‹ Éléments de paléographie (volume 2)Chapitre 38 sur 283 · PARTIE IV.— CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PARTIE IV.— CHAPITRE VI

signe le nom mystérieux de la Divinité chez les Hébreux (J. 220). Le revers du sceau de l'abbaye de la Sainte-Trinité de Fécamp portait, en 1211, limage d’une Diane chasseresse, entourée de la légende suivante : secretum Radulfi babatis! (J. 211). En 1301, le contre-sceau de l'abbaye de Luxeuil représentait Phébus conduisant un char attelé de quatre chevaux (J. 208) ; une inscription allégorique, Signum veritatis, accompagnait l'empreinte de cette pierre antique. En 1300, le même type a été appliqué au revers du sceau de l'abbé. A la fin du xur' siècle, l'abbé et l'abbaye de Saint-Étienne de Caen contre-scellaient aussi avec des pierres antiques (J. 220). Le contre-sceau de l'abbayereprésente deux guerriers appuyéssur leur lance, et porte pour légende: Custos sigill. Au revers du sceau de l'abbé, on lit : Ecce mutto angelum meum ; mais ce verset des livres saints n'empêche pas de reconnaitre l'Amour avec ses ailes, son carquois etson bandeau sur les yeux. Pendant qu'on empruntait, par une erreur involontaire, les emblèmes du paganisme, on sappropriait aussi destypes gravés pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne. Quelquefois on trouve dans le champ de l'empreinte une inscription indépendante de la légende circulaire, et dont les caractères sont renversés, parce qu'ils devaient se lire directement sur le type lui-même, qui n'avait pas été destiné dans l'origine à servir de sceau. Ces ornements antiques n'occupent souvent qu'une partie du sceau : c'est ce que l'on remarque par exemple sur le sceau ordinaire de Thibaut VI, comte de Champagne, et sur le sceau spécial qu'il établit pour les Foires ou Grands ‘jours de Troyes depuis son ayénement au trône de Navarre. Les gravures contemporaines, qui sont naturellement beaucoup plus nombreuses que ces pierres antiques, ne présentent pas moins de variété. Aux têtes et aux bustes on vit succéder peu à peu des personnages debout, assis, agenouillés, montés sur un cheval de bataille ; les plus riches détails de l'architecture gothique ornèrent le champ des. sceaux; les chevaux, dès le commencement du xrr° siècle, furent quelquefois revêtus de caparaçons ? qui les

! Il est évident qu'il faut lire abbatis ; ces transpositions de lettres ne sont pas rares dans les inscriptions des sceaux.

2? Cet usage ne devint ordinaire que dans la seconde moitié du xm° siècle; maïs nous en avons rencontré plusieurs exemples qui remontent aux années 1202, 1203, 1217, 1218, etc. Les Bé-

nédictins signalent d'autres détails dont il faut aussi tenir compte. « Les chevaux, disent -ils, «n’eurent d'abord ni selles, ni brides, ni étriers.

«Ces derniers étaient cependant en usage du

«lemps de S. Jérôme. Le cheval de Louis VI « ( désigné roi) n’a qu'un simple frein, et ce « prince est monté à nu. Les plus anciennes selles «ne diffèrent point d’un simple coussin, si ce «n’est quand elles sont ornées de bandes ou de « lanières pendantes des deux côtés. Les sangles « qui fixent la selle sans passer sous le ventre du «cheval sont attachées au poitrail, quelquefois « décoré de petites boules, de sonnettes et d’au- « tres ornements. Au xn° siècle, l'usage des étriers

« n'était pas encore général. »

couvraient de la tête aux pieds. Les sujets traités par les graveurs s'agrandirent souvent jusqu'à devenir des tableaux véritables, où l'on représentait tantôt plusieurs personnages dans des attitudes diverses, tantôt le portail ou l'intérieur d’une église, tantôt les principaux édifices d'une ville. Ces ornements accessoires se multiplièrent à mesure que l'art des graveurs se perfectionna. Au lieu de se borner à reproduire l'image d'un saint, on représenta son martyre, ou quelque trait remarquable de sa vie. La ville de Toul choisit pour sujet la lapidation de S. Etienne, son patron (PL. Q, n° 11); on voit ailleurs un bras armé tranchant la tête de $. Juste (PL. P,n°10),S. Martin partageant son manteau avec un pauvre (PI. O, n° 11), etc. Les sujets gravés sur les sceaux se rapportent quelquefois à des traditions peu connues ; nous citerons pour exemple le sceau du prieuré de Saint-Éloi de Paris (J. 151, an 1401): un personnage assis et nimbé tient de la main droite un marteau, et de la main gauche, une jambe de cheval coupée à la hauteur du jarret; le cheval, placé en face de l'enclume, attend patiemment que le fer soit eloué; bientôt la main toute-puissante du divin ! forgeron, en réunissant les deux portions du membre mutilé , effacera jusqu'aux traces de cette blessure miraculeuse.

