CHAPITRE XXXII L hérédité des caractères acquis
Le patrimoine héréditaire deTœufse transmet, au cours des assimilations fonctionnelles successives, à toutes les parties nouvelles qui s'ajoutent au corps de l'individu croissant- Ce patrimoine héréditaire est accompagné, dans les diverses parties de l'individu, de caractères locaux ou topographiques, caractères colloïdes spéciaux qui font de tel protoplasma un muscle, de tel autre un neurone, de tel autre un épithélium.
L'enfant ressemble au parent en vertu du théorème morphobiologique ; si donc, en un point du parent, il existait un élément capable de vivre seul, capable de se soustraire sans mourir a la coordination générale, un élément reproducteur en un mot, un élément analogue se retrouvera au point correspondant de l'enfant. (Je supprime toujours ici la difficulté provenant de la reproduction sexuelle que nous étudierons dans un chapitre à part.)
Cet élément reproducteur, qui apparaît chez l'enfant, tiendra son patrim^oine héréditaire de l'œuf qui a donné l'enfant, à travers les variations successives déterminées par les assimilations fonctionnelles. Les variations successives ont toujours été limitées par la nécessité de la conservation de la vie. il est donc a prévoir que le
L'HÉRÉDITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
patrimoine héréditaire de l'œuf fils différera ti^ës peu de celui de Tœuf parent. Et même, nous l'avons vu, si l'animal vit dans des conditions auxquelles son espèce est depuis longtemps accoutumée, les variations du patrimoine héréditaire pourront être considérées comme nulles ; on pourra admettre sans erreur sensible que le patrimoine héréditaire de Toeuf enfant est identique au patrimoine de l'œuf parent.
Mais si des modifications importantes se produisent dans les conditions de vie de l'espèce, une adaptation nouvelle sera nécessaire sous peine de mort : l'animal variera donc par assimilation fonctionnelle, s'il ne meurt pas ; c'est-àdire que quelques-unes de ses parties constitutives se développeront plus que d'autres qui au contraire resteront en décroissance. Ce sont ces variations de la structure générale de l'être que l'on appelle ordinairement des caractères acquis.
En réalité, en langage rigoureux, on doit dire que tout caractère est un caractère acquis, car, si minimes qu'elles soient, les variations des facteurs éducatifs B ne sont jamais nulles, et nous ne devons pas oublier la formule symbolique :
A„ 1 -\- [An 1 X B,j ,) =r Au
Mais, dans les conditions que Ton considère comme normales pour une espèce, à cause d'une habitude prolongée, les variations sont négligeables, parce que les enfants font toujours, à très peu de choses près, à un âge déterminé, ce que leurs parents ont fait au même âge : en d'autres
LEVOLUTION
termes, la série des facteurs B^, B^..., B„, est à peu près la même pour les enfants que pour les parents.
Dans le cas où des facteurs B nouveaux ^ se trouvent introduits dans l'éducation des enfants, ces enfants s'y adaptent par assimilation fonctionnelle s'ils ne meurent pas ; ils deviennent, par cette adaptation, différents de leurs parents.
Le problème de l'hérédité des caractères acquis est le suivant :
i*' Lorsqu'un être, soumis à une variation sous l'influence d'un facteur B, acquiert, sous l'influence de ce facteur B, inusité pour son espèce, un caractère C, ce caractère est-il représenté dans le patrimoine héréditaire de cet être ?
2° La modification introduite dans le patrimoine héréditaire est-elle telle que le caractère acquis C se reproduira fatalement chez le fils de Tètre modifié, même si le facteur B qui a déterminé la variation du père à un certain âge, ne se retrouve pas au même âge, dans l'éducation du fils?
Cette question est en général comprise d'une toute autre manière que celle qui nous est suggérée par toutes les considérations précédentes.
Nous savons en effet que nous ne devons pas considérer le caractère C comme une modification locale^ analogue à celle que produit une tache sur une statue ; l'organisme vivant est un ensembre en équilibre, et toute rupture d'équi-
I. Ces facteurs B peuvent être n'importe lesquels, maladie, mutilation, passage de la vie terrestre à la vie aquatique, etc., etc., le raisonnement est général.
L'HÉRÉDITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
libre, réalisée en un point du corps, se transmet à Tensemble de l'individu, soit par le milieu intérieur, soit par la continuité protoplasmique. La réponse à la première des questions précédentes est donc fatale ^ :
La variation produite par le facteur B retentit certainement sur le patrimoine héréditaire.
La réponse à la deuxième question est plus délicate.
Il s'agit en effet de savoir si cette variation, qui atteint fatalement le patrimoine héréditaire par retentissement, sur ce patrimoine, de l'état d'équilibre général du corpS;, reste fixée dans le patrimoine héréditaire, même après qu'a cessé ce retentissement. Un ressort reste tendu quand on presse dessus, mais il se détend quand on le lâche. Pour beaucoup de modifications durant peu de temps, il est probable que l'organisme se comporte comme un ressort ; un homme plié en deux sous le faix d'un fardeau, se relève et reprend sa forme normale ; mais, si, tous les jours, pendant plusieurs heures, il reste courbé, il prend le pli. L'équilibre général du corps s'en ressent certainement; reste à savoir si l'œuf, participant à cet équilibre modifié, est assez fortement impressionné pour emporter avec lui, hors du corps qui l'impressionnait, la modification correspondante, ou bien si, lui aussi, se détend comme un ressort en cessant d'être soumis à la cause de variation.
