DES NOTES TIRONIENNES
Les courtes indications qui viennent d'être données sur la nature des sigles et sur leur usage suffisent pour faire comprendre que ce genre d’abréviation ne pouvait être employé que dans un petit nombre de cas, et que d’ailleurs il devait donner lieu à de fréquentes équivoques. Sans renoncer à se servir des sigles, les Romains sentirent donc le besoin d'imaginer une écriture, sinon plus abrégée, du moins plus complète, et qui pût remplir l'office de notre sténographie. Cette écriture est désignée en général sous le nom de notes tironiennes, parce que Tullius Tiro, affranchi de Cicéron, passe pour avoir fait de nombreuses additions aux onze cents premières notes inventées par Ennius, et surtout pour avoir indiqué le premier la méthode la plus convenable d’employer ces signes abréviatifs à recueïllir les discours que l'on prononçait en public. Des additions successives avaient porté le nombre de ces notes à cinq mille, lorsqu'au commencement du 1° siècle, saint Cyprien, évêque de Carthage, étendit encore ce recueil en y ajoutant les signes qui convenaient à l'usage particulier des chrétiens. Il est bien constaté qu'à l'époque de la conjuration de Catilina la réponse de Caton à Jules César fut recueillie en notes tironiennes par l'ordre de Cicéron, et qu'avant les premiers essais d'Ennius, Xénophon, disciple de Socrate, avait fait usage d’une écriture abrégée à laquelle les Bénédictins rapportent l'origine des notes tironiennes. Ils justifient leur opinion par la présence de plusieurs caractères purement grecs dans cette sténographie des Romains.
« Les notes tironiennes, disent-ils, furent d’un usage très-étendu en Occi- «dent. Les empereurs, comme les derniers de leurs sujets, s'en servaient. On «les enseignait dans les écoles publiques, comme nous lapprend le poëte «Prudence dans les vers faits à la louange de saint Cassien, célèbre martyr «du 1v° siècle :
Præfuerat studis puerilibus, et grege multo Septus, magister litterarum sederat,
Verba notis brevibus comprendere mulla peritus, Raptimque punctis dicta præpetibus sequi.
«On écrivait en notes les discours, les testaments et les autres actes publics ! «avant de les mettre au net. Saint Augustin nous fait connaître lui-même que «ses auditeurs recueillaient en notes ce qu'il disait en chaire. Les évêques
1 Cette circonstance explique la véritable étymologie du mot notaire.
on ÉLÉMENTS DE PALÉOGRAPHIE.
«avaient à leur service des écrivains instruits de cette tachygraphie. On en a «une preuve certaine dans la lettre qu'Évode écrivit en 415 à saint Augustin, «et qui est la deux cent cinquante-huitième parmi celles de ce saint docteur de « l'Église. J'avais auprès de mor, dit Évode, un Jeune homme, fils d'Armenus, prêtre «de Melone..…… Il avait été auprès de l'homme de lettres du proconsul, et il écrivait «sous lut..…. Assidu au travail, il écrivait très-vite en notes. Saint Genès d'Arles «et saint Épiphane de Pavie exercèrent cet art avec distinction dans leur «jeunesse. Le premier paraît avoir été un de ces excepteurs ou grefliers pu- «blics dont la fonction était d'écrire en notes les interrogatoires des crimi- «nels et les sentences des juges. »
Quoique cette sorte d'écriture abrégée fût à la mode, elle n’était ni assez commune ni assez sûre pour quon pût se passer de l'écriture ordinaire. Lorsque les notaires avaient écrit à mesure que l'on parlait, il fallait ensuite transcrire tout ce qu'ils avaient écrit ou noté, afin que l’on püût s'en servir dans les affaires publiques. C’est ce que l’on voit dans les actes de la grande conférence tenue à Carthage le vendredi, deuxième de juin de l'an 411, où les Donatistes demandèrent qu'on transcrivit les actes de la conférence précédente écrits en notes.
