‹ Éléments de pathologie chirurgicale généraleChapitre 6 sur 123 · PREMIERE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIERE LEÇON

Messieurs,

decin qui s'intéresse de préférence aux maladies des organes internes. Pour tout dire, le chirurgien ne peut se prononcer sûrement et en pleine connaissance de cause sur l'état de ses malades, qu'autant qu'il est médecin en même temps. Mais même le médecin qui ne veut pas s'occuper de maladies chirurgicales et qui se consacre au traitement des affections internes doit posséder des notions de chirurgie, s'il veut éviter de commettre des fautes impardonnables. Sans compter que le médecin de campagne n'est pas toujours entouré de collègues auxquels il puisse adresser les cas chirurgicaux, la vie du patient dépend souvent du diagnostic sûr et rapide d'une affection chirurgicale; car ici, agir sûrement et promptement, c'est souvent sauver l'existence. Que le sang jaillisse avec violence d'une plaie, qu'un corps étranger ait pénétré dans la trachée et menace de suffoquer le malade d'un instant à l'autre, alors il s'agit d'intervenir en chirurgien, et sans retard, ou le malade est perdu. Mais, dans d'autres cas encore, un médecin qui ignore absolument la chirurgie peut faire beaucoup de mal, parce qu'il ne sait pas apprécier la signification d'un cas donné; il peut laisser s'aggraver, jusqu'à l'incurabilité, un mal qu'une intervention chirurgicale aurait promptement dissipé, et causer ainsi, par l'insuffisance de son savoir, un dommage infini à ses malades. Il est donc impardonnable de la part d'un médecin de s'opiniâtrer dans l'idée de ne pratiquer que la médecine interne, et vous commettriez une faute plus impardonnable encore si, dès à présent, vous alliez négliger l'étude de la chirurgie en vous disant : A quoi bon me livrer à cette étude, puisqu'on opère si peu dans la pratique ordinaire et que rien dans mes aptitudes ne m'y invite! Comme si la chirurgie ne consistait que dans l'art d'opérer ! J'espère, messieurs, vous donner, sur cette branche importante de l'art de guérir, des idées tout autres et bien meilleures que celle que je viens de mentionner, et qui malheureusement est encore trop répandue de nos jours! — Parce que la chirurgie ne s'occupe avant tout que de lésions apparentes, le diagnostic anatomique se trouve effectivement quelque peu facilité; mais gardez-vous d'attacher à cet avantage une trop grande importance ! sans compter que bien des lésions qui exigent un traitement chirurgical sont encore profondément cachées,, il faut songer qu'en chirurgie on exige beaucoup plus du diagnostic, du pronostic et même du traitement, qu'en médecine interne. — Je reconnais volontiers que la médecine interne peut, sous beaucoup de rapports, offrir un attrait plus puissant que la chirurgie, précisément à raison des difficultés dont elle doit triompher pour localiser les processus morbides et en reconnaître la nature, et de la manière brillante dont elle parvient souvent à résoudre ces problèmes. Souvent il faut,

dans ces cas, les opérations les plus subtiles de l'esprit pour arriver à tirer une conclusion de l'ensemble des symptômes et du résultat de l'investigation. Il est permis aux médecins de citer avec orgueil le diagnostic anatomique des maladies de la poitrine et du cœur, dans lesquelles le zèle d'infatigables scrutateurs est parvenu à tracer une image si nette des modifications subies par les organes affectés qu'on croirait avoir ces organes eux-mêmes sous les yeux. Quelle gloire pour le médecin de savoir se rendre un compte exact de l'état pathologique d'organes entièrement cachés, tels que les reins, le foie, la rate, l'intestin, le cerveau, la moelle épinière, rien qu'en examinant le malade et en coordonnant les symptômes ! Quel triomphe de reconnaître les maladies d'organes dont les fonctions physiologiques, comme, par exemple, celles des capsules surrénales, nous sont absolument inconnues. Cela console un peu de l'aveu que nous sommes obligés de nous faire de l'insuffisance de nos ressources thérapeutiques en médecine bien plus encore qu'en chirurgie, bien que ce soient précisément les progrès du diagnostic anatomique qui aient éclairé notre traitement et nous aient renseignés mieux et plus sûrement sur le but et les limites de notre activité.

Cependant cet attrait d'un raisonnement plus raffiné dans la médecine interne est largement compensé en chirurgie par une sûreté et une précision plus grande du diagnostic aussi bien que du traitement, d'où il résulte que ces deux branches de la science médicale ont une valeur parfaitement égale. Du reste, on ne doit pas perdre de vue que le diagnostic anatomique, c'est-à-dire l'appréciation des modifications anatomo-pathologiques de l'organe malade, n'est encore qu'un moijen d'atteindre le but qui est la guérison du mal. Trouver les causes du processus pathologique, déterminer d avance sa marche, le conduire vers une terminaison heureuse ou l'enrayer complètement, telle est la véritable tâche que doit remplir le médecin aussi bien que le chirurgien, et pour lun- comme pour l autre elle est hérissée des mêmes difficultés. Il n'y a qu'une chose qu'on exige en plus du dernier, surtout lorsqu'il s'occupe plus spécialement de la pratique chirurgicale, c'est l'art d'opérer. Cet art a, comme tout autre, son côté technique, et dans les opérations la partie technique s'appuie suèdes connaissances exactes en anatomie, sur l'exercice et sur le talent personnel. Mais le talent peut lui-même être remplacé ici par une exercice persévérant. Songez à Démosthène et à la manière dont il a procédé pour vaincre les difficultés du langage !

Cette partie technique, à la vérité indispensable, est cause que pendant longtemps la chirurgie a été séparée de la médecine; en étudiant l'histoire, on peut voir comment cette séparation s'est établie, comment,

Il PATHOLOGIE CHIRURGICALE GÉNÉRALE.

par la suite, elle est devenue de plus en plus forte, jusqu'à ce qu'enfin, dans le courant de ce siècle, elle fut de nouveau considérée comme irrationnelle. Le mot « chirurgie » exprime déjà que primitivement on n'avait en vue que le côté technique, car ce terme vient de x^p et d'êfyov, littéralement « action manuelle. »

Bien que le but de ces leçons ne soit nullement de vous tracer un résumé complet de l'histoire de la chirurgie, je considère toutefois comme utile et intéressant de vous communiquer une esquisse rapide du développement de notre science clans ses rapports avec elle-même et avec le public. Vous y trouverez le moyen de vous rendre compte de bien des dispositions légales, encore en vigueur de nos jours dans divers États, dispositions qui concernent le personnel médical.

