aient pris eux-mêmes le style doucereux pour le style tendre.
Il n'est donc pas inutile de développer ici le caractère de Yélégie . d'après les modèles de l'antiquité.
Comme les froids législateurs de la poésie n'ont pas jugé Vélégie digne de leur sévérité, elle jouit encore de la liberté de son premier âge. Grave ou légère, tendre ou badine, passionnée ou tranquille, riante ou plaintive à son gré , il n'est point de ton , depuis l'héroïque jusqu'au familier, qu'il ne lui soit permis de prendre. Properce y a décrit en passant la formation de l'univers ; Tibulle, les tourments du Tartare : l'un et l'autre en ont fait des
^ « Les sévères destinées ne donnèrent pas à Tibulle le temps de jouir de mon amitié. Gallus lui succéda, et Properce à Gallus . Je suis venu le quatrième. »
tableaux dignes tour à tour de Raphaël , du Corrège , et de l'Albane. Ovide ne cesse d'y jouer avec les flèches de l'Amour.
Cependant, pour en déterminer le caractère par quelqu<^s traits particuliers , je la diviserai en trois genres , le passionné , le tendre , et le gracieux.
Dans tous les trois elle prend également le ton de la douleur et de la joie; car c'est surtout dans V élégie que l'Amour est un enfant qui pour rien s'irrite ou s'apaise, qui pleure et rit en même temps. Par la même raison, le tendre, le passionné, le gracieux, ne sont pas des genres incompatibles dans Vélégie amoureuse ; mais dans leur mélange il y a des nuances , des passages, des gradations à ménager. Dans la même situation où l'on dit Torqueor, infelixl on ne doit pas comparer la rougeur de sa maîtresse convaincue d'infidélité, à la couleur du ciel , au lever de r aurore, à F éclat des roses parmi les lis, etc. (Ovid. Jmor. lib. II, el. 5. ) Au moment où l'on crie à ses amis : Enchainez-moi, je suis furieux, fai battu ma maîtresse, on ne doit penser ni aux fureurs d'Oreste ni à celles dJjax (Ibid. lib. I, el. 7. ) Que ces écarts sont bien plus naturels dans Properce! On m'enlève ce que f aime , dit-il à son ami , et tu me défends les larmes l H n'y a d'injures sensibles qu'en amour... Cest par là qu'ont commencé les guerres ., c'est par là que Troie a péri... Mais pourquoi recourir à l'exemple des Grecs '^ Cest toi, Romulus , qui nous as donné celui du crime; en enleuant les Sabines, tu appris à tes neveux à nous enlever nos amantes, etc. (Liv. II, el. 7.)
En général, le sentiment domine dans le genre passionné, c'est le caractère de Properce ; l'imagination domine dans le gracieux, c'est le '^Riactère d'Ovide. Dans le premier, l'imagination, modeste et soumise, ne se joint au sentiment que pour l'embellir, et se cache en YQm\ié\\\s>sd.n\^subsequitur' que. Dans le second, le sentiment, humble et docile, ne se joint à l'imagination que pour l'animer, et se laisse couvrir des fleurs qu'elle répand à pleines mains. Un coloris trop brillant refroidirait l'un , comme un pathétique trop fort obscurcirait l'autre. La passion rejette la parure des grâces, les grâces sont effrayées de l'air sombre de la passion; mais une émotion douce
24 ÉLÉMENTS Dis LITTÉRATURE.
ne les rend que plus touchantes et plus vives; c'est ainsi qu'elles régnent dans Vélégle tendre, et c'est le genre de TibuUe.
C'est pour avoir donné à un sentiment faible le ton du sentiment passionné, que Vélégle est devenue fade. Rien n'est plus insipide qu'un désespoir de sang-froid. On a cru que le pathétique était dans les mots; il est dans les tours et dans les mouvements du style. Ce regret de Properce après s'être éloigné de Cinthie,
Aonne fuit melius dominée pervincere mores '?
ce regret, dis-je, serait froid; mais combien la réflexion ranime!
Quamvis dura, tamen r ara puella fuit ^.
C'est une étude bien intéressante que celle des mouvements de l'âme dans les élégies de ce poëte et de Tibulle, son rival. Je veux, dit Ovide , que quelque jeune homme , blessé des mê- 7nes traits que moi, reconnaisse dans mes vers tous les sigjies de sa flamme^ et qu'il s' écrie, après un long étonnenient : Qui peut avoir appris à ce poëte à si bien peindre mes malheurs? C'est la règle générale de la poésie pathétique. Ovide la donne ; Tibulle et Properce la suivent, et la suivent bien mieux que lui.
Quelques poètes modernes se sont persuadé que Vélégie plaintive n'avait pas besoin d'ornements: non, sans doute, lorsqu'elle est passionnée. Une amante éperdue n'a pas besoin d'être parée pour attendrir en sa faveur; son désordre , son égarement, la pâleur de son visage, les ruisseaux de larmes qui coulent de ses yeux, sont les armes de sa douleur, et c'est avec ces traits que la pitié nous pénètre. Il en est ainsi de Vélégie passionnée.
