IV. Érysipèle» «les pays torritles. — On Constate la
présence sous ces latitudes: 1° de l'érysipèle spontané vulgaire ; 2° de l'érysipèle traumatique ; 3° de l'érysipèle pré-éléphantiasique (lymphite superficielle de Vinson, lymphangite réticulaire) ; 4° de l'érysipèle infectieux. Aucun intérêt spécial ne s'attache à l'étude des deux premières espèces qui ne diffèrent en rien des érysipèles nostras. Nous avons parlé de la troisième à propos du début de l'éléphaniiasis : il nous reste donc à nous occuper de la quatrième espèce qui n'est autre chose qu'une lymphangite profonde dont les symptômes généraux rappellent à la fois les formes graves des accès palustres et les allures pernicieuses de la pyohémie.
L'érysipèle infectieux a été surtout observé à Riode-Janeiro où il existe à l'état endémique depuis la fin du siècle dernier au moins. 11 est défini par leDr Claudio da Silva de la manière suivante : maladie produite ■par une intoxication miasmatique, dans laquelle, en même temps que des phénomènes locaux, caractérisés par une lymphangite superficielle ou profonde, circonscrite ou non, on observe des accidents généraux graves qui se montrent sous forme de paroxysmes semblables à ceux d'une fùvre pernicieuse ; elle peut se terminer par la guérison avec résolution, suppuration ou gangrène locale; ou par la mort, qui a lieu, soit pendant les paroxysmes mêmes, soit par suite des phénomènes ataxo-adynamiques qui les ont accompagnés.
A Rio, la maladie porte différents noms: érysipèle de Rio-de-Janeiro ; érysipèle blanc; érysipèle rouge ; érysipèle vulgaire de Rio; érysipèle pernicieux; maldita (maudite); lymphatite et lymphalitis ; angéioleucite; érysipèle angio-lymphatique, angioleucite ou lymphatite érysipélateuse, fièvre pernicieuse de forme
lymphatique. A tous ces noms que Bourel-Roncière a relevés avec soin, ce médecin donne la préférence au terme lymphangite pernicieuse, qui rend mieux, à son sens, les caractères généraux de la maladie qu'il a eu l'occasion d'observer à Rio ; il combine de la sorte le siège anatomique de la maladie avec le caractère insidieux qui lui est spécial.
La lymphangite pernicieuse de Rio nous paraît se confondre avec la lymphite grave ou profonde de Vinson (Arabie, Réunion, Maurice) et avec la lymphite intra-ganglionnaire généralisée du Dr Mazaé-Azéma (Maurice, Réunion). Toutefois, bien que plusieurs médecins de Rio ou du Brésil acceptent l'une des deux doctrines que nous avons exposées précédemment au sujet des autres lymphoses : doctrine du lymphatisme prédominant, doctrine du parasitisme, la majorité des praticiens brésiliens incline à penser que la maladie est de nature palustre. Nous ne sommes pas encore en mesure de nous prononcer sur cette question d'étiologie qui sera prochainement traitée, in extenso, ainsi quela symptomatologie, par notre collègue B. Roncière (1). Jusqu'à présent l'étude des lésions anatomopathologiques n'a été qu'ébauchée, mais les médecins brésiliens se préparent à combler cette lacune et à signaler les rapprochements étiologiques, cliniques et anatomiques qui peuvent être opérés entre les érysipèles infectieux qu'ils observent et les lymphoses dont nous avons parlé.
A consulter :
Francisco José Xavier. — De diagnostico et tractamento das fibres perniciosas mais fréquentes no Rio de Janeiro. Thèse. Paris,
(1) Voy. Arch. du méd. nav., 1880, mai, juin, etc.
Dr JoÂo Vicente Torres Homem. — Annuario de Observaçoes colhidas nas enfermerias de clinica medica da Facaldade de medicina de Rio de Janeiro em 1868. Rio, 1809.
Dr José Pereira Rego (baron de Lavradio). — Rela/orios das repartiçoes de sande publica apresentudos ao governo impérial.
— Esboco historico das epidemias que tem grassndo na cidade do Rio de Janeiro desde 1870 d 1880, pelo D. José Pereira Rego.
— Relatorios sobre o estado do systema actual de esgolos, et o movimento desta Corte desde que esta elle em execuçvo. Rio de Janeiro, 187 3.
Vinson. — Contribution à l'étude de la lymphite grave (Arch. de rnéd. nav., 1877, 2e semestre).
Bourel-Roncière. — Les lymphangites pernicieuses de Rio de Janeiro [Arch. de méd. nav., 1880, n° de mai, 1er article).
§ 16. — Coup de soleil et coup de chaleur.
Il n'y a pas, à notre avis, dans ces deux dénominations, deux entités morbides toujours distinctes. Les coups de soleil peut-être purs, c'est-à-dire constitués par des états morbides qui ne relèvent que de l'action directe des rayons solaires, lésions cutanées, congestion cépbalique, méningite, apoplexie cérébrale, de même que le coup de chaleur, qui est surtout caractérisé par une ascension thermique énorme de l'organisme et par l'apoplexie pulmonaire, peut se présenter isolément à l'observation. Mais ces deux syndromes, il faut le dire, peuvent être constatés simultanément chez le même malade, et si je les sépare dans l'exposition que je vais en faire, c'est pour montrer la part qui revient à l'un et a l'autre quand ils sont à l'état isolé. On remarquera, en outre, que si, comme son nom l'indique, le coup de soleil n'a qu'une cause, le coup de chaleur relève, dans certains cas, de l'action solaire, et dans d'autres cas, des hautes températures émanant d'un foyer de chaleur artificielle.
