CHAPITRE III
L'étude des formes des êtres vivants n'appartient pas à la physiologie : c'est l'objet de la morphologie organique.
Cette science constate et établit les analogies existant entre des formes vivantes dissemblables, les différences existant entre clés formes vivantes analogues, afin de pouvoir, par la découverte des lois qui régissent la structure et la texture, le nombre et la grandeur, la situation et la place respectives de toutes les parties d'un corps vivant, à chaque instant de son développement, en expliquer l'organisation.
La morphologie (l'anatomie au sens le plus étendu du mot) procède d'après les principes de la méthode génétique et comparative, sans accorder d'attention, sinon incidemment, aux fonctions des parties qu'elle considère séparément. La physiologie, au contraire, dont l'objet est préci-
sèment l'étude des fonctions, dépend de la morphologie : elle doit connaître à fond tous les résultats de l'analyse morphologique, parce qu'il est impossible de comprendre la nature d'une fonction, si ce qui fonctionne n'est point morphologiquement connu.
Ce qui fonctionne , c'est-à-dire le substratum de la fonction, c'est Yindividu organique, que font connaître l'observation et l'anatomie macroscopique et microscopique. S'il résulte de l'investigation physiologique qu'un individu, un élément morphologique ou un composé de ces éléments est sans fonction, les recherches doivent tendre alors à découvrir l'existence d'une fonction antérieure ou future. Mais tout d'abord il convient de définir l'idée de l'individu.
L'individualisation.
La vie est toujours et exclusivement attachée à des corps doués de parties mobiles. Ces corps sont ou des individus, ou des êtres non individualisés.
Un individu est un tout vivant dont les parties constituantes ne peuvent être divisées sans lésion essentielle, ou perte de ses fonctions physiologiques.
Le protoplasma n'est pas individualisé, puisqu'il peut être divisé en plusieurs fragments dont chacun continue à vivre et se comporte comme le tout primitif d'où il est issu. La perte de l'in-
dividualité éphémère ou de l'existence séparée de plusieurs individus protoplasmiques de ce genre, qui confluent ensemble pour former une sorte de syncytîum, prouve La môme chose. Mais, dès que l'individualisation a commencé, on peut alors distinguer des individus d'ordre inférieur et supérieur, et, d'une manière générale, d'un degré égal à 0 jusqu'à un cinquième degré, si l'on s'élève du protoplasma à l'organisme humain. On a ainsi :
0 degré : le proloplasma.
1er degré : la cellule (protoplasma et produits do différenciation cellulaire, tels que noyau, cils).
9e degré : le tissu (cellules et substance intercellulaire).
3e degré : Y organe (tissus de deux espèces au moins).
4° degré : Y appareil organique (organes de deux espèces au moins).
5e degré : Y organisme (appareils organiques de deux espèces au moins).
Si les composés d'unités vivantes s'individualisent encore à des degrés supérieurs à celui de l'organisme, le 6e degré est formé par le coiqile (deux organismes sexuellement différents), le 7e par la famille (le couple avec sa descendance), le 8e par Y État (connus), constitué par les familles.
Une fonction capitale du couple est la reproduction, fonction qui est impossible si le couple
est séparé : le couple a donc aussi une individualité. Les fonctions liées à la famille, telles que les soins et la nourriture clés jeunes, souffrent de la séparation des membres de la famille. La fonction de l'Etat, à laquelle appartient la protection des familles, a également à souffrir de la division de l'Etat. Couples , familles et Etats sont donc Lien des individus, d'après la définition, des individus du sixième, du septième et du huitième degré, auxquels tous les autres se subordonnent.
Exemples : soit la nature du degré = n, celuici sera n = 0 pour les fragments de protoplasma vivant divisés; n == 1 pour les cellules jeunes (protoplasma nucléé, nu, libre), pour le protoplasma sans noyau, pourvu de membrane, ou sans noyau et à cils, ou enfin pour le protoplasma nucléé et pourvu de membrane ; n == 2 pour les lissas osseux, cartilagineux, nerveux; ?i = 3 pour les yeux, les poumons, les reins ; n = 4 pour les appareils de la respiration et de; la circulation ; n = 5 pour le corps humain, le vertébré en général.
