‹ Eléments de physiologie généraleChapitre 18 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Détermination de toutes les fonctions communes à l'universalité des êtres vivants.

Il est souvent très difficile de distinguer, dans un cas donné, les phénomènes que présentent les organismes, en tant que corps naturels seulement, de ceux qui leur sont propres en qualité de corps vivants. Mais, comme les fonctions fondamentales, propres à tous les corps vivants sans exception, doivent appartenir aussi au corps vivant le moins complexe, au protoplsisma (qui, lui-même, est encore pourtant d'une incompréhensible complexité), il est nécessaire, pour découvrir toutes les fonctions physiologiques fondamentales appartenant à tous les corps vivants, d'établir et de déterminer d'abord l'ensemble des fonctions physiologiques du protoplasma. Non seulement tous les corps vivants, '•îi effet, contiennent du protoplasma : ils en

dérivent tous. L'organisme le plus hautement différencié n'est lui-même, au commencement de son existence, que du protoplasma, qu'une cellule, qu'un ovule amiboïde.

Dans ce qui va suivre, tous les phénomènes vitaux connus du protoplasma vont donc être présentés de telle sorte, que ce qui en sera dit vaudra pour n'importe quel être vivant, végétal ou animal, car ce ne sont que les fonctions fondamentales que l'on considère. Ces fonctions physiologiques sont des jirocessus vitaux qui ne peuvent être dérivés les uns des autres. Dans l'avenir, une telle dérivation sera indubitablement possible ; aujourd'hui, on ne peut pas plus donner une preuve du caractère nécessaire de toutes les fonctions fondamentales que reconnaître leur enchaînement génétique.

Les fonctions fondamentales.

Tout d'abord on constate l'existence de courants de liquides ou d'émulsions à l'intérieur des corps organisés. L'expression la plus générale pour désigner ces fluides, qu'ils tiennent ou non en suspension des corps solides ou de petites quantités d'autres liquides, est humeurs. Le premier processus fonctionnel est un courant de ces liquides.

Les gaz dissous dans ces liquides en circulation (et les gaz condensés par les corpuscules en suspension dans ces liquides, raréfiés ou dissous\

de môme que les substances liquides et solides qui s'y trouvent également dissoutes, et aussi les corps qui y flottent, sont en rapport, — par l'attraction capillaire et les différences de pression, en particulier par la diosmose et la nltration, — avec les gaz, avec les liquides et avec les matières solides dissoutes du milieu.

D'une part, ces gaz, ces liquides, ces substances du milieu environnant le corps vivant, pénètrent dans celui-ci, et cela immédiatement ou médiatement, c'est-à-dire directement dans les courants liquides, ou préalablement dans les parties du corps qui environnent ces courants. Le processus est généralement composé d'absorption de gaz, d'endosmose, «de nltration de dissolutions liquides et de déplacements de corps solides du dehors au dedans, pourvu que ceux-ci soient divisés et répartis en particules très ténues; sinon, ou bien ils ne pénètrent pas dans les corps, ou, s'ils y pénètrent, ils ne sont pas entraînés dans les courants liquides.

D'autre part, il y a : 1" un mouvement de progression qui fait déboucher le courant liquide, là où il entre en contact avec le milieu ambiant du corps, dans ce milieu, ou bien auparavant dans les parties du corps qui environnent le courant liquide; 2° une expulsion directe de matières dont l'absorption avait eu lieu dans le corps, mais non dans les courants liquides. Ce processus est généralement composé de dégage-

ments de gaz, d'exosmose, de filtration de liquides et de déplacements de corps solides du dedans au dehors.

Dans le second complexus de mouvements, propre aux machines vivantes, les gaz, les solutions et les matières solides pénètrent donc du milieu ambiant dans le corps, et en sont ensuite expulsés et rejetés dans ce milieu. Les phénomènes, à la vérité fort complexes, mais purement mécaniques, qui s'y trouvent compris, sont tous ensemble désignés brièvement par le mot de circulation de la matière. Ils comprennent le mécanisme de l'échange des gaz ou de la respiration, de la nutrition, des sécrétions (sécréta et excréta).