A consulter :
Le Roy de Méricourt. — Existe -t-il une individualité morbide qui puisse justifier le maintien de la calenture dans le cadre nosologique (Arch. gén. de méd., 1857, t. X, p. 130).
Mohehead. — Clinical researches on diseuses of India. London, 1860, p. 614.
Maupion. — Relation médicale de la campagne du Curieux. Thèse, Montpellier, 1864, p. 56.
Dumas. — Essai sur Vmsolation. Thèse, Montpellier, 1864.
Bourel-Roncière. — Considération sur les cond. hyg. des mécaniciens et des chauffeurs à bord des navires à vap. de l'Etat. Thèse, Montpellier, 1864.
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Brassac. — Analyse des thèses de Dumas et de Texier (Arch. de méd. nav., 1857, 2e semestre, p. 459).
Mac-Lean, Sun-Stroke. — In Reynolds System ofmedicine. Vol. XI, p. 59. Londres, 1868.
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Vallin. — Recherches exp. sur l'insolation (Arch. gén. de méd., février 1870).
Vallin. — Bu mécanisme de la mort par la chaleur extérieure
(Arch. gén. de méd., décembre 1871 et janvier 1872). Cl. Bernard. — Influence de la chaleur sur les animaux (Revue
des cours scientifiques. 1871).
Hestrès. — Étude sur le coup de chaleur (1). Thèse, Paris, 1872. Grimaud. — Considérations sur l'insolation et la chaleur solaire.
Thèse, Paris, 1872.
J. Mahé. — Remarques Mit. didact. et critiques sur les maladies
paludéennes (Arch. de méd. nav., 1874).
Morache. — Traité d'hygiène militaire (Insolations et coup de
chaleur, 1874, p. 915).
A. Laveran. — Mal. et épid. des armées. (Insolation, p. 81). Jehanne. — Quelques consid. sur l'action delà chaleur ext. Thèse,
Paris, 1876.
Aitken. — The science and Practice of medicine. (Insolatio, 6* édition, 1876).
(1) C'est une des meilleures études d'ensemble faites sur le coup de chaleur.
PATTIOLOGIE EXOTIQUE.
Fonssagiuves. — Traité d'hygiène navale, 2e édition. Paris, 1877.
Lacassagne. — De l'insolation et ries coups de soleil {Union médicale, 1878, 1er semestre).
Le Roy de Méricourt et Obet. — Article : Calenture (Dict. encyclopédique, 1878).
J. Maiié. — Programme de séméiotique et pour l'étude des maladies exotiques (Arch de méd.nav., 187G-79, en 1 vol. J.-B. Baillère, 1880).
Lacassagne. — Précis d'hygiène privée et sociale. 1879, p. 74, 2e édition .
I. lies coups de soleil (sun-stroke, sonnenschlag). — Je serai bref sur ce sujet, les coups de soleil, pris sous les latitudes chaudes et torrides, ne se distinguant de ceux que l'on observe dans les climats tempérés, que parleur plus grande fréquence. Je dois cependant retracer leurs caractères principaux, signaler les appareils dont ils compromettent parfois gravement les fonctions et par suite les distinguer du coup de chaleur avec lequel ils se combinent parfois pour ne constituer qu'une seule maladie.
Toutes les races sont sujettes au coup de soleil, les blancs un peu plus que les Mongols, les noirs incomparablement moins que les deux autres races. Les Européens ont plus particulièrement à craindre le coup de soleil à la Guyane, au Sénégal, en Gochinchine, mais ce n'est là qu'une indication très générale. Les coups de soleil peuvent être divisés en cutanés et encéphaliques.
Les coups de soleil cutanés s'observent sous les formes suivantes :
1° Erytheme avec ou sans desquamation consécutive, apyrétique ou fébrile;
2° E czéma simple ;
3° Érysipèle plus ou moins étendu, le plus souvent fébrile.
4° Miliaire avecérysipèle. — Dumas cite dans sa thèse le fait d'un jeune homme atteint aux Antilles d'un coup de soleil siégeant sur la moitié gauche de la face et du cou avec rougeur foncée, liseré érysipélateux, douleur cuisante au moindre contact et éruption miliaire de petites vésicules pleines d'une sérosité citrine qui louchit plus tard. La desquamation eut lieu le septième jour, et la guérison fut obtenue sans que que le malade eût eu un jour de fièvre.
5° Pemphigas phhjcténoïde. — Ce sont surtout les mains et les pieds exposés au soleil qui sont atteints de cette éruption. On constate qu'un liquide séreux ou séro-sanguinolent est contenu dans une bulle dont le fond est une plaque rouge violacée ; la bulle une fois déchirée, on peut avoir affaire à une ulcération rebelle.
6° Phhjctène. — Tel est le cas de cet aspirant de la Boussole qui n'ayant eu le buste garanti que par sa chemise pendant le naufrage, fut atteint d'un coup de soleil qui détermina la formation d'une large phlyctène occupant presque toute l'étendue de la région dorsale (Le Roy de Méricourt).
