IL. ORIGINE, VARIATIONS ET TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE DES ARMOIRIES
Nous avons averti au commencement de ce chapitre qu'il fallait distinguer avec soin les armoiries proprement dites des emblèmes qui ont décoré de tout temps les armures et les drapeaux. C'est pour ne pas avoir observé cette disünction que plusieurs écrivains, trompés d’ailleurs par des traditions fabuleuses, ont décrit non-seulement les armoiries de Charlemagne et des rois mérovingiens, mais encore celles de Jules César, de Pompée, d'Alexandre, d'Hector, de David, de Josué, etc. Il est généralement reconnu aujourd'hui que l'origine des armoiries ne peut être antérieure au xr° siècle. « Les uns, «dit M. de Foncemagne, en rapportent l'institution aux tournois, où ceux qui «se présentaient pour entrer en lice prouvaient leur extraction par l'écu de “leurs armes; les autres prétendent qu’elles furent introduites à l’occasion des «croisades, où la différence des bannières servit à distinguer les chevaliers, «et à faciliter le ralliement de leurs vassaux. Ces deux sentiments ne diffèrent «que par rapport à la circonstance qui donna lieu à l'établissement dont je «parle, et s'accordent à peu de chose près quant au temps qui les vit naître, «puisqu'il résulte de l'un et de l'autre qu'on ne doit pas en chercher le «commencement avant le xr° siècle, dans le cours duquel on trouve celui «des tournois et celui des croisades. Je sais que les écrivains qui attribuent «à l'empereur Henri l'Oiseleur l'invention des tournois la placent vers le mi- «lieu du x°; mais André Eavin a prouvé solidement par les témoignages mêmes «des historiens étrangers qu'elle appartient à notre nation et que l'Allemagne «l'a reçue de nous. Soit donc que, prenant à la lettre un passage de la Chro- «nique de Tours, on regarde Geoffroy, seigneur de Preuilly, mort en 1066, «comme l'inventeur des tournois, Gaufridus de Pruliaco torneamenta invenit; soit «qu'expliquant ces termes avec M. Du Cange par des autorités du même temps «on fasse seulement honneur à Geoffroy d’avoir le premier dressé les lois de
«ces sortes de combats, établis quelques années avant lui, il sera également «certain qu'ils ne sont point connus dans l’histoire avant le xr° siècle. Pour «les croisades, personne n'en ignore la date : la première fut publiée au con- «cile de Clermont en 1095. Quoique le choix entre les deux opinions sur «l'origine des armoiries puisse paraître assez indifférent en soi, je proposerai «en deux mots ce que je pense. Je crois qu'il faut admettre ensemble les «deux opinions, et que, séparées, elles ne peuvent nous donner compléte- «ment l'origine que nous cherchons. » M. de Foncemagne pense donc que les premières armoiries furent inventées à l'occasion des tournois, mais que depuis les croisades l'usage en devint plus général et la pratique plus invariable. « C'est par les croisades, ajoute-t-il, que sont entrées dans le blason plusieurs
«de ses principales pièces, entre autres les croix de tant de formes différentes, vet les merlettes, sorte d'oiseaux qui passent les mers tous les ans, et qui sont «représentées sans pied et sans bec en mémoire des blessures qu'avait reçues «dans les guerres saintes le chevalier qui les portait. C'est aux croisades que «le blason doit les noms de ses émaux Azur, Gueules, Sinople et Sable, s'il est vrai «que les deux premiers soient tirés de l'arabe ou du persan, que le troisième «soit emprunté de celui d'une ville de la Cappadoce, et le quatrième une al- «tération de sabellina pellis, martre zibeline, animal connu dans les pays que «les croisés traversèrent. C’est probablement par les croisades que les four- «rures d’hermine et de vair, qui servirent d’abord à doubler les habits, puis à «garnir les écus, ont passé de là dans le blason. Le nom même de blason, «dérivé de l'allemand blasen, sonner du cor, nous est peut-être venu par le «commerce que les Français eurent avec les Allemands pendant les voyages «d'outre-mer. » Les Bénédictins, tout en admettant cette dernière étymologie, y trouvent au contraire la preuve que les armoiries tirent immédiatement leur origine des tournois, parce que des champions sonnaient du cor pour avertir les hérauts de venir reconnaître leurs armes. Ils rappellent d'ailleurs, à l'appui de cette opinion, que les chevrons, les pals, les jumelles, faisaient partie de la barrière qui fermait le camp du tournoi. Ils expliquent aussi l'emploi des figures d'astres et d'animaux par l'habitude qu’avaient les combattants de se ! faire appeler chevalier du soleil, de l'étoile, du croissant, du lion, du dragon, de l'aigle, du cygne, etc. Enfin, comme ils ne partagent pas l'opinion de M. de Foncemagne sur la date des premiers tournois, qu'ils font remonter au moins } jusqu'au règne d'Othon le Grand, ils ne sont pas éloignés de croire que les Saxons, les Danois et les Normands, voisins de l'Allemagne, ont pu apporter } les armoiries en Angleterre et de là en France. On a cité plusieurs exemples pour prouver que les armoiries étaient em-