Une histoire plus approfondie de la chirurgie ne pourra vous être utile que plus tard, quand vous saurez apprécier la valeur ou la nullité des différents systèmes, méthodes et opérations. Vous trouverez alors, surtout dans la médecine opératoire, la clef de beaucoup de faits surprenants, d'expériences restées improductives, et de bien des temps d'arrêt dans l'histoire du développement de la science. Bien des faits, indispensables pour l'intelligence de ce sujet, vous seront communiqués à l'occasion des différentes maladies que nous aurons à étudier; je me bornerai pour le moment à relever quelques points d'un intérêt capital, qui ont trait aux progrès du développement de la chirurgie et à la position faite aux chirurgiens.

Sans vouloir me livrer à des recherches sur la première origine de la médecine, je ferai observer seulement que, parmi les peuples île l'antiquité, l'art de guérir était essentiellement lié au culte religieux. Chez les Indiens, les Arabes, les Egyptiens, aussi bien que chez les Grecs, cet art était considéré comme révélé aux prêtres par la Divinité, et cette révélation se transmettait ensuite à travers les âges par la tradition. Les philologues diffèrent d'opinion sur l'âge des documents sanscrits dont la découverte ne date pas d'une époque bien éloignée de la nôtre ; ainsi les uns les font remonter à 1000, les autres à 1Û00 ans avant J. C; d'autres, enfin, les attribuent au premier siècle de l'ère chrétienne. Ayur-Veda (le livre de la science de la vie) est l'œuvre sanscrite la plus remarquable au point de vue de la médecine ; son auteur est Susrutas. Dans cet ouvrage, la science est envisagée comme ne devant former qu'un seul tout ; c'est, en effet, ce qui ressort de ces paroles : « Seule la réunion de la médecine et de la chirurgie fait le parfait médecin. Celui qui serait privé de la connaissance de l'une de ces branches ressemblerait à l'oiseau qui manquerait d'une aile. » Sans aucun doute, la chirurgie était à cette époque la partie de beau-

coup la plus avancée de l'art de guérir ; ainsi il est question, dans l'ouvrage susmentionné , d'un grand nombre d'opérations et d'instruments ; mais l'auteur a soin d'ajouter, avec beaucoup de raison : « Le plus parfait de tous les instruments, c'est la main » ; le traitement des plaies y est simple et rationnel ; déjà on connaît la plupart des maladies chirurgicales. — Parmi les Grecs, c'était Asklepios (Esculape) , fils d'Apollon et disciple de Chiron, qui concentrait d'abord en lui tout l'ensemble de la science médicale. Beaucoup de temples furent érigés en l'honneur d'Esculape, et les prêtres de ces temples se transmirent tout d'abord par tradition l'art de guérir ; déjà alors diverses écoles des Asclépiades surgirent à côté, et, malgré le serment imposé à tout individu qui voulait entrer comme prêtre dans le temple du dieu, serment qui consistait à n'enseigner l'art de guérir qu'aux descendants d'Esculape et qui a été conservé jusqu'à nos jours, il y eut cependant à cette époque déjà, comme cela ressort de diverses circonstances, d'autres médecins à côté des prêtres ; bien plus, un passage du serment prouve qu'à cette époque il y avait, comme aujourd'hui, des médecins qui, à titre de spécialistes dans le sens moderne, ne pratiquaient que certaines opérations ; car, il y est dit : « Jamais je ne ferai la taille de la pierre, mais j'abandonnerai ce soin aux hommes qui cultivent cet art. » Nous n'avons de notions exactes sur les diverses espèces de médecins qu'à partir de l'époque d'Hippocrate ; c'était un des derniers Asclépiades. Né en £60 avant J. C, dans l'île de Cos, il vivait tantôt à Athènes, tantôt dans les villes de la Thessalie, et mourut à Larisse, en 377 avant J. G. Il est naturel qu'à une époque où les noms des Pythagore, des Platon, des Aristote, illustraient les sciences, la médecine fût aussi de son côté scientifiquement cultivée, et en effet, les œuvres d'Hippocrate, dont un grand nombre est parvenu jusqu'à nous, doivent exciter notre plus grand étonnement. L'exposé lucide et classique, l'habile coordination de ces vastes matériaux, le grand respect pour l'art de guérir, l'esprit d'observation critique, telles sont les qualités que l'on retrouve dans les œuvres d'Hippocrate, œuvres qui, pour leur part, doivent encore nous entraîner à l'admiration de l'antiquité grecque. Déjà on reconnaît clairement qu'il ne s'agit plus de s'incliner dévotement devant des dogmes médicaux surannés, mais que, dès cette époque, il existait une science et un art médical. L'art de guérir dans l'école hippocratique était un; la médecine et la chirurgie étaient réunies ; cependant le personnel médical était distingué déjà en plusieurs classes. Il y avait, à côté des Asclépiades, encore d'autres médecins instruits, et des aides qui n'avaient reçu qu'une éducation routinière, des gymnastes, des charlatans et des faiseurs de miracles ; les médecins

recevaient des élèves ; de plus, il ressort de quelques remarques de Xénophon, qu'il y avait déjà des médecins attachés à l'armée, surtout pendant les guerres des Perses. Ils avaient leur place, ainsi que les devins et les joueurs de flûte, auprès de la tente royale. On conçoit facilement qu'à une époque où l'on faisait si grand cas de la beauté du corps, comme cela avait lieu chez les anciens Grecs, on accordât une importance toute particulière aux maux extérieurs ; la doctrine des fractures et des luxations avait donc reçu un développement tout particulier parmi les médecins de l'école hippocratique, même il est déjà question de quelques opérations difficiles, pratiquées à cette époque, ainsi que d'un grand nombre d'instruments et d'appareils. C'est seulement sous le rapport des amputations que l'on semble avoir été bien en retard ; il est à supposer que la plupart des Hellènes aimaient mieux mourir que de continuer à vivre au prix d'une mutilation ; il fallait que le membre fût frappé de mort, gangrène, pour qu'on se décidât à l'amputer.