Les coups de soleil encéphaliques se caractérisent par des troubles ou par des maladies dont la nature varie ainsi que la gravité. On observe :
Des céphalées locales ou généralisées, des accès de migraine, des vertiges, des illusions, des hallucinations, le délire aigu sans fièvre ; des coryzas, des épistaxis, et dans des formes plus graves la congestion cérébrale, l'apoplexie des méninges et du cerveau, la méningite. Dans toutes ces circonstances, la maladie est définie par ses symptômes, aussi' bien que par les lésions qu'elle provoque, et le traitement en est indiqué dans tous les traités de pathologie.
II. Ijcs coups île chaleur (heat-stroke , hitzchlag, heatapoplexy). — On a désigné par ces différents noms les accidents graves, parfois mortels, produits par l'action des hautes températures, soit naturelles (chaleurs tropicales et équatoriales, chaleurs saisonnières des climats chauds et tempérés), soit artificielles (chambres de chauffe de machines à vapeur, soutes à charbon, voisinage des fours à bord, etc.). La chaleur naturelle et la chaleur artificielle agissent parfois de concert pour élever la température d'un milieu, comme cela a lieu dans les logements intérieurs d'un steamer naviguant dans les latitudes torrides.
1. Symptômes. — Le coup de chaleur comprend plusieurs formes cliniques.
A. Forme légère ou incomplète. — Elle est caractérisée par les symptômes qui constituent la première période de la forme qui va suivre et par la rémission rapide de ces symptômes.
B. Forme complète. — Première période. Accablement, assoupissement, vertiges, obnubilations, pâleur du faciès ; soif ardente, nausées, dyspnée; fréquence du pouls ; sensation très pénible de chaleur intérieure ; urines claires et abondantes. — Deuxième période. C'est une période d'excitation. Convulsions cloniques et toniques, raideur tétanique générale, trismus, contractures diverses, céphalalgie croissante, photophobie, hallucinations, épigastralgie ; soif croissante, vomissements bilieux ; la peau est de plus en plus sèche ; le pouls très serré à 120, 130, 150 pulsations; le cœur palpite. La température axillairc monte à 40, 41, 42° : le malade éprouve une chaleur interne insupportable, il a des envies d'uriner, mais les urines sont rares, denses, chargées. — Troisième période. C'est un collapsus des forces avec ascension thermique, in-
sensibilité de la peau, dyspnée croissante, stertor avec apparition d'écume rosée à la bouche, asphyxie, irrégularité du pouls, température à 41, 42, 43° ; anurie, ou en cas d'amélioration, urines critiques et rétablissement de la sécrétion sudorale.
C. Forme sidérante. — La mort a lieu par syncope ou par asphyxie rapidement croissante, au bout de quelques minutes, ou dans l'espace d'une demi-heure, d'une heure.
Morehead, prenant pour point de départ les localisations anatomiques dont l'évolution clinique du coup de chaleur éveille l'idée, suivant les cas, décrit cette maladie sous trois formes :
1° Forme cérébro-spinale. — Les prodromes consistent en chaleur et rougeur turgide de la face, céphalalgie des plus pénibles, troubles intellectuels, soif intense, diminution des urines. Puis l'état s'aggrave eton observe les mouvements convulsifs des membres, la dyspnée croissante, la respiration stertoreuse, les troubles dans les battements cardiaques, la faiblesse du pouls, la dilatation des pupilles et enfin un coma terminal. Cette forme ordinairement mortelle est assez rapide dans sa marche.
2° Forme cardiaque. — C'est une forme rapide, sidérante parfois, avec mort par syncope.
3° Forme mixte. — Elle est la plus commune; elle dure beaucoup plus longtemps que les précédentes; elle est beaucoup moins souvent mortelle et répond à la forme complète que j'ai retracée plus haut.
La durée du coup de chaleur varie entre quelques minutes et une quinzaine de jours (Mahé, Statistiques rapprochées). La mortalité atteint le tiers, la moitié, des malades atteints.
En résumé, toutes les fois que dans des conditions
38i PATHOLOGIE EXOTIQUE.
de température élevée (troupes en marche sous les tropiques, steamer en calme sous les mêmes latitudes, travailleurs de la moisson, ouvriers placés devant les feux, etc.), on observera, chez un malade, de la constriction épigastrique, de la dyspnée, une sensation de chaleur accablante, des nausées, de la soif, de la sécheresse de la peau après des sueurs profuses, des envies fréquentes d'uriner, on pensera au coup de chaleur imminent et on devra immédiatement v porter remède. L'élévation de la température à 40° et au delà, la syncope ou l'asphyxie dans les formes rapides et sidérantes, les convulsions et le coma avec dyspnée dans la forme complète, démontreront l'existence du coup de chaleur.
Quelques entités morbides peuvent être confondues avec cette grave maladie. Indiquons leurs principaux signes distinctifs. Jl n'y a pas lieu d'en distinguer la calenture. Ce n'est pas une entité morbide spéciale, comme l'a magistralement démontré Le Roy deMéricourt(l). Les cas de calenture cités parles auteurs, depuis le milieu du siècle dernier, et soigneusement examinés par ce savant médecin, doivent être rapportés à des cas de pneumonie avec délire, de manie alcoolique, de méningite, de congestion cérébrale, de fièvre compliquée palustre, et sans doute à certains cas de coups de soleil et de coups de chaleur.
Les fièvres compliquées ataxiques et comateuses se distinguent du coup de chaleur par les commémoratifs, par les antécédents palustres, l'état saburral, le gonflement de la rate, l'ataxie plus accentuée, le coma plus précoce, la température moins élevée.
(I) Dicl. encyclop. des Se. méd. Article Calentukb.