Mais une amante qui n'est qu'affligée doit réunir , pour nous émouvoir, tous les charmes de la beauté, la parure, ou plutôt
' « N'eût-il pas mieux valu tâcher de vaincre les caprices de ma maîtresse ? » ' « Malgré toute sa cruauté, Cinthie était une fille rare. »
le négligé des grâces. Telle doit être Yélégie tendre , semblable à Corine au moment de son réveil :
Sœpe etiam^ nondum digestis manecaptllis ,
Purpureojacuit semisupina thoro ; Tximque fuit neglecia decens .
Un sentiment tranquille et doux , tel qu'il règne dans ['élégie tendre , a besoin d'être nourri sans cesse par une imagination vive et féconde. Qu'on se figure une personne triste et rêveuse , qui se promène dans une campagne où tout ce qu'elle voit lui rappelle ce qui l'intéresse , et l'y ramène à chaque instant : telle est, dans Vélégie tendre, la situation de Tâme, à l'égard de l'imagination. Quels tableaux ne se fait on pas dans ces douces rêveries ? Tantôt on croit voyager sur un vaisseau avec ce que l'on aime; on est exposé à la même tempête; on dort sur le même rocher , a r ombre du même arbre; on se désaltère a la même source , soit à la poupe , soit à la proue du navire, une planche suffit pour deux ; on souffre tout avec plaisir; qu'importe que le vent du midi, ou celui du nord, enfle la voile! pourvu qu'on ait les yeux attachés sur son amante, Jupiter embraserait le vaisseau, on ne tremblerait que pour elle. (Prop. 1. II, el. 28.) Tantôt on se peint soi-même expirant : on tient d'une défaillante main la main d'une amante éplorée; elle se précipite sur le lit où Von vamourir, elle suit son amant Jusque sur le bûcher; elle couvre son corps de baisers mêlés de larmes; on voit les jeunes garçons et lesjeunes filles revenir de ce spectacle les yeux baissés et mouillés de pleurs; on voit son amante s'arrachant les cheveux et se déchirant les Joues ; on la conjure d'épargner les mânes de son amant, de modérer son désespoir. (Tib. 1. I, el. 2. ) C'est ainsi que dans Vélégie tendre le sentiment doitctresans cesse animé par les tableaux que l'imagination lui présente. Il n'en est pas de même de Vélégie passionnée; l'objet présent y remplit toute l'âme; la passion ne rêve point.
On peut entrevoir quel est le ton du sentiment dans Tibulle et dans Properce , par les extraits que j'en ai donnés , n'ayant pas osé les traduire : mais ce n'est qu'en les lisant dans Fori-
giaal qu'on peut sentir le charme de leur style : tous deux faciles avec précision, véhéments avec douceur, pleins de naturel, de délicatesse et de grâces. Quintilien regarde Tibulle comme le plus élégant et le plus poli des poètes élégiaques latins; cependant il avoue que Properce a des partisans qui le préfèrent à Tibulle; et sans l'emploi un peu trop fréquent qu'il fait de son érudition, je serais de ce nombre. A l'égard du reproche que Quintilien fait à Ovide d'être ce qu'il appelle lasciviorf soit que ce mot-là signifie 7noms châtié, ou plus diffus, ou trop livré à son imagination^ trop amoureux de son bel-esprit, nimium amaior ingenii sui, ou d'une mollesse trop négligée dans son style (car on ne saurait l'entendre comme le lasciva puella de Virgile , d'une volupté attrayante) , ce reproche dans tous les sens me semble également fondé. Aussi Ovide n'a-t-il excellé que dans \ élégie gracieuse, où les négligences sont plus excusables.
Aux traits dont Ovide s'est peint à lui-même Vélégie amoureuse, on peut juger du style et du ton qu'il lui a donnés.
Venit odoratos Elegia nexa capillos.
Forma decens, vestis tenuissima, cultus amantis.
Limis suhrisit ocellls.
Fallor. anin dextra myrteavirgafuit '.
11 y prend quelquefois le ton plaintif; mais ce ton-là m.ême est un badinage.
Croyez qu'il est des dieux sensibles à l'injure.
Après mille serments, Corine se parjure ;
En a't-elle perdu quelqu'un de ses attraits?
Ses yeux sont-ils moins beaux, son teint est-il moins frais.'
Ah î ce dieu, s'il en est, sans doute aime les belles ;
Et ce qu'il nous défend n'est permis que pour elles.
L'amour , avec ce front riant et cet air léger , peut être aussi
' L'Élégie vint à moi les cheveux parfumés et noués avec grâce Son air était décent; sa robe, légère ; sa parure, celle d'une amante. Elle me regarda d'un œil oblique en souriant. Si je ne me trompe, elle avait à la main un rameau de myrte. »
ingénieux , aussi brillant que veut le poëte. La parure sied bien à la coquetterie : c'est elle qui peut avoir les cheveux entrelacés de roses. C'est sur le ton galant qu'un amant peut dire ;
Cherche un amant plus doux, plus patient que moi. Du tribut de mes vœux ma poupe couronnée Brave au port les fureurs de l'onde mutinée.
C'est là que serait placée cette métaphore, si peu naturelle dans une élégie sérieuse :
Nec procul a métis quas pêne tenere videbar, Currictilo gravis est facta ruina meo '.
(Trist. l.IV. el. 8.)
