CHAPITRE XII
Les traités classiques de pathologie générale contiennent tous un chapitre sur la nature des maladies. Ce chapitre est composé en entier par l'histoire des innombrables hypothèses qui pullulent à chaque page de la tradition médi* cale ; il peut donc être étendu indéfiniment et devrait être intitulé : Histoire des divagations médicales.
La question de la nature des maladies rentre donc bien plus dans le cadre de l'histoire de la médecine que dans celui de la pathologie générale.
Ce qui devait être dit sur la nature de la maladie, nous Tavons dit dans le chapitre de la maladie-, et nous n'aurions même pas écrit le titre de ce chapitre, si nous n'avions désiré fixer de nouveau l'attention des élèves sur la définition des maladies et sur le danger des hypothèses en médecine.
Si donc le lecteur veut bien se reporter au chapitre III de ce livre, il se convaincra par la lecture des principales définitions de la maladie, réunies à la fin de ce chapitre, que depuis l'explication hippocratique de la nature des maladies par le défaut d'équilibre d'humeurs hypothétiques, jusqu'aux explications par les microzoma illustrés par Raspail, et remis en honneur aujourd'hui; il se convaincra, dis-je, que le plus grand obstacle au progrès des sciences médicales réside dans cette incurable insanité d'esprit qui porte les médecins à la recherche des causes prochaines et à l'étude de la nature intime des maladies.
Si tous les efforts intellectuels qui ont été dépensés depuis quatre mille ans pour la recherche vaine de la nature des maladies avaient été employés ù Tétude de la nosographie et de la thérapeutique^ notre science serait arrivée depuis longtemps à la perfection. Mais les investigations sur la nature de la maladie n'ont pas seulement rinconvénient d'être une perte de temps, elles engendrent en outre une foule d'erreurs qui séduisent et .illusionnent l'esprit du médecin, et l'empêchent de voir juste dans l'étude de la maladie et de son traitement. C'est à travers le mirage de la théorie des quatre humeurs, que les galenistes voient les phénomènes morbides; de là découlent fatalement, et sans respect pour l'observation, les théories humoristes absolues et la thérapeutique de l'humeur peccante; c'est-à-dire les purgatifs et les vomitifs à outrance. Les hippocratistes modernes, qui considèrent la maladie comme une fonction, réduisent nécessairement la pathologie à la séméiotique et toute la thérapeutique au respect, exagéré jusqu'à l'absurde, de la marche de la maladiefonction. De quel droit, en effet, se permettraient-ils d'interrompre la succession de phénomènes coordonnés dans un but salutaire? Aussi a-t-on défini fort heureusement leur thérapeutique une méditation sur la mort. Les organiciens ne voient que des organes lésés, l'idée de maladie et d'espèces morbides n'a jamais pu naître de cette conception hypothétique des affections morbides ; aussi l'étude des lésions, de l'anatomie pathologique, constitue pour eux toute la médecine.
Les premiers travaux de bactériologie ont fait naître chez un grand nombre de médecins l'illusion que la cause prochaine des maladies était découverte et qu'il nous était enfin permis de connaître la nature même de la maladie. Le microbe pathogène et la réaction qu'il suscitait dans
l'organisme remplaçait les mystères d'autrefois ; et on se hâtait d'adapter une nosologie à cette chimère, et nous avions les streptococcies, les pneumococcies, les bacillococcies, etc. Jamais hypothèse n'a été plus triomphante. La médecine pouvait donc désormais s'appliquer cet adage : Félix quipotuit rerum cognoscere causas.
Ce triomphe a duré ce que durent les roses. Il a fallu compter avec le terrain et les bouillons de culture, c'està-dire avec l'organisme et ses inconnues. Le microbe n'est plus devenu qu'une cause instrumentale dans cette grande et toujours mystérieuse question de la nature des maladies.