Lorsque les courants liquides et la circulation de la matière sont en activité, les substances qui arrivent dans ces courants subissent l'action réciproque de celles qui s'y trouvent déjà, et les substances qui de ces liquides parviennent dans les diverses parties du corps, agissent chimiquement sur ses éléments constituants. De même, les matières immédiatement absorbées dans les parties du corps, alors même qu'elles ne sont pas arrivées dans les courants liquides, déterminent des modifications des parties organiques qui les renferment et, à leur tour, ces parties peuvent agir sur ces matières absorbées en les modifiant chimiquement. Les processus accomplis dans ces actions et réactions récripoques, sont ceux du chimisme de la re*piration, de la nutrition et de la sécrétion.

Avec la circulation de la matière marche donc de compagnie une transformation de la matière, une modification dans la composition cle presque toutes les parties du corps, due à des opérations chimiques, avec production de chaleur résultant de l'oxydation et dégagement d'électricité souvent manifeste, car les processus que nous venons d'énumérer, indissolublement liés àla circulation de la matière, ne peuvent avoir lieu sans que les parties qu'ils affectent ne s'échauffent et ne deviennent, au moins temporairement, électromotrices.

Dans leur ensemble, tous les processus considérés jusqu'ici peuvent avoir lieu sans que change la forme des êtres vivants, car, au cas où les substances qui pénètrent dans l'organisme arrivent toutes dissoutes dans des courants uniformes, et où la surface d'imbibition est libre (comme chez beaucoup d'œufs dans l'eau), rien ne détermine nécessairement une contraction ou une dilatation. Mais aucun corps vivant ne se trouve dans une situation telle, qu'alors môme que ces processus ne nécessiteraient ni contractions ni expansions , il pût demeurer en repos d'une façon permanente. Il se produit au contraire, par l'effet d'influences externes affectant immédiatement la surface, des modifications de cette surface, soit immédiatement, soit médiatement, qui déterminent des mouvements d'ensemble des parties du corps. Les excitants qui provoquent ces changements de forme, sont sûr-

tout des différences de pression et les courants du milieu ambiant dans lequel est plongée la surface du corps vivant, l'air ou l'eau, les chocs de corps solides étrangers, les oscillations de température de l'entourage, enfin les processus chimiques, auxquels appartient le déplacement d'un corps par un autre corps d'une constitution chimique différente, au moyen de courants gazeux et liquides, en tant que ce déplacement met en contact la surface du corps avec des substances chimiquement différentes. Ajoutez l'action de la lumière, sans qu'elle soit pourtant aussi commune, car il n'y a pas peu de corps vivants qui n'y sont point exposés. Il en faut dire autant de l'électricité, et vraisemblablement aussi du magnétisme. Quant à l'action de la pesanteur, au contraire, tous les corps vivants y sont soumis : elle détermine chez tous des mouvements internes accompagnés ou non de changements de forme. Toutes ces influences externes, qui sont des excitants {stimuli), ont la propriété commune de ne provoquer un mouvement de certaines parties d'un corps vivant que si leur intensité dépasse, en tout cas, une certaine limite, celle du seuil, et que les changements de forme déterminés par ces excitants puissent se réaliser uniquement par des contractions. La contraction est un phénomène d'ordre biologique, ni plus ni moins que la circulation, la respiration, la nutrition, la sécrétion, la formation de la chaleur et la production de l'électricité. Comme ces phénomènes, la contrac-

tion est un processus vital, ou une fonction, qui se réalise sous l'action d'un stimulus. Elle forme le dernier de ces trois processus particuliers, étroitement unis l'un à l'autre : 1° du changement d'état primaire d'un corps, ou irritation {stimulation); 2° du changement d'état secondaire, ou excitation, qui, en soi, ne change pas la forme ni la situation du corps ; 3° du mouvement d'ensemble d'une ou de plusieurs parties du corps, qui en modifie la forme, et a constamment pour cause une con- 1 l'action : c'est ce mouvement qui répond, comme on dit, au stimulus. Il est la conséquence de l'excitation.

Outre les contractions, les excitants (stimuli) déterminent encore une modification organique, la sensation. L'existence de la sensation n'est pas moins liée que le mouvement à l'excitation. D'une part, elle est la conséquence d'une excitation, de l'autre elle est cause de mouvement. Comme la contraction, elle est un état qui s'écarte d'autant plus de celui qui correspond à 0, que l'excitant convenable est plus éloigné de l'excitant liminal, jusqu'à une certaine limite déterminée par la nature du sujet sentant. L'exercice de la sensation constitue une fonction particulière de la

VÎC

Dans les processus vitaux considérés jusqu'ici, il s'agit Rechange de forces (Kraftwcchsel) et ft échange de matières (StouVeclisel), auxquels vient s'ajouter Yéchange ou le remplacement d'une sensation ]>nr une nuire (Empfindungs-

wechsel) ; dans ce qui va suivre, il est surtout question de transformation et de néoformation morphologiques.