Tibulle et Properce, rivaux d'Ovide dans Y élégie gracieuse, l'ont ornée comme lui de tous les trésors de l'imagination. Dans Tibulle, le portrait d'Apollon qu'il voit en songe; dans Properce, la peinture des Champs-Elysées; dans Ovide , le triomphe de l'amour, le chef-d'œuvre de ses élégies, sont des tableaux ravissants ; et c'est ainsi que Vélégie doit être parée de la main des grâces , toutes les fois qu'elle n'est pas animée par la passion ou attendrie par le sentiment. C'est à quoi les modernes n'ont pas assez réfléchi; chez eux, le plus souvent, Vélégie est froide et néghgée, et par conséquent plate et ennuyeuse; car il n'y a que deux moyens de plaire ; c'est d'amuser ou d'émouvoir.
Nous n'avons encore parlé ni des Héroïcles d'Ovide, qu'on doit mettre au rang des élégies passionnées; ni de ses Tristes^ dont son exil est le sujet, et que l'on doit compter parmi les élégies tendres.
Sans ce libertinage d'esprit , cette abondance d'imagination qui refroidit presque partout le sentiment dans Ovide , ses héroides seraient à côté des plus belles élégies de Properce et de Tibulle. On est d'abord surpris d'y trouver plus de pathétique et d'intérêt que dans les Tristes. En effet , il semble qu'un poète doit être plus ému et plus capable d'émouvoir en déplorant ses
' (f J'ai vu mon char brisé tout prés du terme où je semblais atteindre. »
malheurs , qu'en peignant les malheurs d'un personnage iinagi' naire. Cependant Ovide est plein de chaleur lorsqu'il soupire, au nom de Pénélope, après le retour d'Ulysse; il est glacé lorsqu'il se plaint lui-même des rigueurs de son exil à ses amis et à sa femme. La première raison qui se présente de la faiblesse de ses derniers vers est celle qu'il en donne lui-même :
Da mihi Mœoniden , et tôt circumspice casus ; Jn genium tantis excidet omne malts.
« Qu'on me donne un Homère en butte au même sort; « Son génie accablé cédera sous l'effort. »
Mais le malheur, qui émousse l'esprit, qui affaisse l'imagination, et qui énerve les idées, semble devoir attendrir l'âme et remuer le sentiment : or c'est le sentiment qui est la partie faible de ses élégies, tandis qu'il est la partie dominante des Héroïdes. Pourquoi ? parce que la chaleur de son génie était dans son imagination , et qu'il s'est peint les malheurs des autres bien plus vivement qu'il n'a ressenti les siens. Une preuve qu'il les ressentait faiblement , c'est qu'il les a mis en vers :
Les faibles déplaisirs s'amusent à parler; Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
A plus forte raison quiconque se plaint en cadence. Cependant il semble ridicule de prétendre qu'Ovide, exilé de Rome dans les déserts de la Scythie, ne fût point pénétré de son malheur. Qu'on lise, pour s'en convaincre, cette élégie où il se compare à Ulysse ; que d'esprit , et combien peu d'âme ! Osons le dire à l'avantage des lettres: le plaisir de chanter ses malheurs en était le charme ; il les oubliait en les racontant ; il en eût été accablé s'il ne les eût pas écrits ; et si l'on demande pourquoi il les a peints froidement, c'est parce qu'il se plaisait à les peindre.
Mais lorsqu'il veut exprimer la douleur d'un autre, ce n'est plus dans son âme, c'est dans son imagination qu'il en puise les couleurs : il ne prend plus son modèle en lui-même, mais dans les possibles ; ce n'est pas sa manière d'être , mais sa manière de concevoir qui se reproduit dans ses vers ; et la contention du travail , qui le dérobait à lui-même , ne fait que lui représenter
plus vivement un personnage supposé. Ainsi Ovide est plus Briséis ou Plièdre dans les Héroides , qu'il n'est Ovide dans les Tristes.
Toutefois autant l'imagination dissipe etaffaiblit dans le poëte le sentiment de sa situation présente , autant elle approfondit les traces de sa situation passée. La mémoire est la nourrice du génie. Pour peindre le malheur, il n'est pas besoin d'être malheureux, mais il est bon de l'avoir été.
Une comparaison va rendre sensible la raison que je viens de donner de la froideur d'Ovide dans les Tristes.
Un peintre affligé se voit dans un miroir; il lui vient dans l'idée de se peindre dans cette situation touchante : doit-il continuer à se regarder dans la glace , ou se peindre de mémoire après s'être vu la première fois ? S'il continue de se voir dans la glace, l'attention à bien saisir le caractère de sa douleur et le désir de le bien rendre commencent à affaiblir l'expression dans le modèle. Ce n'est rien encore. Il dessine les premiers traits ; il voit qu'il prend la ressemblance , il s'en applaudit ; le plaisir du suc ces se glisse dans son âme, se mêle à sa douleur, et en adoucit l'amertume ; les mêmes changements s'opèrent sur son visage , etle miroir les lui répète ; mais le progrès en est insensible, et il copie sans s'apercevoir qu'à chaque instant ce n'est plus la même figure. Enfin, de nuance en nuance, il se trouve avoir fait Je portrait d'un homme content, au lieu du portrait d'un homme affligé. Il veut revenir à sa première idée; il corrige, il retouche, il recherche dans la glace l'expression de la douleur ; mais la glace ne lui rend plus qu'une douleur étudiée, qu'il peint froide comme il la voit. N'eût-il pas mieux réussi à la rendre s'il l'eût copiée d'après un autre, ou si l'imagination et la mémoire lui en avaient rappelé les traits ? C'est ainsi qu'Ovide a manqué la nature , en voulant l'imiter d'après lui-même.