La doctrine d'Hippocrate ne pouvait recevoir pour le moment un développement plus étendu, car pour cela il eût fallu de plus grandes connaissances en anatomie et en physiologie ; il est vrai que sous ce rapport un faible élan fut donné par l'école d'Alexandrie, qui, florissant pendant plusieurs siècles sous les Ptolémées, transplanta, après les victoires d'Alexandre le Grand, l'esprit de la Grèce, au moins passagèrement, dans une partie de l'Orient; cependant les médecins alexandrins se perdirent bientôt en systèmes philosophiques et ne contribuèrent aux progrès de notre art que par quelques nouvelles découvertes anatomiques. Dans cette école la médecine fut séparée pour la première fois en trois parties distinctes : hygiène, chirurgie et médecine interne. — Avec la civilisation grecque, la médecine des Grecs arriva également à Rome. Les premiers hommes qui cultivèrent cet art à Rqme furent des esclaves grecs ; on permettait aux affranchis de cette nation d'établir des bains, et c'est alors pour la première fois que les barbiers et les baigneurs (étuvisles) s'érigèrent en rivaux et en collègues des médecins ; une pareille compagnie fit pendant longtemps un grand tort à la dignité de l'art à Rome. Ce n'est qu'à la longue que les philosophes et les érudits s'emparant des écrits d'Hippocrate et des Alexandrins en vinrent à exercer eux-mêmes la médecine, sans toutefois rien y ajouter d'essentiellement nouveau. La plus grande impuissance de productivité scientifique personnelle se reconnaît ensuite dans les remaniements encyclopédiques des ouvrages scientifiques les plus variés. L'ouvrage le plus célèbre sous ce rapport est le traité de Celse (Aulus Cornélius Celsus, 25-30 avant J. C. jusqu'à AO-50 après J. C, du temps des em-

pereurs Tibère et Claude), De artibus ; il en reste huit livres De medicina qui sont parvenus jusqu'à nous et qui nous permettent de juger l'état de la médecine et de la chirurgie à cette époque. Quel que soit le prix qu'il faille attacher à ces restes de la science romaine, ils n'en représentent pas moins, comme cela a été dit plus haut, un simple compendium, comme on les écrit encore de nos jours; on a même été jusqu'à contester à Gelse le titre de médecin et l'exercice personnel de l'art ; mais c'est là une supposition fort peu admissible; la manière d'exposer les faits permet bien d'attribuer à Celse un jugement individuel ; le septième et le huitième livre, qui contiennent la chirurgie, n'auraient sans doute pas été écrits d'une manière aussi claire par une personne qui n'aurait pas eu la connaissance pratique de son sujet. On y reconnaît que la chirurgie, surtout dans sa partie opératoire, avait pris un grand développement depuis les temps d'Hippocrate et des Alexandrins. Celse parle déjà des opérations autoplastiques, des hernies, et indique, pour les amputations, une méthode que l'on met encore parfois en usage aujourd'hui. Un passage, qui est devenu très-célèbre, est celui du septième livre, où il est question des qualités du parfait chirurgien. Comme ce passage témoigne de l'esprit qui anime le livre, je vais vous le communiquer :

« Esse autem chirurgus débet adolescens, aut certe adolescentipo » propior, manu strenua, stabili, nec unquam intremiscente, eaque non » minus dextra ac sinistra promptus, acie oculorum acri, claraque,animo » intrepidus, immisericors, sic, ut sanari velit eum, quem accipit, non » ut clamore ejus motus vel magis, quam res desiderat, properet, vel » minus, quam necesse est, secet : perinde faciat omnia, ac si nullus ex » vagitibus alterius adfectus oriretur. »

Le plus illustre des médecins romains fut Galien, Claudius Galenus, (131-201 après J, C.) ; quatre-vingt-trois traités, émanant incontestablement de lui, sont arrivés jusqu'à nous. Galien revint aux principes d'Hippocrate, à savoir, que l'observation doit être la base de la médecine, et fit faire, en anatomie surtout, les progrès les plus remarquables ; il se servait, pour ses dissections, principalement de cadavres de singes, rarement de cadavres humains. L'anatomie de Galien, et en général tout son système philosophique, dans lequel il avait malheureusement aussi englobé la médecine, système qui avait à ses yeux encore plus de valeur que l'observation elle-même, ont passé pendant plus de mille ans pour seuls conformes à la vérité. Le mérite de Galien, au point de vue de l'histoire de la médecine, est énorme, tandis qu'il fit faire peu de progrès à la chirurgie proprement dite, que, du reste, il exerçait peu ; car, de son temps, il y avait déjà des chirurgiens spéciaux,

qui étaient soit des gymnastes, soit des baigneurs et des barbiers, et qui malheureusement se transmettaient la chirurgie, surtout par la routine et la tradition. Au contraire, la médecine interne était entre les mains des médecins qui possédaient des connaissances en philosophie, et pendant longtemps elle ne sortit plus de ce milieu ; ces médecins, il est vrai, connaissaient et commentaient aussi les écrits chirurgicaux d'Hippocrate, des Alexandrins et de Celse, mais ils s'occupaient peu de l'exercice de la chirurgie. — Nous pourrions maintenant, comme il ne s'agit ici que d'une esquisse rapide, franchir bien des siècles, même plus d'un millier d'années, pendant lesquelles la chirurgie ne fit pour ainsi dire pas de progrès et rétrograda même sensiblement sous certains rapports. La période byzantine fut en général peu favorable au développement des sciences ; c'est à peine si l'école d'Alexandrie put reprendre un fugitif éclat. Même les médecins les plus célèbres de la décadence romaine , tels qu'Antylle (me siècle), Oribase (326-403 après J. C), Alexandre de ïralles (525-605 après J. -G.) , Paul d'Égine (660), firent peu pour la chirurgie. La position extérieure des médecins et leur instruction professionnelle avaient reçu plus d'une amélioration : il y avait du temps de Néron un Gymnase, du temps d'Adrien un Athénée, des établissements scientifiques dans lesquels on enseignait aussi la médecine, et sous Trajan, une école de médecine, schola medicorum. La médecine militaire avait été, chez les Romains, l'objet d'une sollicitude particulière; il y avait, en outre, des médecins de la cour, archiatri palatini, avec le titre perfectissimus , eques ou cornes archiatrorum. Si, plus tard , le dépérissement de l'art de guérir ne fut pas aussi complet dans l'empire byzantin que celui du reste des sciences, nous en sommes redevables aux Arabes. L'immense élan que ce peuple prit sous Mahomet, à partir de l'an 608, dut contribuer pour beaucoup à la conservation de la science. Grâce à l'école d'Alexandrie et à ses succursales en Orient, à l'école des Nestoriens, l'art hippocratique était parvenu aux Arabes ; ceux-ci le cultivèrent et le ramenèrent, quoique sous une forme quelque peu modifiée, en Europe par l'Espagne, jusqu'à ce que Charles-Martel mit fin à leur domination. Les Arabes les plus célèbres dont on possède des ouvrages importants sous le rapport de la chirurgie, sont : Rhazès (850-932), Avicenne (980-1037), Abulcasem (1106) et Avenzoar (1162); les écrits de ces deux derniers sont les plus importants au point de vue de la chirurgie. La médecine opératoire resta fort arriérée à cause de l'horreur du sang qui, chez les Arabes, avait jusqu'à un certain point sa raison d'être dans les lois du Koran ; par contre, ils donnaient à l'usage du cautère actuel une extension à peine concevable pour nous. La classification des

