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PARTIE IIL — CHAPITRE V

sonnes que l'alphabet latin, on est suffisamment autorisé à croire que l'écriture runique n'a pas d'autre origine que celle des autres peuples de l'Europe. Les Bénédictins n'élèvent pas le moindre doute à cet égard : ils font remarquer seulement qu'un petit nombre de caractères peuvent avoir été empruntés à l'alphabet grec.

Le mélange des caractères grecs et latins existe aussi dans l'alphabet dont l'invention est attribuée à Ulphila, évêque des Goths établis en Mésie. « L'éecriture gothique d'Ulphila, disent les Bénédictins, n'est qu'un composé de «beaucoup de lettres communes aux Grecs et aux Latins, de quelques-unes «particulières aux uns et aux autres, et d'un petit nombre propres à rendre «certains sons barbares inconnus aux Grecs et aux Romains !. On fit entrer - «des caractères parallèles dans l'écriture saxonne pour exprimer des sons «également contraires à la prononciation latine. C'est de l'écriture ulphilane «que l’on doit entendre ce que dit Allatius de certains caractères gothiques qui «paraissent à l'œil plutôt des capitales grecques et latines, et qui néanmoins «ne sont point grecs. Cette écriture gothique, à face gréco-latine, est celle «du fameux Livre d'argent, publié en ses propres caractères par Junius, et «dont Gruter a donné quelques modèles dans ses inscriptions. Ce manuscrit «unique en son espèce, écrit en lettres d'argent, et contenant une traduction «des quatre évangiles en langue gothique, a beaucoup exercé les savants. «Ulphila est-il auteur de cette version? Est-elle d'un Goth contemporain «de cetévêque, ou d’un Saxon, comme le prétend Hickes? C'est sur quoi ils «sont encore partagés. Selon les uns, les lettres en sont pour la plupart plus «semblables aux phéniciennes que les grecques ordinaires : selon les autres, «elles sont plutôt franciques que gothiques. La vérité est qu'elles sont sem- «blables à celles de l'alphabet d'Ulphila, évêque arien, qui vivait du temps des «empereurs Valentinien et Valens, c'est-à-dire vers l'an 370. Que ce caractère «soit plutôt francique que gothique, c'est une imagination singulière déjà «réfutée. Basnage, au m1° tome de ses Annales ecclésiastiques, prétend prouver «que les Goths avaient une écriture propre plus ancienne, parce qu'en 320 «ils envoyèrent leur évêque au grand concile de Nicée. La conclusion n’est ni «évidente, ni nécessaire; mais il parait certain que le runique, qu'on appelle «aussi gothique, pouvait être en usage chez ces peuples. » Si les savants ne sont pas d'accord sur l'origine des caractères employés dans le Livre d'argent, ils reconnaissent tous du moins que les Goths, devenus maîtres de l'Italie,

1 Les Bénédictins disent, dans un autre pas- correspondent à peu près, soit pour la valeur sage (tome I, page 706), que ces lettres spé- soit pour la forme, l’une au Q des Latins, l'autre ciales sont au nombre de deux seulement : elles au © ou au ® des Grecs.