Mais, dira-t-on, Properce et Tibulle ont si bien exprimé leur situation présente , même dans la douleur! Oui, sans doute; et c'est le propre du sentiment qui les inspirait, de redoubler par l'attention qu'on donne à le peindre. L'imagination est le siège de l'amour; c'est là que ses désirs s'allument, c'est là que ses regrets s'irritent, et c'est là que les poètes élégiaques en ont puisé
les couleurs. 11 n'est donc pas étonnant qu'ils soient plus tendres à proportion qu'ils s'échauffent davantage l'imagination sur l'objet de leur tendresse, et plus sensibles à son infidélité, ou à sa perte, à mesure qu'ils s'en exagèrent le prix. Si Ovide avait été amoureux de sa femme , la sixième élégie du premier livre des Tristes ne serait pas composée de froids éloges et de vaines comparaisons. La fiction tient lieu aux amants de la réalité; et les plus passionnés n'adorent souvent queleurpropreouvrage, comme le sculpteur de la fable. 11 n'en est pas ainsi d'un malheur réel , comme l'exil et l'infortune : le sentiment en est fixe dans l'âme ; c'est une douleur que chaque instant, que chaque objet reproduit, et dont l'imagination n'est ni le siège ni la source. Il faut donc, si l'on parle de soi-même, parler d'amour dans Yélégie pathétique. On peut bien y faire gémir une mère , une sœur, un ami tendre; mais si l'on est cet ami, cette mère, ou cette sœur, on ne fera point d^élégie, ou l'on s'y peindra faiblement.
Les meilleures des élégies modernes sont connues sous d'autres titres, Les idylles de madame Deshoulières aux moutons, aux fleurs , sont des modèles de ï élégie dans le genre gracieux : les vers de Voltaire sur la mort de mademoiselle Lecouvreur sont un modèle encore plus parfait de Yélégie passionnée , et auquel TibuUe et Properce même n'ont peut-être rien à opposer.
On retrouve quelque faible trace de V élégie ancienne dans la quatrième et la sixième des élégies de Marot. Dans l'une, en passant au poète l'allégorie du cœur, si usitée dans ce temps-là, on lui saura gré du sentiment naïf qui règne dans son style.
Son cœur, qu'il a laissé à sa maîtresse, revient à lui, et se plaint d'elle , comme un captif échappé de sa chaîne.
Orne se peut la chose plus nier.
Regarde moi. Je semble un prisonnier Qui est sorti d'une prison obscure, Où l'on n'a eu de lui ne soiu ne cure.... Je suis ton creur, qu'elle tient en émoi. Je suis ton cœur : aie pitié de moi.,.. Ainsi parlait mon cœur plein de martyre. Et je lui dis : Mon cœur, que veux-tu dire.' D'elle tu as voulu être amoureux j
Et puis te plains que tu es douloureux ! Sais-tu pas bien qu'amour a de coutume D'entremêler ses plaisirs d'amertume ?.., Refus, oubli, jalousie, et langueur, Suivent amours : et pour ce donc, mon cœur. Retourne-t'en.
Dans l'autre , le poëte raconte à sa maîtresse un songe qu'il a fait :
Le plus grand bien qui soit en amitié,
Après le don d'amoureuse pitié.
Est s'entr'écrire, ou se dire débouche,
Soit bien, soit deuil, tout ce qui au cœur touche. .-
Partant, je veux, ma mie et mon désir.
Que vous ayez votre part d'un plaisir
Qui en dormant l'autre nuit me survint.
Avis me fut que vers moi tout seul vint Le dieu d'amours, aussi clair qu'une étoile. Le corps tout nu, sans drap, Unge ne toile; Et si avait (afin que l'entendez) Son arc alors et ses yeux débandés, Et en sa main celui trait bienheureux Lequel nous fit l'un de l'autre amoureux.
En ordre tel s'approche et me va dire : « Loyal amant, ce que ton cœur désire « Est assuré : celle qui est tant tienne « >'e t'a rien dit, pour vrai, qu'elle ne tienne ; « Et, qui plus est, tu es en tel crédit, « Qu'elle a foi ferme en ce que lui as dit. »
Ainsi Amour parlait ; et en parlant M'assura fort. Adonc, en ébranlant Ses ailes d'or, en l'air s'est envolé, Et au réveil , je fus tant consolé, Qu'il me sembla que du plus haut d(;s cieux Dieu m'envoyait ce propos gracieux.
Lors prins la plume ; et par écrit fut mis Ce songe mien que je vous ai transmis, Vous suppliant, pour me mettre en grand heur. Ne faire point le dieu d'amours menteur.
32 ELEMENTS DE LITTEBATUBE.
Je me permets de transcrire ici ces deux morceaux, parce qu'ils sont peu connus, et qu'ils font époque dans l'histoire du goût.
La Fontaine, qui se croyait amoureux, a voulu faire des élégies tendres : elles sont au-dessous de lui; mais celle qu'il a faite sur la disgrâce de son protecteur, adressée aux nymphes de Vaux , est un modèle de poésie, de sentiment et d'éloquence. M. Fouquet, du fond de sa prison, inspirait à la Fontaine les vers les plus touchants , tandis qu'il n'inspirait pas même la pitié à ses amis de cour : leçon bien frappante pour les grands , et bien glorieuse pour les lettres.
