LES SEMI-PÉLAGIENS ET LEURS ADVERSAIRES
1. Jean Cassien ', à ce qu'il semble, était originaire de Scythie^ (Dobroudscha).
Avec son ami Germanus, il se forma d'abord à la vie religieuse dans un couvent de Bethléem et vécut ensuite pendant dix ans chez des moines d'Egypte. Il fut ordonné diacre par saint Chrysostome, à Constantinople. Après l'exil du saint patriarche (404), Cassien se rendit à Rome, en compagnie de Germanus, pour plaider vivement sa cause auprès du pape Innocent I. C'est de ce pontife qu'il reçut l'onction sacerdotale. Dix ans plus tard, nous le trouvons dans les environs de Marseille où il fonda deux monastères selon les règles de l'Orient, un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Il vécut vingt ans encore pendant lesquels il demeura à leur
1. Petscliciiig: a ijublié la meilleure édition des écrits de Cassien dans le Corjms script, eccles. lat. de Vienne, vol. xni et XVII ; pour l'usage ordinaire cependant jUig'iie peut suffire, P. L., XLIX et L.
2. Cf. Merkle dans la Theolog. Quartalschrift, Tüliingen, 1900, p. 4l9sq. contre Hoch, ibid., p. 43 sq. qui tient pour la Syrie. Précédemment on le croyait originaire du sud de la Gaule.
■2.SG ÉLÉMENTS DE PATHOEOiilE.
tète. Ses écrils ont beaucoup contribué au développement de la vie monastique en Gaule et en Espagne. A Marseille et en quelques autres pays il est vénéré comme un saint (-|- 435).
De Cassien nous possédons un ouvrage dogmatique : sept livres De incamationc Doinini contra Nestoriuin. C'est une apologie de la doctrine de l'Eglise contre Nestorius. Il la composa vers 430 à linstigalion du diacre de Rome, Léon, devenu plus tard le pape Léon I.
Ses deux ouvrages sur la vie cénobitique ont plus détendue el de portée. Ils se complètent et se renforcent souvent l'un l'autre. Tous deux furent écrits dans les dix années qui suivirent 419. Les idées excellentes qu'ils contiennent, leur ton simple et familier, leur style facile et agréable en firent le manuel préféré des cloîtres du moyen âge. Le premier contient les douze livres : De institutis cenohiorum dont les quatre premiers traitent de l'organisation et du règlement des monastères de l'Egypte et de la Palestine, et les suivants, des huit défauts contre lesquels les moines ont à se prémunir. Ainsi le premier livre parle du vêtement; le second, des prières nocturnes usitées en Egypte et de la manière de les réciter; le troisième indique les prières des diverses heures de la journée récitées seulement par les moines de Palestine et de Mésopotamie. Des huit péchés capitaux la luxure est nommée tout dabord, comme le plus rare; la mélancolie occupe le cinquième rang; vient ensuite le dégoût \taedium)\ mais les deux défauts les plus redoutables
sont : la vanité [cenodoxia] et l'orgueil qui « suffit à enterrer toutes les vertus réunies ». Le travail est recommandé comme le meilleur moyen de préservation.
Le second ouvrage est formé des 24 Conlatiojies, c'est-à-dire des entretiens que Cassien et son ami eurent avec les plus célèbres anachorètes d'Egypte. Il fut édité en trois parties avec une préface pour chacune, et doit servir de complément aux Institutions : celles-ci ont trait principalement à la vie extérieure et au culte public des moines, tandis que dans les Conlationes il s'agit de « la conduite invisible de l'homme intérieur » et des moyens à employer pour réaliser l'idéal de la vie monastique, la perfection. Dans la 13^ Conlatio^ intitulée De protectione Dei, c'est-à-dire de la grâce, l'auteur trahit son seinî-pélag-ianisme. C'est d'ailleurs dans les monastères du sud de la Gaule que cette erreur avait vu le jour, et c'est là qu'elle vécut surtout, pendant un siècle (jusqu'au second concile d'Orange, 529).
N^oici ce que Cassien enseigne [13'^ Coiilatio) : la grâce et la liberté doivent concourir au salut ; la grâce accompagne la bonne volonté fcomme cela se voit pour Zachée et le bon larron) et c'est elle qui la fait aboutir; seulement, la bonne volonté et particulièrement l'inclination à croire [pius credulitatis affectus] est normalement l'affaire de l'homme, et ce n'est que dans des cas exceptionnels que Dieu donne comme aux apôtres saint Matthieu et saint Paul, même « le commencement de la bonne volonté «.
288 ELEMENTS DE I'ATRÜLOGIE.
2. Vincent', prêtre au monastère de Lérins, près de Marseille, écrivit, en 434, sous le pseudonyme de Peregrinus, deux Commonitoria, destinés, comme il le dit dans la préface, à venir en aide à sa mémoire trop faible, en rappelant la doctrine des saints Pères avec leurs propres expressions. Ce petit écrit a été regardé par les théologiens comme l'expression la plus solide et la plus exacte de l'antiquité sur le principe de la tradition dans l'Eglise.
