PARTIE IV.— CHAPITRE VI
RECTORE REX SGOTTORv. Cet usage, suivi par ses successeurs, a été aussi adopté en Espagne : il faut donc reconnaître que les rois ne se faisaient pas représenter seulement comme administrateurs et juges souverains des peuples, mais qu'ils s'entouraient aussi des attributs de la guerre. Ce double caractère de la royauté féodale résulte d'ailleurs des nombreuses différences que l’on remarque dans le sceau de majesté comparé avec le contre-sceau équestre. D'un côté, c’est un monarque jouissant en paix de sa toute-puissance, la tête couronnée, couvert d’un manteau à longs plis, et assis sur son trône dans une attitude calme et impassible; de l'autre, c'est un guerrier qui affronte les dangers, le casque en tête, l'épée à la main, revêtu d'une cotte de mailles, et monté sur un cheval lancé au galop. Les empereurs d'Allemagne, comme les rois de France, n'ont pas adopté les contre-sceaux équestres : il n’y a pas de pays au contraire où les sceaux équestres n'aient été employés par la noblesse, soit comme symbole de guerre, soit comme signe de suzeraineté féodale. «Dés le xrr° siècle, disent les Bénédictins, les dames sont représentées à «cheval, tantôt à la manière des hommes, tantôt à la manière des femmes, «portant un oiseau, une fleur, un lis 1.» Il est cependant plus ordinaire de voir les femmes debout avec un faucon sur le poing. Les autres symboles du droit de chasse, tels que les cors, les chiens, etc., sont quelquefois les seuls qui paraissent sur les sceaux des seigneurs; mais en général les attributs de la guerre étaient préféré
Au xv° siècle, le nombre des sceaux équestres décrut d’une manière sensible; ils furent remplacés par des types beaucoup plus petits sur lesquels la plupart des nobles se contentaient de faire graver des armoiries.
De tous les symboles la fleur de lis est peut-être celui qui a soulevé les opinions les plus contradictoires. S'il est bien constaté aujourd'hui que cet ornement était en usage sous les Carlovingiens, et même sous la première race, on à renoncé à prouver, comme l'avaient essayé quelques auteurs, qu'il a été reconnu depuis l'origine de la monarchie comme un emblème particuliérement adopté par les rois de France. « Zyllesius, dans sa Défense de «l'abbaye impériale de Saint-Maximin, près de Trèves, Heineccius et Kettner «apportent, disent les Bénédictins, des sceaux des premiers Ottons avec des «fleurs de lis tant au bout du sceptre qu'à la couronne. Les sceaux de Con- «rad III et de Frédéric I“, contemporains de Louis le Jeune; Jacques IT, roi
1 « Les fleurs, les roses, les lis, dans la main « des anciens monastères pour signifier leur état « des évêques , des abbés et des dames, expriment « florissant , et le soin que l’on y prenait de ré-
«l'intégrité des mœurs. Rien de plus ordinaire « pandre partout la bonne odeur de Jésus-Christ. » «que ces symboles dans les sceaux des églises et (Nouv. Tr. de Dipl. tome IV, p. 94 et 95.)