Du reste , les plus beaux traits de cette élégie delà Fontaine sont aussi bien exprimés dans la première du troisième livre des T?^istes ,el n'y sont pas aussi attendrissants. Pourquoi ? parce qu'Ovide parle pour lui et la Fontaine pour un autre. G' est encore un des privilèges de l'amour de pouvoir être humble et suppUant sans bassesse ; mais ce n'est qu'à lui qu'il appartient de flatter la main qui le frappe. On peut être enfant aux genoux de Corine ; mais il faut être homme devant l'empereur.
ÉLOQUENCE. Lorsqu'on l'a définie l'art de persuader, on u'a pensé qu'à Véloquence du barreau et de la tribune : mais , rV éloquence était un don avant que d'être un art ; et l'art même en serait inutile à qui n'en aurait pas le don. Véloquence artificielle n'est donc que Véloquence naturelle, éclairée et réglée dans l'usage de ses moyens ( F oyez Rhétorique ) ; 2° Persuader n'est pas toujours l'intention deV éloquence ; et ni celle du théâtre, ni celle de la chaire, n'a essentiellement ni habituellement la persuasion pour objet. Très-souvent elle la suppose, et ne fait que s'en prévaloir.
Pour donner une idée plus étendue et plus complète de Véloquence, je croirais donc pouvoir la définir la faculté d'agir sur les esprits et sur les âmes par le moyen de la parole. Sur les esprits, c'est le talent d'instruire ; sur les âmes, c'est le talent d'intéresser et d'émouvoir : et de ces deux talents résulte au plus haut point le talent de persuader.
Il est une expression muette , qui par les yeux fait passer à
l'âme le sentiment et la pensée; et c'est pour l'orateur un moyen si puissant, que non-seulement il supplée àlafaiblesse de la parole, mais que sans la parole il produit quelquefois tous les effets de Véloquence : aussi dit-on Y éloquence des yeux, Y éloquence des larmes, Véloquence du geste, {f'oyez Déclamation. ) Mais ici je ne considère que Véloquence Aq la parole, sans égard même aux accents de la voix qui lui donnent tant de pouvoir.
Par la parole, une âme agit sur d'autres âmes , un esprit sur d'autres esprits. Or l'effet de cette action est de vaincre une résistance ; et cette résistance est active ou passive. Si elle n'est que passive , elle est faible ; si elle est active, elle est plus ou moins forte , selon le degré d'énergie des mouvements que Tàme ou que l'esprit oppose au mouvement qu'on lui veut imprimer. Expliquons cette mécanique.
Par la résistance passive , j'entends le doute , l'irrésolution ne l'esprit, l'indifférence et le repos de l'âme; et par la résistance active , j'entends une prévention, une inclination, une résolution décidée et contraire.
Si luneou l'autre résistance est dans l'entendement , et n'est que dans l'entendement, pour la vaincre on n'a pas besoin des grands moyens àeVéloquence. J'ignore, je doute, j'hésite , en attendant que l'on m'éclaire et que l'on me décide : c'est la plus faible des résistances , l'équilibre de la raison ; et pour le rompre il suffira de la vérité simple, ou de sa ressemblance : c'est là ce qu'on appelle instruire.
Mais à l'ignorance où je suis se joint le préjugé, l'erreur, le faux savoir, une forte présomption, une opinion établie et affermie par l'habitude. Alors toutes les forces du raisonnement se réuniront pour la vaincre: c'est ce qu'on appelle prouver; et c'est l'ouvrage de la dialectique, qui est comme le nerf de Véloquence.
Au lieu de la prévention, ou avec elle, supposez-moi une langueur, une inertie, une indolence qui se refuse à l'attention que vous me demandez, une répugnance de vanité pour vos leçons et vos lumières ; dès lors l'art de m'apprivoiser, de m'amuser en m'instruisant, de me cacher le dessein de m'instruire, ou de me rendre l'instruction facile, agréable, attravante, commence
à être nécessaire = La vérité simplement énoncée ne suffit pas, il faut l'animer, l'embellir; et comme la résistance à vaincre ne tient pas moins à la mollesse de mon âme qu'à l'indolence de mon esprit, il est besoin que votre langage ait quelque chose de piquant, de séduisant, d'intéressant pour elle. Ici l'on voit que Véloquence peut aider la philosophie de quelques-uns de ses moyens.
Supposons à présent que ma résistance soit faible ou nulle du côté de l'esprit, mais forte du côté de l'âme. Je fais confusément ce que vous m'allez dire, et je veux croire que c'est le vrai, l'honnête, l'utile, ou le juste. Mais ce vrai répugne à mon âme; mais ce qu'il y a d'honnête est pénible pour moi ; mais ce qu'il y a d'utile, ou ne me touche point, ou doit trop me coûter; mais ce qu'il y a de juste est contraire à mes intérêts, à mes affections, à l'inclination qui me domine, à la passion qui m'anime. Ici l'art du dialecticien est peu de chose; car ce n'est plus sur la raison, mais sur l'âme, qu'il faut agir.
