CHAPITRE IV
Les forces naturelles sont en puissance ou en acte. Les premières se tranforment clans les secondes, et celles-ci dans celles-là, sans changements matériels lorsque les phénomènes sont purement physiques (mécaniques), avec des changements matériels quand ils sont chimiques. Mais, tandis que les deux sortes de forces dont s'occupe la physique sont variées, la chimie n'a besoin que d'une seule force, l'affinité, pour produire les changements des corps qu'elle étudie. Si, à côté des forces physiques, on place les « forces chimiques », on veut uniquement faire entendre par là, que Y affinité se manifeste d'une manière variée. En réalité, l'affinité n'est qu'une forme de l'énergie latente ou potentielle : elle appartient donc, bien en somme, à la physique théorique.
La physiologie doit connaître les modes d'action des forces physiques et chimiques afînd'exa-
miner clans quelle mesure elles participent aux fonctions des corps vivants. Elle use par conséquent avec la plus grande utilité de la terminologie des sciences physiques et chimiques. Synonymes sont les expressions d'« énergie potentielle, force de tension, travail disponible», d'une part, et, d'autre part, celles d'« énergie actuelle ou cinétique, de force vive ». Un travail physiologique est précisément mesuré comme Test un travail mécanique, et, comme celui-ci, il est exprimé en kilogrammètres. Exemple : le travail accompli par le cœur. Le travail que peut accomplir l'appareil vivant au repos est exactement identique à son énergie potentielle ; il s'exprime en unités qui correspondent aux unités de calorie. L'unité de chaleur ou calorie est la quantité de chaleur nécessaire pour élever d'un degré centigrade, de 0° c. à 1° c, la température d'un gramme d'eau. Par conséquent, le travail qui correspond à cette unité de chaleur, son équivalent mécanique, est 0,424 kilogrammètres ou 424 grammètres.
Les forces physiques.
Il n'y a aucune raison d'admettre que, dans les corps vivants, les forces do la nature inorganique agissent autrement que dans le reste du monde. En tant que corps naturels, tous les corps vivants possèdent déjà les propriétés générales qui appartiennent à tous les corps physi-
ques. Ils doivent aussi, par conséquent, obéir aux lois auxquelles sont soumis tous les corps de la nature, par exemple à la loi de la chute des graves. Alors même que les corps vivants paraîtraient s'écarter beaucoup en apparence, dans leurs modes de mouvements, des corps inorganiques, il n'y aurait aucune nécessité de les exclure du domaine de la mécanique, attendu qu'au cours d'innombrables recherches portant sur ces apparentes déviations, l'application des principes de la mécanique aux phénomènes de la vie, — tels que la respiration, le cours des humeurs, la locomotion, la calorification, le travail musculaire, — s'est montrée de tous points légitime et fructueuse.
Mais ce n'est point à dire que les forces regardées jusqu'ici comme suffisantes pour l'explicacation des phénomènes mécaniques des corps inorganiques, suffisent pleinement aussi pour l'explication des phénomènes de la vie.
Vouloir expliquer ces phénomènes , qui ne ressemblent point à ceux des corps inorganiques, — les phénomènes de développement avec le déploiement progressif des phénomènes psychiques, — par l'hypothèse de forces spéciales, non nécessaires à l'explication des phénomènes inorganiques de la nature, cela équivaut à commencer par renoncer à une conception moniste de l'univers et semble déjà, pour cette seule raison, devoir être rejeté au point de vue scientifique, parce qu'en somme la différence des phé-
nomèncs de la vie et dos mouvements inorganiques, quoique très grande, ne peut, vu l'unité de substance des corps vivants et non vivants, présenter un caractère d'irréductibilité telle qu'on ne puisse concevoir de transition entre 1 es uns et les autres.
Si, dans les corps vivants, la matière possédait d'autres forces physiques, ou de quelque nature que ce soit, que clans les corps non vivants, alors les éléments constituant la matière devraient posséder tantôt telles forces, c'est-à-dire telles propriétés, tantôt telles autres, partant, les éléments ne seraient plus invariables et immuables, ils ne seraient plus des substances élémentaires, ce qui implique contradiction. Que la majorité des éléments considérés actuellement comme1 simples soient encore , en réalité , composés d'autres éléments, il devra toujours exisler un ou plusieurs éléments quelconques. Or cet élément ne saurait être doué dans les corps vivants, d'autres forces que dans les corps morts, sans mettre à néant toutes les idées scientifiques de « matière » et de force.
Il ne reste donc qu'à définir les forces physiques, nécessaires pour expliquer ces phénomènes du monde inorganique qui ont lieu sans changements matériels, — il ne reste qu'à définir ces forces physiques d'une manière telle, qu'elles soient propres à rendre intelligible aussi l'ensemble des processus non matériels dans les corps vivants.