Les ovules primitifs sont le protoplasma (0), qui se transforme en la cellule ovulaire (1). L'œuf se segmente et devient tissu embryonnaire (2). De ce tissu sortent par différenciation les organes (3) de l'embryon, qui fonctionnent de concert dans les appareils (4). Deux ou plusieurs appareils organiques qui fonctionnent de concert forment un organisme (5).
MORPHOLOGIE DES ETRES VIVANTS 17i
Individus du premier degré ; Les cellules.
Bien que l'origine de la cellule, la cytogenèsc, qui coïncide avec la première individualisation du protoplasma, soit inconnue dans son essence, il ne peut y avoir aucun doute qu'elle n'a été possible que par des groupements des plus petites particules du protoplasma vivant. En vertu du processus cytogénétique, qui commence vraisemblablement toujours par une formation nucléaire, naissent des individus simples de premier ordre. Il est bon de séparer de ce processus l'idée de l'individualisation du protoplasma limitée à la formation de la cellule avec ses parties permanentes, précipitations, coagulations, formation des vacuoles, sécrétions des humeurs cellulaires. Les noyaux (avec le corps nucléaire, l'humeur et la membrane nucléaires), les cils, les diverses formations squelettiques des formes organisées du protoplasma, sont des produits véritables des mouvements moléculaires morphoplastiques du protoplasma. Les membranes peuvent aussi bien être produites par un processus purement chimique (par précipitation, par exemple), que par l'activité vitale du protoplasma pendant et après la formation nucléaire. La présence du noyau dans le protoplasma est seule nécessaire pour que le concept de la cellule soit réalisé. Les mouvements amiboïdes du noyau et sa division prouvent qu'il vit.
L'<\ physiologie cellulaire ou physiologie delà cellule est, à proprement parler, la physiologie du protoplasma intracellulaire. Elle ne s'occupe pas moins des phénomènes vitaux des corps unicellulaires vivant en liberté (par exemple, des amibes), que de ceux des cellules des êtres multicellulaires, chez lesquels le protoplasma se comporte souvent exactement de môme. Ainsi, il est souvent impossible de faire une distinction à cet égard entre le protoplasma des leucocytes et celui des amibes.
La physiologie cellulaire constitue le fondement de la physiologie tout entière, parce que toutes les fonctions se réduisent en somme à l'activité vitale des cellules, aux fonctions du protoplasma des individus du premier degré, qui se réunissent et s'associent en tissus.
Toutefois, ce n'est point ce fonctionnement en commun d'un grand nombre de cellules de môme espèce, associées en tissus, qui forme le sujet de la physiologie cellulaire, mais bien la fonction des cellules considérées individuellement. Quelque complexe que soit l'organisme qu'on étudie, on arrive toujours à la cellule, comme à l'élément morphologique dont les fonctions constituent le fondement de toutes les autres.
Qu'on se représente arrêté le double courant liquide, du dedans au dehors et du dehors au dedans, de la masse cellulaire, la nutrition du corps tout entier s'arrêtera. Les corpuscules rouges du sang, qui absorbent; de l'oxy-
gène, ont à bon droit reçu le nom, grâce à cette importante fonction, de cellules respiratoires ; les globules du chyle , portant dans les diverses parties du corps les substances assimilables, peuvent être appelés cellules de nutrition. Les cellules des glandes sont des cellules de sécrétion. C'est uniquement aussi dans le contenu de la cellule vivante, dans le protoplasma, jamais ailleurs, le cas échéant dans les espaces intercellulaires, qu'il faut chercher le lieu de la combustion animale, l'origine de l'électricité animale, de la contractante et de la sensation.
Les cellules ganglionnaires sont reconnues comme le siège des plus hautes fonctions psychiques.
La croissance arrive par l'augmentation du volume et de la masse des cellules individuelles et par leur division. La génération de nouveaux organismes dépend des deux organites cellulaires sexuels, l'œuf et le corpuscule spermatique, ou môme simplement de la cellule ovulaire. Le développement de tous les animaux est dû à l'activité des cellules organoplastiques qui se différencient dans l'œuf, et l'hérédité des propriétés des corps vivants n'est intelligible que si on accorde aux cellules reproductrices le rôle capital de transmettre ces propriétés d'un organisme à un autre.
