CHAPITRE Vf
La soustraction d'une quantité considérable de calorique aux corps vivants produit des accidents qui varient, suivant que l'action du froid s'exerce sur une partie limitée du corps ou sur l'organisme tout entier. Dans le premier cas, on n'observe que des phénomènes locaux; dans le second, ce sont surtout les accidents généraux qui, par leur gravité, attirent l'attention du médecin.
§ I. — Effets du froïd sur une partie limitée du corps.
Ces effets sont différents suivant que les parties sont soumises à un abaissement plus ou moins considérable de température, et suivant le temps pendant lequel l'action du froid s'est exercée : c'est ce qui a en-
(1) Loc. cil., t. IV, p, 5U.
36f) DES EFFETS DU FROID SUll LES CORPS VIVANTS.
gagé les auteurs à établir plusieurs degrés parmi les altérations locales produites par l'action du froid, connue cela a été lait pour la brûlure. Nous acceptons la classification de Callisen. qui reconnaît les trois degrés suivants : 1" rubéfaction; 2° formation de vésicules et ulcérations superficielles; 3" mortification de la partie. Les deux premiers degrés appartiennent à raffection vulgairement désignée sous le nom d'engelure; le troisième est la gangrène par congélation.
Prenne?' degré. — La peau est seule affectée d'abord; mais le tissu cellulaire sous-cutané ne tarde pas à se prendre. Les parties qui ont été soumises à l'action du froid présentent une tuméfaction légère, une couleur rosée qui disparaît par la pression du doigt, et reparaît aussitôt. Les douleurs qui accompagnent cet état sont peu intenses, et très supportables lorsque les parties sont soumises à une température basse, sans cependant être très froide ; mais lorsqu'elles viennent à s'échauffer, elles donnent lieu à une démangeaison extrêmement pénible, qui tourmente surtout les malades le soir, et qui se dissipe au bout d'un certain temps par la chaleur du lit ou l'exposition prolongée à l'ardeur d'un foyer. Cet état peut durer ainsi pendant fort longtemps, pendant tout un hiver, par exemple, sans s'aggraver, malgré des exacerbations quotidiennes.
Deuxième degré. — La partie malade, après avoir présenté pendant quelque temps les symptômes qui caractérisent le premier degré, offre une coloration rouge foncé, tirant sur le violet; la tuméfaction augmente, l'épiderme se fendille; il se forme des gerçures, des cj-evasses, qui s'agrandissent progressivement. D'autres fois une sécrétion de sérosité purulente soulève l'épiderme; cette membrane se rompt, et laisse à nu un fond ulcéré {engelures entamées). Cet ulcère, très superficiel, fournit pendant longtemps de la sérosité sanguinolente, et ne tend nullement à se cicatriser. A cette époque, la douleur a changé de caractère; les démangeaisons insupportables qui se manifestaient lorsque la partie commençait à s'échauffer sont remplacées par une cuisson, une sensation de brûlure que l'impression du froid rend très pénible.
Troisième degré. — La partie soumise à l'action d'une température capable de produire une congélation complète présente d'abord une coloration violacée; elle se tuméfie, devient insensible ; quelquefois cependant elle reste pâle et décolorée; bientôt elle se durcit par le fait de la congélation des liquides qui la pénètrent. Les choses restent dans cet état tant que la partie est exposée à l'action du froid; et, chose remarquable ! c'est que l'on a vu plusieurs fois dans cette circonstance des congélations partielles du nez ou des oreilles, par exemple, exister à l'insu de celui qui en était atteint. Mais lorsque la température s'élève, la partie se dégèle ; on la voit alors se ramollir, se tuméfier, devenir livide, noirâtre; il s'y manifeste les phénomènes d'une réaction d'autant
plus vive, que le passage du froid au chaud a été plus brusque. On voit alors se succéder avec rapidité tous les symptômes propres .'i la mortificafiou des tissus, qui tantôt se présente sous la forme de la gangrène sèche, tantôt sous celle de la gangrène humide. Cependant cette gangrène n'est pas constante; l'observation clinique et les expériences sur les animaux ont levé tous les doutes sur ce point. Hunter fit congeler l'oreille d'un lapin vivant, et la laissa exposée à l'action d'un mélange réfrigérant pendant une heure. Cette partie était dure, sèche; on la coupait avec des ciseaux sans qu'il s'écoulât une seule goutte de sang. Au bout de quelque temps, la chaleur revint; l'oreille se ramollit, s'échauffa, devint le siège d'une circulation très active, d'une véritable inflammation qui se dissipa bientôt. Au bout de quelques jours, cette oreille avait repris ses propriétés normales.