*L"Ecriture Sainte ne peut pas suffire pour distinguer la foi catholique des opinions hérétiques; car la Bible, à cause de sa profondeur, peut être différemment interprétée ; il faut donc s'en tenir à la tradition; et c'est d'après elle que l'Ecriture Sainte ellemême doit être expliquée. Vincent défmit la tradition : Magnopere curandum esl, ut id teneamiis qiiod ubiqiie, qiiod semper, qiiod ab onuiibiis creditum est. Hoc est enim vere proprieque catholicum (ch. 3). Les vrais témoins de celte doctrine sont les Pères restés dans la communauté catholique. Elle est promulguée par les conciles généraux, comme on a fait « il y a environ trois ans », à Éphèse, contre Nestorius. L'auteur s'étendait longuement sur ce concile dans son second Commonio
torium. Nous n'en avons que la conclusion (ch. 29- 33) qui résume tout l'ouvrage.
Vincent s'exprime très justement sur le progrès
1. Édition de Baluze. jointe aux œuvres de Salvien (supr. p. i", note), Paris, i663.Mignc l'a reproduite P. L.. L. — Jülicher en a publié une édition classique dans la collection Krüger. Frcihurg, isori.
Saint Vincent de Lcrins dans la « Pensée ciirétienne » , par MM. Bruiietièrc et P. de Labriole.
dans l'Eglise (ch. 28) : Crescat igitur oportet et inultum vehementer que proficiat tain singulorum quam omnium... intellegentia, scientia, sapientia sed in suo duntaxat génère^ in eodem scilicet dogmate, eodem sensu eademque sententia.
Le Commonitorium qui nous reste se caractérise par la clarté et la justesse mesurée de l'expression; mais il laisse apercevoir les idées semî-pélagfieiiiies de l'auteur ^ Peut-être même a-t-il été écrit pour attaquer l'enseignement de saint Augustin.
3. Le semi-pélagianisme de Cassien et de Vincent de Lérins fut combattu par saint Prosper- d'Aquitaine, laïque très versé dans la théologie et ardent partisan de l'évêque d'Hippone. Prosper et son ami Hilaire signalèrent au grand Docteur, vers 428, l'opposition que soulevait, dans les monastères du sud de la Gaule, sa doctrine sur la grâce et la prédestination ; à cette occasion saint Augustin écrivit le De dono perseverantiae et le De praedestinatione sanctorum.Yers la même époque, Prosper publia son poème en hexamètres : De ingratis. Par ingrati il entend les âmes qui méprisent la grâce de Dieu. Après la mort de saint Augustin, il poursuivit la
1. C'est à tort que les BoUandistes ont contesté son semi-pélagianisme [Acta S. S., mai., V, p. 284).
2. La meilleure édition de ses œuvres complètes est ducaux Mauristes Le Bruu et Meiigreaiit, in-fol., Paris, 1711; elle a été réimprimée à Venise en 2 in-fol. (1744), et en 2 vol. in-4'' (1782). aligne l'a également reproduite, P. L., LI.
La Chronique universelle a été très bien éditée par .Uomiuscn i\&ns les Moniimenta Germaniae, auctores antiquissimi, IX, 1, Berolini, 1892, p. 341 sq.
Valentin, Samt Prosper d'Aquitaine, Paris, 1900.
lutte contre les pélagiens et les semi-pélagiens, toujours dans le même sens ; il acceptait aussi pleinement la doctrine du saint sur la prédestination absolue. A Rome, où il se rendit avec son ami, il obtint du pape Célestin I un écrit dans lequel Augustin était loué en même temps que la gratia praeveniens était affirmée contre les semi-pélagiens. Prosper aencore dirigé contre chacun des deux semi-pélagiens Cassien et Vincent de Lérins un ouvrage spécial contre Cassien : De gratia ellihero arhitrio contra conlaiorem; contre Vincent : Respo/tsio/ws ad capitula objectiomim Vincentiaiiarum).
Mais son chef-d'œuvre est une Chronique universelle qui s'étend de la création du monde jusqu'à 455 après Jésus-Christ. Pour l'antiquité, elle reproduit en abrégé la chronique de saint Jérôme; mais pour les trente dernières années dont l'auteur a été témoin oculaire, c'est une source très importante, bien que le travail ait été fait rapidement et que la chronologie en particulier ne soit pas toujours exacte ^
Depuis Tannée 440, Prosper paraît avoir été employé dans la chancellerie du pape Léon I. Il mourut en 463.
§ 64. — LES AUTRES AUTEURS LATINS 1. Saint Optât-, évêque de Milève, en Numidie,