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CHAPITRE III

Le nom de paralysie générale des aliénés, qui a prévalu jusqu'à ce jour pour désigner cette maladie, consacre une erreur noso-

logique, puisqu'il tend à faire croire que la paralysie générale n'est qu'une complication de la folie, tandis qu'en réalité cet état morbide constitue une maladie essentielle. Aussi, Bayle, qui le premier en a donné une description et la distinguée nettement de la folie, lui avait donné le nom de méningite chronique; est Galmeil (1), sest rattaché à l'opinion de Bayle et a décrit la paralysie générale comme une périencéphalite diffuse. Ces dénominations, empruntées à la lésion de la maladie, sont certes préférables à celles de paralysie générale des aliénés ; mais elles ont le tort de faire croire qu'il ne s'agit ici que d'une phiegmasiedes méninges ou de l'encéphale, tandis qu'en réalité il s'agit d'une maladie ayant les rapportsjles plus intimes avec la folie, et que tous les médecins s'accordent avec raison pour réunir* dans une même famille naturelle avec la démence. Nous croyons donc qu'il serait plus exact de dire que cette maladie, malgré sa lésion constante, est de l'ordre des névroses, de la classe des vésanies, et qu'il convient de l'appeler paralysie générale essentielle.

Définition. — La paralysie générale est une maladie caractérisée par une aliénation qui, dès le début, s'accompagne d'affaiblissement des facultés intellectuelles; par une paralysie générale et incomplète ; elle a pour lésion constante une méningo-encéphalite diffuse.

Division. — La paralysie générale présente quatre formes : la forme commune, la forme congestive, la forme aiguë, et une forme périodique.

I. Forme commune. — Début. — Une grande excitation, une augmentation d'activité intellectuelle et physique alternant avec des périodes d'affaissement constituent les prodromes habituels de cette forme. A cette période, les malades font des entreprises considérables, principalement des acquisitions disproportionnées avec leur fortune. L'imagination fort excitée et le jugement déjà notablement compromis, impriment à tous

(l) Calmeil. Traité des maladies inflammatoires du cerveau. Paris

leurs actes un cachet particulier d'audace et d'imprudence. Ces malades dorment peu, mangent beaucoup, ils offrent tous les attributs de la santé et font preuve de vigueur physique et d'activité intellectuelle. Quelques malades présentent à cette période une tristesse et des préoccupations sur leur santé, signes avant-coureurs de la lypémanie qui se développe dans la seconde période.

Les symptômes de surexcitation que nous venons de décrire alternent avec des périodes d'affaissement qui sont incompréhensibles pour l'entourage des malades; mais le médecin peut déjà constater des défaillances dans la mémoire, quelquefois une contractilité inégale des pupilles et toujours une certaine hésitation de la parole qui lui permettent de reconnaître, sous les apparences de la santé la plus heureuse, une des maladies les plus tristes du cadre nosologique.

On observe dans cette période comme symptômes accessoires des céphalalgies, de la pesanteur de tête, mais surtout des vertiges.

2* période. — Le malade conserve son activité maladive; mais les périodes de collapsus sont plus profondes. L'aliénation est devenue évidente pour tout le monde. C'est le plus souvent cette variété connue sous le nom de monomanie des grandeurs. Le malade est riche à millions ; il parle sans cesse de ses diamants, de son or; il prend des cailloux pour des pierres précieuses; ses haillons pour des vêtements d'or; il est fort, puissant; sa taille a augmenté, elle augmente chaque jour; il commande à l'univers; il se transporte avec la rapidité de la pensée aux extrémités delà terre, livre des batailles, soumet des empires, etc.; en même temps sa mémoire, notablement affaiblie, lui fait oublier les choses les plus familières; il n'a pas la conscience des contradictions flagrantes, des monstrueuses impossibilités de ses conceptions délirantes; il ne sait, il ne peut pas les systématiser et les défendre comme le fou véritable; la démence est là présente pour tout observateur expérimenté.

Beaucoup plus rarement, ces malades sont atteints de lypé-

manie, quelquefois d'impulsion suicide, souvent avec préoccupation hypochondriaque, accompagnée d'hallucinations relatives au corps du malade lui-même, qui s'imagine n'avoir plu» de nez, avoir une tête de cire, une jambe de verre, etc.

La paralysie cesse d'être limitée aux muscles de la langue ; il y a, comme dans Yataxie locomotrice, contraction désharmonique, perte d'équilibre sans affaiblissement réel de la contrao tilité musculaire. Ce désordre produit surtout de la maladresse dans les mouvements ; la démarche devient saccadée, vacillante ; le pas est inégal, précipité, avec roideur dans les articulations, mouvements brusques et disproportionnés.