es D
es
« de Majorque, quelques rois d'Angleterre des plus anciens, et en particulier le «roi S. Édouard, dit le Confesseur, ont aussi à leurs couronnes et quelque- «fois au bout de leurs sceptres de semblables fleurs. Plusieurs comtes, com- «tesses et familles nobles d'Allemagne, d'Italie, de Savoie et de France en «garnirent le champ de leurs sceaux. » H est donc constant que la fleur de lis a été pendant longtemps un ornement arbitraire. On s'accorde généralement à reconnaître que ce symbole a été définitivement adopté par Louis le Jeune, et que depuis il n’a pas cessé de figurer sur les sceaux des rois de France. L'empreinte reproduite sous le n° 2 de la planche C représente en effet ce prince tenant une fleur de lis de la main droite; il est douteux qu'il ait fait graver cet ornement sur un contre-sceau {voy. tome [, pag. 336), mais Leblanc affirme l'avoir vu sur une monnaie. Toutefois il est une difficulté dont la solution partage encore les critiques, c’est l'origine de la fleur de lis. « La figure « que décrit le haut d’une hallebarde, dont la pointe supérieure est accompagnée « de deux autres pointes recourbées en bas en forme de croissants, a vraisembla- «blement donné naissance, disent les Bénédictins, à l'ornement des sceptres et « des couronnes auxquels Rigord, et les auteurs qui l'ont suivi, ont appliqué «le nom de fleurs de lis.» M. de Foncemagne qui, avant les Bénédictins, avait développé cette opinion dans un mémoire lu à l'Académie des Inscriptions, le 2 février 1746, se fonde sur ce que le mot lilium désigne non-seulement le lis des jardins, mais encore un ornement quelconque qui imite les fleurs : « C'est, dit-il, ce que nous appelons un fleuron. » I suppose par conséquent que le mot hum, après avoir été employé dans ce dernier sens par d'anciens auteurs, aura été ensuite faussement interprété comme désignant une fleur véritable. Cette erreur, si elle a été commise, remonte au moins au règne de Louis VIT. En effet, M. de Foncemagne cite, d'après du Tillet, une ordonnance que ce roi rendit en 1179 pour régler les cérémonies qui devaient s'observer au couronnement de son fils : il y est question de fleur de lis d’or semant les habillements royaux destinés pour le sacre. Rigord, qui écrivait sous Philippe- Auguste, parle aussi des fleurs-de lis qui ornent l’oriflamme : Veæillum Jloribus liliorum distinctum. Ces textes suffiraient pour ôter toute espèce de doute sur la véritable origine de cet emblème, si la forme sous laquelle on le représente était plus conforme à celle de la fleur dont il porte le nom; mais la plupart des auteurs qui se sont occupés de cette question n’ont pu reconnaître Fimage d'un lis dans l’ornement reproduit sur les contre-sceaux des successeurs de Louis le Jeune. Sans repousser d'une manière absolue l'hypothèse proposée par M. de Foncemagne, on peut se demander s'il ne serait pas plus simple d'assigner aux fleurs de lis l’origine indiquée par le nom qui
PARTIE IV.— CHAPITRE VI. 83 leur a été donné au moins depuis la fin du xn° siècle. En admettant que l'image gravée sur le contre-sceau de Philippe-Auguste (PI. C, n° 5) ne ressemble pas à un lis, elle ne représente pas davantage le fer d’une hallebärde. Dans le doute il serait plus naturel de s'en rapporter au témoignage des contemporains que de supposer qu'ils ont été induits en erreur par un mot équivoque. Peut-être d’ailleurs n’a-t-on point examiné avec assez d'attention certains détails qui semblent prouver que cet emblème devait rappeler une fleur proprement dite : nous voulons parler des deux jets accessoires qui s'élèvent à droite et à gauche de la partie supérieure de l'ornement, et qui paraïssent destinés à représenter deux étamines. On n'aurait pas dû, il est vraï, les placer hors du calice de la fleur; mais tout en commettant cette erreur, le gravèur n'a-t-il pas indiqué positivement qu'il voulait représenter tout autre chose qu'un fer de hallebarde auquel ces détails ne sauraient nullement convenir ? La partie inférieure de lornement est sans contredit celle qui s'éloigne le plus de la forme du lis, dont la tige est toujours fine et délicate; mais elle est représentée autrement sur le premier côté du sceau de Philippé-Auguste et sur celui de son père. L'image du contre-sceau de la planche G diffère donc du type primitivement adopté; or, comme il est naturel de supposer que les monuments les plus anciens sont aussi les plus exacts, en prenant pour terme de comparaison l'ornement que Louis le Jeune tient dans la main droite, on serait autorisé à dire qu'il n'y a rien d'incompatible entre le nom et l'origine réelle de cet emblème. Un fait constaté par Mabillon pourrait être invoqué à l'appui de cette hypothèse : on lit en effet dans son discours sur les anciennes sépultures de nos rois, que la couronne de la reine Frédégonde était terminée par des fleurs de lis, et son sceptre par un lis champêtre. Ce fait, constaté par un tombeau en marqueterie découvert à l'abbaye de Saint-Germain des Prés, prouve que dès la première race le lis a été employé comme ornement du sceptre : il est donc probable que les fleurs de lis qui surmontent les couronnes de plusieurs rois carlovingiens n'étaient pas de simples fleurons, mais de véritables lis qui, au xn° siècle, sont devenus les armoiries héréditaires de nos rois.