cessèrent d'avoir un alphabet particulier pour emprunter celui des Romains. «Gette écriture italo-gothique, disent les Bénédictins, n'admet point d’autres «caractères que ceux qui étaient en usage chez les Latins, depuis l'an 476 «jusqu'en 568, époque de l'établissement et de la ruine de la monarchie des « Goths en Italie. Que ces barbares se soient servis des caractères romains aux «Veet VI siècles, les médailles de leurs rois Théodoric, Athalaric, Théodahat, «Baduela, Vitigès et Teïas, ne permettent pas d'en douter. I est plus que «probable que les Goths ne se contentèrent pas d'adopter les caractères majus- «cules romains ; les minuscules et les cursifs leur étaient encore plus néces- «saires dans l'usage ordinaire et journalier; mais il ne nous est resté aucun «monument des Goths en ces caractères latins. » Cependant, si l’on en croyait une foule d'auteurs, rien ne serait si commun que l'écriture gothique. En effet, on a donné ce nom à toutes les écritures qui ont paru difficiles à déchiffrer. Voici un passage dans lequel les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique ont relevé quelques-unes de ces méprises. « L'opinion vulgaire, dit M. Maflei, «fait appeler gothiques les lettres écrites sous les statues des apôtres, à la «rotonde de Ravenne. Ce sont néanmoins de belles majuscules romaines. « Misson, dansson voyage d'Italie, rabaisse l’âge d’un Virgile du Vatican, auquel «on donne plus de mille ans, sous prétexte que les caractères ont quelque «rapport avec le gothique moderne. Par une semblable méprise, le célèbre «M. Fontanini, d'après D. Mabillon, appelle demi-gothiques les écritures capi- «tales employées sur les sceaux et dans les titres des manuscrits mérovingiens. «On ne comprend point comment le savant italien a pu qualifier gothique «l'écriture de la charte de Pleine sécurité, et de celle que Mabillon a publiée «d'après Lambecius. Dans l'une et l’autre pièce, le caractère cursif romain «se montre avec toute sà hardiesse et sa fierté. Oserions-nous le dire ? D. Ma- «billon lui-même ne trouve nulle différence entre les deux modèles d'écriture «antique qu'il a fait graver dans son Supplément (page 11). Le premier, cepen- «dant, est en caractère romano-gallican; le second, en mérovingien. La dissem- «blance de ces deux écritures est palpable. La lombardique n'a pas causé «moins d'embarras aux savants... Parce que les papes s'en servaient dans «leurs bulles, le nom de romaine lui fut quelquefois donné au xr° siècle. «Le P. Germon voyait l'écriture lombardique dans la fameuse charte de Pleine « sécurité gardée à la Bibliothèque du Roï. Comment ce jésuite pouvait-il s'imagi- «nerqu'unepièce, dresséeàRavenneen 564,étaitde l'écriture des Lombards, qui «n’entrérent en ltalie qu'en 568?.... On ne conçoit pas comment Nicolas Keder, « dans son traité ou commentaire sur les médailles runiques, a pu confondre «les lettres monacales ou gothiques modernes avec les lombardes.» (Nouv.

PARTIE III. — CHAPITRE W. 649 Traité de Diplom. tome TI, p. 31 et 32.) Ces dénominations vicieuses peuvent être réformées quand elles ne sont employées que par un petit nombre d'auteurs; mais il n'en est pas de même quand l'usage les a consacrées. Ainsi nous n'avons pas cru pouvoir rejeter le terme, d'ailleurs fort impropre, d'écriture gothique, par lequel tout le monde désigne les caractères qui ont été employés depuis le xmr° siècle jusqu'à la renaissance, caractères qui n'ont aucun rapport avec ceux dontles Goths ont pu se servir autrefois. Maïs, tout en faisant cette concession à l'usage, il faut bien reconnaître que le nom de gothique conviendrait seulement à l'écriture ulphilane, et que l’on devrait désigner sous le nom d'italo-gothique le petit nombre de monuments que nous ont laissés les Goths devenus maîtres de l'Italie. Quant au gothique moderne, les Bénédictins disent quelque part qu'on pourrait l'appeler Ludovicien, parce que ce fut principalement sous le règne de Louis IX qu'il contracta ses formes caractéristiques. M. Gucrard, dans son cours de l'École des chartes, se sert du mot Scholastique. Si cette dénomination était adoptée, on aurait le double avantage d'éviter toute équivoque, et d'indiquer une des causes qui ont amené la formation du gothique moderne. En ellet, les Bénédictins signalent l'influence que les philosophes scolastiques ont exercée sur l'écriture en mettant à la mode leurs vaines subtilités, traduites par des abréviations aussi arbitraires qu'inintelligibles.

ARTICLE IL

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