C'est bien plus le manque de recherches synthétiques que la réflexion qui, d'une part, a limité la physique théorique à la nature inorganique, et a, d'autre part, assigné à la physiologie, comme physique de l'organisme, les phénomènes de la vie susceptibles de considération mécanique. Les forces dont s'occupe la physique doivent expliquer la nature tout entière, et non pas seulement la nature qui ne vit pas, et la physiologie, comme physique appliquée, doit non seulement laisser régner, dans toute l'étendue de leur domaine, les forces physiques, mais là où celles-ci ne suffisent pas, elle doit savoir assurer à ses propres hypothèses en physique une autorité entière. Autrement l'unité des sciences de la nature serait impossible.
Or la nature, en tant qu'objet de science, est un tout unique ; la science de la nature doit donc posséder des principes de la même espèce, et rien ne serait plus absurde que d'opposer aux forces physiques, ou de placer à côté d'elles, on ne sait quelles forces physiologiques spécifiques.
Les forces chimiques.
Ce qu'on vient de dire du rôle des forces physiques en physiologie vaut également pour les forces chimiques. Puisque, en dépit d'innombrables analyses de corps végétaux et animaux, on n'en a point retiré d'autres éléments chimiques
que des corps inorganiques , et que ceux-ci , comme substance des choses, possèdent des propriétés invariables et immuables, on ne saurait attribuer aux éléments organiques des corps vivants d'autres forces chimiques que celles qui existent en dehors d'eux.
Si l'on comprend et résume toutes les forces chimiques dans le mot « affinité », comme on fait d'ordinaire, bien que le mot soit mal choisi, c'est alors un principe rigoureusement vrai, que les affinités des éléments ne subissent aucune modification en pénétrant dans les corps vivants. En d'autres termes, si les affinités des éléments, après l'absorption et l'assimilation d'une combinaison chimique (qui en soi est toujours morte) de la part d'un corps vivant, paraissent se modifier, cette modification , précisément comme dans la chimie minérale, doit être rapportée aux modifications du milieu ambiant de l'élément, aux nouvelles conditions de combinaison et de séparation des éléments, — mais la constance des propriétés fondamentales des éléments, de leur capacité de saturation ou valeur de combinaison chimique (c'est-à-dire de leur valence), de leur poids atomique et de la quantité de leurs équivalents, doit être tenue pour un axiome incontestable jusqu'à ce que l'on connaisse des faits qui soient inconciliables avec cette constance. Or il n'existe de pareils faits ni dans la chimie minérale ni dans la biochimie, et ils seraient nécessaires pour faire abandonner l'idée qu'on s'est
faite jusqu'ici de l'élément chimique, dont le caractère propre est précisément l'invariabilité.
Si, parle fait des processus vitaux, les éléments changeaient, ou si leurs valences variaient autrement que dans la nature inorganique, alors les éléments ne seraient plus des éléments. Objectera-t-on que les corps vivants ne seraient pas composés d'éléments, et que ceux-ci s'en laisseraient seulement retirer? Mais on peut en dire autant de tous les corps morts. C'est un fait que, par une combinaison appropriée des éléments, un grand nombre de produits organiques, tels que l'urée et l'acide formique, peuvent être artificiellement créés aux dépens d'éléments chimiques isolés. Alors même que la formation de ces substances serait tout autre chez les êtres vivants que dans les synthèses artificielles du laboratoire, celles-ci montrent pourtant que les éléments empruntés à la nature inorganique créent des produits identiques à ceux des êtres vivants, et que, dans les deux cas, les forces chimiques des éléments sont identiques.
Si l'on ne voulait pas encore en convenir, parce que tous les produits résultant de l'activité vitale des plantes et des animaux, l'albumine par exemple, n'ont pu être reproduits de toutes pièces dans les laboratoires, mais une partie seulement de ces substances organiques, on devrait en conclure que les forces chimiques auxquelles les minéraux et les roches (le granit, par exemple) non susceptibles d'être
reproduits par synthèse doivent leur origine , seraient des forces différentes de celles des éléments connus qui les constituent, conséquence à laquelle personne n'accordera son assentiment. En outre, il ne faut pas oublier que la synthèse d'une combinaison chimique, la production d'un cristal, n'est pas une « création » au sens propre du mot : nous assistons simplement à son développement, comme dans la culture des plantes, l'élevage des animaux, l'incubation des œufs, où l'expérimentateur institue seulement les conditions extérieures favorables à la production de nouvelles formations.