Les commémoratifs, l'odeur d'alcool expiré, la température plus basse et parfois sous-normale, permettent de reconnaître les cas d'alcoolisme aigu .
L'hémorrhagie cérébrale avec paralysie complète pourrait seule être confondue avec le coup de chaleur, car l'hémiplégie ferait cesser tous les doutes. Les circonstances de l'ictus, l'abaissement de la température au moment de l'attaque, son ascensio n modérée en cas d'encéphalite consécutive, le pouls lent et rare, la paralysie des sphincters, la perte de connaissance, la lenteur de la respiration plutôt que la dyspnée, serviront à résoudre le problème.
La congestion cérébrale, quelle que soit sa cause, les empoisonnements par l'opium et la belladone, la congestion et l'hémorrhagie pulmonaire devront être distingués du coup de chaleur par les commémoratifs et surtout par la marche de l'ascension thermique.
2. Lésions. — La température du cadavre reste élevée pendant plusieurs heures. Taylor a trouvé 42°, 2 centigrades, dix minutes après la mort; Wood, 43°, 6, deux heures après la mort (Hestrès). — La rigidité cadavérique est souvent précoce : elle se produit au bout d'une demi-heure : les muscles sont souvent durs. — Les lésions du cerveau et des membranes cérébrales sont loin d'être constantes et d'être par conséquent en rapport avec les symptômes graves observés pendant la vie. Si les membranes cérébrales sont assez souvent hyperémiées, et même si elles sont quelquefois le siège de foyers apoplectiques plus ou moins étendus, cela peut s'expliquer par l'état de la circulation crânienne pendant le cours de l'asphyxie, et, à ce compte, les lésions des méninges sont secondaires et doivent être distinguées des désordres protopathiques que produisent les coups de
NlELLY. «.-)
soleil profonds. Le cerveau dans le coup de chaleur est presque toujours sain (Taylor, Baxter, cités par Hestrès). — Les poumons sont tellement hyperémiés que cette lésion constitue un état caractéristique sur lequel tous les observateurs ont, depuis longtemps, attiré l'attention. Il semble, dans certains cas, que les deux poumons soient remplacés par deux énormes caillots sanguins. — Les bronches sont remplies d'écume rosée. Les plèvres, le péricarde, sont fréquemment le siège d'épanchements séreux ou sérosanguinolents : on y observe aussi des ecchymoses sous-séreuses. — L'état du cœur est remarquable : le cœur gauche est en systole : il est dur et vide, le cœur droit est rempli de sang noir. — Le foie, la rate, les reins sont hyperémiés. Le diaphragme a été trouvé dur.
3. Géographie et causes. — Le coup de chaleur, qui n'est pas rare en Europe, est fréquent dans l'Inde, en Cochinchine, en Chine, à Maurice, à la Réunion, au Gabon, au Sénégal, à la Guyane. Combiné à la chaleur artificielle, le coup de chaleur d'origine solaire s'observe parfois sur les steamers qui traversent la mer Rouge, la mer des Indes, les Océans. Sa cause déterminante n'a pas besoin d'être indiquée : si la chaleur est solaire, il n'est pas nécessaire que le soleil darde directement ses rayons : fréquemment les nuages font un écran entre l'homme et le soleil, et néanmoins l'air est embrasé, surtout lorsqu'il est humide ; dans d'autres circonstances, c'est le sol qui fait rayonner vers notre corps les rayons brûlants qu'il a reçus. A bord des navires, dans les logements de petite dimension voisins des machines, des cuisines, du four; dans les chambres de chauffe et de machine ; dans les soutes pendant la marche; à terre dans nombre d'établissements industriels basés sur l'exercice
des professions à. températures élevées, le coup de chaleur est encore produit en dehors de l'action directe de la radiation solaire.
Ses causes prédisposantes sont : dans les climats torrides, la saison de l'hivernage, l'humidité de l'atmosphère qui gêne la transpiration, l'absence de brise, les poussières, l'état électrique, la race blanche, l'arrivée récente dans la colonie, les. vêtements serrés, trop ajustés, l'équipement trop lourd, les fatigues, l'alcoolisme habituel. Les mêmes causes engendrent les mêmes prédispositions dans les climats chauds et tempérés. Lacassagne a fait ressortir l'influence de l'équipement trop ajusté, du col-cravate, etc., sur la production du coup de chaleur pendant les revues annuelles de Longchamps.
Quel mécanisme physio-pathologique est-il possible d'invoquer pour expliquer les symptômes du coup de chaleur ?
A. La chaleur altère la composition du sang. — Sans aucun doute : mais les avis sont contradictoires et les analyses du sang dont nous disposons ne nous renseignent pas suffisamment.
Pour les uns, le sang est fluidifié, d'où les congestions passives et tous les désordres pulmonaires qui en sont la conséquence, comme dans les pyrexies graves. Mais dans ces maladies, la faiblesse des contractions du cœur rend mieux compte des congestions que l'état fluide du sang, incontestable d'ailleurs : la fluidité seule faciliterait la circulation plutôt qu'elle ne l'entraverait.
D'autres observateurs se basent sur un caractère opposé. Le sang est coagulé, disent-ils, et il s'en suit que des embolies se produisent et vont obturer l'artère pulmonaire. La couleur le plus souvent pâle du
faciès , et la marche graduelle des symptômes seraient inexplicables dans cette hypothèse, qui n'est applicable qu'à quelques cas rares de coups de chaleur sidérant et syncopal.