Ce rapide aperçu des phénomènes les plus généraux de la vie montre déjà que la cellule en
Preyer. — Plrysiologie. 12
constitue pour tous le fondement nécessaire. La physiologie doit donc non seulement tenir compte des résultats de l'étude morphologique de toutes les cellules, et particulièrement de leur protoplasma : elle doit les prendre pour base de l'étude des fonctions.
Individus du second degré : Les tissus.
L'origine des tissus, ou histogenèse, suppose L'existence des cellules. Mais un simple assem> Liage de cellules vivantes indépendantes, sans liaison qui les relie intimement les unes aux autres, n'est pas un tissu. Ce n'est que lorsque des complexus de cellules homogènes, nées par scission répétée, sont unis ensemble au moyen d'une substance intercellulaire ou unissante — un produit d'élimination des cellules elles-mêmes — ou que par un second agrégat de cellules situées entre celles-ci une disposition régulière a été atteinte, qu'il peut être question d'une fonction commune, d'un ensemble de cellules solidairement associées, fonction qui imprime à cet ensemble un caractère propre comme individu de deuxième ordre ou tissu, au sens physiologique du mot.
Mais à des tissus morphologiquement semblables ne correspondent nullement des fonctions analogues. Par exemple, les tissus épithéliaux présentent de frappantes analogies morphologiques, tandis qu'ils diffèrent beaucoup quant
à leurs fonctions, comme l'indiquent assez les noms d'épithélium des organes des sens, d'épithélium vibratile, etc. Quelques épithéliums sécrètent, d'autres résorbent, bref, les fonctions les plus différentes sont accomplies par le tissu épithélial, selon qu'il est spécialement différencié d'une manière ou d'une autre.
D'un autre côté, il y a d'autres tissus qui, partout où ils se présentent, possèdent la même fonction en dépit de différences morphologiques considérables : le tissu contractile — fibres-cellules, fibres musculaires — la contractilité ; le tissu nerveux, la neurilité, tissu dont les fibres reliant entre elles différentes parties centrales et périphériques, n'a pour fonction que de propager l'excitation, soit dans le sens centrifuge, soit dans la direction centripète. Comparées à ces tissus, qui accomplissent des fonctions bien caractérisées, les formes variées du tissu conjonctif, auxquelles appartiennent aussi les tissus osseux et cartilagineux, ont beaucoup moins d'importance au point de vue physiologique. Ce sont surtout des tissus de soutien et des moyens de connexion organique, mais qui ont aussi, comme le tissu adipeux, leur importance ; ce dernier comme mauvais conducteur de la chaleur et magasin d'aliments de réserve. L'individualité de ces sortes de tissus est moins accusée que celle des autres.
Une histophyslologie complète, ayant ses racines dans la physiologie des cellules, doit éta-
blir, pour toits les tissus, quels sont les phénomènes vitaux, ainsi qu'a entrepris de le faire pour le tissu musculaire la physiologie générale des muscles (myophysique et myochimie).
Autant les tissus sont différents clans l'organisme développé, autant ils se ressemblent dans l'organisme en voie de développement durant les premiers temps ; en somme, l'origine de tous les tissus doit être cherchée dans l'hétérogénéité des produits (dont rien ne permet de distinguer jusqu'ici la nature hétérogène) de la cellule ovulairc, dont le contenu s'est segmenté. Le processus de différenciation, accessible à l'observation directe et à l'expérience, du tissu embryonnaire de l'œuf, ainsi que les conditions de sa transmission héréditaire, doivent être étudiés, afin de faire avancer la solution du problème de l'origine des tissus.
Si l'on considère comme un tissu l'agrégat de cellules qui compose les feuillets germinatifs, la fonction principale de ce tissu est la différenciation. Mais celle-ci n'est possible que par l'existence présente de causes héréditaires de mouvements, capables de déterminer l'ordre suivant lequel se disposent les molécules dans chaque cellule et les cellules elles-mêmes; cardans les œufs qui se développent tout à fait à l'écart des parents, (dans les couveuses, par exemple,) il faut bien exclure toute influence de ceux-ci sur le développement ultérieur de l'animal. Comme le jaune, substance purement passive, non propre au développement, et l'air de la chambre à air,
s'ajoutent simplement à ces organismes qui se différencient creux-mêmes, ils doivent déjà contenir en puissance toutes les fonctions que manifestera le nouvel être à sa naissance, et, partant, le plan et l'ébauche de ses tissus.
