DE DEUX PÉRIODES
On a élevé plus d'un système sur l'origine des écritures qui ont eu cours en Europe depuis l'invasion des barbares. D'une part on a prétendu que les Goths et les Lombards en Italie, les Francs dans les Gaules, les Saxons en Angleterre, les Wisigoths en Espagne, avaient substitué leurs écritures nationales aux caractères employés par les Romains. D'autres auteurs ont pensé, au contraire, que les barbares avaient adopté l'écriture romaine, et qu'il était impossible de méconnaître, malgré quelques différences de détail, l'unité d'origine dans toutes les écritures des nations qui appartiennent au rite latin. Ce n'est pas dans un ouvrage élémentaire qu'on peut essayer de discuter les diverses théories qui se rattachent à ce problème scientifique. Contentons-nous d'invoquer l'autorité des savants auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique, pour justifier l'hypothèse qui fait descendre de l'écriture romaine, comme d’une source commune, les caractères employés en Europe depuis l'invasion des barbares. Les adversaires de cette opinion se sont trop préoccupés de quelques différences qui peuvent distinguer les écritures des peuples modernes. On n'a jamais prétendu prouver l’uniformité parfaite de tous les détails, mais les rapports incontestables qui rattachent à l'alphabet romain tous les caractères employés par les peuples modernes. Que si en s'éloignant des premiers temps de l'invasion quelque variété se manifeste dans les écritures nationales,
si chaque peuple, selon son génie et ses habitudes, introduit quelques modifications de détails dans la forme de certaines lettres de l'alphabet latin, ce résultat loin de détruire l'opinion des Bénédictins, doit être considéré comme une des conséquences qui en découlent nécessairement. Et d’ailleurs, si on contestait les rapports de filiation qui rattachent les caractères des peuples modernes à l'écriture romaine, comment expliquer qu'un enfant sortant de nos écoles puisse nommer sans hésitation les différentes lettres dont se compose une inscription en belles capitales du siècle d'Auguste ? Quelques auteurs reconnaissent ce fait, mais ils prétendent qu'en empruntant aux Romains leur écriture capitale, les barbares ont inventé le caractère cursif; il est inutile de combattre une hypothèse qui se réfute d'elle-même, et qui aujourd'hui ne trouve plus de défenseurs parmi les savants.
Puisque deux opinions aussi opposées ont été soutenues à propos d'une question fondamentale, que le simple bon sens semblerait pouvoir résoudre sans le secours même de la science, on doit bien s'attendre à rencontrer plus d'une contradiction dans les théories secondaires qui ont été proposées pour réduire en système les nombreux éléments de la diplomatique. Ces contradictions se rencontrent chez ceux même qui admettent l'hypothèse des Bénédictins sur l'origine des écritures modernes. L'imprimerie, en fixant d'une manière invariable la forme propre à chacun des caractères qu'elle emploie, permettrait aujourd'hui de décrire avec une rigoureuse exactitude les différences spécifiques qui les distinguent. On conçoit au contraire que l'ignorance ou le caprice des copistes devait multiplier autrefois les altérations des types généralement admis; et comme le hasard n'a pas fait parvenir jusqu'à nous un traité de calligraphie dans lequel on exposât les règles de cet art telles qu'elles ont dû être fixées chez les Romains, on éprouve de grandes difficultés pour établir une classification rigoureuse des différentes écritures. On s'est accordé généralement à les diviser en trois classes, la majuscule, la minuscule et la cursive. Quoique-la première ait été employée surtout dans les inscriptions lapidaires et métalliques, la seconde dans les ouvrages littéraires, et la troisième dans les actes, cependant cet usage n’a pas été assez constamment suivi pour servir de base à une distinction SYStématique et rigoureuse. Il en résulte que, pour trouver des règles précises et invariables, il faut s'attacher exclusivement à la forme des lettres, c'està-dire aux éléments constitutifs de chaque écriture. Mais comme, à partir du x siècle, il sopéra un changement remarquable dont de résultat fut d’altérer sensiblement la figure des caractères romains, il est indispensable de ne pas confondre ceite période nouvelle, qui correspond au règne de l'écri-
PARTIE IIL — CHAPITRE II. 385 ture gothique, avec les temps où l'on s'attachait à suivre plus exactement les formes de l'alphabet romain. On commencera donc par décrire les caractères distinctifs des différentes écritures qui ont été employées pendant la première période, c'est-à-dire jusqu’à la fin du xir' siècle ; on reprendra ensuite le même examen pendant la période gothique, c ne depuis le x siècle jusqu'au commencement du xvi‘. Pendant la première période, les formes de l'alphabet romain sont plus fidèlement conservées ; pendant la seconde, les copistes, sans renoncer à l'emploi de l'alphabet latin, en dénaturent l'aspect soit en modifiant les contours des lettres, soit en les surchargeant de traits superflus. Quoique cette division n'ait pas été adoptée par les Bénédictins, elle est cependant indiquée dans plusieurs passages du Nouveau Traité de Diplomatique. Nous ne renonçons pas d'ailleurs à leur emprunter les termes d’écritures mérovinqienne, carlovingienne et capétienne, lorsque nous aurons besoin de désigner les caractères qui conviennent spécialement à telle ou telle période de notre histoire; mais nous avons pensé que dans un ouvrage élémentaire il fallait éviter la multiplicité des subdivisions, et présenter les faits sous leur aspect le plus simple et le plus général.
ARTICLE II
CARACTÈRES DISTINCTIFS DES ÉCRITURES EMPLOYÉES EN FRANCE PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE.
Quand on examine les manuscrits et les diplômes antérieurs au xt siècle, on arrive à reconnaître cinq genres d'écriture: la capitale, onciale, la minuscule, la cursive et l'écriture mixte. Les deux premiers genres, c'est-à-dire la capitale et l’onciale, ne sont qu'une subdivision de la ma] uscule. Quant à l’écriture mixte, elle se rattache, comme l'indique son nom, à toutes les classes d'écriture, parce qu'elle emprunte et mélange les éléments caractéristiques de la majuscule, de la minuscule et de la cursive.