D'après l'exposé que nous venons de faire des effets du froid sur les corps vivants, on voit qu'il existe une analogie frappante entre ces effets et ceux du calorique. Cette analogie est telle, que la classification que nous avons reproduite d'après Gallisen est précisément celle que certains auteurs, et Boyer en particulier, ont adoptée pour les brûlures. Il existe cependant entre les effets du froid et ceux du calorique quelques différences qu'il est bon de signaler.
Ainsi, pour ce qui concerne le calorique, l'altération sur nos tissus se produit pour ainsi dire instantanément, et pendant la durée de l'application du corps comburant; les altérations qui succèdent à l'action du froid semblent au contraire être le résultat de la réaction propre aux tissus; une engelure ne se manifeste pas instantanément sur une partie exposée au froid. Une partie congelée n'est point gangrenée, bien qu'elle soit froide, dure, insensible, que le sang n'y circule plus; elle est seulement menacée de gangrène si la réaction est trop intense; mais la vie peut y être rappelée par un traitement convenable. La réaction inflammatoire qui se manifeste dans les brûlures est un phénomène de peu d'importance, qui ajoute peu à la gravité des lésions produites immédiatement par l'action du calorique. A la suite de l'action du froid, ce travail de réaction constitue pour ainsi dire toute la maladie.
Etiologhe. — On a remarqué que rien n'expose plus aux engelures que la mauvaise habitude de réchauffer à l'ardeur d'un foyer les parties qui ont été soumises à l'action du froid.
Les parties les plus exposées à ressentir les effets du froid sont celles qui sont les plus éloignées du centre circulatoire, qui présentent un petit volume et forment des appendices saillants à la surface du corps : tels sont les oreilles, le nez, la verge, les pieds, les mains. Dans nos climats, les pieds sont le siège habituel des engelures; elles occupent ordinairement les orteils et le talon; les mains viennent ensuite. Tous les sujets n'y sont pas également exposés; les enfants^ surtout ceux qui
présentent les attributs du tempérament lymphatique, en sont très souvent affectés. Les engelures deviennent moins fréquentes h l'époque de la puberté; elles sont très rares chez les adultes et les vieillards.
Diagnostic. — Les engelures non ulcérées ne peuvent être confondues avec aucune autre affection ; la connaissance de la cause, le prurit très vif qui se manifeste lorsque la partie s'échauffe, ne peuvent laisser aucun doute. Lorsqu'il existe déjà une ulcération superficielle, on est encore éclairé par les antécédents; mais cependant, dans ce cas, lorsque l'ulcération est accompagnée d'un engorgement considérable du tissu cellulaire sous-cutané, on pourrait croire, surtout si le mal se montre sur un sujet lymphatique, à l'existence d'une ulcération de nature scrofuleuse, comme cela s'observe assez fréquemment dans la maladie que nous décrirons sous, le nom de spùia-ventosa des enfants.
Pronostic. — Il est variable suivant le degré d'altération des tissus. Le premier degré ne présente aucune gravité; mais il résiste souvent à tout traitement. J'en dirai autant du second degré. Il est remarquable que les ulcérations superficielles qui succèdent à la formation des vésicules ne présentent, malgré le traitement le plus convenable, aucune tendance à la cicatrisation pendant tout le cours de l'hiver, et qu'elles se guérissent rapidement à l'approche du printemps.
Traitement. — On a conseillé pour le traitement des engelures une foule de moyens, qui tous comptent des succès, ce qui tient, dit Boyer, à ce cjue des remèdes différents peuvent produire de bons effets à diverses époques et dans des circonstances diverses de la maladie. — Dans le premier degré, on a souvent employé avec avantage les fomentations avec le vin aromatique, le vin chaud, l'eau de savon, la solution de sous-acétate de plomb étendue d'eau, l'alcool camphré. On peut aussi employer la farine de moutarde, dont on se sert comme de pâte d'amandes chaque fois qu'on se lave les mains. Ces moyens ne sont certainement pas infaillibles , mais ils sont d'un usage plus facile que la saumure de bœuf ou de porc, qui a joui d'une grande vogue, ainsi que le singulier remède de Percy, qui recommandait les onctions avec une pommade faite avec un hareng salé, que l'on pilait et que l'on faisait cuire longtemps avec du saindoux. Si, malgré l'emploi des moyens que nous avons conseillés, la douleur et la tuméfaction augmentent, il faut les combattre par des topiques émollients et narcotiques. — Dans le deuxième degré, on pansera les ulcérations avec du cérat simple ou opiacé, avec de la pommade de concombre, de l'huile d'olive ; on évitera, en un mot, toutes les substances irritantes. Les bourgeons charnus exubérants seront réprimés à l'aide de l'azotate d'argent. Une compression légère avec des bandelettes de diachylon peut encore être utile.