Ainsi l'hérédité est un facteur essentiel de l'hétérogénéité future du tissu homogène, et, sans elle, une connaissance, quelque étendue qu'elle soit, de la mécanique et des processus chimiques de la différenciation, ne saurait expliquer l'origine des différences fonctionnelles des tissus.
Que l'étude des fonctions des tissus parvenus à leur entier développement ne puisse, sans la connaissance la plus approfondie de leur morphologie, conduire à aucune notion scientifique touchant la nature des fonctions, c'est ce qui ressort clairement des théories prématurées et contradictoires, par exemple, des fonctions de la rétine, de l'innervation des vaisseaux, de la contraction musculaire, ainsi que de l'histoire de chaque fonction, là où l'explication a précédé la constatation des faits anatomiques et histologïques et a été par conséquent ruinée tôt ou tard.
Individus du troisième degré : Les organes.
L'origine des organes, ou organogenèse, suppose l'existence de tissus de deux sortes au moins. Mais ces tissus doivent fonctionner de concert, non isolément , pour que leur com-
munaufé mérite le nom d'organe au sens physiologique du mot. Les organes sont donc des formes organiques composées de tissus fonctionnellement différents, et douées d'une fonction déterminée ou de la faculté de l'exercer. La physiologie spéciale des organes, ou orgn,nophysiologie, nous fait connaître ces fonctions ; elle distingue par conséquent des organes de circulation , des organes de respiration , des organes de nutrition, des organes de sécrétion chez tous les animaux ; chez un grand nombre, des organes de mouvement, des organes électriques et des organes des sens, ainsi que des organes de génération. D'autre part, on n'a pas démontré l'existence d'organes spéciaux pour la combustion animale, la croissance, la différenciation et l'hérédité ; ces fonctions appartiennent plutôt aux cellules et aux tissus de ces organes en fonction. Lorsque la fibre musculaire se contracte, lorsque la cellule glandulaire sécrète, elle s'échauffe, attendu qu'il s'y passe des phénomènes d'oxydation. Pendant la respiration, la nutrition, etc., les cellules des cartilages, les épithéliums, les fibres musculaires et nerveuses, etc., s'accroissent, sans préjudice de leurs fonctions, et montrent bien, par la manière dont elles se comportent réciproquement dans les tissus, qu'elles possèdent des propriétés organoplastiques héréditaires. La différenciation des cellules du tissu embryonnaire nous fait voir la même chose : quelque degré de rigidité qu'elles
puissent acquérir par la suite, la différenciation se présente constamment comme une fonction propre à toutes les cellules de ce tissu. Mais, avant la différenciation, il n'existe aucun organe, ni réduit en miniature, ni simplement esquissé dans ses lignes principales : il n'y a qu'une série de dispositions organiques héréditaires.
Il est donc de tous points possible de déterminer, pour chaque organe, la fonction correspondante, soit passée, soit future, soit actuelle ; mais il n'est pas possible de découvrir, pour chaque fonction, un organe qui la manifeste, parce que maintes fonctions n'appartiennent qu'à des tissus, comme la différenciation dans l'embryon, d'autres qu'à des cellules, comme l'oxydation, d'autres aux uns et aux autres, comme la croissance.
Il en résulte qu'on ne saurait admettre l'opinion si répandue, d'après laquelle la physiologie n'est, d'une façon générale, que la science des fonctions des organes. Elle a pour objet l'étude des fonctions des individus de tout ordre. Aussi est-il souvent difficile de déterminer ce qu'est et ce que n'est pas un organe. Les caractères morphologiques, auxquels appartiennent le nombre, la grandeur, la structure, la position et la situation des parties, sans parler du développement, ne sauraient avoir de valeur décisive pour la détermination physiologique. Seule, la fonction fournit ici un critérium décisif. Si un agrégat naturel de tissus possède une autre fonction
1 Si PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE
(même dans une mesure peu étendue) que chacun des tissus constituants, c'est un organe au sens physiologique du mot. Il suit que les produits de différenciation des cellules elles-mêmes, doués de fonction définie, tels que les cils, ne peuvent être appelés organes. Le nom qui leur convient est celui d'organes cellulaires.