Ces exemples suffisent pour donner une idée de la variété des sujets reproduits sur les empreintes des sceaux. Indiquons maintenant les ornements accessoires que l'on y rencontre le plus ordinairement.

Les premiers chrétiens faisaient graver sur leurs cachets différents symboles, tels qu'une colombe, un poisson, une ancre, une lyre. La bague d'or que l'époux donnait à sa fiancée représentait souvent deux mains jointes comme symbole de l'union qui doit régner dans le mariage. La colombe est tantôt un signe d'innocence, tantôt la représentation du Saint-Esprit; l'ancre rappelle la solidité de la foi chrétienne; la lyre est un symbole de louanges et d'adoration. L'image d’un poisson, gravée sur les cachets, sur les lampes, sur les urnes sépulcrales, rappelait les eaux sacrées du baptême, « où les « fidèles, disent les Bénédictins , sont régénérés et acquièrent la vie spirituelle « de la grâce, comme le poisson est engendré dans l'eau et ne peut vivre hors «de cet élément. La piété éclairée des premiers chrétiens leur faisait encore «voir dans le poisson une figure sensible de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui «a chassé le démon et rendu la vue au genre humain, comme ce grand et «mystérieux poisson , dont le jeune Tobie se servit par ordre de l'ange, chassa «le démon, et rendit la vue au saint vieillard Tobie.» De là cette parole de

1 Ce miracle est attribué à Jésus-Christ par nord de FTtalie, C’est en nous rappelant son récit une tradition que M. Alexandre Dumas a re- que nous avons pu donner l'explication du sujet cueillie, si nous avons bonne mémoire, dans le représenté sur ce sceau remarquable.

PARTIE IV. — CHAPITRE VI. 77 Tertullien : Nos pisciculi secundüm DAUTE nostrum Jesum Christum, in quo nascimur. De tous les symboles religieux, la croix est sans contredit celui que l’on rencontre le plus souvent, soit au commencement des inscriptions, soit dans Îe champ même des sceaux. On trouve aussi des châsses, des reliques, des images de saints. La crosse pastorale est un des emblèmes que les évêques et les abbés faisaient graver sur leurs sceaux. On voit sur les contre-sceaux de plusieurs évêques une crosse et la main qui bénit. Les clefs passées en sautoir, comme sur le sceau n° 9 de la planche U, sont les emblèmes de l'autorité des papes, considérés comme successeurs de $. Pierre. Souvent la tête des saints est entourée d'un nimbe, ou cercle lumineux ; une palme désigne particulièrement les martyrs. Rien de plus ordinaire sur les sceaux que les symboles des quatre évangélistes : S. Jean à pour attribut l'aigle; S. Luc, le bœuf aïlé; S. Mathieu, l'ange; S. Marc, le lion aiïlé.

La croix, qui n'avait été d'abord qu’un symbole religieux, devint dans la suite une des marques de l'autorité souveraine. On lit dans la Chronique de Godwic que l'empereur Henri IV, fait prisonnier par son fils, fut obligé de lui remettre tous les insignes du pouvoir, au nombre desquels la croix est nommée en première ligne: Regalia vel imperialia insignia, crucem scilicet et lanceam, sceptrum, globum atque coronam fil potestati tradidit. Quelques empereurs sont représentés sur leurs sceaux portant de la main droite, comme un signe de victoire, la croix qui avait fait triompher Constantin.

Les rois d'un même pays adoptaient successivement différents symboles. Les empereurs romains ceignirent d'abord leurs têtes d'une couronne de lauriers ; Aurélien, qui osa le premier porter en public le bandeau royal ou diadème, fat imité par quelques-uns de ses successeurs ; mais cet ornement ne devint ordinaire que sous Constantin. «Les couronnes qu'on voit, disent les Béné- «dictins, sur les têtes des empereurs, des rois et des princes dans les sceaux, «marquent l'autorité souveraine. Il ya des couronnes radiales, à fleurons, «de perles, de pierreries, de laurier, de fleurs de lis, de trèfles, et des cou- «ronnes ouvertes, fermées et en forme de bonnets. Celles que D. Bernard de « Montfaucon et Heineccius ont fait représenter offrent une variété surprenante «dans la forme. Nos rois de la première race ont des couronnes sur leurs «monnaies, mais ils n'en portent point sur leurs sceaux ou anneaux, excepté «Chilpéric I* et Childéric, dernier roi Mérovingien. Depuis lui jusqu'à Louis

«d'Outremer , qui en porte une étoilée, elles sont ordinairement de laurier.