Le bégaiement est caractéristique et ne permet pas de confondre la paralysie générale avec la démence. C'est une sorte d'hésitation dans la parole, dont les unes sont un peu traînantes, tandis que les autres sortent précipitamment* comme par un effort, et sont précédées d'un temps d'arrêt. Le système musculaire est le siège de contraction fibrillaire remarquable surtout aux lèvres quand le malade va parler. La paralysie des membres supérieurs est toujours beaucoup moins avancée que celle des membres inférieurs; et déjà le malade bredouille complètement et a de la peine à marcher, qu'il n'accuse encore qu'une certaine maladresse des membres supérieurs, avec un peu d'insensibilité de la pulpe des doigts. La contractilité électrique est conservée ainsi que le volume des muscles.

La paralysie de la sensibilité, ainsi que celle des sens spéciaux est un symptôme rare.

La dilatation de l'iris n'existe que d'un côté; elle ne s'allie pas à la paralysie des nerfs moteurs de l'œil : aussi on n'observe pas dans la paralysie générale la diplopie, le strabisme et la chute de la paupière supérieure, si fréquents dans Tataxie locomotrice.

A cette période, la marche de la maladie est caractérisée par des alternatives d'aggravation et de rémission.

Pendant la période d'aggravation, les malades deviennent agités; ils cessent de dormir ; la mante, accompagnée d'accès de fureur, vient remplacer la monomanie, dont cependant on retrouve toujours des traces au milieu des divagations mania-

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ques. La paralysie diminue ou même disparaît pendant ces périodes d'excitation ; la parole devient brève, nette, précise, et n'offre plus que très-rarement l'hésitation caractéristique que nous avons signalée: la démarche est assurée, les forces piusculaires très-développées ; cependant les malades perdent encore facilement l'équilibre.

Après quelques jours ou quelques semaines de durée, l'agitation cesse, le sommeil revient, l'ancien délire reparaît; mais les facultés intellectuelles ont sensiblement diminué et la paralysie a beaucoup augmenté.

La maladie marche ainsi avec des alternatives d'agitation et de calme ; la paralysie et la démence progressant, les malades ont des évacuations involontaires, deviennent incapables de se soutenir, et, après douze ou quinze mois, arrivent à la troisième période de la maladie.

Chez quelques malades, la marche des symptômes n'est pas aussi régulière; ces malades présentent non-seulement des temps d'arrêt dans la maladie, mais une amélioration notable, un retour vers la première période, qui permet d'espérer une guérison plus radicale, quoique cet espoir soit presque toujours déçu.

3e période. — Le malade, déjà amaigri, gâteux, sans fièvre cependant, et mangeant toujours beaucoup, reste attaché sur un fauteuil ou couché dans un lit.- Il parle toujours d'une voix maintenant inintelligible de sa puissance, de ses richesses, de son or, de ses diamants. Sa figure, déjà flétrie par l'empreinte de la démence, est encore rayonnante de son bonheur imaginaire. Les facultés intellectuelles et les forces musculaires décroissent tous les jours. La paralysie est alors véritable, quoiqu'elle ne soit jamais complète. Bientôt le malade ne peut plus se tenir même assis ; il reste continuellement couché sur le dos, roulant par un mouvement automatique et continu sa tête sur son chevet. L'agitation reparaît encore quelquefois, mais elle est peu marquée, et surtout ne fait plus disparaître la paralysie. — La parole devient tout à fait inintelligible, les facultés intellectuelles disparaissent complètement. Cependant

les sens externes et le sentiment de la faim persistent jusqu'au bout. — Une diarrhée incoercible, des eschares, des suppurations, épuisent le malade, malgré la quantité.d'aliments qu'il absorbe, et il meurt après dix-huit mois ou deux ans de maladie. Quelquefois, une pneumonie, une pleurésie purulente, l'asphyxie par dysphagie, viennent précipiter le dénouement.

II. Forme congestive. — Elle est caractérisée par des accès apoplectiformes, avec ou sans convulsions.

Après une période d'excitation et de vertige qui passe quelquefois inaperçue, le malade tombe frappé d'une attaque d'apoplexie comme dans Thémorrhagie cérébrale. Seulement, cette apoplexie se dissipe après quelques heures de durée, sans laisser aucune trace. Ces attaques, ces coups de sang se renouvellent de temps à autre et s'accompagnent plus ou moins promptement de roideur du tronc et des membres, de convulsions de la face, et souvent ont toutes les apparences d'accès d'éclampsie. Ces accès sont suivis de délire maniaque d'une durée généralement courte; puis, dans l'intervalle des accès, on ne tarde pas à constater l'hésitation dans la parole, les contractions fibrillaires des muscles de la lèvre supérieure, et la démarche saccadée, vacillante, caractéristique de la maladie.