maladies chirurgicales et la sûreté du diagnostic ont fait chez eux de rapides progrès. — Déjà nous voyons le culte des établissements scientifiques fort en honneur chez les Arabes ; l'école la plus célèbre était celle de Cordoue ; de plus, beaucoup de leurs villes possédaient déjà des hôpitaux. L'éducation scientifique des médecins n'était plus chez eux une affaire essentiellement privée, et la plupart de ceux qui voulaient étudier cet art étaient forcés de chercher leur instruction aux écoles. Ce progrès ne fut pas sans exercer son influence sur les peuples occidentaux ; en même temps qu'en Espagne, c'était surtout en Italie que le culte des sciences se répandait. Dans l'Italie méridionale surgit une école de médecine très-célèbre, celle de Salerne, sur le golfe tyrrhénien; elle avait été fondée probablement par Charlemagne, en 802, et arriva au xne siècle à sa plus haute splendeur ; on a pu s'assurer dans ces derniers temps que ce n'était pas une école tenue par des moines ; tous les maîtres étaient laïques ; même, il y avait des maîtresses qui s'élevaient au rang d'auteur ; la plus connue de ces femmes est Trotula. On ne s'y livrait que peu ou point à des travaux originaux; tout se bornait à commenter les ouvrages des anciens. Ce qui rend encore cette école intéressante, c'est que là nous voyons, pour la première fois, un corps enseignant en droit de conférer le titre de docteur et de maître (tnagisler) . — Bientôt les empereurs et les rois s'intéressèrent de plus en plus aux sciences, surtout en fondant des universités ; ainsi des établissements universitaires furent fondés en à Naples, en 1250 à Pavie et à Padoue, en 4 205 à Paris, en 1243 à Salamanque, en 13/j8 à Prague, et ces universités avaient le droit de conférer des titres académiques. La philosophie était la science que l'on cultivait par excellence, et même la médecine, pendant longtemps encore, ne parvint pas à se dépouiller aux universités de ses allures philosophiques ; on s'attachait tantôt au système de Galien, tantôt au système arabe, tantôt à de nouveaux systèmes médico-philosophiques, et toutes les observations étaient consignées pour devenir des arguments en faveur des uns ou des autres. C'était là le principal obstacle à l'essor des sciences naturelles ; c'était river à l'esprit une chaîne dont des hommes même remarquables ne savaient pas s'affranchir. Le traité d'anatomie, rédigé par Mondino de Luzzi, en 1314, ne s'éloigne guère de l'anatomie de Galien, bien que son auteur s'appuie sur la dissection de quelques cadavres humains. En ce qui concerne la chirurgie, il n'est encore question d'aucun progrès réel. Lanfranc (1300), Guy de Chauliac (commencement du xive siècle), Branca (milieu du xve siècle), voilà quelques noms peu nombreux de chirurgiens de cette période qui méritent d'être cités.— Avant de passer à l'heureuse renaissance des sciences

naturelles et de la médecine au xvf siècle, nous devons encore dire, en peu de mots, quels individus étaient à cette époque les représentants de la médecine et comment ils s'en partageaient l'exercice ; car c'est là un point important dans l'histoire de notre profession. Il y avait d'abord des médecins qui avaient reçu une éducation philosophique, soit clercs, soit laïques. Ils enseignaient la médecine aux universités et à d'autres hautes écoles, c'est-à-dire ils commentaient les œuvres de l'antiquité, soit anatomiques, soit chirurgicales, soit spécialement médicales ; ils étaient en même temps praticiens, mais très-peu chirurgiens. — D'autres lieux consacrés au culte des sciences étaient les couvents ; les bénédictins surtout s'occupaient de médecine et pratiquaient en môme temps la chirurgie, quoique leurs supérieurs y consentissent à regret et qu'il fallût quelquefois de leur part une dispense particulière pour obtenir le droit de pratiquer une opération. — Les médecins praticiens, proprement dits, étaient des individus tantôt établis à poste fixe, tantôt ambulants. Les premiers s'étaient généralement formés aux hautes écoles et n'obtenaient le droit d'exercer que sous certaines conditions. L'empereur Frédéric II fit promulguer, en 122i, une loi en vertu de laquelle ces médecins devaient avoir étudié, pendant trois années, «la logique », c'est-à-dire la philosophie et la philologie, puis, pendant cinq ans, la médecine et la chirurgie ; enfin cette loi les obligeait encore à exercer pendant quelque temps sous la direction d'un médecin plus âgé, pour avoir le droit de pratiquer la médecine librement, pour pouvoir, comme s'exprimait naguère une examinateur sur le compte des médecins diplômés, « courir sus au public ». Outre ces médecins sédentaires, dont un grand nombre étaient docteurs ou « maîtres ï, il y avait encore beaucoup de médecins ambulants qui s'en allaient aux foires sur un char, accompagnés d'un polichinelle, et vendaient à beaux deniers comptant leur assistance au public. Cette classe d'individus, dits charlatans, qui jouaient un grand rôle dans la poésie dramatique du moyen âge et qui se font encore applaudir avec frénésie aujourd'hui même dans YElisire d'amore, de Donizetti, et dans le Barbie?' du village, de Ditterdorf, se livraient à de nombreuses exactions pendant le moyen âge ; ils étaient <r de mauvaise foi, comme les musiciens, les jongleurs et les exécuteurs»; cette race ne s'est même pas encore entièrement éteinte de nos jours, bien qu'on ne la rencontre plus sur les champs de foire, mais dans les salons, comme faiseurs de cures miraculeuses, somnambules, guérisseurs du cancer prônant les vertus de leurs herbes, etc. — Si maintenant vous me demandez quels rapports existaient entre toute cette compagnie et les personnes qui exerçaient la chirurgie, je vous répondrai que, d'abord, cette branche