S'il résulte de ces considérations que l'étude physiologique et l'étude morphologique des organes doivent suivre des routes différentes, il est pourtant évident qu'on ne saurait parvenir à l'intelligence des fonctions des organes, si l'étude constante de la morphologie des parties et celle des phénomènes de développement des organes ne servent de fondements. Un travailleur ign< >rant peut manier habilement une machine compliquée, et connaître les effets sans connaître les parties de la machine : il ne peut comprendre l'action de cette machine. De même pour les fonctions des organes. Tout homme en possession d'un larynx Lien constitué peut jouer de cet instrument sans le connaître, sans savoir même qu'il en possède un; mais celuilà qui connaît en détail toutes les parties de cet instrument, peut comprendre comment la voix, comment la fonction du larynx se produisent. Il en est ainsi pour toutes les fonctions de tous les organes.
Individus du quatrième degré : Les appareils organiques.
Un agrégat étroitement uni d'organes hétérogènes, capable d'exercer une fonction définie, s'appelle un appareil organique. Les fonctions des appareils sont toujours complexes et supposent une longue suite d'évolutions; tel est le langage, par exemple, qui nécessite une action combinée de l'oreille, de certaines parties du cerveau, de la langue, du larynx et d'autres organes. Toute fonction des -animaux supérieurs repose également sur le concours de plusieurs organes spécifiquement différents. Ainsi, les principaux organes de la circulation du sang ne sont pas seulement les parties du système vasculaire des anatomistes, le cœur, les artères, les capillaires et les veines, mais aussi les nerfs qui innervent le cœur et les vaisseaux. Outre les poumons, les côtes, le diaphragme, et d'autres muscles avec leurs nerfs , certains centres nerveux concourent à l'accomplissement de la fonction de la respiration. Pour la nutrition, la sécrétion, le mouvement, la perception , la génération chez les animaux supérieurs, tout un groupe d'organes particuliers fonctionnant de concert est requis, qui constituent les appareils de nutrition, de mouvement, etc.
L'individualité de ces appareils organiques si compliqués, si différents anatomiquement les
uns des autres, est encore plus accusée que celle des organes : ceux-ci peuvent généralement souffrir de fortes atteintes sans que la fonction organique en soit gravement lésée ou cesse d'exister; au contraire, les fonctions dont l'accomplissement dépend des appareils organiques, cessent facilement d'exister si seulement un seul des organes constituants vient à faire défaut, — le langage, par exemple, si seulement le nerf moteur de la langue n'accomplit plus sa fonction conductrice, si la langue elle-même ou un certain groupe de cellules cérébrales fait défaut, ou si les cordes vocales sont paralysées, etc. En général, une fonction dépend d'autant plus étroitement d'un organisme actif qu'elle est plus compliquée, que l'organisme occupe un degré plus élevé d'organisation, et que la différenciation est poussée plus loin.
C'est là une circonstance d'une haute importance pour l'étude des fonctions complexes par la pratique des vivisections : elle nous montre, en effet , que souvent des lésions insignifiantes et pouvant passer tout à fait inaperçues, ne laissent pas de troubler gravement les fonctions, — ce qui n'est point le cas, ou ne l'est pas de beaucoup au même degré, pour des organes moins différenciés, attendu que chez ces derniers les parties ne se trouvent point à un si haut degré de dépendance fonctionnelle les unes à l'égard des autres. Voilà pourquoi les animaux inférieurs sont plus propres en général aux expériences de
vivisection que les animaux supérieurs : les fonctions de leurs appareils organiques peuvent persister longtemps encore après que ceux-ci ont été isolés de l'ensemble et considérés à part.
Individus du cinquième degré : Les organismes.
Ce qui caractérise l'organisme, c'est que plusieurs appareils organiques fonctionnent en lui à la fois. Il est constitué par des appareils qui, à l'état normal de santé, se régularisent eux-mêmes dans leurs fonctions d'une manière harmonique.