«Pepin et son fils Carloman portent leurs cheveux courts et liés avec un

1 Les Bénédictins signalent un autre symbole les sigles de Incoûs Xpiorôc Oéoù ‘Vide Serhe, Jesus

dans le mot x8 dont les cinq lettres forment Christus, Dei filius, salvator.

«ruban en forme de diadème. Cet ornement ne paraît que sur un seul sceau «de Charlemagne n'étant que roi; mais étant devenu empereur, il porte or- «dinairement une couronne de laurier à l'exemple des empereurs romains. On «a de lui un sceau de métal où il est représenté avec une couronne de pierres « précieuses. Les princes Carlovingiens ont ordinairement la tête couron- «née de lauriers. Le roi Eudes porte une espèce de diadème en cercle et sans «nœuds, comme celui de Childéric IT. Zuentebolde a un casque sur la tête, et « Louis d'Outremer une couronne radiale. Lothaire, pénultième roi Carlo- «vingien, porte aussi sur son sceau une couronne rayonnée, el ornée par le «haut de pierres précieuses. Hugues Capet y ajouta les fleurs de lis, que «Henri [* porta plus distinctement que ses prédécesseurs... Conrad I” donna «l'exemple aux empereurs d'Allemagne de porter des couronnes radiées dans «leurs sceaux. Après que Charlemagne eut été déclaré empereur à Rome, il «prit la couronne impériale, telle qu'on la voit dans les peintures en mo- «saïque de Saint-Jean-de-Latran. Elle est fermée en haut comme un bonnet, «et semblable à celles que portaient les empereurs d'Orient. On ne peut pas «douter que cette sorte de couronne n'ait été d'usage en France avant Charle- «magne; mais on ne la trouve pas sur les sceaux mérovingiens. Les empereurs «d'Allemagne la portèrent sur les leurs dès le x° siècle. Au suivant, on la voit «sur le grand sceau de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi «d'Angleterre : ce qui fait voir que l'usage où sont les potentats de l'Europe «de porter des couronnes fermées ne vient pas de Charles VIIT, roi de France. « Avant lui, Édouard IV, roi d'Angleterre , en portait une semblable. Quoi- «qu'on convienne assez universellement que Charles VII est le premier des «rois de France de la troisième race qui ait porté la couronne fermée ou im- «périale, elle est ouverte sur le sceau dont il se servit pour Italie, ainsi que «sur celui de Louis XII, son successeur. Néanmoins, celui-ci est couronné «comme empereur dans plusieurs de ses monnaies. On a des sceaux , des mon- «naies et des cachets où la couronne de François I‘ est ouverte; mais, depuis «l'an 1536, elle est presque toujours fermée. Elle parut telle dès le commen- «cement de son règne, dans le sceau apposé au bas du fameux concordat passé «avec Léon X, pour abolir le droit des élections , aussi ancien que le christia- «nisme.» Ce type, en forme d'ogive, représentait une croix placée entre l'écusson de France, surmonté d’une couronne, et l'écusson du pape, surmonté de la tiare, qui est une triple couronne composée de trois cercles d'inégale grandeur; le plus petit cercle forme le haut de la tiare et se termine par une boule surmontée d’une croix.

C'est au x1° siècle que les princes souverains de l’Europe commencèrent à

PARTIE IV. — CHAPITRE VI. 79 se faire représenter assis sur leurs trônes, à l'exemple des empereurs de Constantinople. Cet usage fut introduit en France par Henri [*, en Angleterre par Édouard le Confesseur, et en Allemagne par Henri Il. Les trônes de Henri I* et de Philippe I“ (PI B, n° 6 et 7) sont de forme triangulaire; ceux de leurs successeurs ressemblent à des pliants terminés par des têtes d'animaux. Dans la suite les dimensions des trônes s'agrandirent, mais ils ne furent jamais aussi magnifiquement ornés sur les sceaux des rois de France que sur ceux des rois d'Angleterre. Quoique le trône et la couronne soient des symboles de la royauté, Pierre I, duc de Bretagne, était assis, la couronne en tête, sur un trône gothique fort élevé; on voit aussi sur quelques sceaux d'évêques et d'abbés un siége assez semblable aux pliants qui ont servi de trône à plusieurs rois de France. Les reines sont presque toujours représentées debout, et les seigneurs montés sur un cheval de bataille.