PARTIE IV.— CHAPITRE VI. 95 ployées au commencement du x1° siècle ou même dès la fin du siècle précédent; mais ces faits ne sont pas tous concluants : c'est ainsi qu'on a parlé d’un lion léopardé au champ de gueules peint sur la pierre d'un tombeau élevé en 996 à Robert, fils de Richard I”, duc de Normandie; d'un lion qui occupe le champ de l’écu représenté sur un sceau appliqué par Robert I”, comte de Flandre, à une charte de l'an 1072; enfin de la célèbre tapisserie de Bayeux qui représente plusieurs cavaliers portant des écus armoriés. Les deux premiers exemples ne suffisent pas pour décider la question, parce qu'on peut voir dans le lion un symbole de force et de courage tout aussi bien qu'une pièce héraldique : quant aux preuves fournies par la tapisserie de Bayeux, elles seraient tout à fait concluantes, si la date de ce curieux monument n'était pas controversée. Un autre fait cité par les Bénédictins paraît plus décisif : « Le «sceau de Raymond de Saint-Gilles, pendant à un diplôme de l'an 1088, pré- «sente, disent-ils, la croix de Toulouse cléchée, vidée et pommetée. » Si cette croix était d'une forme ordinaire, on pourrait n’y voir qu'un symbole de piété; mais les détaïls accessoires qui la modifient permettent de la considérer comme une véritable pièce de blason. Au reste, tout en faisant remonter les armoiries jusqu'à la fin du x siècle, les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique reconnaissent qu'elles n'ont point paru sur les sceaux avant le milieu du siècle suivant, et qu'elles ne devinrent ordinaires que dans le cours du xn°. Les plus anciennes armoiries sont ordinairement fort simples : l’écu représenté sur le sceau qu'employait en 1102 Hugues, duc de Bourgogne, était bandé de six pièces et bordé; celui d'Adam de Soligné était losangé; celui d'Adam de Hereford, gironné'. Le contre-sceau d'Éléonore, comtesse de Saint-Quentin et de Valois, représente un écu dont le champ est occupé par un lion {J. 163, an 1194). Les mêmes armes avaient paru en 1189 au plus tard sur le sceau de Mathieu, comte de Beaumont et seigneur de Valois (J. 168); on les retrouve en 119 sur celui de Simon de Montfort (J. 216). Sur le sceau de Ricard de Vernon, on voit un sautoir vidé; et sur celui de son fils, deux bâtons en sautoir, brochant sur un râteau, mis en chef. Ces deux sceaux sont suspendus à une charte de 1195 (J. 216); les bâtons en sautoir substitués au sautoir vidé, et l'addition du râteau constituent une véritable brisure. A la fin du xur siècle et dans les premières années du siècle suivant , les armoiries composées d’une même pièce répétée un certain nombre de fois commencent à devenir plus ordinaires. Juhel de Mayenne employait, en 1197, un sceau triangulaire portant six écussons posés trois, deux et un, et chargés d'une fleur à six
? Ge dernier sceau est un peu postérieur à la ques années plus ancien. (Voy. Nouv. Tr. de premiére moitié du xn' siècle; l'autre est de quel- Dipl. tome IV, pages 53 et 271.)
feuilles; on voit deux léopards lionnés sur le contre-sceau de Guillaume, fils de Dauphin, comte de Clermont (J. 426, an 1199); celui de Roger de Rosoy porte trois roses (J. 387, an 1201); celui de Mathieu de Montmorency, une croix cantonnée de quatre alérions ! (J. 168, an 1 202) ; celui de Gui de la roche, cinq cotices et une bordure (J. 168, an 1205). Les partitions de l'écu sont encore rares dans la première moitié du x siècle; cependant, on voit un franc quartier sur un écu échiqueté de sept tires au contre-sceau d’Alix de Bretagne, en 1214 ; Pons de Tesan employait,en 1226, un sceau écartelé (Nouv. Tr. de Dipl. t. IV, pag. 55 et 252) ; celui d'Amauri, comte de Glocester, était émanché de trois pointes mouvyantes du flanc dextre (J. 216, sans date; sous Jean-sans-Terre, de 1199 à 1216). Ce comte de Glocester est peut-être un des premiers seigneurs anglais dont le sceau porte des armoiries; en eflet, Hickes conjecturait que le blason n'avait été introduit en Angleterre que sous le règne de Henri Il, c'est-à-dire de 1154 à 1189. On ne voit ni lions ni léopards sur le sceau de ce prince; ces armes parurent pour la première fois sur le sceau de Richard Cœur-de-Lion, prédécesseur de Jean-sans-Terre. On voit un lion environné de fleurs de lis sur le contre-sceau de Guillaume le Lion, qui monta sur le trône d'Écosse