Qu'enfin l'âme et l'esprit réunissent leurs forces pour vous résister de concert, et que tous les deux soient aliénés, mon âme par des affections et des inclinations contraires, mon esprit par des préventions et de fortes présomptions : c'est ici bien évidemment la grande lice de Véloquence, car elle y trouve rassemblés tous ses ennemis à la fois; et pour distribuer et diriger ses forces, son premier soin sera de connaître les leurs. Rarement elles sont égales : tantôt c'est l'opinion qui décide la volonté, tantôt et plus souvent c'est la volonté qui l'entraîne. Un juge intègre, par exemple, s'il est aliéné, c'est par les apparences : c'est son opinion qu'il s'agit de changer, son inclination la suivra. Mais un peuple ému se soulève : c'est la passion qui l'emporte, c'est elle qu'il faut réfréner.
Le résultat de cette analyse est d'abord que, selon l'effet que veut produire celui qui parle, son élocution doit prendre un caractère analogue à ses vues. S'il ne parle que pour se faire entendre et pour exprimer sa pensée, la correction, la clarté, les bienséances du langage seront les qualités du sien. Si en même temps il veut instruire, et qu'il ait besoin pour cela d'une longue suite d'idées, la méthode lui est nécessaire pour les exposer net-
lement et dans leur ordre naturel. Si pour instruire il ne lui suffit pas de/bien disposer ses idées, et si dans les esprits il a quelque doute à lever, quelques préventions à vaincre, il faut alors que la logique vienne à l'appui de la méthode, et que nonseulement il classe ses idées-, mais qu'il sache les enchaînerj les extraire l'une de l'autre, ou les faire aboutir ensemble au même point. Si au lieu d'instruire il veut plaire,ou s'il veut plaire en instruisant, il faut qu'il sacrifie aux grâces, qu'il étudie et recherche avec soin les élégances, les richesses, les agréments de l'expression, et ce qu'il y a de plus séduisant et pour l'esprit et pour l'oreille : enfin s'il se propose' d'intéresser et d'émouvoir, de mettre, comme dit Plutarque, la sensibilité enjeu à la place de l'entendement^ et la volonté à la place de la raison, ou bien, comme dit Cicéron , daitirer à soi les esprits , de remuer les volontés, de les pousser où bon lui semble, de les ramener d'où il veut "f ; c'est à l'âme qu'il doit parler, c'est par elle qu'il doit soumetre et dominer l'entendement : et pour cela posséder l'art de maîtriser les passions, de se ménager avec elles de secrètes intelligences , de les faire agir à son gré , c'est le grand œuvre de V éloquence; et c'est ce qu'on appelle le talent de persuader.
On voit donc bien comment persuader n'est pas convaincre; et en effet, lorsque la résistance de l'entendement est forcée, l'objet de la conviction est rempli ; celui de la persuasion ne l'est pas , souvent même il est loin de l'être. La conviction qui ne laisse à l'esprit aucune liberté de lui échapper n'a aucun empire sur l'âme, et la volonté lui résiste encore avec toute sa force lorsque la raison lui a cédé. Au contraire, la persuasion, sans exercer la même violence à l'égard de l'esprit, ôte insensiblement à l'âme toute espèce de résistance. L'unedomine à force ouverte, l'autre s'insinue et pénètre par tous les moyens de séduire, d'intéresser et d'émouvoir. Mais l'une domine l'entendement, qui est une faculté passive; l'autre gagne, captive, et met en mouvement les facultés de l'âme les plus actives, l'imagination et le sentiment ; et avec ces deux grands mobiles elle remue la volonté.
- Mentes aUicere , voluntates impellere quo velis, unde autem velis deducere.
Mais le talent d'agir sur Tâme, qui est le propre de Véloquence, et qui en imprime le caractère à tous les genres d'élocution où il se fait sentir, n'est pas exclusivement réservé à la persuasion. Celle-ci est éminemment le succès de l'art oratoire; et toutes les fois qu'il s'agit d'amener un tribunal ou tout un peuple, non-seulement à penser comme on pense , à s'affecter de ce qu'on sent, mais à vouloir ce que l'on veut, à prendre une résolution ou à renoncer à celle qu'il a prise , à trouver juste et bon ce qu'on propose comme tel, ou a le condamner comme injuste, à le détester comme odieux, à le proscrire comme insensé, comme honteux, comme nuisible; plaire, intéresser, émouvoir, ne sont pour l'orateur que des moyens: son but est au delà, et il le manque s'il n'obtient pas une pleine persuasion.
Mais combien de fois, dans la chaire, au théâtre, dans des écrits qui émeuvent l'âme, ne voit-on pas éclater Véloquence , sans qu'elle ait cependant rien à persuader.?
Qu'auraient à nous persuader Andromaque, Mérope, Hécube ? Qu'elles sont malheureuses ? Nous le voyons assez ; et sans toute cette éloquence, l'action pantomime elle seule produirait son illusion. T'oyez Éloquence poétique.
J'ai fait voir ailleurs que la chaire est une lice comme le barreau, mais que dans ce combat de l'eVogz/e^ce contre les passions humaines, la preuve est bien souvent le plus faible de ses moyens. Il est presque nul dans les harangues; et si dans l'accusation et le blâme il est de première nécessité , ce n'est jamais à la rigueur qu'on l'exige dans la louange. Souvent même il y est superflu. Avant que d'entendre Fléchier faisant l'éloge de ïurenne, ou Bossuet faisant l'éloge de Condé , on savait tout d'avance : il ne s'agissait pas de persuader aux Français qu'ils avaient perdu deux grands hommes, mais de développer, d'étendre, d'approfondir l'idée qu'on avait de leur caractère, de leurs exploits , de leurs vertus , par le tableau frappant d'une vie semée de gloire. Dans l'éloge de ^larc-Aurèle , il n'y avait de même rien a persuader; et cependant qui peut méconnaître Véloquence dans cet ouvrage?
