III. — Inflammations
Gomme dans toutes les autres régions, nous avons à distinguer, suivant les couches dans lesquelles elles se développent, les inflammations de la peau, du tissu cellulaire, des glandes et de la conjonctive. Il en résultera, contrairement à l'opinion des auteurs qui confondent toutes ces inflammations sous le nom générique de blépkarites, que nous aurons à décrire successivement l'érysipèle, le phlegmon et l'abcès, le furoncle, l'anthrax, l'orgeolet, l'inflammation glandulo-ciliaire et la conjonctivite palpébrale.
Érysipèle.
L'érysipèle des paupières est primitif ou secondaire. Primitif, il succède le plus fréquemment au traumatisme. Secondaire, il survient chez des enfants chétifs ou des individus débilités par une maladie grave ou par de mauvaises conditions hygiéniques. Souvent aussi il est consécutif à l'érysipèle de la face. De même que dans les autres régions, il est simple ou phlycténoïde.
L'érysipèle primitif présente les mêmes symptômes que dans les autres régions. Ce qu'il offre de particulier aux paupières, c'est le gonflement des ganglions cervicaux ou parotidiens qui s'engorgent de bonne heure.
Il se termine habituellement par résolution. D'autres fois il entraîne à sa suite la chute des cils, un phlegmon ou un abcès du tissu cellulaire sous-cutané. Chez d'autres malades, le tissu cellulaire suppure ou se mortifie au-dessous des phlyctènes, ou bien l'inflammation se
propage à la conjonctive et à la cornée. Enfin, dans les cas les plus graves, on voit survenir la phlébite des sinus ou môme la méningite.
Le traitement est le même que pour les autres régions de la tête; le chirurgien doit surtout s'attacher à prévenir ou à combattre les complications dont nous venons de parler.
Phlegmon et abcès.
Le phlegmon et les abcès des paupières surviennent ordinairement à la suite d'un traumatisme des paupières, du globe de l'œil ou de la face, d'un érysipèle, d'une ostéite ou d'une carie de la région ou d'une fièvre grave, variolique, scarlatineuse, typhoïde.
Il est habituellement limité à la paupière supérieure. En raison du gonflement auquel il donne lieu, cette paupière se distend au point de recouvrir nonseulement le globe de l'œil, mais encoreja paupière inférieure (fig. 49). Il est à remarquer qu'il s'étend rarement à la paupière inférieure, et qu'il se propage souvent à l'orbite et au sourcil. Il envahit rarement la conjonctive, à moins qu'il ne succède à une opération pratiquée sur le globe de l'œil.
Lorsque le phlegmon a débuté dans le tissu cellulaire sous-cutané, et que la suppuration a duré un certain temps, on voit quelquefois le pus fuser en dedans de l'aponévrose et déterminer une ostéite.
Quand, au contraire, la suppuration est consécutive à une affection osseuse, une carie ou une nécrose, par exemple, le pus n'apparaît que plus tard dans le tissu cellulaire sous-cutané.
On ne peut pas confondre le phlegmon de la paupière avec un phlegmon de l'orbite, parce que celui-ci s'accompagne de déviation de l'œil et d'exophthalmie, ni avec une ophthalmie purulente, parce que cette dernière donne lieu à une abondante suppuration et à un chémosis phlegmoneux.
Le chirurgien doit chercher, au début, à obtenir la résolution. Mais dès que la suppuration est formée, on doit inciser profondément et faire cette incision dans le sens transversal, c'est-à-dire parallèlement aux fibres de l'orbiculaire.
Fig. 49. — Phlegmon avec œdème de la paupière.
\5h AFFECTIONS DE L'APPAREIL DE LA VISION.
Orgeolet, furoncle, anthrax,
h'orgeolet est une inflammation de la couche profonde du derme ou du tissu cellulaire qui le réunit au cartilage tarse. Cette inflammation donne lieu à une tumeur qui ne dépasse pas généralement le volume d'un grain d'orge, d'où le nom d'orgeolet. On l'observe fréquemment chez les enfants et surtout chez les jeunes filles mal réglées, chez lesquelles l'orgeolet se montre rebelle à toute médication tant que la menstruation ne se fait pas régulièrement.
On ne peut affirmer, comme le pensent quelques auteurs, que cette inflammation soit limitée aux bulbes pileux et aux glandes qui leur sont annexées.
L'orgeolet est caractérisé par une tumeur violacée, dure, douloureuse au toucher, d'abord limitée au bord libre et envahissant bientôt toute la paupière qui paraît luisante. Il s'accompagne quelquefois de l'engorgement des ganglions préauriculaires ; il donne lieu à de vives démangeaisons. Bientôt il forme une saillie blanchâtre qui se rompt et donne issue à un pus épais. D'autres fois, la tumeur, au lieu de suppurer, reste quelque temps stationnaire et se résout ou s'indure.
Chez quelques malades, elle détermine le gonflement des tissus voisins et, par suite, l'oblitération des glandes de Meibomius ou des glandes sébacées; chez d'autres, les récidives sont si fréquentes qu'il semble exister chez eux une véritable prédisposition.
Au début, on peut faciliter la résolution par des applications émollientes. Lorsque la suppuration a lieu, on hâte la guérison en ouvrant la petite tumeur et en y passant le crayon de nitrate d'argent.
Le furoncle est fréquent à la paupière supérieure. Il s'accompagne d'une inflammation des parties voisines souvent assez considérable.