Plus ces fonctions régulatrices, qui ne sont connues que pour la plus petite partie, sont parfaites, plus l'organisme est complexe, plus son existence dépend des appareils spéciaux de la respiration, de la nutrition, du mouvement, etc., et, en même temps, plus un appareil organique est sous la dépendance d'un autre. La corrélation des organes au point de vue fonctionnel, caractéristique pour la nature propre des appareils, atteint dans l'organisme un degré supérieur, car ici c'est la corrélation fonctionnelle des appareils qui maintient l'organisme entier.
En réalité, la vie de l'organisme n'est pas autre chose que la somme des fonctions de ses appareils, mais son individualité est très prononcée, parce que celles-ci dépendent toutes plus ou moins l'une de l'autre. Si la fonction d'un seul appareil vient à faire défaut, par exemple la respiration, la nutrition, la circulation, par suite de
la légion d'Un seul organe, par exemple dos poumons, de l'estomac, du cœur, voire d'un seul tissu, comme du tissu musculaire du cœur, ou peut-être par l'effet de la lésion d'un petit nombre seulement de cellules (des cellules nerveuses de la moelle allongée), — alors toutes les autres fonctions de l'organisme peuvent disparaître, soit sur le champ, soit progressivement : plus l'organisation de l'organisme est élevée , plus cette disparition est rapide.
Au contraire, chez les organismes dont les organes et les appareils dépendent moins les uns dos autres, se trouvent dans une corrélation moins étroite, et ne peuvent déterminer par conséquent qu'une action régulatrice moins parfaite, les parties sont encore capables de fonctionner , quoique avec une énergie décroissante , après qu'on les a séparées les unes des autres. Un membre inférieur d'une grenouille, par exemple, qui n'est demeuré que par son nerf en communication avec la moelle épinière dans la colonne vertébrale librement suspondue, alors même qu'il no reste plus rien de l'animal que ces trois fragments, se lève encore, lorsqu'on plonge un moment ses orteils dans l'acide, comme si la, grenouille était encore intacte et retirait son pied pour échapper à la cause do la douleur qu'elle (''prouve. Chez les animaux supérieurs, au contraire, les fonctions de la moelle épinière cessent dès que la nutrition de ce centre nerveux est interrompue.
En tout cas, ce n'est pas seulement là persistance de l'organisme, comme individu vivant, qui se trouve liée solidairement à la corrélation des appareils organiques, partant des organes : les fonctions de ces organes, étant dans un état de dépendance réciproque, sont liées aussi en grande partie à l'intégrité de l'organisme. Chez les animaux supérieurs, sans circulation, point de respiration ni de nutrition ; sans respiration point de production de chaleur ni de mouvement, et, sans ces fonctions, point de sensation ni de génération. La croissance, le développement, l'hérédité, dépendent immédiatement de la nutrition et des sécrétions qu'elle détermine.
L'organisme se distingue précisément par cette corrélation mutuelle des fonctions : celle-ci ne peut avoir été réalisée qu'au cours de séries d'évolutions extraorclinairement longues, ainsi que le montre encore presque tout organisme par des traces témoignant qu'il dérive de formes vivantes moins parfaites.
Le développement de l'embryon dans l'œuf fournit à cet égard assez d'exemples qui, comme les formes rudimentaires de l'organisme développé (les mamelons mâles, les muscles de l'oreille, etc., chez l'homme) laissent clairement paraître que les animaux supérieurs descendent des animaux inférieurs. C'est pourquoi la physiologie de l'organisme humain doit être comparative; elle ne doit pas perdre de vue que cet
organisme descend d'animaux moins complexes; elle doit donc procéder génétiquement, et s'efforcer de n'être pas moins au courant des résultats des recherches phylogénétiques des zoologistes et des botanistes que de ceux de l'embryologie.
Animaux et plantes.
On ne saurait considérer comme physiologiques d'autres divisions morphologiques des corps vivants que celles qui reposent sur la nature individuelle de ces corps. Ainsi, les divisions en usage dans les classifications zoologiques et botaniques, celles de classes, d'ordres, de familles, de genres, d'espèces (en y comprenant des sousespèces, des variétés, des espèces bâtardes), ou de troncs, rameaux, branches, etc., n'ont aucune valeur physiologique. En effet, les propriétés morphologiques des êtres formant ici le caractère dominant, les fonctions physiologiques ne viennent (m'en seconde ligne ; il arrive donc que des êtres morphologiquement semblables, mais physiologiquement dissemblables, sont classés ensemble, et que des cellules menant une existence indépendante, des organismes, des cormes, bref, des individus placés à des degrés tout à fait différents de P'échelle de l'être, se trouvent être sur le même échelon dans la nomenclature.