Troisième degré. Il faut bien se garder de réchauffer immédiatement un organe congelé; l'expérience a appris que ce moyen produirait
DES EFFETS UU FROID SUR LES ClOlirS VIVANTS. liGO
inraillil)lenjcnt la gangi'ène; au conti'aire, on s'opposora à un retour trop pi'onipt de la chaleur : c'est pourquoi on doit d'abord plonger la partie dans de l'eau très froide, ou, ce qui vaut mieux encore, la couvrir de neige, que l'on renouvelle tiviquemment, jusqu'à ce que les tissus commencent h se ramollir, à reprendre leur sensibilité : les taches livides et la tuméfaction disparaissent; la chaleur revient en même temps que la circulation se rétablit. On peut alors faire succéder aux n'îfrigérants les frictions avec des tlanelles chaudes, des fomentations spirituouses, aromatiques, et l'on administre à l'intérieur les cordiaux, les corroborants.
§ II, — Des e£Fet8 du froid sur l'organisme entier.
Un homme adulte, lorsqu^il est bien portant d'ailleurs et bien vêtu, peut supporter une température de 20 à 25 degrés centigrades au-dessous de zéro sans en éprouver d'accidents. Scoresby et le capitaine Ross ont même affronté pendant plusieurs mois un froid de — /lO degrés centigrades sans en souffrir beaucoup. Le capitaine Parry dit que ses compagnons supportaient assez facilement un froid de — ^2 degrés, pourvu que l'air fût calme ; mais le froid devenait insupportable dès que le vent venait à s'élever.
Dans nos climats, on a bien rarement l'occasion de voir des accidents déterminés par le froid ; on ne les observe guère que dans les hivers extrêmement rigoureux et dans certaines contrées où se trouvent de hautes montagnes couvertes de glaciers.
Les enfants, les vieillards, les femmes, résistent moins bien à l'action du froid que les adultes et les sujets d'un tempérament sanguin. Les fatigues, une nourriture insuiïisante, l'affaissement moral, sont autant de causes qui enlèvent à l'homme presque toute sa force de réaction. C'est, suivant Larrey, à ces causes réunies qu'il faut attribuer les pertes considérables éprouvées par l'armée française lors de la retraite de Moscou.
Dans quelques cas fort rares, le froid excessif produit une mort très rapide. Les auteurs du Compendium de chirurgie rapportent, d'après Drambilla, que de jeunes militaires furent trouvés morts et tout à fait roides, après une heure d'exposition à un froid vif. Les symptômes que l'on observe le plus souvent sont un engourdissement général qui gêne et paralyse les mouvements, une perte plus ou moins complète de la sensibilité, une tendance irrésistible au sommeil. Ce symptôme est noté par tous les auteurs comme annonçant une mort prochaine, si l'on ne parvient à y arracher le malheureux qui s'y abandonne. Dans les
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Mémoires de chiruujie militaire (1), Larrey a nolé que la mort était précédée par une pflleur générale, une sorte d'idiotisme, de la dilliculté à parler, un affaiblissement de la vue, ou môme une perte totale de ces facultés. Quelques hommes, dit-il, conduits par leurs camarades, continuaient à marcher dans cet état pendant un temps plus ou moins long. L'action des muscles allait en s'alïaiblissant par degrés; ils chancelaient comme des gens ivres, tombaient, étaient saisis d'un engourdissement suivi d'un sommeil léthargique, et en quelques minutes ils avaient cessé de vivre. Souvent avant la mort il y avait une émission involontaire d'urine et une hémorrhagie nasale. Presque tous les hommes qui périrent de cette manière furent trouvés la face contre terre ; leur peau, sans changement de couleur, n'offrait aucune apparence de gangrène.
