II. Historique
En parcourant les auteurs anciens, Galien, Celse, Âvicenne, Guy de Chauliac, etc., on trouve des chapitres consacrés à l'étude de la gangrène en général, ou bien des exemples isolés, insuffisamments décrits, de complications des maladies € de mauvaise nature » et de grands traumatismes, qui désignent plus ou moins nettement des accidents gangreneux ; mais il faut arriver à Fabrice de Hiiden (1593) (1) pour trouver une description dogmatique de cette alTeclion. Cet auteur rapporte, en particulier, une observation détaillée de septicémie gangreneuse, citée tout au long dans la thèse de Jubin (2); il semble aussi en avoir pressenti la cause, quand il parle € de sang caillé et pourriy converti en humeur vénéneuse^ laquelle chassée en les parties^ engendre la maladie ».
De la Motte (3) cite deux observations de mort rapide par gangrène qu'il attribue € à la malignité des humeurs », et de la Peyronnie connaissait assez le processus septique, pour le diagnostiquer et en prévoir Tissue rapidement fatale (4). A peu près à la même époque, Denis Foumier
(1) Fabrice de Hiiden, De gangrœnâ et de sphacelo, 1593.
(2) Jubin, Essai sur la gangrène foudroyante, thèse de Paris,
(3) De la Motte, Traité de Chirurgie, 1731. ( i) Quesnoy, Traité de la gangrène, 1765.
DE LA GAÎJGREXE 127
(1670), Noël Jussieu el Teissîer (1776), signalaient la gangrène des membres, à la suite de l'usage du seigle ergolé, dans le cours des fièvres graves, et celle de la bouche dans les épidémies de scorbut. Quesnay, dans son traité, établit la division du processus, en forme sèche ou par obstruction des artères, et en forme humide ou par obstacle â la circulation en retour.
Boyer, en 1814(1), décrit une variété de gangrène consécutive à une inllammation de nature maligne, produite par une substance hétérogène, en circulation dans l'économie, et dans laquelle on peut reconnaître la gangrène gazeuse foudroyante. Celte form« clinique est également signalée par Larrey (2), et Velpeau (3), dans quelques observations de grands Iraumatismes et de fractures comminutives.
Après Morgagni el Van Swiéten, Hébréard et Avizard (1817], rapportent la gangrène sèche sénile à l'ossification el aux concrétions des artères; Borsleri, Dupuytren et Roche & leur inOamination Tgangrène par artérite), théorie ([ue soutiendront plus tard Gendrin. Qégin, etc.; jusqu'à ce que des travaux importants, dont la thèse de Legroux (4) fut le point de départ, aient donné naissance à la théorie de la thrombose, el de l'embolie, et par suite à des notions pathogéniques mieux assises. Mentionnons, parmi ces travaux, ceux de Virchow et ceux de Cruveilhier, qui a éludîé le processus par cadavérisation, et
(I) Boyer, Traité de* mal diea chiruegicalet, IS14. (!) Larrey, Clinique chirurgicale, 1732-1836. (3) Velpeau, Médedne opératoife, i' édition. (1) I.egfoux, Concréliom languinea polypiformea diretoppéos pendanl la vie. Thèse de Paris, 1827.
128 PATHOLOGIE GHIRURGICALB GENERALE
rattaché la gangrène des extrémités à l'artérite des capillaires.
A des reprises différentes, en 1819 et 1850, Chassaignac présente à l'Académie des Sciences (1) plusieurs observations de septicémie gangreneuse; il admet, sans toutefois l'expliquer, une décomposition instantanée du sang, par un excès de violence traumatique, et une sorte d'empoisonnement rapidement mortel. Trois ans plus tard, Maisonneuve (2) présente, à son tour, deux observations semblables, et attribue la moi*t rapide à la circulation, dans le sang, de gaz putrides provenant des veines de la région blessée (pneumohémie putride). Puis Pirogoff (3), Velpeau (4), Salleron (5), observent et étudient le processus septique, et suivant la prédominance de tel ou tel symptôme, lui donnent le nom d'œdème purulent^ d*érysypèle bronzé, et d'emphysème putride, Salleron le premier donne une description complète de la gangrène foudroyante gazeuse ; nous verrons cette variété de gangrène attirer, jusqu'à nos jours, l'attention des chirurgiens.