en 1165. Selon les Bénédictins, les écus armoriés ne parurent pas sur les sceaux d'Allemagne avant le xm‘ siècle. I résulte de la série des sceaux gravés dans l'histoire de Lorraine de D. Calmet, que les trois alérions ont été portés pour la première fois par Ferry de Bitche , mort en 1207, et que les armes des comtes de Luxembourg ne furent fixées que sous Waleran , troisième du nom, mort en 1226. Les historiens portugais rapportent l'origine des cinq écussons qui entrent dans les armes de Portugal à la bataille d'Obrique, livrée en 1135 : ces écussons représentaient les cinq étendards enlevés aux Maures par Alphonse Henriquez, premier roi de Portugal; mais nous ignorons si ces armoiries furent gravées sur les sceaux avant le xui° siècle. L’écusson écartelé aux armes de Castille et de Léon parait sur le sceau de Ferdinand IT, roi de Castille, proclamé roi de Léon en 1230. Nous n'affirmerions pas que les sceaux des rois de Castille du xn° siècle ne portaient pas d’armoiries; mais Mabillon, qui avait sous les yeux un diplôme de 1156 scellé par Alphonse Raymond et ses deux fils, ne dit pas qu'il y eût des armes représentées sur ces trois sceaux : il est donc probable que les rois de Castille n'ont pas eu d'écus blasonnés avant le commencement du xmm° siècle. Dom
1 On nomme alérions des aïglettes qui n’ont aïglettes, on s’en sert quand il y a plus de trois ni bec ni pattes; les alérions diffèrent des mer- aigles dans un écu, ou lorsque le nombre des lettes parce qu'ils ont les ailes étendues:les mer- aigles étant de trois seulement, ces oiseaux sont lettes ont toujours les ailes serrées. Quant au mot accompagnés d'autres pièces héraldiques.
PARTIE IV.— CHAPITRE VI. 97 Vaissette a publié, d'après un acte de 1226, un sceau dont le revers représente Jacques d'Aragon monté sur un cheval et portant un bouclier sur lequel on démêle, quoique confusément, les traces de deux pals’. Ces différents exemples confirment la règle posée par les Bénédictins, c’est-à-dire que les armoiries n'étaient pas ordinaires dans la première moitié du xnr° siècle, quoique les premiers écus blasonnés paraissent sur les sceaux dès le siècle précédent.
Il n°y a pas non plus d'époque fixe pour la transmission héréditaire des armoiries. Celles des comtes de Toulouse, antérieures à la première croisade, se retrouvent sur les sceaux du xu° siècle; l’écu de Flandre porte en 1072 un lion qui ne reparaît qu'en 1163: ilest vrai que la face antérieure de l’écu n’est pas en évidence sur les sceaux des prédécesseurs de Philippe d'Alsace; mais, en admettant que les comtes de Flandre aient eu , comme les comtes de Toulouse, des armoiries héréditaires avant la première croisade, ces deux exemples devraient être considérés comme exceptionnels. Selon les Bénédictins, ce fut seulement sous le règne de S. Louis, et vers le milieu du xm siècle, que les armoiries devinrentun peu stables et se conservèrent dans les familles; ils prouvent d'ailleurs que jamais cet usage ne devint tout à fait invariable. « Le sceau «dont Isarn de Lautrec se servait en 1 269 portait pour armes, disent-ils, une «croix vidée et pommetée comme celle de Toulouse; au lieu que Pierre de « Lautrec, son frère, avait une croix de Toulouse et un chef chargé d’un lion «passant, et au cimier une tête d’aigle. On voit dans les monuments de là Mo- «narchie française que Dreux, sire de Trainel en Champagne, et Anseau de « Trainel, sire de Voisines, connétable de Champagne, qui vivaient en 12 59 et ven 1262, n'étaient pas conformes dans leurs armoiries. .... On trouve di- «verses quittances de Renaud de Trie, amiral et maître des arbalétriers de « France, des années 1380, 1384, 1306, etc., dont le sceau est une bande «chargée de trois annelets avec une merlette au canton sénestre en chef; mais «dans celle du 8 janvier 1404, il n'ya point de merlette. On a deux quittances « de Jean de Poix, quatrième du nom, seigneur de Fretin et puis de Séchelles, «des 20 septembre 1548 et 24 juillet 1550. Le sceau de la première est écar- «telé, au 1 et 4 semé de croix, au 2 et 3 fretté, une cotice brochant sur le tout. « Celui de la seconde est aux armes de Poix seulement... . . La différence des «armoiries n'est donc pas toujours une raison de soupçonner de faux les sceaux «d’une même personne. » Il ya plus; les mêmes armoiries ne sont pas toujours
! Dans la suite, les rois d'Aragon ont porté de la Flandre en 1157, et depuis ce moment il d'or à quatre pals de gueules. avait dû avoir un sceau : la date de 1163, que ? Philippe d'Alsace ne succéda à son père qu’en nous citons d'après les Bénédictins , peut donc
1168; mais il avait été associé au gouvernement être considérée comme exacte.