On a dit, sans vérifier le fait par des autopsies concluantes, que les gaz du sang étaient dilatés par la chaleur et que des embolies gazeuses tuaient parle même mécanisme que les embolies sanguines.
Les altérations du sang sont incontestables. Ce liquide ne contient plus qu'une faible quantité d'oxygène et ce gaz est remplacé par de l'acide carbonique à coup sûr, par de l'urée et des matières extractives peut-être. La surcharge en acide carbonique a été démontrée par Claude Bernard dans des expériences sur des animaux surchauffés. Sur 100cc de sang il a trouvé 37", 2 d'acide carbonique au lieu de 30 à 35", et 1" d'oxygène au lieu de 10 à 15". En outre le sang de la saignée, exposé à l'air, est devenu rutilant, en empruntant à ce gaz l'oxygène qui lui faisait défaut. Il suit de là qu'on peut supposer avec Cl. Bernard que la chaleur élevée que l'organisme emprunte, malgré lui, dans certaines circonstances, au milieu qui l'entoure, active la fonction des globules et fait passer rapidement le sang artériel à l'état de sang veineux; que ce dernier ne peut entretenir l'innervation, et que, la respiration étant insuffisante, la mort survient. Mais dans cette théorie, que Cl. Bernard subordonnait d'ailleurs à une autre dont nous parlerons ultérieurement, on ne tient pas plus compte que dans les précédentes, de la rigidité musculaire, fait capital cependant.
B. La chaleur agit directement sur le système nerveux. — Les explications varient : pour les uns, les masses encéphaliques sont dilatées, comprimées contre la
boîte crânienne, le liquide céphalo-rachidien dilaté comprime les mêmes masses, et le. trouble apporté dans l'innervation retentit sur les vaso-moteurs, d'où les congestions : théorie incomplète et vague. Pour d'autres, la chaleur excite tout l'appareil de l'innervation, centre et extrémités, puis les paralyse. La marche de la maladie en général s'arrange assez bien de cette explication, mais pourquoi la rigidité cadavérique et la dureté des fibres du cœur?
C. La chaleur coagule le suc musculaire, rend les muscles rigides et cette lésion, atteignant le cœur, retentit sur la circulation pulmonaire et détermine la mort. — Kuhne {.Arch. AU. cVAnat. et de phys., 1859) a démontré qu'un fragment de muscle d'animal (grenouilles, chiens, lapins) haché, pilé, ou coupé en petits fragments, et exposé à une température de 40 degrés pour l'es grenouilles, de 45 degrés pour les mammifères, devenait dur et ligneux et que de l'acide lactique était mis en liberté.
Cl. Bernard {Leçons sur les propriétés des tissus vivants, 1866) a prouvé que la chaleur tue les propriétés des muscles en coagulant le suc musculaire. Les animaux étaient exposés, jusqu'à leur mort, dans une étuve chauffée à 80 degrés : à l'autopsie les muscles étaient rigides, les cavités du cœur avaient atteint 45 degrés.
Vallin a exposé des animaux en plein soleil à Paris pendant les chaleurs de juin, juillet et août. Maintenus dans une gouttière, les animaux font d'abord de violents efforts pour se dégager; ils salivent (chiens) Us ont une dyspnée croissante, leur température s élève depuis 37 jusqu'à 42, 43, 44» môme, mais exceptionnellement. Après 20 à 25 minutes de cet état, survient un coma asphyxique qui précède la
mort. A l'autopsie, le cœur est en systole, dur, ligneux, insensible à toutes les excitations. Le diaphragme est rigide et insensible ; les autres muscles sont durs, à réaction acide. Les poumons sont très hypérémiés et gorgés de sang; on constate des ecchymoses sous-pleurales et intervésiculaires. Pour Vallin, les lésions capitales sont l'état rigide du cœur et du diaphragme.
Sur ces données expérimentales, on peut sans cloute établir la doctrine suivante : la température s'élève dans l'organisme, détermine la coagulation du suc musculaire, la rigidité du diaphragme, la systole persistante ou mieux l'état dur du myocarde, et par suite, l'impossibilité pour le poumon de se vider dans le ventricule gauche, d'où l'asphyxie. Mais toute la maladie n'est pas là, et cette théorie est trop exclusive. Aussi sommes-nous disposé à adopter beaucoup plus volontiers les conclusions pathogéniques d'Hestrès, quelques réserves qu'il y ait lieu défaire sur les points restés obscurs en séméiologie aussi bien qu'en anatomie pathologique. Pour Hestrès, dans l'état de nos connaissances, on peut admettre qu'au début de la maladie, la chaleur excite seulement les fonctions de la peau, d'où des sudations exagérées qui deviennent bientôtinsuffisantespar suite de l'épuisement de l'appareil sudoripare : à ce moment, l'urination supplée, jusqu'à un certain point, la sécrétion sudorale, mais L'organisme ne peut, malgré ce balancement fonctionnel, perdre le calorique dont il-, est imprégné, et la température du corps s'élève. Dès lors, cette chaleur accumulée stimule le système nerveux central, d'où l'épigastralgie, les vomissements, les convulsions toniques et cloniques. Bientôt, épuisé par les convulsions, le système nerveux tombe dans le coma, et la
chaleur organique allant encore croissant, on voit survenir la coagulation du suc musculaire avec toutes ses conséquences, état dur du myocarde, arrêt du cœur gauche, congestion pulmonaire et asphyxie terminale.