Tout corps vivant est issu d'un autre corps vivant en s'en séparant, soit directement par segmentation spontanée, soit par division après un contact préalable avec un autre corps vivant. La génération d'un corps vivant a toujours lieu par une division ou une séparation d'un autre corps vivant, mais tout corps vivant n'est pas capable d'en engendrer un autre. Le caractère général par excellence de ce processus consiste dans l'acte par lequel un nouvel être vivant est séparé d'un être préexistant. Tout être vivant sans exception l'a éprouvé sur lui-même : c'est le processus de la génération. Un être conçu n'est pas encore un être développé ; mais celui qui est produit est conçu et développé ou en train de se développer.

Immédiatement après la génération commence, chez tous les êtres vivants, la fonction de la croissance, consistant dans une augmentation de volume et de poids ; elle continue jusqu'à une certaine époque, et résulte de ce qu'il entre dans les corps plus de matière empruntée au milieu qu'il n'en sort pour être rejetée dans ce même milieu. Une accumulation, un emmagasinage de matériaux (digérés et assimilés) a lieu.

Le développement se distingue de la croissance comme fonction spéciale. Avec celle-ci, un organisme entier s'accroît par le fait de l'accroisse-

ment de volume et de nombre des éléments morphologiques homogènes. Mais, lorsque de ces éléments morphologiques homogènes, des formes hétérogènes se développent, pendant que le nombre de ces éléments s'accroît, comme c'est le cas pour tout corps vivant, à quelque époque de sa vie que ce soit, alors ce corps ne s'accroît plus seulement, il se développe aussi en même temps, il se différencie.

Enfin, c'est encore une fonction spéciale, distincte de la simple croissance et de la différenciation dans le développement, que Y hérédité, la transmission héréditaire des propriétés d'un être vivant aux êtres vivants dérivés de lui, sans qu'il les perde lui-même par ce fait. Ce processus suppose que des parties du parent passent dans le jeune être en voie de développement, lesquelles parties demeurent dans l'ordre ou l'arrangement habituel qu'ils possédaient, et, par l'attraction chimique, acquièrent de nouveaux matériaux de croissance.

Telles sont les fonctions fondamentales .jusqu'ici connues, celles qui appartiennent à tout être vivant.

Tous les processus vitaux dont il n'a pas été fait mention expressément dans ce qui précède, n'appartiennent point à tous, mais seulement à une partie des corps vivants; ou bien ils rentrent, comme conséquences, dans un des concepts généraux énumérés, ou bien il est permis de les considérer comme la suiie nécessaire de

l'enchaînement et de la coexistence des processus vitaux ci-dessus désignés ; en tout cas, et d'après le darwinisme, ils peuvent en être dérivés en principe, aussi bien que des formes complexes peuvent l'être de formes plus simples.

Pour caractériser la vie, l'ensemble des processus que nous avons passés en revue est, en réalité, suffisant ; il est aussi nécessaire, car partout où ces processus ont lieu ensemble ou coexistent, la vie existe indubitablement; là où un seul fait défaut, il ne peut y avoir de vie, à moins qu'on rie veuille refuser la faculté de sentir au protoplasma végétal en l'opposant au zooplasma.

Conservation de l'individu et conservation de V espèce.

La conservation de l'individu et la conservation de l'espèce, qu'on cite de temps en temps comme des principes suprêmes, ne sauraient passer pour des fonctions physiologiques. L'une et l'autre notions sont nées de conceptions anthropomorphiques de la nature ; elles reposent sur des idées de finalité transportées dans le monde objectif, idées qui sont et demeurent aussi étrangères' aux êtres vivants qu'aux machines. Les plantes et les animaux fonctionnent précisément comme celles-ci, parce qu'elles ne peuvent pas autrement, et elles ne peuvent pas autrement, parce que les conditions externes et

internes do la vie ne sont pas antres qu'elles no sont. Dès qu'on ne tient les fonctions que pour dos procossus qui ont lien dans le but que l'individu puisse, grâce à elles, se conserver, lui et ses descendants, on procède à la façon des partisans des causes finales, et, à la place de la question de la cause de la vie (pourquoi ?), on pose celle du but de la vie (à quelle fin ?). Mais cette dernière question n'appartient pas à la physiologie.

