TERTULLIEN
1. Quintus Septimus Florens Tertullianus, fils d'un centurion romain encore païen, naquit à Car-
1. Les écrits de Teitullien ont été souvent édités, en particulier Leopold (i petits vol., Leipzig, 4839), par i»lig:ue,P. L., l-HI, et par par Oeliler, 3 vul., Leipzig, 18.j1 et en )ietite édition en 1Sj4.
Dans la collection des Pères publiée à Vienne un volume seulement (t. XX a paru par les soins de Reiffersclieirt.
Aölclecüeii a publie une bonne biographie : TertuHian, Gotha, 18!I0. — Die Seelenlelire TertulUans par Gcrth. Esscr, Paderborn. 18'J3, est très estimé. Le même a composé avec Kellner l'an ir le TerlulUen dans le Wcty.er und Weites Kirchenlexikon. —Henry, Dca origines de la littcr. latine rhrélienne et dcses caractères, >Iontpellier, 1891. — Freppel, TertuUien, Paris, 18(ii, û vol.; 2« éd., Paris, 487:2. — G. Boissier, La fin du Pa(janisme, I, pp. iîriO-JWi. — Mou-
thage, vers 160^. Il reçut une éducation soig*née et apprit la langue grecque. 11 était très versé dans la science du droit et exerça, probablement durant un bon nombre d'années, la profession d'avocat; mais il est douteux qu'on doive lui attribuer les passages introduits dans les Pandectes, sous le nom d'un juriste appelé Tertullien. Peu avant 197, étant déjà marié, il se convertit au christianisme, reçut l'ordination sacerdotale et commença dès lors à déployer, pour la défense de sa nouvelle foi, une activité littéraire étonnante. En 205, son caractère sombre et rigoriste le fit entrer dans la secte des montanistes ; il y devint le chef d'un parti spécial, les tertullianistes, qui subsistait encore au temps de saint Augustin. Il demeura à Carthage jusqu'à sa mort, vers 220.
2. Tertullien est le plus orig-inal des écrivains de l'Église latine. Doué d'une éloquence entraînante, il avait de plus un esprit vigoureux, prompt à la riposte, et des connaissances supérieures dans tous les domaines. Parfaitement maître de la lang-iie latine, il sut lui donner des tours nouveaux. Ce sont ses écrits qui ont eu, après la Vulgate, le plus d'influence sur la langue de l'Église. Son style est concis , riche d'idées jusqu'à l'obscurité. Vincent de Lérins a dit de lui avec raison : quot
ceaux, Hist. littér. de l'Afrique c/wét., I. Tertullien et les origines, Paris, 1001. — H. Leclercq, L'Afrique chrétienne, I, Paris, 4904. — A. (l'Aies. La théologie de Tertullien, Paris, 1905. — Tunnel, Tertullien, extraits précédés dune longue introduction où il fixe à peu près les dates des écrits, Paris, 1905. 1. Harnack recule sa naissance jusqu'en 155 et même 150.
100 ÉLÉMENTS DE l'ATUOLOGIE.
poenè verba, toi sent entiae; mais il se trompe quand il ajoute : quot sensiis, tot cirtoriae, car la dialectique de Tertullien éblouit plutôt quelle ne convainc. C'est le fait de sa nature vive, portée aux extrêmes. Il a dit une fois de lui-même : « jNIalheureux que je suis ! je souffre toujours du feu de la passion )' [De pat., c. 1). — Dans la lutte, aucune considération ne l'arrête et tous ses écrits sont des écrits de polémique. La même dureté qu'il avait mise à stigmatiser la conduite des coryphées du paganisme, lorsqu'il était catholique, il la mettra à reprocher à l'Église catholique son prétendu laxisme, le jour où il sera devenu montaniste. Saint Cyprien professait pour lui une admiration enthousiaste au point de lire tous les jours quelque chose de ses écrits [Da jiiagistrwn!).
3. Les écrits de Tertullien sont apologétiques, dirigés contre les païens et les Juifs, dogmaticopolémiques ou practico-ascétiques.