4. Prophylaxie et thérapeutique. — En hygiène militaire, n'ordonner les marches et les exercices qu'en dehors des heures chaudes de la journée ; ne pas laisser les hommes marcher en colonne serrée, précaution recommandée par Taylor pour l'Inde et motivée par ce fait, que les fantassins trop rapprochés les uns des autres transportent avec eux une masse d'air chaud et souvent humide; prescrire que les haltes seront faites à l'ombre, les hommes restant debout ou assis, mais ne se couchant pas, à cause du rayonnement du sol ; donner aux troupes des vêtements de toile ou de serge grise,, amples, flottants, des gilets et des caleçons de coton léger et poreux directement appliqués sur la peau ; des casques en toile, en aloès, en liège avec couvre-nuque, des brodequins à semelles épaisses, peu conductrices ; réduire l'équipement, autant que cela sera possible ; assurer le service de l'eau, proscrire les alcooliques ; ne jamais encombrer les abris, les tentes, les baraques.
Le colon, l'explorateur des pays torrides, se conformeront à des prescriptions analogues d'hygiène.
En hygiène navale, il aura fallu, pendant l'armement du navire, éviter l'encombrement matériel et personnel, pourvoir aux besoins de l'aération et de la ventilation, multiplier les surfaces isolantes de la chaleur, dans la machine et dans la chambre de chauffe, sur les tuyaux de fumée, dans les cuisines, dans le four. Il conviendra, pendant les campagnes, de modifier à propos la tenue du jour, de prescrire les
d»2 PATHOLOGIE EXOTIQUE.
ablutions froides et les bains de mer, de ventiler, d'arroser les ponts, de les préserver du soleil par les tentes et les rideaux, de bien choisir les mouillages, de ne pas faire travailler les Européens au soleil, d'employer, autant que possible, les indigènes pour le service des feux et des corvées au soleil.
Traitement curatif. — Transporter le malade dans un lieu frais à l'ombre d'un arbre, d'une maison, sur le pont du navire ou près d'une ouverture aératoire, suivant le lieu ; l'éventer énergiquement, lui faire respirer des liquides volatils et stimulants, le soumettre, le plus tôt possible, aux affusions fraîches ou froides sur toutes les régions du corps, la tête et le rachis notamment, lui donner des boissons glacées et cordiales : tel est le traitement du début. Si on n'a pu éviter les accidents consécutifs, on luttera contre l'asphyxie par la saignée générale, par les émissions sanguines locales pratiquées au cou, sur le thorax, aux malléoles ; on s'opposera aux progrès du coma parles frictions stimulantes, les sinapismes, l'application du marteau de Mayor,la flagellation. On s'efforcera de rappeler la sécrétion sudorale parles boissons chaudes, le thé punché, le café noir très chaud, l'acétate d'ammoniaque et l'esprit de Mindererus, l'infusion de feuilles de jaborandi.
§ 17, — Coups de froid.
On peut les distinguer en : 1° congélations locales, frost-bites des Anglais, gelures, froidures ; 2° congélations générales, apoplexie parle froid, asphyxie par le froid.
A consulter :
Larrey. — Mémoires de ' chirurgie militaire et campagnes. 1817.
Ross. — Relation d'un voyage fait à la recherche d'un passage du Nord-Ouest, et de sa résidence dans les régions arctiques. 1829- 1833, traduit de l'anglais par Defauconpret. Paris, 1835.
Bellot. — Journal d'un voyage au pôle, 1854, p. 45.
Le Gouest. — Des congélations observées à Constantinople pendant l'hiver de 1854-1855.
Ogston. — On the morbid appearance in Death hy Cold (British and foreign med. chir. Revieiv, 1855 et 1861, t. XXXII et LXII).
Maupin. — Des congélations au point de vue de leur traitement par les opératio7is [Mémoires de mèd. et de chir. militaires, I8a7).
Pocchet. — Recherches expérimentales sur la congélation des animaux [Journal d'anatomie de Rohin, 18GG).
Mauger. — Influence d'un poid subit sur des créoles des Antilles [Arch. de mèd. nav., 18(i7, 1er semestre).
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I. Les accidents locaux produits par l'impression du froid, et ceux qui, sous la môme influence, frappent l'organisme tout entier, ont été observés sous toutes les latitudes. Les relations des voyages de découvertes dans les mers polaires sont remplies d'accidents de ce genre, de congélations locales surtout. L'abaissement de température en est sans doute le principal facteur, mais l'état serein du ciel, L'humidité atmosphérique, et le vent par-dessus tout, viennent puissamment en aide à cet abaissement pour porter atteinte aux fonctions d'un organe seulement ou de tout un système organique. Une brise de moyenne intensité, dit Ross, équivaut à un abais-
30i PATHOLOGIE EXOTIQUE.
sèment de température de 12° centigrades. En Europe la désastreuse retraite de Russie a fourni à Larrey l'occasion de retracer dans des descriptions tellement saisissantes les divers modes de congélation et de mort par le froid, qu'il a suffi de les compléter plus tard par des expériences sur les animaux, pour en comprendre assez nettement le mécanisme.