Cependant les notes vulgairement appelées tironiennes, furent employées à transcrire des livres entiers, tels que les psautiers de Strasbourg, dont parle Trithème; celui de la Bibliothèque du Roi, estimé du x° siècle; celui de l'abbaye Saint-Germain des Prés, beaucoup plus ancien, et celui de Saint- Remi de Reims. Au 1x° siècle, saint Anschaire, moine de Corbie au diocèse d'Amiens, apôtre de Danemarck, premier archevêque de Hambourg et ensuite archevêque de Brême, écrivit de sa propre main plusieurs gros volumes en notes. Eckhard le jeune, chapelain de l'empereur Otton I‘, donna des preuves de son habileté dans l'art de la tachygraphie, en écrivant en notes les conférences des Ottons touchant l'élection de l'abbé de Notker.
Ces exemples, et d'autres que rapportent les Bénédictins, prouvent que pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne on avait continué à faire usage des notes tironiennes. Mais cette écriture cessa d’être employée en France vers la fin du 1x° siècle, et en Allemagne vers la fin du siècle suivant. Aussi quoiqu'on en trouve encore quelques exemples au xur° siècle, dans les priviléges des rois d'Espagne, il est exact de dire, en thèse générale, que l'usage de cette sténographie fut abandonné au moment où les abréviations proprement dites se sont multipliées dans l'écriture ordinaire, c'est-à-dire au x° siècle ”. Cette
! Il est bon de faire observer aussi que c'est baient en désuétude qu'on a vu paraître dans précisément lorsque les notes tironiennes tom- les manuscrits quelques-uns des signes dont elles
PARTIE III. — CHAPITRE IIL 425 assertion ne sera pas contredite, si l’on rencontre au x° siècle des notes tironiennes dans les signatures de quelques-unes de nos chartes privées, ou en Allemagne dans celles des diplômes impériaux. En effet, les Bénédictins présument avec beaucoup de raison qu'au moment où l'art d'écrire en notes commençait à omber, ceux qui avaient conservé le secret de cette sténographie durent en user, comme d’une espèce de chiffre qui devenait une garantie contre les faussaires. Cette conjecture est d'autant plus probable que l'origine de l'écriture secrète ou cryptographie remonte à une haute antiquité, et qu'elle n’a pas depuis cessé d’être en usage. En effet, sans parler des chiffres de Jules César et d'Auguste, le concile de Nicée eut recours à des caractères secrets, et Raban, abbé de Fulde et archevêque de Mayence, donne deux exemples d'un chiffre dont les Bénédictins ont trouvé la clef!. I ne faut donc pas s'étonner que l'on ait employé au même usage les notes tironiennes, qui avaient le double avantage de dérober le sens d’une annotation et de la traduire sous la forme la plus abrégée.
Pour donner une explication suffisante des notes tironiennes, il aurait fallu consacrer plusieurs planches à la reproduction de cette écriture, dont les com-
avaient fait usage pour représenter certaines syllabes ou certains mots. En effet, c’est aux notes tironiennes que les copistes empruntèrent, par exemple, le signe du mot et (>), et ceux qui servaient à représenter les initiales com, con (92), et les finales us et ur (9°).
1 Les personnes qui consulteraient un manuscrit de Raban, seront bien aises de connaître le résultat des recherches des Bénédictins. « Dans «le premier exemple, disent-ils, on supprime les “cinq voyelles À, E, I, O, U, et on leur substitue «un certain nombre de points ainsi disposés :
« NC.PT VIRS:S B:N.F:C. :RCH.
« GLER.::S.Q: MRT.R.S — L'I est repré- «senté par un point, l'A par deux, l'E par trois, «JO par quatre et le V par cinq. Ces points ont «été mal rendus par les copistes ou les éditeurs «de Raban qui n’ont point entendu ce chiffre, « dont voici l'explication : INCIPIT VERSUS BO- «NIFACITI ARCHI. GLORIOSIQUE MARTY- «RIS. Dans le second exemple, on substitue la «lettre suivante à chaque voyelle, que le pre- «mier chiffre remplace par des points. Les con- «sonnes B, F,K, P, X tiennent lieu des voyelles “et ne laissent pas de conserver leur propre va-
«leur. Voici le chiffre dont Raban fait honneur «aux anciens sans l'expliquer :
« KBRXS. XPP. FPRTKS. TKRP.
« KNSTBR. SBFFKRP. BRCKTFNENS.
« SCFPTRP. RFGNK. XT. DFCXS. BXRF.