de l'art de guérir était à l'occasion mise en pratique par presque tous les individus appartenant aux classes que nous venons de nommer ; cependant, il y avait aussi des chirurgiens spéciaux qui se réunissaient en corporations et constituaient une classe honnête de la bourgeoisie. Ils acquéraient leurs connaissances pratiques tout d'abord auprès du maître qui les avait pris en apprentissage ; plus tard, ils s'instruisaient dans les livres et dans les établissements scientifiques. Ces personnes, dont le plus grand nombre était sédentaire, mais dont quelques-uns néanmoins voyageaient sous les attributs de chirurgiens herniaires, d'opérateurs de la taille, d'oculistes, concentraient principalement dans leurs mains la pratique des opérations chirurgicales ; nous apprendrons à connaître plus tard des hommes hors ligne parmi ces vieux maîtres de notre art. Mais à côté d'eux, « les baigneurs » et, plus tard, comme autrefois chez les Romains, les « barbiers » exerçaient également la chirurgie; la petite chirurgie leur était légalement abandonnée, c'està-dire qu'ils avaient le droit de ventouser, de saigner, de traiter des fractures et des luxations. On conçoit facilement qu'avec tous ces privilèges, auxquels il n'était pas toujours facile d'assigner des limites bien tranchées, il devait s'élever bien des contestations parmi les différentes classes de médecins, surtout dans les grandes villes, où toute espèce de médecins se trouvaient réunis. C'était là surtout le cas à Paris. La corporation des chirurgiens de cette ville, ce le collège de Saint-Côme », revendiquait pour ses membres les mêmes droits que ceux qui appartenaient à la faculté de médecine ; avant tout, elle visait au baccalauréat et à la licence. De leur côté, les barbiers et les baigneurs voulaient faire toute la chirurgie, comme les membres du collège de Saint-Côme. Pour humilier ces derniers, les membres de la faculté favorisèrent les vœux des barbiers, et, malgré des compromis réciproques qui de temps à autres venaient apaiser la querelle, celle-ci continuait d'exister, et l'on peut même dire qu'elle existe encore aujourd'hui partout où il y a des chirurgiens purs (chirurgiens de première classe et barbiers) et des médecins purs ; une dizaine d'années seulement s'est écoulée depuis que dans presque tous les États allemands cette bifurcation a été abrogée par de nouveaux règlements, qui ne permettent plus d'accorder exclusivement un diplôme de médecin ou de chirurgien, mais uniquement celui de médecin, connaissant à la fois la médecine, la chirurgie et l'art des accouchements. Pour en finir avec ce qui concerne les attributs de la carrière médicale, nous ferons remarquer qu'en Angleterre seulement, une ligne de démarcation assez sévère continue d'être tracée entre les chirurgiens (surgeons) et les médecins (phgsicians), surtout dans les villes, tandis qu'à la campagne, les gênerai practitioners

font à la fois de la chirurgie et de la médecine, et tiennent en même temps une pharmacie. — En Allemagne et en Suisse et de même en France, ce sont les circonstances qui décident le plus souvent un homme de l'art à embrasser de préférence la carrière médicale ou la carrière chirurgicale. Le personnel médical n'est composé légalement que de médecins et d'aides subalternes ou de barbiers-chirurgiens, ayant passé un examen, après lequel ils sont déclarés aptes à ventouser, à saigner, etc. Celte organisation a fini par être introduite dans les armées, où les « chirurgiens des compagnies » ayant rang de sergentsmajors jouaient autrefois un triste rôle à côté des médecins de bataillon et de régiment.

Reprenons maintenant le fil de l'histoire du développement de la chirurgie. Ce qui doit avant tout nous frapper, c'est la grande révolution qui s'est opérée au commencement du xvi° siècle dans la presque totalité des sciences et des arts. La réforme, l'invention de l'imprimerie et le réveil de l'esprit critique, tels étaient les leviers de ce grand mouvement. L'observation de la nature commença à reprendre ses droits et à se dégager, quoique lentement et d'une manière insensible, des liens de la scolastique. La recherche de la vérité, qui est le vrai fond de toute science, occupa de nouveau les esprits. Le génie hippocratique semblait se réveiller. Ce fut avant tout la régénération, pour ne pas dire la seconde découverte de l'anatomic et le développement incessant pris par cette science à partir de ce moment, qui aplanirent le terrain. Vésale (1513-1564), Fallope (1532-1562), Eustachi ' (1579) , tels étaient les fondateurs de l'anatomie moderne; leurs noms et celui de plusieurs autres vous sont connus par les appellations de quelques-uns des organes de notre corps. La voix du scepticisme et de la critique retentit désormais contre le système régnant de Galien et des Arabes ; ce fut Bombaste Théophraste Paracelse (1493-1554), qui surtout osa tenir un langage pareil et proclamer l'expérience la source principale du savoir en médecine. Lorsque enfin William Iïarvey (1578-1658) eut découvert la circulation du sang, et Aselli (1581-1626) les vaisseaux lymphatiques, l'ancienne anatomie et l'ancienne physiologie durent céder la place à la science moderne qui, dès lors, ne cessa plus de grandir jusqu'à nos jours. Il devait se passer à la vérité un temps bien long encore avant que la médecine pratique s'affranchit des entraves de la philosophie, au même degré que l'anatomie et la physiologie. Les systèmes furent bâtis les uns sur les autres, et les idées théoriques en médecine ne cessèrent pas de se modifier pour se conformer à la philosophie régnante. On peut dire que ce n'est qu'avec l'essor considérable pris dans notre siècle par l'anatomie pathologique que la médecine pratique a gagné cette

base solide anatomo-physiologique sur laquelle elle se meut généralement aujourd'hui et qui lui forme une défense puissante contre tous les systèmes médico-philosophiques. Mais encore, en suivant cette direction anatomique, on s'expose au danger de l'exagération et de l'exclusivisme! A l'occasion, nous en parlerons plus tard.

Nous pouvons à présent consacrer toute notre attention au développement scientifique de la chirurgie depuis le xvi° siècle jusqu'à nos jours.