Pendant la même période, l'étude des gangrènes spontanées s'enrichit de travaux importants. Hodgkin à Londres, Marchai de Calvi (6), Griesinger et Gharcot font connaître les gangrènes diabétiques^ tandis que Bourgeois
(1) Chassaignac, Compt^-rendtis de VAcadémie des Sciences, 1849 et 18S0.
(2) Maisonneuve, Comptes-rendus de l'Académie des Sciences, t. XXXVII, 1853.
(3) Pirogoff, Klinisch, chirurg.f Leipzig, 1854.
(4) Velpeau, Union médicale, 1855.
(5) Salleron, Des amputations primitives et consécutives {Recueil de mémoires de médecine militaire, 1858).
(6) Marchai de Calvi, Bulletin de VAcadétnie de Médecine, 1853.
SS lA OANSSEKE
d'ElAmpes (i), menlionne la gangrène des extrémités, dans le déclin de la ûëvre typhoïde, variété que l'on rattachera ea partie à Vartérite aiguë, comme la gangrène de la syphilis, des fièvres en général, etc., (Potain, Bernheini (2), Vulplan, Hayem, Heubner, etc.).
Dans une thèse intitulée : « de la gangrène spontanée produite par irouhles nerveux », Paris, 1857, Zarabaco cherchait à affirmer , contrairement aux expériences d'Hébréard, de Wol/f, et à l'opinion de Bichat et d'Andry, l'existence de la gangrène par troubles nerveux, indépendamment de toute autre lésion des tissus ; malheureusement, il n'apporta aucune pivuve anatomo-pathologique sufiisante. Depuis, les remarquables trav-aux de Cl. Bernard, SchifT, etc., mirent en lumière cette influence pathogé nique. Charcot et Samuel ont étudié paiiiculiërement la marche du processus dans les ^fl'ections des centres nerveux (décubitus acutus), et MM. Dèjérine et Leioir (3) ont démontré que les eschares étaient toujours accompagnées d'altérations des nerfs périphériques du voisinage.
En 1862, Maurice Itaynaud décrit comme variété clinique distincte • la gangrène symétrique des extrémités «, qu'il explique, tantôt par une oblitération vasculaire, tantdt par une excitation vaso-motrice, d'origine centrale (4). MM. Pitres et VsiUard (loco citato), mettent en doute ce rôle des
(1) Doargeois d'H^tAiiipea, De In gangrène en mane dm membres (Soeiélé médicale des HôpUaux, 1857).
(!i Uernbeini, Uangréne el arUrite dana la fièvre typhoïde; AMouialioD Française pour i'nvanuemeiit des Sciences, aension de Grenoble, Wifh.
(3) Déjirine et Leioir, Archive* de Physiologie, 1931.
<4) Mauriea Ra.vnaud, De t'aiphyxie locale de* extrémité», Tbè«e d* Paris, 1867.
130 PATHOLOGIE CHIRUROIGALB OÉNÉRALS
centres vaso-moteurs, et sont d'avis que les observations de Maurice Raynaud se rapportent de préférence à des névrites périphériques primitives (voir plus loin, Gangrène par influence du système nerveux). Cette forme symétrique de la gangrène sera signalée, une dizaine d'années plus tard, dans le cours de fièvres palustres, et les observations de Durozier, Mourson, Calmette, Schtschastny, Fischer, H. Henrot, Grasset, etc., résumées dans la remarquable étude de Petit et Vemeuil (1), confirmeront l'existence de la gangrène par intoxication paludéenne.
Citons, vers 1867, la thèse de Benni (2), inspirée par M. Charcot, et dans laquelle les thromboses cachectiques des cancéreux et des phtisiques, sont démontrées être le point de départ des gangrènes spontanées, observées chez ces malades; en 1872, les travaux d'anatomie pathologique de M. Lancereaux, et de nombreuses lecherches sur les accidents infectieux métastatiques de la gangrène, et en 1873, le mémoire de Pitres établissant FinHuence de Tendartérite, avec ou sans thrombose, sur le développement de la gangrène sénile (3).
