Parmi les ouvrages dog^niatico-poléniiques
et même parmi tous les ouvrages de Tertullien, la palme appartient au De praescriptione, écrit vers l'an 200.
Saint Irénée avait déjà fait ressortir lïmportance de la tradition des églises apostoliques pour établir la vérité de la doctrine catholique ; Tertullien démontre juridiquement la valeur de cette argumentation. Dans la langue du droit la prescription désigne le moyen légal d'acquérir la propriété d'une chose par une possession non interrompue ; Tertullien prend ce mot dans le sens d'exception de procédure, c'est-à-dire d'une protestation contre la personne de l'accusateur, ayant pour effet d'écarter son accusation sans autre forme de procès. Or on peut, d'après Tertullien, faire contre les hérétiques trois exceptions de cette sorte : i'' praescriplio çeritatis. Les églises apostoliques seules et non pas les hérétiques, peuvent être appelées à témoigner sur la tradition chrétienne et sur l'étendue du canon de la Sainte Ecriture; 2° praescriptio principalilatis. Dans le christianisme, ce qui existe dès l'origine est le vrai ; or la doctrine catholique remonte à l'origine ; l'hérésie au contraire est une nouveauté ; 3° pvaescriptio proprietatis. C'est à tort que les hérétiques s'appuient sur l'Écriture Sainte; car elle n'appartient pas à eux mais à l'Eglise qui l'a reçue des mains des Apôtres.
101 ÉLÉ.MKXTS DE PATROLOGIE.
Le recueil de trente deux-erreurs, joint en appendice au De praescriplione ;ch. 46-53 1, est dun auteur postérieur. — Les cinq livres Adversus Marcionem sont de la période montaniste. Le premier (écrit en 207 et le second montrent qu.e le Créateur du monde ne peut être distinct du Dieu bon ; le troisième, que le Christ incarné, le Messie prédit dans TAncien Testament, n'était pas un éon supérieur dans un corps fantastique ; le quatrième et le cinquième critiquent le canon de Marcion et prouvent qu'entre l'ancien et le nouveau Testament il n'y a pas de contradiction.
Les traités Adversus Hermogenem ^, Adversus Valentinianos et Scorpiace, c'est-à-dire antidote contre la morsure des scorpions, attaquent les erreurs gnostiques. — Le livre Adversus Praxeani défend la doctrine catholique de la Trinité contre le patripassien Praxéas, qui vint d'Asie à Rome, en 180.
Dans le De carne Christi, dirigé contre le docélisme des gnostiques, on voit cette curieuse assertion (ch. 9) que le visage du Seigneur, bien loin de rayonner d'un éclat céleste, était même dénué de la simple beauté humaine. Le De resurrectione carnis insiste sur l'identité matérielle du corps ressuscité avec le corps présent. — Le De baplismo est une étude complète sur le baptême. — L'important écrit De anima, de la période montaniste, est la plus ancienne psychologie chrétienne : la première partie traite de l'existence de l'àme ch, 1-22), la seconde,
). Hermogéne était peintre et pliilosopiie à Carthage.
de son origine (ch. 23-41), la troisième, de sa destinée après la mort (ch. 42-58).
6. Des écrits ascétiques de Tertullien, les suivants appartiennent à la période catholique :
Un traité De oratione, explication du Pater qu'il appelle le hreçiarunn totius evangelii (ch. 1). — Le De patientia. L'auteur va parler de cette vertu, qu'il ne possède pas lui-même, à la manière des malades qui vantent volontiers la santé. — Le Ad marlyres se propose d'exhorter à la patience les chrétiens qui languissent dans les prisons. — Le De paenitentia s'étend sur les deux espèces de pénitence, celle qui précède le baptême (ch. 1-6), et celle qu'un chrétien baptisé doit subir lorsqu'il est tombé dans un des trois péchés capitaux (ridolâtrie, l'homicide, l'impudicitéj (ch. 7-12).