L'affinité, considérée comme l'unique force en chimie, l'affinité ou capacité de saturation, mesurée par le nombre d'atomes avec lesquels un seul atome peut s'unir, — partant identique au quotient du poids des équivalents divisé par le poids atomique — n'est pas moins active dans la formation des combinaisons chimiques atomistîques ordinaires, que dans celle des combinaisonsmoléculaires physiologiques dues à l'association dégroupes d'atomes ou de molécules. L'affinité ne peut manquer d'exister dans aucun phénomène vital, fût-ce dans le plus simple, parce qu'il n'y a point de vie possible sans processus chimiques; mais l'affinité ne suffit pas pour expliquer tous les phénomènes de la vie, qui reposent sur des modifications matérielles, comme ceux de la nature inorganique.
En effet, qu'on admette par hypothèse que
toutes les combinaisons chimiques existant à la fois dans un œuf qui vient detre fécondé soient si exactement connues, qu'elles puissent être reproduites de toutes pièces, dans le laboratoire, aux dépens des éléments qui les constituent : — un œuf composé avec ces produits artificiels ne serait pourtant jamais susceptible de développement, alors même qu'il serait physiquement et chimiquement identique à un œuf naturel. Pourquoi ? Parce qu'il manquerait à cet œuf artificiel la première condition de tout développement, une certaine somme de dispositions héréditaires. Or, jusqu'ici celles-ci n'ont d'explication ni en physique ni en chimie; elles ne sont pas plus attachées aux forces physiques qu'aux combinai, sons chimiques. On peut très bien se représenter que deux œufs, manifestant, à l'examen le plus approfondi, aidé des moyens les plus délicats d'investigation, absolument les mêmes propriétés chimiques et physiques, puissent donner naissance à deux animaux très différents, et cela parce que les dispositions héréditaires ne sont pas les mêmes dans chacun des deux œufs.
La preuve la plus frappante que les dispositions héréditaires dissemblables, par conséquent les diversités que laissent paraître des êtres semblables ou .analogues, des nouveau-nés, par exemple, ne sauraient avoir pour cause une diversité de combinaisons chimiques dans bœuf (de lécithine, de nucléine, etc., différentes), — cette preuve, la diversité individuelle des formes
vivantes les plus semblables nous la donne. Si, en effet, les diversités de deux variétés de la même espèce reposaient sur des différences de combinaisons chimiques dans l'œuf, les différences de tous les individus de chaque variété devraient reposer aussi sur des différences de combinaisons chimiques dans l'œuf, en d'autres termes, chaque individu posséderait certaines combinaisons chimiques spéciales des quatorze éléments organiques. Le cas où un œuf se trouverait, au point de vue de la composition chimique, exactement semblable à un autre, — où des jumeaux dissemblables sortiraient d'un œuf, — serait impossible. Les combinaisons chimiques dont il s'agit n'existeraient chacune qu'une seule fois : elles se manifesteraient une fois seulement dans chaque œuf et jamais plus ne reparaîtraient. Or cela est en contradiction avec la loi, générale en chimie, d'après laquelle les éléments se combinent les uns avec les autres en proportions constantes. Une combinaison chimique qui n'existerait qu'une seule fois n'est donc pas une combinaison chimique.
11 suit que la diversité présentée par les corps vivants ne saurait reposer sur une différence de combinaisons chimiques dans l'œuf. En dehors de leurs affinités, quelque chose d'essentiellement différent de toutes les forces physiques et chimiques, telles qu'on les envisage; aujourd'hui, l'hérédité, doit déterminer le mode suivant lequel réagissent les unes sur les autres
les combinaisons chimiques existant clans l'œuf, ainsi que l'ordre et l'arrangement de leurs molécules, de sorte qu'un embryon, un être vivant, qui ressemble aux générateurs de l'œuf, s'en développe, et que, même avec une composition des œufs qualitativement et quantitativement semblable, des individus différents puissent en résulter. Ni les chimistes, ni les physiciens n'ont encore eu l'occasion de faire entrer le phénomène de l'hérédité dans le cercle de leurs recherches, parce qu'il n'est pas tombé pour eux dans le domaine de la nature inorganique.
Il s'impose d'abord à l'investigation chimique, si l'on considère que quelques combinaisons chimiques en petit nombre, au sens propre du mot, existent bien dans tous les corps vivants au cours de toutes les générations, mais qu'elles se rencontrent aussi ou dans les roches et dans les minéraux, ou bien, quand ce n'est pas le cas, qu'elles ont une importance relativement moindre pour les processus vitaux, et que les substances qui ont au contraire une plus grande importance pour la vie, telles que les albumines (protéides, substances albuminoïdes), ne présentent plus le caractère de combinaisons chimiques. Ce sont ces substances qui déterminent la ressemblance héréditaire des organismes et qui, en même temps, grâce à leur délicatesse et à leur instabilité extrêmes, subissent surtout l'influence modilicatrice du milieu.