L'idée du moi individuel, pas plus que celle do l'espèce, ne se trouve nulle part réalisée : l'une et l'autre sont des abstractions. Toute fonction particulière peut être considérée comme but individuel, comme manifestation d'un moi particulier d'un ordre supérieur ou inférieur, toute espèce peut être regardée comme variable, partant tout-à-fait incapable de persister comme espèce : mais ces idées, n'étant pas du domaine scientifique de la physiologie, sont absolument sans valeur. Ni le moi ni l'espèce ne sont conservés par les fonctions, mais bien la vie. Le prot< (plasma n'a point de moi, il no forme pas d'espèces au sens où ce mot est entendu dans les classifications d'histoire naturelle ; il n'est jamais individualisé, et pourtant il vit.

L'adaptation.

Outre la conservation du moi et celle do l'espace, on désigne encore à tort, comme une fonction physiologique fondamentale, Yadaptation

des êtres vivants aux conditions variées du milieu. L'adaptation n'est qu'une conséquence, un phénomène de résultat, et il n'est point permis de la désigner, au même titre que les processus vitaux ci-dessus énumérés, comme une fonction.

Lorsqu'un individu, à quelque ordre qu'il appartienne, s'adapte à d'autres individus ou à un milieu inorganique qui auparavant lui étaient, en tout ou en partie, étrangers, il subit, grâce à la variabilité immanente à tout être vivant, des modifications morphologiques, chimiques et fonctionnelles, qui peuvent être également ou partielles ou totales. Mais ces modifications, il n'est pas plus permis de les considérer comme des fonctions physiologiques d'êtres vivants, que, par exemple, le façonnement d'un morceau de terre à modeler en figure humaine ou en sphère n'est une fonction de la terre glaise.

Lorsque le protoplasma se différencie en embryon ou que, sous l'action d'un excitant {s ti mulus), il prend une forme globuleuse, il s'opère là un phénomène essentiellement physiologique, une fonction. Mais, si par quelque changement des conditions externes nécessaires, la croissance ou ce mode de contraction du protoplasma se trouvent un peu retardés ou accélérés, il n'y a point là une fonction nouvelle d'adaptation : ce sont des fonctions déjà existantes qui subissent seulement des modifications parce que leurs substrata sont eux-mêmes modifiés.

De même que des machines, munies d'appareils

régulateurs, peuvent continuer à travailler au milieu des changements de température et de pression, parce qu'elles s'y adaptent, les corps vivants, — qui sont seulement des machines beaucoup plus parfaites — peuvent continuer à vivre, en se modifiant, grâce à l'enchaînement régulateur de leurs fonctions, au milieu de circonstances variables dans de certaines limites. C'est ce fait que désigne le mot « adaptation ». Grâce à l'hérédité d'un grand nombre de changements organiques acquis par l'adaptation, et qui peuvent devenir ainsi des propriétés durables, ce mot possède en particulier une signification morphologique très étendue.

Mais, en physiologie, le mot « adaptation » ne se rapporte qu'à des conditions fonctionnelles. Toute fonction peut subir, par adaptation, des modifications considérables ; elle peut s'éteindre par défaut ou par excès d'excitation ; par l'alternative ordinaire du repos et du degré d'excitation convenable, elle peut se conserver, tandis ({uc sous l'action d'influences insolites son substratum peut se modifier essentiellement. L'adaptation est une conséquence de l'excitabilité et de la variabilité des êtres vivants. Et si l'on veut lui imprimer le caractère d'une fonction physiologique spéciale, c'est là un reste de téléologie, de celle doctrine des causes finales ({ni prend l'effet d'un phénomène pour le but d'une action. LJn grand nombre d'adaptations paraissent en réalité au plus haut point conformes à

un but, de sorte qu'il est souvent difficile de les reconnaître pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire pour des effets de causes efficientes ou pour des conséquences nécessaires d'excitations.

Aperça des fonctions du protoplasma

Toutes les fonctions du protoplasma sont poiytopes et cœnomères (1) :

Page 1