II. DE L'ÉCRITURE ONGIALE
Avant de constater les rapports de filiation qui unissent l'écriture onciale à la capitale, 11 est nécessaire de fixer d’une manière précise le sens du mot oncial. Pris dans son acception rigoureuse, il devrait désigner des caractères d'un pouce de hauteur. En effet, chez les Romains, l'once était la douzième partie de l'as, et par extension la douzième partie du pied, qui était l'unité de longueur. C'est pour cela que plusieurs critiques ont nommé onciale toute écriture majuscule ou minuscule de forme assez allongée pour avoir un pouce de haut. Le mot oncial a été employé par S. Jérôme dans un passage dont David Casley avait à tort contesté l'exactitude; mais le sens de ce passage n'est pas assez précis pour qu'on puisse affirmer que S. Jérôme ait voulu désigner une écriture distincte de la capitale, ou simplement des caractères d’une grande dimension. Quoi qu'il en soit, on est convenu de donner le nom d’onciale à une écriture dont les lettres ont presque toujours beaucoup moins d'un pouce de hauteur ; par conséquent l'étymologie du mot n'entre pour rien dans lacception toute conventionnelle qui lui a été attribuée. Par onciale on entend une écriture majuscule qui affecte souvent les contours arrondis et qui se distingue de la capitale par la forme des lettres AV DE, G, H, M, Q, T, V. Cest ce que l'on peut vérifier en examinant la forme de ces neuf lettres dans le fac-simile n° 1 de la planche I. Cet alphabet a été reproduit d'après un psautier écrit en lettres d'or et d'argent, sur vélin pourpré, et remarquable par l'extrême régularité de l'écriture onciale, qui sy trouve employée sans mélange. S'il est un monument qui présente dans toute leur pureté les formes caractéristiques de cette écriture, c'est sans contredit ce précieux psautier, qui a été exécuté avec autant de soin que de magnificence. Cependant il ne faudrait pas s'attendre à retrouver dans toute espèce d'écriture onciale le portrait exact des lettres de ce manuscrit, parce que les
PARTIE III. — CHAPITRE II. 389 écrivains pouvaient, selon leurs habitudes, modifier quelques détails accessoires, sans altérer dans son ensemble la forme caractéristique de chaque lettre. Cela posé, passons à l'examen de cet alphabet.
Nous retrouvons dans VA oncial les mêmes éléments que dans l'A capital, mais disposés d'une autre manière. Dans l'A oncial le montant de droite est plus long que le montant de gauche qu'il dépasse sensiblement, et la traverse, dont la direction est devenue oblique, réunit l'extrémité inférieure du montant de gauche avec le corps du montant de droite.
Il est facile de rattacher la forme du D oncial à celle du D capital, quoique ces deux lettres diffèrent sensiblement. Supposons que l'extrémité supérieure de la panse du D capital se prolonge vers la gauche, un peu plus loin que la haste, et qu'en même temps cette haste s'arrondisse vers la gauche, de manière à compléter Île cercle commencé par la panse, nous obtiendrons une lettre à peu près semblable à celle du D oncial de notre alphabet, et parfaitement conforme à la figure que la même lettre affecte dans beaucoup de manuscrits. On peut sen convaincre en examinant, par exemple, les deux D que renferme la seconde ligne du fac-simile n° 3 de la planche V. Comme le nom de haste ne convient plus à la ligne convexe qui forme la gauche du D oncial, on dira que cette lettre se compose d’une double panse et d’un trait excédant, qui résulte du prolongement de la partie supérieure de la panse droite. Ce trait sera nommé la tête de la lettre.
On voit dans l'E oncial, comme dans le D, les lignes courbes substituées aux lignes droites. La haste s’est arrondie pour se confondre avec les barres supérieure et inférieure; la barre intermédiaire s'est allongée; le trait qui en réunit l'extrémité avec la partie supérieure de la lettre doit être considéré comme accidentel, ou du moins la partie supérieure de JE oncial se termine plus ordinairement par un crochet qui ne rejoint pas la barre intermédiaire, en sorte que cette lettre ressemble à un C capital dont la panse serait rencontrée par une barre qui se dirigerait horizontalement entre les deux crochets. C'est en effet l'aspect que présente VE oncial dans le fac-simile n° 2 de la planche Il. On distinguera donc dans JE oncial, la barre, la panse et ses prolongements qui se courbent souvent en forme de crochets.
Le G oncial se distingue du G capital par le crochet inférieur qui n'est pas tranché. Ce crochet sert de point de départ à un trait qui se prolonge souvent plus bas que dans notre modèle. {Voy. la première et la dernière ligne du facsimile n° 4 de la planche IL.) Ce trait se nomme la queue du G.
On ne retrouve plus que la haste gauche dans TH onciale. La partie supérieure de la haste droite a disparu , et la partie inférieure s'est arrondie ainsi
que la traverse; ces deux traits, en se réunissant, forment une panse ouverte par le bas.
Tous les éléments de M capitale se sont arrondis pour former l'M onciale, dans laquelle on trouve trois traits principaux que l'on désignera, suivant l'usage ordinaire, sous le nom de jambages. Les deux jambages extrêmes se recourbent vers le jambage intermédiaire, auquel ils ne se réunissent que par leur partie supérieure ; mais la distance qui les sépare dans le bas est souvent moins considérable. { Voy. les trois dernières lignes du Jac-simile n° 4 de la planche I.)
On ne retrouve plus qu'une panse dans le Q oncial; il se distingue d’ailleurs par la direction et la longueur de la queue, qui dépasse par le bas le corps de la lettre, après avoir pris naissance à l'extrémité supérieure de la panse.
Le T oncial se distingue ici du T capital par la courbure de la partie inférieure de la haste; mais souvent ce trait se recourbe à la fois dans le haut et dans le bas, souvent au contraire il reste complétement droit, de sorte que le T d'un manuscrit oncial se confond quelquefois avec le T capital. (Voy. la seconde ligne du fac-simile n° 4 de la planche Il.)
On sait que les lettres U etV, qui ont aujourd’hui une valeur distincte, ont été pendant longtemps confondues, même dans la typographie. Quoique le V fût plus souvent employé que TU dans les inscriptions en capitale, cependant la forme deTU se retrouve sur des monuments qui renferment d’ailleurs toutes les autres lettres de l'alphabet capital : on peut donc considérer l'U comme se rattachant à cet alphabet; mais les extrémités inférieures de l'U oncial ne se confondent pas dans une même courbe, et tandis que le premier jambage s'arrondit vers le second, celui-ci se prolonge plus ou moins en dessous du point de rencontre. Cette espèce d'U a été aussi employée dans la capitale rustique. (Voy. le fac-simile n° 1 de la planche Il.)