L'influence externe la plus importante , et
dont l'effet a une action immédiate, celle de la nutrition, se trouve être double chez tous les êtres vivants. N'étant pas identique chez deux individus, la nourriture augmente les différences chimiques individuelles ; puis, comme elle se compose des mêmes éléments pour toutes les plantes et pour tous les animaux, — à savoir, des éléments des plantes et des animaux euxmêmes — elle doit nécessairement fixer et maintenir les caractères similaires de tous dans la composition chimique. De ces deux effets, dus à la nourriture, le dernier a lieu en vertu de l'hérédité des fonctions assimilatrices, le premier se réalise par la labilité des molécules d'albumine. Il est donc indispensable d'admettre, pour expliquer les différences chimiques individuelles <{iie présentent les corps vivants, les embryons et les œufs, que les atomes chimiques et les composés atomiques, qui (dans les radicaux composés} peuvent jouer le rôle d'atomes, — se combinent les uns avec les autres autrement encore que suivant des rapports atomiques et moléculaires constants , c'est-à-dire , par conséquent, qu'ils se combinent en rapports ou proportions variables.
Les combinaisons en proportions constantes, invariables, y compris les variétés déterminées par l'isomérie (métamérie et polymérie), sont toutes dans leur ensemble, au sens physiologique, des combinaisons brutes ou mortes, des produits de l'échange des substances' û;ui, dans
lo protoplama, par l'effet des mouvements animés des atomes, se réalise dans la molécule d'albumine. Les combinaisons en rapports variables naissent et disparaissent avec cet échange de matériaux, et ne laissent subsister que les combinaisons en rapports fixes ou invariables, les seules qui aient été soumises jusqu'ici à l'analyse chimique.
Les albumines qui ont été jusqu'ici obtenues à l'état de pureté et analysées, appartiennent à des matières organiques mortes ; quant aux albumines en pleine activité dans le protoplasma des êtres unicellulaires , des ovules fécondés, des cellules végétales, des leucocytes, etc., elles réclament, pour être étudiées, de nouvelles méthodes chimiques d'investigation.
Un autre domaine des phénomènes organiques, d'abord tenu pour aussi mystérieux et spécial à la vie que l'est aujourd'hui la chimie du protoplasma, celui des fermentations chez tous les êtres vivants, pourra sans doute être étudié à la lumière des hypothèses actuelles, sans qu'il soit besoin de recourir aux « forces catalytiques ou de contact » ou à des combinaisons chimiques de nature spéciale. En effet, la préparation de l'éther, le fait connu que, en faisant agir une quantité constante d'acide sulfurique sur l'alcool, il se produit une quantité presque illimitée d'éther, sans que l'acide sulfurique diminue le moins du monde ou éprouve un changement quelconque après la production et la
Preyer. — Physiologie. 1 1
disparition de l'acide éthylsulfurique, — ce fait montre comment, par une double décomposition chimique, a lieu le prodige apparent d'une action par contact de deux substances chimiquement différentes sans modification de l'une d'elles.
Il n'est pas davantage nécessaire de supposer que les ferments non organisés (ceux de la digestion, par exemple) soient des restes d'organismes, ni qu'ils soient doués de forces particulières, spécifiques, n'agissant nulle part ailleurs. Au contraire, l'étude des fermentations doit se proposer d'apporter la preuve des changements intermédiaires des ferments et de leur régénération. Pour atteindre ce but, elle s'appuie sur une des plus sûres conquêtes de la chimie organique, sur la théorie de la formation des éthers, laquelle démontre que ces changements intermédiaires et cette régénération ont bien lieu réellement dans un cas dont l'étude approfondie a été poussée dans toutes les directions. Les effets des ferments végétaux et animaux, de la pepsine, de la ptyaline, de la diastase, etc., peuvent donc aussi avoir lieu sans que ces ferments subissent eux-mêmes aucune modification.
Inadmissibilité de l'hypothèse d'une force vitale particulière.
Depuis que le concept physique de force a été introduit avec toute sa rigueur dans la physiolo-
gie, les forces vitales, ces derniers rejetons des esprits vitaux et des esprits animaux, ont perdu leur valeur traditionnelle.
La vie des corps vivants consiste clans une transformation d'énergie potentielle (P) en énergie cinétique (C), et dans le remplacement, par un échange de forces en sens contraire, de l'énergie potentielle employée.