Un trait intéressant qui caractérise cette époque, c'est que le progrès en chirurgie pratique fut réalisé par des chirurgiens réunis en corps de métier, bien plutôt que par les doctes professeurs de chirurgie des universités. Les chirurgiens allemands étaient presque tous forcés de chercher le savoir à l'étranger, mais quelques-uns d'entre eux surent le propager d'une façon tout à fait originale. Jérôme Brunschwig, né à Strasbourg en 1430, Jean de Gersdorf (vers 1520), Félix Wùrtz (1576), chirurgien à Bàle, devraient être cités les premiers ; ils nous ont tous laissé des écrits ; Félix Wùrtz me paraît avoir été le plus original d'entre eux, c'était un esprit éminemment critique. Vinrent ensuite, plus méritants déjà, Fabrice de Hilden (1565-1634), médecin municipal à Berne, et Godefroi Purman (1674-1679), chirurgien à Halberstadt et à Breslau. Ces hommes, dont les ouvrages trahissent un amour enthousiaste pour leur science, sentaient déjà parfaitement le prix et l'absolue nécessité des connaissances anatomiques, et ils contribuaient à leur développement aussi bien par leurs écrits que par l'enseignement privé.

Parmi les noms des chirurgiens français du xvic et du xviiu siècle nous voyons briller avant tout celui d'Àmbroise Paré (1517-1590); simple barbier en commençant, il fut admis plus tard à cause de son grand mérite dans la corporation des chirurgiens de Saint-Gôme ; il déploya une grande activité comme chirurgien militaire, fut souvent appelé à des consultations lointaines et fixa à la fin son séjour à Paris. 11 fit avancer la chirurgie par un esprit de critique très-pénétrant pour son époque en matière de thérapeutique ; il sut débarrasser entre autres la matière médicale de l'énorme fatras de médicaments plus ou moins étranges ; quelques-uns de ses traités, par exemple celui des plaies par armes à feu, sont tout à fait classiques ; en introduisant la ligature des artères dans les amputations il s'est rendu immortel; Paré peut être, comme réformateur de la chirurgie, mis en parallèle avec Vesale, le réformateur de l'anatomie.

Les travaux de ces hommes, auxquels se ralliaient quelques autres, plus ou moins heureusement doués, prévalurent jusque dans le xvne siècle,

et ce n'est que dans le xvmu que nous trouvons de nouveaux et importants progrès. — La querelle entre les membres de la Faculté et ceux du collège de Saint-Côme durait toujours : les personnages les plus éminents du dernier de ces deux ordres produisaient évidemment plus que les professeurs de chirurgie. C'est ce qui fut enfin reconnu de fait par la création en 1731, d'une Académie de chirurgie, qui sous tous les rapports fut mise au même niveau que la Faculté de médecine. Celte institution prit bientôt un tel essor, que pendant plus d'un siècle elle put dominer toute la chirurgie européenne ; ce n'était pas là un fait isolé, mais une conséquence de l'influence générale, de l'espèce de suprématie morale et intellectuelle que la France exerçait alors sur le monde entier. Les hommes qui à l'époque citée plus haut dirigeaient le mouvement à l'Académie de chirurgie étaient Jean-Louis Petit (167/i~ 1676) , Pierre-Joseph Desault (17/54-1 795), Pierre-François Percy (175û- 1S25), et beaucoup d'autres; ils sont avec les Anglais que nous allons nommer, les fondateurs de la chirurgie moderne. Dès le xvnc siècle la chirurgie avait pris un puissant développement en Angleterre, et s'éleva dans le xvmc à une hauteur inaccoutumée sous Percival Pott (1713-1768), William et John Hunier (1728-1793), Benjamin Bell (1749-1806), William Cheselden (1688-1752), Alexandre Monro (1696-1767) et autres. Parmi ceux-ci l'homme de génie le plus éminent, John Hunter, était aussi grand anatomiste que grand chirurgien, elles vues exprimées dans son ouvrage sur l'inflammation et les plaies forment encore la base de nos opinions actuelles sur ces sujets.

Comparativement à ces hommes les noms des chirurgiens allemands du xvme siècle ont tous une médiocre signification. La plupart de ces chirurgiens allaient chercher tout leur savoir à Paris, et y mettaient peu du leur ; Laurent Heister (1683-1758) , Jean-Ulrich Bilguer (1720-1796), Ant. Theden (1719-1797), étaient les plus remarquables parmi eux. Ce n'est qu'au commencement de notre siècle qu'une impulsion plus forte fut communiquée à la chirurgie allemande. Charles-Gaspard de Siebold (1736-1 807), Augusle-Dieudonné Richler (1742-1812) , voilà des hommes hors ligne ; le premier était professeur de chirurgie à Wùrzbourg, le dernier à Gœttingue; parmi les écrits de Richter quelques-uns ont conservé de la valeur jusqu'à nos jours, entre autres son Petit traité des Hernies,

Vous voyez ici, sur le seuil de ce siècle, les professeurs de chirurgie reprendre le dessus et conserver désormais le premier rang, parce qu'ils font dès à présent de la chirurgie pratique ; un prédécesseur du vieux Richter à la chaire de chirurgie de Gœttingue, le célèbre Albert Haller (1708-1770), qui était à la fois physiologiste et poëte et l'un des der-

niers encyclopédistes pouvait encore s'exprimer ainsi : « Etsi chirurgïaî » cathedra per septetndecim annos raihi concredita fuit, etsi in cadave- » ribus difficillhnas administrationes chirurgicas fréquenter ostendi, non » tamen unquam vivum homineni incidere sustinui, nimis ne nocerem » veritus.»Ce langage nous paraît inouï de nos jours ! Tant est immense la révolution que peut opérer le court espace d'un siècle !

Au commencement du siècle actuel ce sont encore les chirurgiens français qui tiennent le premier rang : Boyer, Delpech, mais surtout Dupuytren (1778-1835) et Jean-Dominique Larrey (1760-1848) exerçaient une domination absolue. A côté d'eux surgit en Angleterre l'autorité inattaquable d'Astley Gooper (1708-1843). Larrey, le compagnon fidèle de Napoléon Ier, a laissé un grand nombre d'ouvrages; vous lirez plus tard ses mémoires avec un grand intérêt ; Dupuytren brillait surtout par ses conférences pleines de génie au lit des malades. Les monographies et les leçons d'Astley Gooper vous rempliront d'admiration. Les œuvres des chirurgiens français et anglais, traduites en allemand, excitèrent tout d'abord le mouvement en Allemagne ; mais bientôt ce pays se distingua à son tour par des productions originales d'une solidité qui ne laissait rien à désirer. Les hommes qui ont contribué entre autres à l'essor national de la chirurgie allemande étaient J. N. Ilust, à Berlin (1775-1840), Philippe de Wallher (1782-1849), à Munich, Charles-Ferd. de Graefe(1787-1840) à Berlin, Gonr. J. Martin Langenbeck (1770-1850), à Gœttingue, Jean-Fréd. Dieffenbach (1795-1847), Gajetan de Textor à Wùrzbourg (1782-1800). Les vivants n'appartiennent pas encore à l'histoire.