Dans un traité montaniste postérieur, le De pudicitia. Tertullien refuse à l'Eglise le droit d'absoudre des péchés capitaux, il y attaque un edictum peremptorium de l'évêque de Rome [pontifex maximus, episcopus episcoporitm) ', Calliste I (217-222), qui a déclaré : ego et moechiae et fornicationis delicta paenitentia f'unctis dimitto (ch. 1). Dans cet écrit les catholiques sont appelés psychiques par opposition aux pneumatiques qui sont les montanistes. La chute est encore plus visible dans le livre injurieux De jejunio adversus psychicos où il re-
d. Rolffs, Das Tolezanzedict dans Text. u. Untersuchungen, XI, Leipzig, 1893, Hft3. — Essor, Tcrtidlian De pudicitia, c.21, und der Primat des römisches Bischofs, dans le Katholik, 190-2, H, 193-220. — Contrairement à Esser, je crois que l'importance du cli. 21 pour l'établissement de la primauté romaine est très problématique.
1(n; ELEMENTS I»E l'AïRULOGIE.
proche aux catholiques de son temps leur gloutonnerie parce qu'au lieu de jeûner quarante jours, comme les montanistes, ils ne jeûnent que deux jours, cest-à-dire quarante heures, avant Pâques.
Et, au lieu que. dans les deux livres Ad uxorem, il conseillait à son épouse, au cas où il viendrait à mourir, ou de ne plus se marier ou de ne prendre pour époux qu'un chrétien, dans les traités De monogamia et De exhortatione castitatis, de la période montaniste, il condamne absolument les secondes noces. De la même période sont encore : le De fuga dans lequel il ne permet pas la fuite pendant la persécution; le De co/ona mi litis dans lequel il interdit de se couronner de fleurs parce que tel était l'usage dans les sacrifices idolàtriques; il défend même complètement tout service militaire. — Les deux livres De cultu feminarum^ de la période catholique, protestent contre la toilette des femmes; la dissertation montaniste, De s'irginihiis çelandis, demande que les jeunes filles soient voilées non seulement dans l'Eglise, mais toutes les fois qu'elles paraissent en public.
* 7. Tertullien affirme nettement que l'existence d'un seul Dieu peut se prouver par la nature [De resurr. carnis, c. '■\, ; de même, de ce qu'iln'a pas eu de commencement suit son absolue perfection : Impei fectum non pntest esse nisi qiiod factum est [Adv. Hermog., c. 28). Mais, comme les sto'ïciens, Tertullien ne peut se représenter un pur esprit; tout ce qui existe est pour lui un corps, bien qu un corps sui generis. Voilà pourquoi Dieu est corpus
LA LITTÉRATURE CHRETIENNE AU Uh SIECLE. 107
e(si Spiritus est^. Et qu'on ne dise pas que Tertullien emploie le mot corpus dans le sens de substance, et qu'ainsi il prétend seulement attribuer à Dieu une substance réelle -, car il dit aussi de l'àiiic qu'elle a un corpus ou corporalitas, dont il décrit l'étendue et la couleur (qui est celle de l'air lumineux) [De aniina, c. 7). Saint Irénée, lui aussi, donne à l'àme une certaine corporéité^.
A l'égard du Log^os, Tertullien partage l'opinion d'Hippolyte (infr. § 76, 4) et de quelques apologistes, qu'il n'est sorti de Dieu comme personne distincte que pour la création du monde et qu'auparavant il n'était en lui qu'un attribut, la Sagesse [Adv. Prax.. c. 6-7); le Fils comme tel n'est donc pas éternel. Fuit tempus, cum... filius non fuit [Adv. Hermog.^ c. 3). Il n'est pas non plus de même nature que le Père ; pourtant, Tertullien n'admet pas sa diversilas du Père [Adv. Prax., c. 9) et dit qu'il est avec lui unius substaniiae et potestatis [loc. cit.., c. 2), mais distinct de lui gracia. Le Père possède la plénitude de la divinité [tota suhstantia est), le Fils, seulement une partie [deriçatio totius et portio) et c'est pour cela qu'il dit : Le Père est plus grand que moi [loc. cit., c. 9). Le Fils sort du Père, comme le rayon, du soleil [loc. cit., c. 13).
* 8. Tertullien exprime sans équivoque la dualité
1. Quis enim negabit Deum corpus esse, eist Deus spiritus est {Adv. Praxeam,c. 7). Omne quod est, corpus est sut generis; nihil est incorporelle nisi quod non est {De carne Chrisli, c. 11).
2. Comme ScUwane semble l'admettre, Histoire des dogmes, 1, 253 de la traduct. française.