Dans tout corps vivant, des phénomènes de deux sortes ont lieu à la fois.
La loi de la conservation de la force (du travail, de l'énergie) appliquée à la vie, exige qu'ici, comme dans les machines, il existe un rapport constant entre la provision d'énergie potentielle et l'énergie cinétique possible. Mais la preuve que, par exemple, dans l'organisme animal, la somme de travail accompli, estimée en chaleur, est bien exactement égale à la quantité de chaleur dégagée par les processus chimiques , n'a pas encore été obtenue expérimentalement , du moins d'une façon complète; le rapport de l'électricité animale au travail mécanique est inconnu ; bref, en physiologie, la loi de la conservation de l'énergie, dans son ensemble, a plutôt pour la pratique une valeur régulatrice qu'elle n'est susceptible d'être empiriquement établie par les phénomènes de la vie.
Dans sa conception la plus générale, cette lui démontre que, clans un système de points matériels en mouvements, considéré comme soustrait à toutes les influences extérieures, la somme
\>lï PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE
P -f C demeure constante, alors même que C et P varient sans interruption. L'univers peut être considéré comme formant un pareil système : l'organisme ne saurait l'être. En outre, il y a dans les corps vivants des causes effectives de mouvement qui, venant à susciter, à modifier ou à arrêter les forces soumises à la loi de la conservation de l'énergie, ne sauraient figurer clans les formules du mouvement, attendu que l'équivalent mécanique de la chaleur de ces causes de mouvement, par , exemple les sentiments, n'est point trouvable. Si, avec de l'acide sulfurique étendu d'eau, puis, à intervalles égaux, avec le même acide, de plus en plus concentré, on mouille la peau d'un amphibie, la vivacité des mouvements augmente manifestement : elle croît, comme chez l'homme, avec l'intensité de la douleur. Le sentiment de la douleur, — croissant avec la force de l'excitant, — est la cause, chez l'animal, de mouvements d'ensemble , et l'énergie cinétique de ces mouvements est fonction de l'intensité du sentiment. Mais cette énergie cinétique, estimée par la quantité de chaleur dégagée, ne donne point l'équivalent dynamique du sentiment de douleur : il ne donne que celui du processus chimique. En ce cas (et dans bien d'autres, par exemple dans la fécondation, la fermentation), la loi de la conservation de l'énergie n'est pas jusqu'ici applicable.
Faut-il admettre pour cela une force vitale spéciale, particulière? Non, certes. On ne ferait ainsi
que soustraire davantage encore ta la hiérarchie d'airain des lois naturelles, une chose incompréhensible par quelque chose de plus incompréhensible encore, comme si l'on admettait l'existence d'une anima, d'un archeus ou faber, ou plusieurs spiritus vitales. Encore aujourd'hui , sous des noms anciens ou nouveaux, non plus à la vérité comme pneuma et comme impetum faciens, mais comme « principe vital », « nature médicatrice », nîsus formativus, et, avec les idées peu scientifiques, surtout peu claires, d' « inconscient » et de « finalité » (1), le vitalisme joue un rôle public et secret auprès de beaucoup de gens plus ou moins étrangers aux sciences de la nature.
Des naturalistes eux - mêmes , contre leur volonté, ont fort contribué à cette faveur dont jouit encore le vitalisme, en ne surveillant pas assez leurs manières de parler, en poussant trop loin l'expression figurée de leur idée d'une volonté de la nature, d'une nature vivante ou d'une activité intentionnelle de la nature.
Ce qui met le mieux en lumière l'inadmissibilité de l'hypothèse d'une force vitale, c'est la nécessité, déjà démontrée, d'un mode d'action identique des forces physiques au dedans comme au dehors des corps vivants, ainsi que l'identité des
(1) Cf. Les sciences naturelles et la philosophie de V inconscient, avec l'Étude critique sur cette philosophie , que nous avons placée en tête de notre traduction de ce livre de M. Oscar Schmidt, professeur de zoologie et d'anatomie comparée à l'Université de Strasbourg. [Note du traducteur.)
affinités chimiques clans les deux cas. Enfin, avec l'identité absolue des éléments organiques et des éléments minéraux de même nom, la force vitale ne repose plus sur rien.
Inadmissibilité de l'hypothèse d'un mouvement permanent, spécifiquement vital.