Depuis 1870, la septicémie gangreneuse, nombre de fois observée, a vivement préoccupé les chirurgiens et a été l'objet de nombreuses publications. Les recherches remarquables de MM. Chauveau et Arloing viennent d'établir d'une façon précise sa nature et sa pathogénie.
(1) Petit et Verneuil, Asphyxie locale et gangrène palustres {Revue de Chirurgie, 1883).
(2) Benni, Recherches sur quelques points de la gangrène spontanée, Paris, 1867.
(3) Pitres, Note sur VAnatomie pathologique et la pathogénie de certains cas de gangrène spontanée (Progrès médical, 1875).
DE LA. QANORËNE
Dans sa Ihëse « De ta Gangrène dans les fractures - (Paris. 1870), Nepveu rapporte quelques cas de gangrène foudroyante, et il l'envisage comme une inlosicalion produite ; i» dans les caa de fracture avec plate, par l'action de l'air (organismes de Pasteur), sur les liquides et les tissas ; 2» dans les écrasements des tissus, sans plaie, par l'action des gaz putrides provenant de la décomposition des tissus du sang instantanément frappés de mort (violence du traumatisme).
Deux ans plus tard, M. Perrin comparant les phénomènes gangreneux septicémiques à ceux qu'avaient déterminés chez les animaux, Renaut d'Alfort (1840), et Chauveau (1871), par des injections de liquides putréfiés sous la peau, soutint h l'Académie de Médecine (1), que les accidents sep tiques rapidement martels étaient dus à la putréfaction des tissus. Maurice Raynaud (2) , allant plus loin, émit l'opinion que la putréfaction résultait probablement de l'action de fermenls animaux ou végétaux ayant pénétré par la plaie ou par les voies respiratoires. Cependant Couty (3), Jubin et Desprès (4), revinrent en partie à la théorie de Maisonneuve, tandis que Le Fort (5) attribue c«tte infection à la génération spontanée d'un
II) Perrin, De t'infection putride aiguë fBulUlin de l'Académie dt Mideeinr, 1872).
(2) Maurice Raynaud, Article 0tn*grin4, du diotionnsire Ja£coud.
(3) Couty, Elude experimeniale tur l'entré* de l'air dan* Ui veine* et U* ga* intra-Boteulairei, Tlièia de Pkrift, 187&.
(5) Le Fort, BulUlin de fAvadémie de Mideeine, 1ST8.
virus septique. Nous signalerons, en 1874« le remarquable travail de Terrillon (1) qui ùdi, comme Rochard, de la gangrène foudroyante, une septicémie due à l'action d'un virus ou d*un ferment, dont l'essence n'est pas déterminée. Depuis cette époque, citons les thèses de doctorat de Morand, 1877 (2), de Courboulès, 1883 (3), de Bernard, 1884 (4), Lallemant (5) ; les thèses d'agrégation de Rondot (6) et de Perret (7) ; les mémoires de Mollière et de Poncet (8) ; le travail si complet de M. Tribud (9) ; Tarticle Septicémier de M. Ghauvel, dans le Dictionnaire Dechanibre; la remarquable étude de M. Jeannel, dans VEncyclopédie internationale de Chirurgie; et enfin la note, à l'Académie de Médecine, dans laquelle M. Chauveau établit que la septicémie gangreneuse est produite par le vibrion septique de Pasteur (10).
(1) Terrillon, Archives générales de Médecine, t. XXIII, 1874.
(2) Morand, De la Septicémie gangreneuse aigué. Thèse de Montpellier, 1877.
(3) Courboulès, Contribution à Vétude de la nature et de la prophylaxie de la septicémie gangreneuse^ etc., Thèse de Lyon,
(4) Bernard, Considérations sur la gangrène foudroyante. Thèse de Lille, 1884.
(5) Lallemant, De la gangrène foudroyante spontanée des organes génitaux externes de Vhomme.
(6) Rondot, Des gangrènes spontanées, Paris, 1880.
(7; Perret, De la Septicémie, Thèse d'Agrégation, Paris, 1880.
(8) Lyon Médical, 1881 et 1882.
(9) Trifaud, De la gangrène gazeuse foudroyante {Revue de Chirurgie, 1883). '
(10) Chauveau et S. Arloing, De la septicémie gangreneuse (Bulletins de V Académie de Médecine^ pages 604 et 1129).
DE LA GANOBÉNE