Mon esquisse serait ainsi arrivée à sa fin -, toutefois je dois encore mentionner un événement, je veux dire, l'introduction des moyens dirigés contre la douleur en chirurgie; le xixe siècle a le droit de s'enorgueillir de la découverte de l'éther sulfurique et du chloroforme comme moyens anesthésiques, trouvant leur emploi dans toute espèce d'opérations chirurgicales. En 1840 on reçut de Boston la première communication de ce fait, que le dentiste Morton employait, à l'instigation de son ami, le docteur Jackson, les inhalations d'éther avec un succès éclatant, pour extraire des dents. En 1849 Simpson, professeur d'obstétrique à Edimbourg, introduisit à la place de l'éther le chloroforme, dont l'effet est encore plus sûr, dans la pratique chirurgicale, et ce moyen s'y est maintenu jusqu'à présent d'une manière qu'il était même impossible de soupçonner auparavant, après divers essais tentés avec d'autres substances analogues.

Aux observations antérieures relativement à la chirurgie allemande, je dois ajouter encore que cette dernière s'est élevée de nos jours à

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une hauteur qui la met absolument au même niveau que la chirurgie d'autres nations. Nous n'avons plus besoin aujourd'hui d'aller à Paris pour acquérir des connaissances chirurgicales. Bien entendu cela ne veut pas dire qu'il ne soit très-désirable pour tout médecin de mettre à profit les expériences et les idées qu'il peut aller puiser dans d'autres pays. Scientifiquement parlant, au point de vue de la chirurgie, aussi bien que de la médecine, on peut dire que l'Angleterre l'emporte aujourd'hui sur tous les autres pays. Depuis Hunter la chirurgie anglaise a conservé un caractère grandiose qui lui est resté jusqu'à nos jours. Ce qui a communiqué la plus forte impulsion à la chirurgie du xixu siècle, c'est cette circonstance qu'elle vise à réunir en elle la totalité des connaissances médicales; le chirurgien qui s'élève aussi haut et qui possède en outre tout le côté artistique de la chirurgie, peut dire qu'il a atteint le but idéal et suprême qui couronne le sommet de l'édifice médical.

Avant d'aborder notre sujet je veux encore vous présenter quelques observations sur l'étude de la chirurgie, telle qu'elle se poursuit ou devrait au moins aujourd'hui se poursuivre dans nos écoles.

Si vous vous en tenez aux quatre années généralement exigées pour l'étude de la médecine, je vous conseille de ne pas commencer la chirurgie avant le cinquième semestre. La tendance générale parmi vous est de vous affranchir aussi vite que possible des cours préparatoires pour commencer de très-bonne heure les études pratiques. Il est vrai qu'aujourd'hui cela n'est plus aussi commun, depuis que la plupart des facultés ont institué pour l'anatomie, la microscopie, la physiologie, la chimie, etc., des cours qui vous permettent de vous occuper déjà d'une manière pratique rien qu'en étudiant ces matières ; cependant l'empressement à fréquenter le plus tôt possible les cliniques est toujours encore très-considérable; il y a bien certainement une voie qui consiste à vouloir dès le principe expérimenter soi-même ; on se figure cela beaucoup plus intéressant que de se tourmenter à étudier des objets, dont le rapport avec la pratique ne nous paraît pas bien clair. Mais vous oubliez qu'il faut déjà un certain exercice, qu'il faut déjà avoir traversé l'école de l'expérience pour tirer un profit réel des choses que l'on a vues. Si quelqu'un voulait entrer aussitôt après sa sortie du collège, comme élève dans un hôpital, il se comporterait dans sa nouvelle position comme un enfant qui entrerait dans la vie avec la prétention d'y rechercher l'expérience nécessaire pour se guider dans sa carrière. A quoi servent les expériences de notre enfance pour la sagesse nécessaire dans la vie ultérieure, pour l'art de vivre avec les hommes ? Combien les observations les plus vulgaires, celles que nous pouvons faire tous

les jours, ne restent-elles pas longtemps improductives au point de vue de l'utilité réelle que nous pouvons en tirer! Ainsi donc cette méthode, qui consisterait à vouloir empiriquement parcourir soi-même toutes les phases du développement de la médecine serait très-longue et trèspénible, et seul l'homme le plus heureusement doué et en même temps le scrutateur le plus intrépide pourrait arriver au but par ce chemin après s'y être longtemps et souvent égaré. Ne tenez pas trop haut ces drapeaux, expérience, observation; c'est un art, un talent, une science, d'apporter à l'observation le discernement nécessaire, et de tirer des conséquences justes des faits observés ; voilà le point scabreux de l'empirisme ; le public étranger à la médecine ne connaît l'expérience et l'observation que dans le sens vulgaire et nullement scientifique ; pour lui la soidisant expérience d'un vieux pâtre vaut tout autant, et quelquefois plus que celle du médecin; le public, hélas ! a parfois raison; car combien de ces vieux pâtres ne comptons-nous pas même parmi nos confrères ! Assez sur ce sujet, et pour en finir, si un médecin ou quelque autre personnage vient vous raconter avec emphase les résultats de son expérience et de ses observations, examinez d'abord de quelle trempe est l'esprit du narrateur !

Cette sortie contre l'empirisme naïf n'implique pas que vous deviez nécessairement commencer par apprendre théoriquement tout le contenu de la médecine, avant de faire des études pratiques ; mais un aperçu général de ce que vous avez à attendre est absolument indispensable ; il faut aussi que vous appreniez à connaître l'outil avant de le voir manier par d'autres ou d'y mettre la main vous-mêmes. En d'autres termes, la pathologie et la thérapeutique générales, la matière médicale, doivent être connues par vous sommairement, avant que vous passiez devant le lit du malade. La chirurgie générale n'est qu'une partie détachée delà pathologie générale.. C'est pourquoi vous devez aussi vous livrer à cette étude avant d'aborder la clinique chirurgicale. En même temps vous devez être, autant que possible, au courant de l'histologie normale, au moins de sa partie générale, et vous devez étudier, dans le cinquième semestre, en même temps que la chirurgie générale, l'anatomie et l'histologie pathologiques.