Ce spectacle affligeant d'erreurs et d'illusions, se succédant sans interruption sur le terrain de la maladie, a engendré chez des médecins illustres une réprobation absolue pour ce genre de recherches ; et, cependant, la plupart d'entre eux, après avoir condamné dans leur préface la recherche de la nature des maladies, et l'amour de l'hypothèse, retombent lourdement dans cette impasse à chaque feuille de leur livre. Je ne puis résister au désir de citer le passage suivant de Sydenham, tant il exprime nettement notre opinion sur ce point :
« En second lieu, celui qui voudra donner une histoire des maladies, doit renoncer à toute hypothèse et à tout système philosophique, et marquer avec beaucoup d'exactitude les plus petits phénomènes des maladies, qui sont clairs et naturels, imitant en cela les peintres^ qui, dans leurs portraits, ont grand soin d'exprimer jusqu'aux moindres taches des personnes qu'ils représentent. On ne saurait presque dire dé combien d'erreurs ont été cause ces hypothèses physiques ; d'un côté, les auteurs qui s'en sont entêtés, attribuent aux maladies des symptômes qui n'ont jamais existé que dans leur cerveau, et qui auraient dû néanmoins se manifester si leur hypothèse était
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véritable; d*aii autre eôté, lorsqu'un symptôme qui accompagne réellement la maladie dont ils veulent tracer ridée se trouve cadrer avec leur hypothèse, alors ils axa* gèrent outre mesure ce symptôme, et en font, comme on dit, d'un rat un éléphant, ni plus ni moins que si tout le reste dépendait de là ; mais si le symptôme ne s'aeoorde pas avec Thypothèse, alors, ou ils n*en font pas du tout mention, ou ils en disent peu de chose, à moins qu'Ile ne puissent l'accommoder et l'ajuster i leur systteie au moyen de quelque subtilité philosophique. » (Sydenham^ Pré face, § 9.)
Quelle critique vraie et fine de la désastreuse habitude qu'ont les médecins de rechercher dans des hypothèses et des systèmes l'explication de la nature des maladies. Pourquoi faut*il que, quelques paragraphes plus loin, dans cette même préface, Sydenham déraisonne sur les humeurs et sur les spécificités I (Lisez la fin du § 17 et les suivants.)
Pour notre école, la question de nature se réduit à ces deux termes : une affection morbide étant donnée, détw* minée si elle appartient à un symptôme, à une lésion ou à une maladie. Si cette aff'ection est une maladie, fixw sa place dans le cadre nosolo^que, où en moins de mots la question de nature se résume dans une définition. Exemple : Quelle est la nature de la fièvre? Au lieu de rechercher si la fièvre tient à la prédominance d'une des quatre humeurs ; ou à un effort de la nature destiné à chasser au dehors une cause mori)lfique ; ou simplement à rinflammation du sang : ou à son âcreté ; ou à l'inflammation des vaisseaux^ etc., etc.; nous répondons par la définition : la fièvre est un symptôme commun à plusieurs maladies ; ce symptôme est caractérisé par r^évation de la température.
Quelle est la nature du tissu cancéreux ?
I^e tissu cancéreux est une lésion constituée par des éléments épithéliaux et embryoplastiques, réunis par un stroma et ayant une tendance à l'ulcération indéfinie.
Quelle est la nature de la diathèse cancéreuse?
La diathèse cancéreuse est une maladie de la classe des diathèses, caractérisée par la reproduction des affections qui ont été enlevées ou détruites ; par le développement fréquent d'une cachexie particulière- Quelle est la nature du choléra?
C'est une maladie de la classe des pestilentielles, caractérisée par des évacuations d'un Jiquide blanchâtre par haut et par bas ; par des crampes, mais principalement par une diminution plus ou moins considérable des phénomènes chimiques de la respiration ; d'où l'algidité, la lividité, la petitesse et l'absence du pouls.
Quelle est la nature delà suette?
C'est une maladie de la classe des pestilentielles endémiques, caractérisée par des sueurs profuses et des éruptions diverses.
Voilà pour nous à quoi se réduisent les questions de nature ; tout ce qu'il y a de plus est divagation, perte de temps, source d'erreur et d'illusions tant pour la nosographie que pour la thérapeutique.
Puissions-nous avoir fait partager au lecteur notre répulsion pour les explications et les hypothèses physiologiques appliquées à l'étude des maladies !