‹ Éléments de paléographieChapitre 454 sur 492 · PARTIE III — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PARTIE III — CHAPITRE V

«ture dans leurs affaires publiques et privées. Mais quelle était cette écriture, « quels en étaient les caractères, et quels monuments en reste-t-il? Les plus an- «ciens dont on ait connaissance sont en écriture romaine : tous sont posté- «rieurs à la conquête des Gaules par Jules César. L'écriture dont on usait dans «la plupart de ces contrées, avant les Romains, était néanmoins aussi diffé- «rente de la leur qu'approchante de celle des Grecs. On a sujet de croire qu'elle «ne fut pas tout d'un coup entièrement abolie. D. Mabillon regarde comme «le seul monument de cette écriture, sur la sincérité duquel on puisse compter, «l'inscription du tombeau de Gordien, messager ou courrier des Gaules, qui «souffrit, dit-il, au rn° siècle, le martyre avec toute sa famille. Que l'inscrip- «tion du tombeau de Gordien soitsincère, c’est sur quoi les savants ne contes- «teront pas apparemment; mais ils pourront révoquer en doute qu'elle ait été «écrite en caractère gaulois. Ge n’est pas l'unique monument où l'on découvre «des inscriptions en latin dont les lettres sont partie grecques et partie latines. »

Les Bénédictins font observer ensuite qu’au rm‘ siècle ce mélange des lettres grecques et latines ne devait pas être ordinaire chez les Gaulois. « Quandils «dressaient des actes en leur langue, continuent les mêmes auteurs, ou qu'ils cérigeaient des monuments publics, alors ils employaient les caractères ro- «mains. Mais avant la conquête des Gaules par César l'écriture grecque y «était ordinaire. Des peuples entiers de ces vastes contrées ignoraient la langue «des Grecs, et ne laissaient pas de se servir de leur écriture.» Les Bénédictins pensent donc qu'avant l'invasion de Jules César les Gaulois se servaient exclusivement des caractères grecs; mais que, depuis l'invasion, ils employèrent de préférence l'alphabet latin, en y mêlant quelquefois un certain nombre de lettres grecques. Si l'on donne le nom de gauloise à l'écriture dont tous les caractères sont de forme grecque, il faut nécessairement désigner par une autre expression celle qui emploie les lettres latines. Les Bénédictins l'appellent écriture gallicane ; en la nommant gallo-romaine on la définirait peut-être d'une manière plus exacte; mais ces distinctions ne sont pas d'un grand usage dans la pratique, à cause de la rareté des monuments antérieurs à invasion des Francs. Bornons-nousseulement àsignaler, d'aprèsles Bénédictins, l'emploi fortimpropre du nom d'écriture gauloise qui a été appliqué par certains auteurs à des monuments postérieurs au x° siècle.

Il est une autre écriture dont les caractères sont, jusqu'à un certain point, étrangers à l'alphabet romain, sinon par leur origine, du moins par leur aspect : nous voulons parler de l'écriture runique. Elle a été employée surtout dans le Danemarck, la Norwége et la Suède. Quelques auteurs ne doutent pas qu'elle ne soit de beaucoup antérieure à l'ère chrétienne; mais les Bénédictins décla-

rent formellement qu'ils ne veulent pas se rendre garants des fables qui ont été débitées sur l'antiquité de l'écriture runique. « C'est prendre un parti raison- «nable, disent-ils, que de faire remonter, avec certains auteurs, l'usage «des lettres dans le Nord au 1v° siècle, ou même au temps où ces nations «commencèrent à lier quelque sorte de commerce avec les Romains. » Ce qu'il y a de plus positif à cet égard, ce sont deux vers de Venance Fortunat, évêque de Poitiers, mort vers l'an 609 :

Barbara fraxineis pingatur runa tabellis,

Quodque papyrus agit virgula plana valet.

Parmi les monuments véritablement authentiques de cette écriture, le plus ancien remonte au1x° siècle : c’est l'histoire d'Hialmar, roi de Biarmlande et de Thulemarkie, imprimée à Stockholm en 1699. Voici, au reste, un passage dans lequel les Bénédictins résument leur opinion sur l’origine et la durée de l'écriture runique. « Avant l'introduction des lettres latines dans le Nord, les crunes étaient également en usage chez les Suédois, les Norwégiens, les «Danois et les Islandais. Sperling les fait cesser totalement au xv° siècle. « L'auteur des Chroniques suédoises, livre premier, raconte, au rapport de «Wormius, qu Olaüs Scotkoning, roi de Suède, abolit les lettres runiques par «une loi: or ce prince mourut en 1018. Notre auteur ne laisse pas de supposer «que les runes se sont encore maintenues quelque temps chez les particuliers «depuis cette ordonnance. Les runes avaient déjà commencé à tomber dans un «grand discrédit sous Éric le Victorieux, père d'Olaüs Scotkoning. En Dane- «marck elles ont duré bien davantage, Wormius cite en preuve les Fastes «danoïses, portant pour date l'an 1328. Mais déjà les runes n'étaient plus d’un «usage aussi commun que les caractères latins. Les premières ne furent pros- «crites par aucun décret chez les Danois : insensiblement ils s'accoutumérent « aux lettres latines, introduites avec la religion dans le Nord. Elles ne furent «portées en Islande qu'au XIV* siècle, sous Waldemar IV.» On ne peut guère douter que l'alphabet runique ne soit dérivé de l'alphabet romain; mais quoique la conformité de certaines lettres soit frappante, l'écriture offre dans son ensemble un aspect tout différent, parce que les lignes courbes y sont trèsrarement employées : cette circonstance s'explique par le texte de Fortunat, duquel il résulte que dans le principe les lettres runiques étaient formées avec de petits morceaux de bois (wirqula plana) diversement combinés. À mesure que l'emploi de ces lettres devint plus ordinaire, leur forme a dû se modifier: aussi, dans l'alphabet donné par les Bénédictins (tome 1, Planche XIV), chaque lettre peut être représentée, terme moyen, par vingt-cinq caractères différents. Mais comme cet alphabet se compose des mêmes voyelles et des mêmes con-

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