En Afrique, la retraite de Bou-Thaleb (province de Constantine, 1846) a été tristement signalée par « des accidents tellement graves et nombreux que, sur 2,800 hommes, 208 étaient morts en route et 1,800 étaient atteints de congélation à divers degrés qui motivèrent 532 entrées à l'hôpital de Sétif et causèrent 22 décès (Colin) (1). »
Les congélations de tout genre ne sont pas rares en Asie, spécialement en Sibérie, mais elles sont loin d'être exclusives à cette froide province, car on les a observées aussi sur les montagnes du centre de l'Asie Mineure, dans les altitudes de la Haute-Arménie, sur le plateau central de la Perse, pendant l'hiver généralement rigoureux qui y règne, sur l'Himalaya, au niveau et au-dessus de 4000 mètres, et en somme, partout où l'altitude vient modifier profondément, quelle que soit la latitude, les conditions thermiques du climat.
Les congélations sont assez fréquentes à Terre- Neuve, à Saint-Pierre et à Miquelon, au Canada, a New- York môme pendant l'hiver. En outre, en Amérique, les exigences des campagnes maritimes entraînent fréquemment le déplacement de matelots de race créole vers les latitudes froides de l'hémisphère Nord et déterminent des accidents qui ont été si-
(1) Traité des maladies èpidémiques, 1879, p. 505.
gnalés par Mauger et que nous reproduirons plus loin.
II. Je ne ferai que retracer à grands traits les signes principaux et le mécanisme des congélations locales et générales.
Effets locaux du froid. — Le Gouest a divisé les congélations des membres en cinq degrés qui sont devenus classiques : 1° l'engelure ; 2° les phlyctènes et les épanchements sanguins avec ou sans ulcérations consécutives ; 3° les eschares intéressant le derme et pouvant atteindre la surface sous-dermique des muscles; 4° les eschares atteignant une étendue notable des couches musculaires ; 5° la congélation frappant toute l'épaisseur d'un membre. Les autres organes le plus souvent atteints par la congélation présentent des signes analogues, sans qu'il soit possible, à cause de leur faible épaisseur, de partager en degrés les lésions dont ils sont le siège. Le nez, les oreilles, les joues, blanchissent, prennent la teinte de vieille cire blanche et perdent leur sensibilité souvent à l'insu du malade. Si un traitement convenable n'intervient pas, — et ceci s'applique également aux congélations des membres, de leurs extrémités notamment — le sphacèle de la région congelée peut en être la conséquence.
Les cas observés par Mauger sur des créoles se rapportent aux trois premiers degrés de la congélation des membres. « Pendant une de ses traversées des Antilles aux États-Unis, la frégate la Guerrière (1861-64) eut à subir, par gros temps, un abaissement de température relativement considérable. Les créoles faisant partie de l'équipage, qui étaient plus menacés, supportèrent cette période douloureuse pour eux beaucoup mieux qu'il ne l'était
permis de l'espérer, à la condition toutefois de ne leur demander aucun service ; ayant perdu de leur gaieté habituelle, ils demeuraient comme engourdis, ne se mouvant qu'avec peine, se blottissant les uns contre les autres et cherchant à réagir par cette chaleur commune contre le froid 'extérieur, dont l'action la plus manifeste s'exerça vers les extrémités inférieures. Au début de l'affection dont leurs pieds furent atteints, on observait une augmentation de volume de ces extrémités : la peau était d'une sensibilité extrême, tendue, lisse et brillante, les créoles y ressentaient un sentiment de chaleur insupportable, transformé bientôt en douleurs qui rendaient la marche intolérable en posant le pied à plat. L'état des orteils, doublés de volume, largement écartés les uns des autres, rendait impossible l'usage des chaussures précédemment employées; mais cette tuméfaction et ces douleurs n'étaient pas bornées aux orteils seulement, la totalité ou la plus grande partie du pied était envahie ; chez quelques-uns, l'extrémité inférieure de la jambe présentait les mêmes symptômes qu'exaspérait la pression du doigt, sans que celle-ci laissât une empreinte en creux, comme dans l'œdème des mêmes parties. Le talon étant généralement moins profondément atteint, c'est sur lui que s'effectuait le plus fréquemment la locomotion, d'autres ne pouvaient la pratiquer qu'en progressant sur les genoux. Au bout de quelques jours de ces symptômes, la peau s'ulcéra chez un certain nombre d'entre eux, dans une profondeur plus ou moins considérable : les orteils furent plus particulièrement atteints, mais le cou-de-pied et la partie inférieure de la jambe donnèrent lieu également à une suppuration prolongée.
« Lorsque la peau était saine, les moyens qui réussirent le mieux furent les frictions avec l'alcool camphré et un linimentbelladoné et l'enveloppement des extrémitésinférieuresdansdescompressesdemolletontrempées dans une décoction de quinquina et fréquemment renouvelées; contre les plaies ulcérées, on employa les lotions et les pansements avec le vin aromatique, l'onguent styrax; en même temps, le régime était rendu plus tonique et plus réparateur. Dans aucun cas, les désordres ne furent assez profonds pour nécessiter l'enlèvement d'aucune portion des orteils. »
La diarrhée, la dysenterie, les inflammations des poumons, des plèvres et du cœur, lanéphrite, l'albuminurie aiguë, l'ascite, l'anasarque, le tétanos ont été observés à titre de complications descongélationslocales. Cellesci peuvent en outre être la cause d'accidents graves ou mortels : fièvre hectique et putride, pyohémie, mort subite par embolie gangréneuse ou phlébitique.