Il se distingue de l'orgeolet en ce qu'il occupe une plus grande étendue de la paupière, et du phlegmon en ce qu'il ne donne lieu qu'à une suppuration presque nulle.
On le combat avantageusement, au début, par l'application sur la paupière d'une couche assez épaisse de collodion élastique. Lorsque la maladie est avancée, il faut inciser largement.
V anthrax primitif est très-rare aux paupières; mais souvent il prend naissance dans leur voisinage et s'y étend par propagation.
Il présente ceci de particulier que l'ulcération qui résulte de l'élimination des parties mortifiées détermine, en se cicatrisant, un raccourcissement de la paupière ou son renversement en dehors (ectropion).
Le traitement consiste à pratiquer une large incision cruciale sur la tumeur, de manière à en dépasser les limites. Quelques auteurs
conseillent d'exciser toutes les parties de la peau qui, plus tard, doivent se mortifier. D'autres conseillent d'avoir recours à la méthode sous-cutanée.
Inflammation glandulo-ciliaire (Blépharite).
Synonymie. — Blépharite simple, furfuracée, glandulo- ciliaire, ulcéreuse, diphthéritique , catarrhale, scrofuleuse.
Ëtiologie. — Cette affection est fréquente chez les enfants scrofuleux, chez les individus vivant dans de mauvaises conditions hygiéniques, chez ceux qui s'exposent à l'action d'une trop vive chaleur ou au contact de poussières irritantes ou de gaz délétères, comme les boulangers, les verriers, les tailleurs de pierre et les vidangeurs. Souvent aussi elle succède aux maladies inflammatoires de la conjonctive et des voies lacrymales.
Anatomie pathologique. — Suivant que ce sont les glandules situées à la racine des cils ou les glandes de Meibomius qui sont primitivement atteintes, on s'est servi des mots de blépharite ciliaire et de blépharite glandulaire pour caractériser la maladie.
Cette distinction est fondée réellement au point de vue anatomopathologique. C'est à la racine des cils qu'on observe les premiers désordres, tels qu'un état furfuracé (Blépharite furfuracée), qui n'est autre que la chute de petites lamelles blanchâtres formées d'écaillés épidermiques, mélangées aux produits morbides dus à l'hypersécrétion des glandes sébacées situées à la racine des cils (Blépharite glandulo-ciliaire, catarrhale). La présence de ces matières épithéliales, sébacées et purulentes coïncide avec l'altération des parois qui engainent les cils et, bientôt après, la suppuration donne lieu, au pourtour des cils et sur le bord libre, à des trajets fistuleux qui, en se réunissant, forment des ulcères en cupule au milieu desquels les cils jouent le rôle de corps étrangers (Cornil et Ranvier). D'autres fois, on voit se former de petites pustules ou quelques boutons d'acné sur le bord libre (acné ciliaire). Enfin, dans quelques cas, le bord libre de la paupière et sa face interne, dans une certaine étendue, se recouvrent d'une exsudation pseudo-membraneuse blanchâtre, fortement adhérente aux tissus sous-jacents et au-dessous de laquelle on trouve une surface rouge et légèrement granuleuse (Blépharite diphthéritique) .
Symptomatologie. — Au début, l'inflammation est caractérisée par une vive démangeaison au niveau du bord libre des paupières. La peau est rouge et tuméfiée. La muqueuse est d'un rouge vif; cette rougeur s'étend d'une commissure à l'autre sous la forme d'une bandelette de 2 à 3 millimètres de hauteur sur laquelle apparaissent en
saillie des stries verticales qui sont dues à l'injection des glandes de Meibomius.
En soulevant avec un stylet les croûtes sèches jaunâtres qui fixent les cils entre eux, on découvre les petites ulcérations saignantes, les pustules et les boutons caractéristiques. La sécrétion visqueuse des glandes de Meibomius apparaît en abondance.
A une période plus avancée, l'inflammation envahit toute la surface de la conjonctive palpébrale (voy. Conjonctivite palpébrale).
Outre ces phénomènes, on observe des picotements, la sensation de graviers entre les cils agglutinés et un peu de photophobie.
Diagnostic. — La blépharite glandulo-ciliaire se reconnaît facilement aux caractères qui précèdent. Dans quelques cas, cependant, on pourrait la confondre avec une conjonctivite granuleuse ; mais, dans cette dernière, le bord libre est rose pâle au lieu d'être très-rouge; les cils ne sont pas agglutinés entre eux, et la marche est habituellement suraiguë.
Marche, complications. — La blépharite glandulo-ciliaire est au contraire lente et progressive dans sa marche et passe souvent à l'état chronique; quelquefois même elle persiste toute la vie.
Les complications qu'elle entraîne le plus ordinairement à sa suite sont : la chute complète des cils(madarosis), l'oblitération des glandes de Meibomius, la conjonctivite simple ou granuleuse, la kératite ulcé- • reuse, l'entropion ou l'ectropion, la dacryocystite et même la perte de l'œil.
Traitement.— Au début, on doit appliquer des topiques émollients, des pommades résolutives telles que celles au précipité blanc ou au précipité rouge. Le chirurgien doit pratiquer avec le plus grand soin l'épilation des cils agglutinés, détacher les croûtes qui sont à leur base et cautériser les ulcérations qu'elles recouvrent.
Dans la forme chronique avec tuméfaction du bord libre des paupières, on peut ajouter avec avantage les ponctions avec la lancette.