• Dans les sermons , dont Véloquence approche davantage de celle de la tribune antique, combien peu de doutes à éclaircir
et de questions à débattre? Tout l'auditoire de Massillon était persuadé d'avance du petit nombre des élus, lorsque, par ce beau mouvement que Voltaire a tant admiré , il excita autour de lui un frémissement si soudain d'étonnement et de frayeur. Chacun savait comme lui que tout passe , et que Dieu seul est immuable , et cependant quoi de plus éloquent que l'exposition qu'il a faite de cette grande vérité en ces mots? « Une fatale révolution , que rien n'arrête , entraîne tout dans les abîmes de l'éternité; les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre , tout y entre , et rien n'en sort. Psos ancêtres nous en ont frayé le chemin , et nous allons le fraver dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi les âges se renouvellent, ainsi \d^ figure du monde change sans cesse, ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement : rien ne demeure, tout change, tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même , et ses années ne finissent point; le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux, etc. »
Ces exemples font assez voir que dans ce genre à" éloquence il s'agit moins de persuader que d'inspirer et d'émouvoir. Foijez Chaire, Oratson funèbre.
Il n'en est pas de même de Véloquence du barreau et de la tribune, de celle, dis-je, que les rhéteurs et Cicéroii lui-même avaient en vue , lorsqu'ils l'ont défmie l'art de persuader. Celleci, en effet, suppose au moins dans les esprits et dans les aines le doute et l'irrésolution, et le plus souvent un combat d'opinions et d'intérêts où il faut vaincre ou succomber; et c'est là , comme je l'ai dit, le vrai champ clos de Véloquence.
Qu'en, effet l'avis qu'on propose soit mis en délibération , ou que la cause que l'on plaide soit débattue et soumise à des juges , loin de supposer les esprits déjà persuadés ou enclins à la persuasion, il n'est point de difficultés que l'orateur n'ait à prévoir, et il n'en doit néghger aucune. 11 doit surtout savoir que la prétention de tout homme qui va juger est d'être impartial et juste, de ne céder qu'à la prépondérance du bon droit et de la raison , et de se croire convaincu lorsqu'il n'est que persuadé. Ce serait donc l'aliéner , que de lui laisser voir qu'on attend de son émo-
ÉLÉil. DE UTTÉR. — T. H. 3
îion ce qu'il veut qu'on ne doive qu'aux lumières de son esprit et à l'équité de son âme; et lors même qu'en l'instruisant on cherche à le gagner, il faut avoir grand soin de déguiser l'appât de l'intérêt qu'on lui présente.
En se plaignant au tribunal où Aristide présidait , un plaideur, pour rendre odieux son adversaire, commença par dire que cet homme-là avait fait dans sa vie beaucoup de mal à Aristide. Eh! mon ami, reprit Aristide en l'interrompant , dis le mal qu'il t'a fait; car c'est ton affaire que je juge ^ et non pas la mienne. L'orateur doit s'attendre que tout homme intègre ou qui veut se flatter de l'être lui répondra comme Aristide , s'il lui laisse entrevoir qu'il veut l'intéresser par des affections personnelles. « Ne paraissons jamais , dit Cicéron , que vouloir instruire et prouver; et que les deux autres moyens (celui de plaire et d'émouvoir) soient répandus dans le plaidoyer comme le sang l'est dans les veines. «
La preuve est donc la partie éminente, et, en apparence du moins, la partie essentielle du plaidoyer et de la délibération. C'est là comme le point d'appui des grands leviers de V éloquence, et c'est par-là qu'elle diffère de la vaine déclamation. Rien n'est beau que le vrai, a dit Boileau ; disons de même, rien n'est fort que le vrai. Tous les mouvements oratoires, tous les moyens les plus violents d'intéresser et d'émouvoir, sont faibles, à moins qu'ils ne portent sur des motifs sérieux et solides. Avant de s'indigner contre l'iniquité , l'oppression, la violence, il faut avoir prouvé la violence, l'oppression , et l'iniquité; avant que d'invoquer la vengeance des hommes, la colère du ciel contre la calomnie , il faut avoir confondu le calomniateur ; avant que de donner des larmes à d'indignes calamités , il faut avoir montré qu'elles sont accablantes, et qu'elles ne sont pas méritées. En un mot, la plus grande imprudence que puisse commettre l'orateur , c'est de paraître négliger dans ses juges la raison et la bonne foi ; c'est d'aller droit à leurs passions , et d'attaquer l'endroit sensible de leur âme avant que d'avoir mis , autant qu'il est po^-siblC;, leur opinion en siireté et leur conscience en repos.
Un peuple n'est pas si sévère, si délicat, si attentif aux moyens qu'on emploie pour le déterminer ; mais que dans ses délibéra-
lions il soit tranquille , ou qu'il soit ému , ce n'est jamais qu'à l'apparence du vrai , de l'honnête, du juste, ou de l'utile, qu'il veut se rendre; et la passion, même avec lui, doit commencer par se donner l'autorité de la prudence et l'ascendant de la raison.