La chirurgie générale qui doit faire le sujet de ces leçons, rentre, comme nous l'avons dit, dans la pathologie générale ; cependant elle a déjà plus de rapports avec la pratique que cette dernière. Les objets d'étude qu'elle comprend sont : les plaies, les inflammations, les tumeurs situées extérieurement et que l'on combat par des moyens externes. La chirurgie spéciale ou anatomo-topographique s'occupe des maladies chirurgicales des différentes parties du corps, et cette élude nous force

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f€ PATHOLOGIE CHUiURGICALE GÉNÉRALE.

à considérer les tissus et les organes les plus variés, au point de vue de leur importance locale; tandis ^que, par exemple, nous n'avons à nous occuper en chirurgie générale que des plaies et de leur traiîement en général, la chirurgie spéciale vous apprendra à connaître les plaies de la tête, de la poitrine, de l'abdomen, dans lesquelles vous aurez à considérer séparément les lésions simultanées de la peau, des os, des viscères. S'il était possible de continuer pendant plusieurs îmnées consécutives l'élude de la chirurgie dans un grand hôpital , en supposant que l'exposé clinique le plus complet de chaque cas particulier fût toujours suivi d'études consciencieuses dans le cabinet, il serait inutile de faire de la chirurgie spéciale l'objet d'un cours théorique particulier. Mais comme il existe un grand nombre de maladies chirurgicales qui, même dans les plus grands hôpitaux, ne se présentent peut-être pas une seule fois pendant une longue série d'années et que le médecin doit cependant absolument connaître, un cours de chirurgie spéciale, s'il est complet et concis, n'est nullement superflu. — Du temps de mes études j'ai souvent entendu ce raisonnement : à quoi bon suivre le cours de chirurgie et de pathologie spéciales? Ce sont des sujets que j'étudierai beaucoup plus commodément chez moi. Cela peut se faire en effet, mais cela se fait malheureusement trop peu et seulement pendant les derniers semestres, à l'approche des examens. D'ailleurs ce raisonnement pèche encore sous un autre point de vue : la voix animée, la viva vox du maître, comme disait le vieux Langenbeck à Gœttingue (et il possédait effectivement une viva vox dans la plus belle acception du mot), cette parole ailée vous pénètre ou doit vous pénétrer, vous entraîner plus que la parole écrite ; et ce qui doit surtout rendre attrayants pour vous les cours de médecine pratique, ce sont les démonstrations graphiques, les planches, les pièces préparées, les expériences, etc., qui doivent être jointes à ces cours. J'attache la plus haute importance à ce que tout enseignement médical soit démonstratif, parce que je sais par ma propre expérience que ce genre d'enseignement est toujours le plus attrayant et le plus profitable. Tout en suivant ces deux cours de chirurgie générale et spéciale, vous avez encore à vous livrer à des exercices sur le cadavre, que vous pourrez remettre aux derniers semestres. J'aime toujours à voir MM. les étudiants suivre le cours de médecine opératoire dans le sixième ou septième semestre, en même temps que le cours de chirurgie spéciale, afin que je puisse leur donner l'occasion d'exécuter dans la clinique quelques opérations, surtout des amputations, sous mâ direction. On se sent toujours plus de courage en entrant dans la pratique du moment que l'on a déjà exécuté soi-même , pendant les années d'étude, quelques opérations sur le vivant. — Aussitôt que Vous

avez achevé de suivre le cours de chirurgie générale, vous devez entrer comme simple auditeur dans la clinique chirurgicale, pour p.ouvoir ensuite, dans le septième et le huitième semestre, y jouer un rôle actif, vous rendre à vous-mêmes publiquement compte de votre savoir dans un cas donné, vous habituer à rassembler rapidement vos connaissances, à distinguer les faits importants de ceux qui ne le sont pas, et pour apprendre en général ce qui fait le vrai praticien. Vous connaîtrez alors les lacunes que peut offrir votre savoir et vous apprendrez à les combler , par des études faites avec zèle et application à domicile. Une fois vos quatre années d'études terminées de ce*tte manière, les examens soutenus, et votre horizon scientifique agrandi parla fréquentation, pendant quelques mois ou une année, des grands hôpitaux du pays ou de l'étranger, vous serez assez avancés pour juger sainement les cas de chirurgie que vous pourrez rencontrer dans la pratique. Mais si vous voulez faire une spécialité de la chirurgie et des opérations, vous serez encore loin du but; c'est alors que vous devrez, pendant longtemps encore, vous exercer aux opérations sur le cadavre, rester pendant un ou deux ans attaché comme assistant à un service de chirurgie, étudier sans relâche des monographies chirurgicales, rédiger consciencieusement des observations, etc., bref, apprendre à connaître tous les détails de la pratique; il faudra encore que vous connaissiez exactement par vous-mêmes le service des hôpitaux, celui des infirmiers, en un mot tout, absolument tout ce qui concerne les malades ; et il faut qu'au besoin vous sachiez remplir vous-mêmes les fonctions inférieures afin que vous conserviez toute l'autorité nécessaire sur le personnel soumis à vos ordres.

Vous voyez qu'il y a beaucoup à faire, beaucoup à apprendre -, avec zèle et persévérance vous arriverez à tout connaître ; mais aussi le zèle et la persévérance sont des qualités requises pour l'étude de la médecine.

Le mot étudiant dérive « d'étude » ; étudiez donc sans relâche ; le maître vous met sur la voie de ce qui lui paraît le plus nécessaire ; il peut stimuler votre zèle, lui imprimer des directions ; vous pouvez aussi consigner dans vos notes le fonds positif qu'il vous donne et l'emporter ainsi chez vous ; mais si vous voulez que ce fonds prenne de la vie en vous, qu'il devienne votre propriété intellectuelle, vous ne pourrez y arriver que par votre initiative personnelle, par une élaboration indépendante de la matière ; et c'est en cela que consiste la vraie étude.

S'il n'y a chez vous qu'une attitude passive, de la réceptivité, vous pourrez bien gagner une réputation de doctes personnages ; mais si votre fonds de connaissances n'est pas revivifié par le travail de l'intelligence, jamais vous ne mériterez la réputation de praticiens accomplis.

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