I. Les néodarwiniens, ayant adopté le système statique deWeismann nient naturellement toute possibilité de transmission des caractères acquis.
V ÉVOLUTION
Ainsi le problème est double :
i"" La cause d'action B a-t-elle agi assez longtemps pour que le corps de l'animal en conserve la trace ?
2*^ Si l'animal en a conservé la trace, Tœuf estil resté assez longtemps en relation d'équilibre avec ranimai pour que, sortant de l'animal, il garde l'impression reçue.
Évidemment, c'est seulement dans ce dernier cas que le caractère acquis pourra être héréditaire. Nous retrouvons toujours nos mécanismes emboités ; le mécanisme anatomique de l'animal est mù par les conditions ambiantes ; il retentit secondairement sur l'équilibre de son mécanisme colloïde, lequel, en troisième lieu, peut retentir à son tour sur son mécanisme chimique. Alors, le caractère est bien profondément acquis, et, dans ce cas, la réversibilité des phénomènes de la chimie physique d'une part, le théorème morphobiologique d'autre part, nous permettent d'affirmer que la modification transmise au patrimoine héréditaire de l'œuf se manifestera, à la génération suivante, par un caractère descriptif du même ordre que celui qui avait été directement produit chez le parent. Ainsi, dans le langage de l'équilibre, cette question si mystérieuse de l'hérédité des caractères acquis prend un aspect extrêmement simple...
L'observation prouve que, en général, pour qu'un caractère se fixe définitivement dans l'hérédité d'une race, il faut qu'il soit acquis successivement pendant un assez grand nombre de générations.
L'IIKRKDITi: DES CAIiACTERES ACQUIS
Org-anes ruciimoitaiîx's. — Lorsqu'un caractère a été acquis par une race pendant un grand nombre de générations sous l'intiuence d'un facteur B, il se transmet à toute la descendance ; il s'y conserve et s'y développe d'autant plus que le facteur B se conserve plus longtemps dans les conditions dévie de l'espèce considérée.
Mais si, au bout d'un certain temps, le facteur B disparait de l'éducation de l'adulte, le caractère, réellement et profondément acquis ne disparait pas pour cela; il se manifeste toujours dans le développement embryonnaire sous l'influence de conditions différentes de celles qui le feraient fonctionner chez l'adulte. Seulement, n'étant plus entretenu par assimilation fonctionnelle, il garde, à la lin du développement embryonnaire le volume qu'il a acquis pendanl cette première portion de la vie, et, même, il entre en régression. Mais il est très difficile qu'il disparaisse complètement dans la descendance de l'espèce, parce que, les conditions du développement embîj'onnaiî^e étant toutes différentes de celles du fonctionnement de l'adulte, le fait que l'organe ne fonctionne pas chez l'adulte ne l'empêche pas do. fonctionner a un autre titre dans l'embryon.
Ainsi, notre appendice du ca3cum se développe dans notre intestin pendant notre séjour dans l'utérus maternel, après quoi, n'étant pas employé dans notre mécanisme adulte, il persiste comme un rudiment inutile ; mais ce rudiment si désagréable et si dangereux se conservera peutêtre longtemps encore, à moins que l'épidémie
L'EVOLUTION
d'appendicite, qui étonne le monde depuis une vingtaine d'années, ne provienne précisément de l'introduction dans nos conditions de vie d'un facteur inconnu B^ qui finira par défaire en quelques générations, ce qu'a fabriqué autrefois un autre facteur B.
La négation de l'hérédité des caractères ACQUIS. — Chose qui peut surprendre après les considérations précédentes qui nous ont montré, somme toute, que, rigoureusement, il n'y a jamais transmission héréditaire si ce n'est de caractères acquis, toute une école de naturalistes s'est ingéniée depuis quelques années à nier la possibilité d'une telle transmission. Cette négation a été la conséquence logique de l'acceptation aveugle du système fantastique de Weismann, dans lequel les caractères d'un individu, au lieu d'être envisagés comme les éléments actuels d'un état d'équilibre, sont considérés comme des entités statiques, ayant une existence indépendante.
Dans Técole néo-danvinienne , on a été amené ainsi à considérer qu'il n'y a pas, dans la nature, apparition de caractères nouveaux, mais seulement remaniement et juxtaposition, dans un ordre variable, de cay^actères ayant existé depuis l'aurore de la vie. Il suffit de se rappeler la fantaisie qui préside à la définition des caractères des individus pour laisser deviner le peu de valeur scientifique d'un tel système.
Cette croyance volontaire à des entités statiques qui n'existent pas et ne peuvent pas exister, suffit à condamner d'avance une théorie dans
L'HÉRÉDITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
laquelle on est obligé, d'ailleurs, de prêter au pur hasard une valeur providentielle.
Je ne le cite donc que pour mémoire, quoi qu'elle soit encore aujourd'hui à peu près universellement adoptée, ce qui s'explique par le peu de connaissances que possèdent en général, sur les sciences exactes, les biologistes de profession. Au contraire, les explications basées sur l'équilibre donnent une grande satisfaction quand on veut expliquer l'évolution adaptatrice des espèces vivantes; je le montrerai tout à l'heure en quelques pages : mais il faut d'abord que nous nous occupions d'une question qui complique celle de l'hérédité proprement dite dans la plupart des cas; je veux parler des phénomènes sexuels qui sont si répandus dans le règne animal et le règne végétal.
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