Mais si en éloquence rien n'est fort que le vrai , et si le vrai ou son apparence résulte de la preuve, comment ai-Je donc distingué un genre A'éloquence le plus souvent dénué de preuve, et qui ne tend qu'à émouvoir ? C'est que la preuve y est supposée, comme elle l'est dans la controverse, à l'égard des faits avoués et des points de droit convenus. Ainsi toute éloquence qui ne tendra qu'à émouvoir aura pour base et pour appui , ou une vérité dont personne ne doute, ou une vraisemblance imposante, ou une illusion à laquelle on est d'accord de se livrer.
L'illusion qui suffit à Véloquence du poète ne suffit pas de même à Véloquence de l'orateur. Celle-ci, comme l'autre, est quelquefoisun art trompeur et mensonger; mais en se livrant aux prestiges de la poésie, on sait qu'on est trompé , et on consent à l'être, au lieu que par les artifices de Véloquence proprement dite , on est trompé sans le savoir , sans le vouloir , et malgré soi. Il ne s'agit, avec la poésie, que d'un plaisir à se donner ; il s'agit, avec Véloquence, d'un parti sérieux à prendre; l'une est un jeu, l'autre une affaire ; par l'une on veut donc bien être séduit pour un moment , mais on ne l'est par l'autre qu'autant qu'on l'est à son insu, et qu'on peut croire ne l'être pas. La poésie n'a donc pas besoin d'une pleine persuasion; md^isV éloquenceXd, demande. Avec une légère apparence de vérité la poésie obtient ses succès ; l'eVo^we/ice manque les siens dès qu'elle laisse soupçonner le mensonge.
Yoilà pourquoi, dansles causes mêmes et dans les délibérations qui se prêtaient le mieux aux mouvements de Véloquence pathétique, les anciens attachaient encore tant d'importance aux moyens de la preuve. Mais ni dans la preuve ils ne perdaient de vue l'avantage d'agir sur l'âme , ni dans le pathétique ils ne cessaient d'agir sur l'esprit et sur la raison. Ils avaient fait du raisonnement un langage plein de chaleur, et At Véloquence pathétique un raisonnement plein de force. Ainsi ces deux moyens se péué-
traient l'un l'autre , et ne formaient, comme les solides et les fluides du corps humain, qu'un tout vivant et animé. Ilsavaient fait de l'exposition un tableau frappant et rapide , et tout ce que l'imagination a de pouvoir sur Tâme, ils l'y employaient à l'ébranler. Ils avaient fait de la discussion , de la réfutation des moyens opposés , une lutte pressante , où tous les nerfs et tous les muscles de V éloquence étaient tendus, et durant laquelle ni l'adversaire nile juge n'avait le temps de respirer. Enfin lorsqu'ils semblaient avoir épuisé toute leur force à terrasser leur ennemi, on les voyait se relever avec une vigueur nouvelle; et c'était alors que se déployaient les grands ressorts du pathétique. Avoir instruit, prouvé, réfuté, n'était rien: il fallait émouvoir : In quo sunt omnia, dit Cicéron. Mais les caractères du pathétique étaient différents selon les genres. Dans le sublime, il était véhément, fulminant , déchirant. Dans le tempéré, il était doux, insinuant, et modeste avec dignité ; dans l'humble, il était timide et suppliant ; il faisait parler la prière , il intéressait la pitié, il obtenait de douces larmes. Il mesurait dans tous les trois ses tentatives à ses forces , et ne tirait ses mouvements que du fond même de la cause et des moyens qu'elle lui présentait, évitant, comme des écueils, l'enflure et la déclamation. Dans le genre délibératif , il avait pour moyens le reproche , l'indignation , la menace : k rep?^o^/ie d'inaction, d'indolence, de lâcheté; l'indignation pour des conseils perfides , honteux , ou funestes ; la menace des maux ou des périls dont il fallait sauver la république, et auxquels l'exposait l'oubli de ses intérêts les plus chers , de son salut et de sa gloire, etc.
Dans le genre démonstratif pour le blâme et pour la louange , comme dans le judiciaire pour l'accusation et pour la défense personnelle , il avait pour moyens les plus vives peintures des vertus et des crimes, du faible dans l'oppression, de l'innocent dans le malheur , du grand homme persécuté et indignement outragé, de ses bienfaits , de ses services , de sa modeste simplicité , de sa dignité courageuse , de sa constance inaltérable , du bien qu'il aurait fait encore, et qu'il gémissait de n'avoir pas fait aux ingrats qui le poursuivaient; de la foule de gens de bien qui s'intéressaient à son sort , de l'orgueil de ses ennemis , de l'insolence de
leur triomphe, de la bassesse de leur jalousie , de la noirceur de leurs complots, de leurs lâches persécutions etdu succès qu'ils en espéraient , du funeste exemple que donnait au monde la prospérité des méchants et la disgrâce des gens de bien, etc. Tels étaient les ressorts avec lesquels les orateurs grecs et romains renversaient les opinions, les inclinations , les résolutions d'une multitude assemblée. Aussi faisaient-ils leur étude la plus sérieuse de ces moyens de soulever et de calmer les passions. On peut le voir dans ces livres de Cicéron que je ne cesserai de citer, mais on peut le voir encore mieux' dans l'usage qu'il a fait lui-même de ce grand art, comme j'aurai lieu de l'observer plus d'une fois dans le cours de ces Étéments. Voyez Orateur , Pathétique,