Non moins inadmissible que l'hypothèse d'une force vitale, au sens de l'ancienne physiologie, est l'hypothèse d'après laquelle il existerait, dans les corps vivants, un mouvement moléculaire spécial , jamais interrompu , spécifiquement vital, indéfinissable. D'après d'anciennes idées, c'est par l'existence de ce « tourbillon de matière » {Wirbel der Materie) que les corps vivants se distingueraient des corps inorganiques, et ce serait lui qui , de génération en génération, et de tout temps, transmettrait la vie d'un corps à un autre, assurant ainsi la continuité de toute vie. Selon cette hypothèse, ce ne serait ni la nature particulière des combinaisons chimiques, ni une particularité de leurs affinités, ni une nouvelle force physique, qui servirait de fondement à la vie : ce serait un mouvement moléculaire spécial; une fois pleincmennt éteint, il ne pourrait plus être ranimé. Voilà en quoi consisterait principalement ce mouvement.
Tant qu'on ignora que les plantes* et les animaux de structure et de genre de vie les plus divers, ne perdaient point leur aptitude à vivre
après la soustraction des conditions vitales externes les plus importantes, par exemple dans un milieu complètement sec et sans air, ou après une congélation totale de toutes les parties de l'organisme, on pouvait supposer qu'en pareille occurrence le mouvement vital diminuait seulement. Mais depuis qu'il est constant qu'il est tout à fait interrompu, et qu'il ne reparaît qu'avec la restitution de ces conditions, l'idée de la permanence de ce mouvement supposé des molécules organiques, de ce mouvement vital, doit être abandonnée. L'anabiose est en contradiction avec cette idée, puisqu'elle présente une transformation d'énergie potentielle en énergie cinétique après cessation complète de toute activité vitale, chez des corps congelés, animaux ou œufs.
Si l'on voulait soutenir qu'il ne faut admettre qu'une diminution seulement, non une suppression totale de la transformation des forces potentielles en forces actuelles, telles qu'elles se manifestent pendant la vie, chez des rotifères absolument congelés , chez des nostocs tout à fait desséchés, chez des œufs fécondés complètement gelés , il serait nécessaire d'apporter quelque preuve de l'existence effective de ces infiniment petites transformations physiologiques après de longs espaces de temps, après des mois, des années, des siècles (chez des graines de plantes trouvées dans des cercueils de plomb et ayant conservé la faculté de germer). Mais c'est cette démonstration qui fait entièrement défaut. Ce qui est établi,
c'est que les processus vitaux — digestion, germination, fructification, contraction musculaire — après la révivification (au moyen de la restitution des conditions externes et nécessaires de la vie) reprennent exactement au point où ils avaient été interrompus, au moment de l'extinction de leurs diverses fonctions (causée par la soustraction des conditions externes de la vie qui leur étaient indispensables). Dira-t-on d'une horloge montée, dont le pendule n'oscille pas , qu'elle marche encore, mais d'une manière imperceptible? Elle est complètement arrêtée; elle ne transformera sa force de tension en force vive, comme avant, que lorsque le pendule, mis en mouvement par un choc, recommencera à osciller. Pour les corps susceptibles de vivre, mais sans vie, le choc s'appelle « excitant », (stimulus), et la faculté que possèdent ces corps, une fois les conditions extérieures restituées, de réagir contre cet excitant par la transformation de leur force potentielle en force actuelle, s'appelle « excitabilité ».
Particulièrement complexes, et en cela ils s'écartent des mouvements des corps inorganiques, sont, à plus d'un égard, les processus vitaux ; mais précisément la continuité qu'on leur attribue comme caractère principal, n'appartient à aucun des corps vivants, aussi peu qu'au mouvement de l'horloge. Ce fait capital est démontré par l'existence de l'anabiose.
On considère, en général, comme au plus haut point vraisemblable, relativement au mouvement
moléculaire dont est animé le protoplasma (et, par conséquent, au mouvement moléculaire de tous les corps vivants), que ce mouvement n'est pas seulement hétérogène, mais que partout et toujours il se modifie avec les circonstances extérieures. Ainsi , même abstraction faite du manque de continuité du mouvement vital, on ne saurait admettre l'existence d'un mouvement moléculaire organique, d'un mouvement spécifiquement vital.
Hypothèses nécessaires.
Pour faire disparaître la contradiction, tenue pour insoluble par beaucoup d'esprits , qui existe encore entre les faits de la biologie et les principes certains de la physique et de la chimie, et cela sans créer de nouvelles contradictions, le mieux, c'est que la physique et la chimie entreprennent d'étendre le concept de l'énergie potentielle, de manière que la. faculté de sentir, pour la matière, rentre aussi dans ce concept, faculté qui, dans des conditions tout à fait spéciales, — telles qu'elles se trouvent uniquement réalisées dans les corps vivants, — peut se manifester, quoique d'une façon trop rudimentaire pour affecter le cours des phénomènes de la nature inorganique.