La deuxième période est caractérisée par le développement de la monomanie spéciale et par l'aggravation du désordre des mouvements. Gomme dans la forme commune, on observe ici une marche rémittente ; seulement, les paroxysmes sont marqués par des accès épileptiformes ou apoplectiformes, suivis quelquefois d'agitation et de manie, quelquefois d'hémiplégie, mais toujours d'une aggravation des symptômes de démence et de paralysie. C'est surtout dans cette forme qu'on voit apparaître les tumeurs sanguines de l'oreille, formées entre le périchondre et le cartilage, et qui laissent des indurations et des cicatrices indélébiles.

La marche de cette forme est plus rapide que celle de la •forme commune. Plus rarement, les malades parcourent entièrement la période cachectique, et le plus souvent ils succom-

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bent prématurément dans le coma, à la suite d'accès éclamptiformes répétés coup sur coup.

III. Forme aiguë. — Elle est caractérisée par l'agitation maniaque prédominante, par une marche très-rapide. Elle se termine par la mort en quelques semaines.

Elle débute par un accès de manie ; l'agitation croît chaque jour ; le malade n'a de repos ni jour, ni nuit ; il crie, vocifère, et arrive à un état de fureur permanent; il y a fièvre, amaigrissement, refus obstiné des aliments et des boissons. A ce moment, on pourrait le croire atteint de la forme maligne de la folie (délire aigu des auteurs). Cependant, on peut bien saisir, dans les divagations maniaques, des idées prédominantes de richesses et de toute-puissance, qui mettent sur la voie. Ces accès présentent des rémissions incomplètes et de courte durée, mais qui permettent de constater la démence, le bégaiement, et l'hésitation dans la marche, propres aux paralytiques ; les périodes de calme sont de peu de durée, et le malade, bientôt repris d'agitation et de fureur, ne tarde pas à succomber dans l'épuisement maniaque, comme dans la forme maligne de la folie.

IV. Forme périodique. — L'histoire de quelques malades ayant présenté tous les caractères de la paralysie générale arrivée à la deuxième et même à la troisième période, puis s'étant rétablis pendant plusieurs années, pour être repris des mêmes accidents et succomber après deux ou trois accès semblables, autorise à admettre une forme périodique de la paralysîe générale» Seulement, ces faits sont rares et encore trop mal étudiés pour qu'on puisse donner les caractères qui permettent de reconnaître cette forme pendant sa période d'état. C'est seulement une guérison inespérée et non définitive qui vient fixer le diagnostic. Ces rémissions sont très-rarement complètes. Les malades conservent soit une grande exagération dans leurs Idées, soit des traces évidentes de paralysie»

• Etiologie. — La prédisposition à la paralysie générale est

souvent annoncée par un tempérament vigoureux, une grande

• PARALYSIE GENERALE ESSENTIELLE. 4lS

énergie du système musculaire, un esprit actif, entreprenant et très-excitable.

L'hérédité est ici aussi influente que dans les autres vésanies. Le sexe et Y âge ont une influence considérable sur le développement de la maladie. C'est de 35 à 45 ans que la maladie éclate le plus fréquemment, et les hommes sont pris dans une proportion énorme (5 sur 6). Ces deux circonstances sont en rapport avec les causes occasionnelles les plus importantes: excès alcooliques, excès vénériens, abus du tabac. Aussi les marchands de vin, les militaires, les marins, et, chez les femmes, les prostituées, fournissent un large contingent à la maladie. C'est pour les mêmes raisons que les habitants du Nord et des grands centres de civilisation sont très-sujets à la paralysie générale. Notons encore, comme cause occasionnelle, les coups à la tête, l'insolation, les chagrins, des efforts intellectuels prolongés. Les lettrés fournissent une plus grande proportion de paralytiques que les illettrés.

L'affection hémorrhoïdaire est extrêmement fréquente chez les malades atteints de paralysie générale, et il existe certainement un rapport étiologique fort important entre ces deux maladies.

Anato mie pathologique. — La lésion de la paralysie générale est constante; c'est une inflammation de la pie-mère et de la substance corticale du cerveau. Cette inflammation présente à son début, sur la substance grise des circonvolutions et sur les points correspondants de là pie mère des plaques rosées, formées par un grand nombre de petites ecchymoses fort rapprochées, présentant un piqueté bien apparent, tenace, et ne disparaissant pas par le lavage le plus prolongé; cette coloration rosée occupe au commencement la couche superficielle de la substance grise, mais plus tard elle envahit toute son épaisseur. Au début, ces plaques siègent principalement sur les cornes frontahs des hémisphères, plus tard elles se multiplient, s'élargissent, se réunissent et occupent une grande partie des circonvolutions. La pie-mère présente au niveau de ces plaques une rougeur circonscrite