La division de tous les corps vivants en plantes '■t en animaux n'est point fondée elle-même sur
des différences fonctionnelles d'un caractère décisif, mais plutôt sur l'étonnante diversité que présentent les formes les plus ordinaires des plantes et des animaux. On ne saurait pourtant indiquer un caractère morphologique qui convienne à toutes les plantes sans exception et qui ne convienne à aucun animal. De même, il n'existe aucun caractère morphologique qui convienne sans exception à tous les animaux, et qui ne convienne à aucune plante. L'un et l'autre semble naturel si l'on considère la communauté d'origine du règne animal et du règne végétal.
Prétendues différences des plantes et des animaux.
On ne découvre aucune différence capitale quant à la composition chimique : les éléments organiques sont les mêmes chez les plantes et chez les animaux.
On ne découvre pas davantage de différences physiologiques d'un caractère décisif.
Les fonctions animales du mouvement volontaire et de la sensation, si on les attribue au zooplasma, doivent l'être aussi au phytoplasma. De ce que des êtres pourvus de nerfs sentent et veulent, il n'en faut point conclure que les êtres qui en sont dépourvus n'éprouvent aucune sensation et n'accomplissent aucun acte volontaire. Il existe autant d'animaux véritables sans nerfs, qu'il y a de formes végétales (les zoospores) qui
se comportent comme si elles sentaient et accomplissaient des mouvements volontaires.
On ne saurait trouver une différence dans le fait que les plantes composent, dans l'intimité de leurs tissus, du protoplasma, aux dépens de corps qui ne sont eux-mêmes ni protoplasmatiques, ni albuminoïdes, tandis que les animaux ne peuvent composer de l'albumine aux dépens de corps qui ne seraient pas déjà de nature albuminoïde. En effet, si la nourriture de ranimai doit renfermer de l'albumine, il y a beaucoup de champignons dont on doit en dire autant, et c'est un fait, que tout germe de plante contient déjà du protoplasma, partant de l'albumine.
Il est bien vrai que la vie des animaux est liée à celle des végétaux, mais la vie de beaucoup de plantes n'est pas moins liée à celle des animaux.
On ne saurait non plus trouver un caractère différentiel dans le fait, que toutes les plantes véritables n'absorbent (rue des aliments fluides. On ne peut dire : « les corps vivants qui peuvent transformer, au sein de leurs tissus, une autre nourriture qu'une nourriture fluide en éléments constituants do leur propres corps, sont des animaux; ceux qui ne le peuvent pas sont des plantes. » En effet, beaucoup d'animaux n'absorbent qu'une nourriture fluide; d'autre part, les plantes insectivores absorbent d'autres aliments encore que dos aliments liquides, et, en résumé, tout ce qui dans le règne animal et
MORPHOLOGIE DES ÊTRES VIVANTS l'J3
dans le règne végétal est assimilable, ne saurait être qu'à l'état fluide.
La distinction encore aujourd'hui si souvent alléguée, — que les plantes seraient des appareils de réduction, qui transforment l'énergie actuelle (des vibrations de l'éther) en énergie potentielle, — tandis que les animaux représenteraient des appareils d'oxydation, qui transformeraient en force vive la force de tension accumulée par les plantes — ■ n'a point de valeur, attendu que les plantes aussi manifestent des phénomènes variés de mouvement, qu'elles produisent de la chaleur par l'oxydation de leurs tissus, et qu'une grande partie d'entre elles (beaucoup de champignons) ne possèdent point le pouvoir de réduction et de synthèse que possèdent les plantes vertes, alors que les deux processus s'observent chez beaucoup d'animaux. La différence signalée n'a donc rien de décisif.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que les phénomènes de réduction et de synthèse prédominent chez les végétaux, les phénomènes d'oxydation et d'analyse chez les animaux, et que la transformation de l'énergie actuelle en énergie latente l'emporte chez les végétaux,la métamorphose contraire des forces chez les animaux. Mais aucun des deux règnes organiques ne saurait revendiquer pour lui seul l'un ou l'autre mode de transformation de forces. En réalité, point de différences physiques ou physiologiques qui puissent servir de critérium infaillible. x\insi la séparation et
Preyer. — Physiologie. 13
l'exhalation de l'oxygène provenant de la décomposition de l'acide carbonique absorbé, est propre à quelques animaux à chlorophylle et ne Test point à tous les végétaux.