En outre, pour mettre d'accord avec les faits de la physique et de la chimie les phénomènes de Y hérédité, il est nécessaire d'attribuer à toute matière une sorte de mémoire, comme quelques-
uns l'ont déjà fait (1). Une persistance des plus petites particules dans l'ordre et la disposition où elles ont le plus souvent été mises par les forces extérieures, et une tendance, qui croît avec la répétition, à reprendre toujours la même situation, môme lorsque les forces extérieures n'agissent plus avec l'intensité originelle, tel est le premier degré de cette mémoire.
Ces considérations mènent cependant trop loin dans le domaine de la spéculation. Relevons seulement, relativement au dernier point, que les meilleurs observateurs n'hésitent pas à attribuer des fonctions psychiques au protoplasma des êtres vivants les plus inférieurs. Mais si les conditions fondamentales de ces fonctions n'appartiennent point déjà aux mélanges vivants des diverses substances d'où sort le protoplasma actuel, on ne voit pas qu'elle serait l'origine de cette faculté de sentir et de discerner.
La chaleur, cause de la vie.
On ne peut encore édifier aucune théorie indiscutable de la vie sur les faits connus de morphologie, de chimie et de physique, ni sur les hypothèses postulées par la physiologie. Il existe
(1) V. le profond opuscule d'Ewald Hering, Ueber (las Gedœchlniss als eitie allgemeine Function (1er organisirten Materie, et, dans la Psychologie cellulaire, d'Ernest Hœckel (1880, Germer Baillièrc et C'°), la théorie' des plastidcs, du plasson et des plaslidulcs, pages 15 à 69 de notre traduction. {Note du traducteur).
pourtant une forte tendance à spéculer théoriquement en s'appuyant sur l'antique principe, que la. chaleur constitue le fondement de tous les iihénomènes de la, vie.
Il est certain que la vie n'est possible que là où le mouvement qu'on nomme chaleur existe et persiste. Quand ce mouvement s'arrête ou tombe à un certain degré minimum, la vie ne peut apparaître que si, dans le composé organique, la vie a déjà existé, et qu'il s'y trouve encore une certaine réserve d'énergie potentielle, de manière que , certaines conditions indispensables étant réalisées, le mouvement appelé chaleur puisse se manifester de nouveau (anabiose).
En outre, c'est un fait que tous les êtres vivants connus dépendent du soleil, soit directement, en transformant l'énergie actuelle des vibrations éthérées des rayons solaires en travail chimique disponible, soit indirectement , en mettant en liberté par l'absorption de l'oxygène ou en transformant en travail cette chaleur solaire emmagasinée dans les tissus. Tout mouvement vital sur la terre, ramené scientifiquement à sa cause véritable, dérive des forces accumulées dans le soleil. Les anaérobies eux-mêmes, qui présentent une exception apparente, puisqu'ils n'absorbent pas d'oxygène à l'état libre, et ne sont pas capables de transformer en énergie potentielle la force vive des oscillations de l'éther, — les anaérophytes, dépourvus de chlorophylle, et les anaérozoaires qui vivent dans l'obscurité et dans un milieu sans
oxygène, où ils déterminent des fermentations, — tons ces êtres ne laissent pas d'emprunter leur chaleur à des matières contenant du carbone et de l'hydrogène, lesquelles n'ont pu naître que sous l'influence des rayons du soleil, produits de la nutrition des végétaux, ou, par l'intermédiaire de celle-ci, des animaux, — produits qui sont aussi nécessaires pour la fermentation que les ferments.
Sans l'accumulation de l'énergie potentielle, et sans la possibilité de sa transformation en chaleur, — sans cette chaleur, dont l'action décomposante agit sans doute d'une façon constante dans le protoplasma vivant, la vie ne saurait être imaginée.
Comment, d'accord avec la théorie mécanique de la chaleur, le mouvement des atomes dans les molécules d'albumine du protoplasma, qui se défont sans cesse et se reconstruisent par assimilation, se trouve constamment entretenu par la chaleur, et comment le processus fondamental de l'oxydation suit son cours dans les cellules végétales et animales, de sorte qu'il s'y accomplit le travail le plus hétérogène (courants liquides, électricité, contraction, sensation, division, différenciation, etc.), là-dessus plusieurs opinions sont assurément possibles : c'est à des recherches futures, expérimentales et théoriques, qu'il appartiendra de décider entre elles.