résistant aux lavages prolongés. Au niveau de ces plaques, des adhérences ne tardent point à s'établir entre la pie-mère et la substance grise, et quand on dépouille le cerveau de ses membranes, une partie plus ou moins épaisse de la substance grise reste attachée à la pie-mère; en sorte que les circonvolutions semblent le siège d'ulcérations irrégulièrement arrondies, dont le fond d'un gris rosé présente un aspect granulé. Dans une période avancée, ces adhérences deviennent générales, et la plus grande partie de la substance corticale reste attachée à la pie-mère. La substance grise est alors devenue dure et friable. La pie-mère adhère à elle-même dans l'intervalle de certaines circonvolutions. Les deux lobes antérieurs sont souvent soudés ensemble. Les ventricules contiennent de la sérosité, leur membrane est épaissie et présente de fines granulations. Ces lésions sont plus marquées sur les régions antérieures ; le cervelet les présente à un degré beaucoup moindre.

Le microscope permet de reconnaître un grand développement des vaisseaux de la pie-mère et de la substance grise. Dans cette dernière, on trouve un grand nombre de capillaires oblitérés par des globules entassés les uns sur les autres, des épanchements de sérosité, des globules sanguins, des cellules plastiques. Les éléments nerveux sont déformés, disjoints, et subissent la dégénérescence graisseuse.

Indépendamment de ces lésions propres à la paralysie générale, on rencontre encore des lésions accessoires ; et en particulier des hémorrhagies méningées qui coïncident souvent avec des attaques éclamptiformes. D'autres fois ce sont des hémorrhagies cérébrales, variables par leur Siège et leur étendue.

Traitement. — 11 est malheureusement encore très-défectueux. Dans la forme commune, les indications se tirent de la monomanie avec affaiblissement des facultés et de la paralysie générale, caractérisée spécialement par le bégaiement. Sulfur, veratrum, causticum, cuprum, sont les médicaments principaux.

Sulfur est indiqué par l'idée délirante qui fait prendre des haillons pour des habits magnifiques, et des cailloux pour des pierres précieuses; par l'affaiblissement de la mémoire et des

facultés intellectuelles; par le bredouillement et la paralysie commençante.

Veratrum, idée que Ton est prince; démence avec actes dégoûtants: le malade mange ses excréments; bégaiement. Cuprum présente les mêmes symptômes, sans qu'il soit possible encore de préciser davantage cette indication.

Causticum convient surtout quand la monomanie des grandeurs est remplacée par la lypémanie. Ce médicament convient à la démence et à la paralysie commençante et au bégaiement. Aurum et nux vomica tout à fait au début avec lypémanie et impulsion suicide.

Antimonium crudum est indiqué dans la dernière période, quand les malades sont alités; ce médicament peut encore quelque chose contre les diarrhées excessives . et les autres symptômes de cachexie.

Arsenicum est indiqué dans les mêmes circonstances qu'awtimonium ; mais avec une action plus certaine contre la diarrhée chronique.

L'agitation et la fureur qui reviennent périodiquement indiquent belladona ou opium.

Traitement de la fwme congestive. — Belladona, opium et plumbum sont indiqués de préférence. Ces médicaments conviennent aux accès apoplectiformes, aux convulsions ; ils sont indiqués aussi par le bégaiement particulier à la paralysie générale.

JL,a similitude des symptômes qui caractérisent la forme grave de la paralysie générale et la forme grave de la folie, indique les mêmes médicaments dans ces deux cas. Seulement la clinique ne possède pas d'exemple de guérison dans cette forme.

Soins hygiéniques. — Ils se résument en ces mots : éviter toutes les causes de congestion cérébrale; supprimer par conséquent les alcools, le tabac, les grands repas, l'application intellectuelle ou le sommeil après avoir mangé.

Les rapports si intimes qui existent entre la paralysie générale et les hémorrhoïdes, doivent engager le médecin à ne rien faire qui puisse supprimer le flux hémorrhoïdal.

Jousset, 2e édit, 27

IIIe Sous-division. — Névroses avec troubles des mouvements et de la nutrition ; scléroses du tissu nerveux et en particulier de la moelle épinière.

, Ces névroses sont toutes caractérisées par une inflammation de la moelle épinière aboutissant à une sclérose ou à un ramollissement, la différence du siège de la lésion fait toute la différence des symptômes : douleurs, ataxie, paralysie, atrophie. Ces névroses sont au nombre de sept : Y ataxie locomotrice, la sclérose en plaques, les paraplégies, la paralysie lab io- y losso -pharyngienne, la crampe des écrivains, Vatrophie musculaire progressive et la sclérodéremie.

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