Une critique pénétrante de tous les essais ton. tés pour découvrir quelques caractères différentiels qui permettent de tracer une limite rigoureuse entre les deux règnes des plantes et des animaux, laisse assez paraître qu'aucune de ces tentatives n'a réussi. Plus la physiologie progresse dans ses études de détail, plus on découvre de plantes zooïdes ; plus les moyens d'investigation microscopique des animaux inférieurs se perfectionnent, plus le nombre des animaux phytoïdes s'accroît. Il est arrivé ainsi que certains microbes ont été attribués par les uns au règne végétal, par les autres au règne animal : c'a été le cas des euglènes, qui dégagent de l'oxygène.
On peut donc affirmer légitimement qu'il n'existe point de limite tranchée entre les plantes et les animaux. Les êtres vivants les plus simples qui, au point de vue physiologique, se comportent tantôt comme des animaux, tantôt comme des plantes, forment la transition. Les plantes et les animaux deviennent faciles à distinguer, dès qu'ils ne sont plus simples, mais possèdent une structure complexe. Mais, comme celle-ci est liée indissolublement à une division très avancée du travail, il suit que la différence des plantes et des animaux, comme elle existe en fait, doit aller de
concert avec la division différente du travail. En d'autres termes, par la prédominance d'un groupe de fonctions, l'être primordial indifférent, le protoplasma, deviendra plutôt végétal qu'animal, par celle d'un autre groupe de fonctions, plutôt animal que végétal. Il faut noter ici que toutes les fonctions fondamentales, dites végétatives, doivent être concédées aux animaux, de même que les rudiments de toutes les fonctions animales doivent l'être aux végétaux, — le protoplasma manifestant, dans les deux cas, la capacité d'accomplir toutes ces fonctions, c'està-dire toutes les fonctions qui appartiennent sans exception à tous les êtres vivants.
Anomalies morphologiques.
L'étude des phénomènes de la vie ayant à considérer avant tout le substratum morphologique de ces phénomènes, partant les individus organiques de tout ordre, pour découvrir en eux les changements survenus dans l'arrangement des plus petites particules matérielles, toute anomalie d'une forme organisée, surtout si celle-ci est en, core vivante, est d'un haut intérêt pour la physiologie. Par conséquent, les fonctions des nions, très, des individus malades, des invalides, des déformations animales et végétales, artificielles et naturelles, méritent une attention particulière.
Lorsque, dans certains cas pathologiques, clans
des expériences de vivisection, après des lésions ayant produit des phénomènes d'arrêt, une fonction, par suite des lésions de son substratum, se trouve exercée par d'autres parties qui suppléent les parties lésées, on voit naître alors, grâce à la réaction de la fonction sur l'organe, des anomalies morphologiques de longue ou de courte durée. Ainsi, chez les larves de salamandre, qu'on empêche de nager à la surface de l'eau, de grandes branchies se développent à la place de poumons. L'anomalie peut aller si loin, que les larves de tritons, maintenues dans l'eau, y deviennent aptes à la reproduction. Chez l'homme, la formation d'une circulation collatérale est également la suite d'un arrêt fonctionnel, dont l'action modificatrice agit sur le substratum.
Des anomalies de ce genre ont une importance particulière pour montrer que la fonction ne dépend pas moins du substratum que le substratum de la fonction, tandis que les nombreuses variétés innées, telles que la polydactylie, présentent un intérêt plutôt morphologique que physiologique.
. Egalement importantes pour la physiologie et la morphologie sont les déformations artificielles (monstruosités par défaut, monstruosités doubles, etc.) des embryons dans l'œuf, dont l'étude expérimentale a déjà commencé.