Toujours est-il qu'il ne faut pas exagérer la valeur du principe qui sert de point de départ. Il
n'est point nouveau ; il se rencontre déjà au contraire, comme l'enseigne l'histoire de la physiologie, chez les penseurs les plus remarquables de l'antiquité. Ce qui est nouveau, c'est notre idée de la nature de la chaleur, de la dépendance où est toute vie à l'égard de la chaleur du soleil, et de l'application des principes de la théorie mécanique de la chaleur aux phénomènes de la vie, idée que les plus éminents physiologistes de notre temps ont déjà poursuivie avec succès dans leurs études. C'est pourquoi les premières théories de Yignis animalis, du feu considéré comme force vitale, de la chaleur vitale innée {color inn&tus), etc., ne doivent être ni dédaignées ni désignées comme d'inutiles rêveries ou des spéculations en l'air. Quelque chose de vrai, en effet, était au fond de ces théories qui ont suffi aux besoins des temps où elles sont nées. Elles ont servi de travaux préparatoires pour notre époque, de même que les théories non achevées de nos jours ne sont que des avant-courrières d'une future conception plus générale de la vie.
Toutes les théories de la vie proposées jusqu'ici, les plus récentes comme les plus anciennes, n'ont eu si peu de succès que parce qu'elles devaient expliquer trop de choses en partant constamment d'un seul et unique principe choisi arbitrairement, alors que, en réalité, la vie n'est pas le résultat d'un seul processus, mais d'un nombre illimité de processus, — de sorte que les hypothèses dualistes et celles d'une triple et quadruple force vitale ont
été impuissantes à expliquer l'ensemble des phénomènes de la vie. Dans le plus simple des phénomènes cle la nature inorganique, dans la chute d'une goutte d'eau par exemple, une longue série de processus doit s'accomplir (évaporation, condensation, formation de la goutte, etc.), et, pour l'expliquer, plus d'une force doit être invoquée (au moins une forme d'énergie actuelle et au moins une forme d'énergie potentielle).
Il n'y a d'ailleurs rien dans l'intelligence qui nous force , comme un besoin , à n'admettre qu'une seule et unique cause, attendu que la rencontre de circonstances différentes peut avoir un même effet, et qu'un seul et même phénomène peut arriver de façons tout à fait diverses. Et cependant chacune des théories de la vie jusqu'ici présentées , c'est-à-dire du processus précisément le plus complexe qu'il y ait, ne postule qu'une seule cause et toujours la même, ou un concours de deux, trois causes seulement, pour rendre intelligible la variété sans exemple des phénomènes organiques ! Tantôt c'a été l'eau, tantôt l'air, puis la terre ou une matière indéterminée, puis le feu, l'éther, la force vitale, l'âme aussi et nombre d'esprits vitaux matériels et de principes psychiques, qui avaient la prétention d'être la cause primordiale de la vie ; récemment, c'a été le carbone, l'albumine, la chaleur.
On le voit, faire dériver tous les phénomènes de la vie d'une seule cause unique, ou d'un petit nombre de facteurs, c'est déjà une erreur, parce
que même le plus simple des corps susceptibles de vivre, le protoplasma, présente une série de fonctions très diverses, et qui jusqu'à présent ne sont pas dérivables les unes des autres. Il faut commencer par étudier en soi ces phénomènes particuliers de la vie, les fonctions physiologiques, et par les ramener, comme à leurs causes, dans une série continue, à des phénomènes plus simples. De même , les fonctions complexes des animaux et des végétaux supérieurs doivent d'abord être ramenées aux fonctions moins complexes du protoplasma, et celles-ci à des processus élémentaires physico-chimiques. Ce n'est qu'alors qu'on peut discuter la question de savoir si ces processus sont encore réductibles à un petit nombre de causes, ou peut-être à une cause dernière.
Seule, une théorie de la vie qui commencera par l'étude des fonctions, aura dans l'avenir quelque chance de durée. Les phénomènes particuliers de la vie doivent être d'abord découverts, de même que la différentielle avant de pouvoir être intégrée. L'analyse des fonctions doit précéder leur synthèse. Avant donc de rechercher une cause de la vie, les causes des fonctions doivent être trouvées. Si, aujourd'hui, la chaleur est volontiers considérée comme le fondement de toutes les fonctions physiologiques, il faut y voir jusqu'ici du moins l'expression d'une tendance heuristique des plus heureuses à tirer profit des dernières conquêtes de la physique et de la chi-
mie théoriques , — mais c'est là une tendance qui satisfait moins les exigences sévères de la critique que l'imagination scientifique. Point de fondement, en effet, pour la théorie future de la vie, aussi longtemps que chaque fonction en particulier n'aura pas été ramenée à cette force comme à sa cause. Or la physiologie de notre temps en est encore très éloignée. C'est déjà un progrès cependant pour la physiologie que d'avoir devant soi un but, à la poursuite duquel elle ne peut que profiter.