Le traitement des congélations locales doit être conduit de telle sorte que la réaction circulatoire et thermique des régions congelées soit obtenue très lentement. On a dit, pour expliquer les gangrènes consécutives aux réactions produites trop rapidement, que ces dernières épuisaient en peu d'instants l'excitabihté des tissus atteints par le refroidissement II me semble préférable d'admettre une autre explication de ces phénomènes. La réaction trop rapide provoque un afflux très considérable de sang dans les vaisseaux delà partie congelée, favorise la stagnation de ce liquide dans des vaisseaux déjà remplis de globu es altérés, l'arrêt définitif de la circulation locale et la. mortification consécutive des tissus. Si, au con-
(1) Mauger, Rapport de campagne, loc. cit. Nielly.
traire, le sang ne pénètre dans les capillaires atteints par la congélation qu'en faible proportion, il ne les rend pas turgescents, s'oppose à la compression réciproque que des vaisseaux engorgés exercent l'un sur l'autre, charrie les globules un à un pour les faire rentrer dans la circulation générale, et déblaie ainsi la région congelée. — Quoi qu'il en soit on provoquera lentement la réaction locale par des frictions avec de la neige, de l'eau froide, on n'approchera pas les organes congelés d'un foyer de chaleur.
Effets généraux du froid. — La congélation générale, quand elle est mortelle, agit graduellement ou rapidement.
Dans le premier cas, le sujet exposé à un froid intense depuis quelque temps éprouve un sentiment d'engourdissement progressif et un besoin de repos difficile à combattre, quoique des plus dangereux à satisfaire. Il lutte encore quelque temps et triomphe parfois, par le mouvement, de la torpeur générale à laquelle il était en proje. Si l'organisme n'a pas la force de résistance nécessaire, l'action musculaire s'affaiblit de plus en plus, les sens s'émoussent, l'intelligence se voile, le malade tombe et ne se relève plus. On voit alors survenir des convulsions cloniques qui durent peu de temps et qui font place à un état léthargique terminé par la mort.
Larrey,pour ces cas à marche graduelle observés par lui pendant la retraite de Russie, expliquait la mort par la congestion des organes centraux et spécialement de l'encéphale, congestion consécutive au refoulement du sang des capillaires cutanés dans les viscères, d'où la tendance au sommeil, la faiblesse intellectuelle, l'obtusion des sens, laparésie progressive, etc.
Pouchet invoque l'altération des globules sanguins
et leur influence toxique sur les organes vers lesquels les portent les courants vasculaires. Cet habile expérimentateur congèle à moitié des animaux, il les entretient vivants dans cet état, puis il élève brusquement, dans le cours de l'expérience, la température du milieu dans lequel il les a placés et provoque ainsi leur mort. A son sens, cette terminaison est la conséquence de la réaction de l'organisme, du rétablissement delà circulation et, par suite, de l'arrivée dans tous les organes, des globules altérés agissant toxiquement. Colin a fait justement remarquer, à propos de ces expériences, qu'elles ne sauraient s'accorder avec les faits d'observation, lesquels démontrent que, dans nombre de cas, des congélations étendues suivies de réaction n'ont pas entraîné la mort ; l'investigation microscopique prouve, par ailleurs, que cette terminaison fatale peut survenir sans modifier en rien l'état des globules sanguins . L'explication donnée par Pouchet s'applique mieux aux cas de mort par réaction trop rapide. Chacun sait que des hommes congelés rappelés à la vie immédiatement après leur arrivéedans une chambre chaude peuvent succomber au bout de peu d'instants, malgré cette réaction. N'est-il pas admissible que, dans ces cas, la circulation charriant une grande quantité de globules altérés, ceuxci agissent à la manière des embolies ou des corps étrangers pulvérulents introduits expérimentalement dans les organes et déterminent l'arrêt de la circulation . 11 ne faut pas omettre de dire que les expériences du Pr Rameaux l'ont conduit à penser que la mort, dans le cas spécial dont nous parlons, s'explique par la formation d'embolies gazeuses dans le sysLème sanguin, sous l'influence delà chaleur extérieure, et par leur transport dans l'appareil cardio-pulmonaire.
Mathieu et Urbain ont signalé, en 1872, l'existence d'altérations du sang plus propres à expliquer la mort par congélation générale, dans les circonstances ordinaires. S'appuyant sur des expériences précises, ces observateurs admettent que le sang artériel conserve sa composition normale, dans la congélation, tant que persiste la respiration, et que le sang veineux devient peu à peu rutilant et oxygéné comme le sang des artères, parce que les phénomènes d'oxydation sont suspendus dans les tissus, sous l'influence du froid. Mais cet arrêt des oxydations a bientôt un effet plus grave, car il suspend la production de la chaleur organique, et par suite l'activité propre à chaque organe, contraction musculaire, perception sensorielle, idéation, etc.
En résumé, on peut considérer comme démontré que la mort par l'action lente du froid est déterminée par les congestions profondes, par les embolies d'origine globulaire, par l'arrêt de la production de la chaleur dans le sang.
La mort, avons-nous dit, peut, dans une seconde série de cas, survenir brusquement par une sorte de fulguration. Les expériences de Walther et de Gl. Bernard tendent à faire admettre que dans ces circonstances la mort peut être la conséquence : l°de la congestion pulmonaire généralisée, 2° de l'arrêt brusque du cœur sous l'influence d'un réflexe déterminé par l'action du froid sur la peau avec retentissement sur le bulbe et sur le pneumo-gastrique, 3° du refroidissement brusque du sang et de la cessation de la production de la chaleur organique.
Les congélations générales sont passibles des mêmes complications que les congélations locales.