Quelques observateurs parlent en outre de douleurs extrêmement vives, produites par l'introduction de l'air dans la poitrine ; ces douleurs amenaient un resserrement involontaire des narines et de la bouche, s'opposaient à l'ampliation de la poitrine, et suspendaient la respiration [Mémoires de la Société de médecine de Lyon, 1798). Desgenettes a vu sur plusieurs militaires le cou se roidir, s'incliner à droite ou à gauche ; la rigidité se propageait à tout le tronc, et les malheureux tombaient avec les symptômes de Tépilepsie ou de la catalepsie.
Les autopsies que l'on a faites de sujets ayant succombé à l'action du froid ont montré une congestion sanguine très abondante dans les vaisseaux du cerveau, surtout dans les veines qui rampent à sa surface. Les poumons ont été également trouvés gorgés de sang, ainsi que les cavités droites du cœur : toutes lésions qui s'accordent également avec la supposition d'une mort par congestion cérébrale, par asphyxie ou par syncope.
Lorsque ^intensité du froid fait craindre le développement des accidents que nous venons de mentionner, on doit éviter le repos; le mouvement uni à une bonne nourriture est le meilleur moyen d'activer la circulation et la calorification. On devra également éviter les boissons alcooliques, qui produisent une excitation passagère, bientôt suivie d'une prostration des forces. Les préceptes que nous avons donnés en parlant du traitement applicable aux parties congelées doivent être rappelésà l'occasiondes accidents produits sur l'organisme entier par l'action du froid. Il faut également s'opposer à un retour trop brusque de la chaleur; presque tous les auteurs sont d'accord sur ce point. Richter, Callisen, Larrey, insistent particulièrement sur ée conseil. Le retour trop rapide du calorique produit une sorte de turgescence vers le cerveau et les poumons, et le malade périt dans un état d'asphyxie. Le malade sera donc transporté dans une chambrs froide dont les croisées seront
(1) Tome IV, pages 127, 129 et /lOG.
ouvertes; il sera dépouillé de ses vêtements, déposé nu sur son lit, et l'on frictionnera la surface de son corps avec de la neige, si l'on peut s'en procurer; dans le cas contraire, on fera ces frictions avec une éponge trempée dans de l'eau très froide. Ce traitement devra être continué avec persévérance, car on a vu des individus dans un état de mort apparente être rappelés à la vie au bout de plusieurs jours. Ces frictions seront faites ensuite avec de l'eau froide. Dès qu'il se manifeste quelques signes de vie, Hichter conseille d'approcher des narines des substances volatiles très fortes et des sternutatoires, d'insufller de l'air dans les poumons, et de chatouiller l'arrière-bouche avec les barbes d'une plume. Il conseille aussi l'injection de fumée de tabac dans le rectum. S. Coopcr propose l'injection de vin chaud dans le gros intestin ou dans l'œsophage au moyen d'une sonde flexible. Lorsque la sensibilité, les mouvements, la chaleur, se rétablissent, le moment est venu d'administrer à l'intérieur les cordiaux, de frictionner le corps avec un liquide stimulant, avec des tampons de flanelle chaude. On donne des boissons diaphorétiques; on recouvre le malade, et l'on élève graduellement la température de sa chambre.
Bien que Richter ait soutenu que la vie peut être rappelée tixnt que le sang contenu dans le cœur lui-même n'est pas converti en glace, tant que cet organe et les gros vaisseaux conservent encore un degré de vitalité, et lorsque enfin un épanchement dans le cerveau n'est pas venu rendre la chose impossible, aucun médecin ne croit plus aujourd'hui à cette espèce de résurrection : ce qui est vrai pour certains animaux à sang froid cesse de l'être pour une classe plus élevée. Le professeur Thomson (1) nous apprend que la Société de médecine d'Édimbourg fit, dans l'année 1785, diverses expériences, afin d'étudier les efl'ets d'un froid intense sur les animaux à sang chaud. Dans toutes ces expériences, on observa invariablement que la mort survint longtemps avant que l'irritabilité du cœur fût détruite, et une époque à laquelle le sang circulant dans le cœur et les gros vaisseaux était à une température peu inférieure, sinon égale, h. + 60 degrés du thermomètre de Fahrenheit, c'est-à-dire + l/i à 15 Jdegrés centigrades. Mais ces expériences ont été faites avec des instruments bien imparfaits. Les recherches beaucoup plus exactes de M. Becquerel et de Breschet (voy. les Éléments de pathologie médicale, par Uequin, t. I, p. 91) permettent de croire que la mort serait le résultat d'un abaissement de température bien moins considérable.
(1) Thomson's, Lectures on inflammation.
]J£S ACCIDENTS CAUSÉS l'A H LA FUUUUE.