Indépendamment de la couronne et du trône, la royauté avait pour symboles ordinaires le globe, le bâton royal, le sceptre et la main de justice. La figure du globe parait sur les médailles de plusieurs empereurs romains; Caracalla, Didius Julianus, Constant, etc., adoptèrent ce symbole comme la marque de leur domination sur le monde entier. « Les empereurs de Constanti- «nople, disent les Bénédictins, ajoutérent une couronne sur ce globe, qu'on vretrouve dans les monnaies mérovingiennes et dans les monuments des «empereurs français. On le voit aussi sur les sceaux des empereurs d’Alle- «magne dès le règne d'Otton IT, et sur ceux des rois de France Hugues Ca- «pet et de son fils Robert; mais ici il n’est point surmonté d'une croix. De- «puis ces deux règnes, il ne paraît plus sur les sceaux de nos rois, excepté «sur celui que Louis XII fit faire pour TItalie !. Mais ils ont toujours regardé le globe ou la pomme royale comme le symbole de la domination su- «prême. Aussi avons-nous plusieurs statues des rois Mérovingiens qui les re- «présentent tenant un globe à la main.» Le sceptre est un bâton assez court, qui depuis longtemps est une des marques de l'autorité souveraine. Les consuls romains le portèrent surmonté d'une aigle; celui des empereurs était ordinairement terminé par une croix, une fleur, ou quelque ornement arbitraire. Lothaire, fils de Louis d'Outremer, est le premier de nos rois qui ait adopté cet emblème. Il est surmonté d’une boule sur le sceau d'Otton Il, d'une croix sur les sceaux de Frédéric I et de Henri VII. Otton IV porte, au lieu de sceptre, une véritable croix. Les sceaux de Henri [* et de Philippe [* (PI. B, n° 6 et 7) prouvent que le sceptre est distinct du bâton royal, quoique Montfaucon

! Le sceau n° 2 de la planche K, que les au- raissent pas avoir connu, présente aussi un globe

teurs du Nouveau Traité de Diplomatique ne pa- surmonté d’une croix.

semble confondre ces deux attributs. Les Bénédictins voient dans le sceptre la marque de la dignité royale, et dans le bâton, un symbole d'administration. Quand même on contesterait celte interprétation, il n'en faudrait pas moins reconnaître que le sceptre et le bâton se rencontrent en même temps sur les sceaux de plusieurs rois de France !, Louis le Hutin est le premier roi de France dont le bâton royal soit terminé par une main de justice. Mais on voyait sur le sceau de Hugues Capet une main derrière le buste de ce prince; cette image se trouve aussi sur les médailles des empereurs de Constantinople. Enfin, dans divers monuments, une main céleste dominait la tête de Charlemagne et celle de Charles le Chauve. C’est à ces emblèmes que les Bénédictins rapportent l’origine de la main de justice qui surmonte le bâton royal des rois de France, à partir du règne de Louis X. Cet ornement, qui ne paraît pas sur les sceaux des empereurs d'Allemagne, ne se rencontre que rarement sur ceux des rois d'Angleterre.

Les armes offensives et défensives ont figuré dans tous les pays au nombre des attributs de la royauté; on les voit également sur les sceaux des simples chevaliers. L’épée est un des symboles adoptés par Édouard le Confesseur, Guillaume le Conquérant et Henri [*, rois d'Angleterre; mais cette arme se retrouve sur presque tous les sceaux des seigneurs. On peut en dire autant des boucliers, destinés dans le principe à rappeler la protection que les princes doivent à leurs sujets. Cet emblème, adopté dans la suite par la noblesse, avait paru sur les médailles des empereurs postérieurs aux deux Antonins, et sur plusieurs sceaux de Louis le Débonnaire, de Charles le Gros, et des empereurs d'Allemagne depuis Conrad I‘ jusqu'à Otton I”. Les étendards, les lances, les piques et les javelots sont encore des symboles communs à la noblesse et à la royauté. Louis le Jeune est le seul de nos rois qui ait eu un contre-sceau équestre. La légende de ce type le désigne, il est vrai, comme duc d'Aquitaine; mais les sceaux des rois d'Angleterre et ceux des rois d'Écosse prouvent que le cheval de guerre était considéré comme un des attributs de la royauté. Si les rois d'Angleterre ont eu d'abord des contresceaux équestres comme ducs de Normandie, d'Anjou et d'Aquitaine, ils les ont conservés plus tard lorsqu'ils prirent le titre de roi de France. On trouve d'ailleurs un contre-sceau équestre au revers du sceau d'Alexandre I“, qui monta, en 1107, sur le trône d'Écosse, quoique ce contre-sceau ne lui donne, comme le sceau de majesté, que le titre de roi des Écossais : *ALExANDER DEO

ll rai . . . . .

Il est vrai que la forme de ces deux attributs dans la main droite du roi le sceptre, qui est le n’a rien de fixe, et qu'elle tend souvent à se con- signe le plus caractéristique de l'autorité souvefondre; mais il semble assez naturel de placer raine.

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