Dans ce cadre n'entre pas le petit écrit intitulé De pallio, où Tertullien répondait avec un esprit sarcastique aux railleries de ses concitoyens qui s'étaient montrés choqués de le voir échanger la toge contre le pallium (le manteau des philosophes) ^ .
Il est impossible de fixer exactement la date de composition de la plupart de ses ouvrages. On peut
1. Il est diflicile d'admeltre comme le fait Kellner {Theolog isr/ie Quartalsc/irifl, Tübingen, 1870, 5t7), que cet écrit soit le plus ancien de Tertullien. Voir sur ce sujet la curieuse étude de G. Bolssier. Op. cit., I, p. 280.
seulement déterminer, le plus souvent avec certitude, si un écrit appartient à la période catholique ou à la période montaniste de l'auteur ^ .
L'état dans lequel le texte de ses ouvrages nous est parvenu est aussi très défectueux. Bon nombre d'écrits sont complètement perdus; pour d'autres [De baptismo, De pudicitia, De Jejiinio)^ ce sont les manuscrits d'après lesquels les premières éditions ont été faites qui ont disparu ; quelques autres se retrouvent dans un manuscrit unique, le Codex Agobardinus de Paris. Pour V Apologeticum seulement, nous avons d'assez nombreux manuscrits.
4. Les premiers écrits de Tertullien furent les ouvrages apolog-étîqiies dont le plus ancien paraît être le traité Adçersus judaeos. C'est une discussion entre un chrétien et un juif prosélyte. L'auteur montre, dans une première partie, que l'ancienne loi doit céder la place à la nouvelle ; la seconde partie (ch. 9-14) est un extrait maladroit du troisième livre Adversus Morcionem , et qui est dû probablement à une main étrangère. L'écrit intitulé Ad Scapulam a pour objet de donner un avertissement à Scapula, proconsul d'Afrique, en lui montrant les châtiments qu'ont encourus les persécuteurs des chrétiens.
En 197, paraissent : Apologeticum^ Ad nationes, De testiinonio animae, De idololatria, De spectaculis.
a) U Apologeticum (ou Apologeticus s. e. liber)
\. \olclcclicn, Die Abfassungszeit der Schriften Tertullians dans Texte VMd Untersuchungen, V, Leipzig, 1888, Hft 2.
102 ELEMENTS r)E PATROI.OGIE.
est adressé aux magistrats provinciaux de l'empire romain.
A la différence des autres apologies plus anciennes, il ne s'occupe guère que des accusations politiques portées contre les chrétiens, c'est-à-dire le mépris des dieux de Tétat et le crime de lèse-majesté. Avec une grande habileté, il condamne la procédure particulière employée de préférence contre les chrétiens par les magistrats pa'iens : à tous les coupables on permet de se défendre, excepté aux chrétiens ; aux autres, le chevalet doit arracher un aveu; aux chrétiens, un reniement. Le christianisme, dit-il enfin, est une philosophie; or on ne contraint pas les philosophes païens à sacrifier. Ils peuvent impunément renier les dieux. Toutefois ces cruautés ne font pas tort aux chrétiens ; au contraire : Pluies efficimiir, quod'ens metiinur, semenest sanguis chj'istianoi'iun (ch. 50).
è)Les deux livres Ad nationes sont une apologie, adressée au peuple païen. On n'y trouve rien de particulier.
c] Le De testimonio aniinae développe une phrase de l'Apologétique (c 17) : O testimonium animae naturaliter chrislianae. Les païens montrent par leurs exclamations et leurs locutions habituelles qu'ils croient, au fond de leur àme, à l'unité de Dieu, à l'immortalité de l'âme et à l'existence des mauvais esprits, v. g. quand ils disent : « Dieu le voit » ou « Qu'il repose en paix ».
Dans le De idololatria, Tertullien défend aux chrétiens d'enseigner ou de servir sous les armes
LA -LITTERATURE CIIRETIENxXE AU Iir SIÈCLE. 103
chez les païens. Comme dans le De spectaculis, il leur interdit la fréquentation du théâtre et les jeux du cirque.