‹ Éléments de physiologie humaine, à l'usage des étudiants en médecine (volume 2)Chapitre 114 sur 132 · VISION PROPREMENT DITE · texte numérisé non relu

VISION PROPREMENT DITE

Dans ce qui précède, nous avons envisagé trois conditions préalables à la « vision », à tout « jugement visuel » sur les objets extérieurs. Ces conditions sont : a) Texistence de sensations visuelles; 6) la réfraction de la lumière dans l'œil, en vertu de laquelle les rayons lumineux partis d'un point lumineux se réunissent sur la rétine en tin point focal (formation des images rétiniennes); c) les mouvements oculaires. Nous allons voir de quelle manière ces éléments sont utilisés quand nous portons des jugements visuels.

Nous pouvons voir avec un seul œil — vision monoculaire — , Mais une vision normale suppose l'usage des deux yeux — vision binoculaire — . C'est par la vision binoculaire, la plus parfaite, mais aussi la plus compliquée que nous commencerons.

« Voir » quelque chose se réduit en dernière analyse aux deux opérations

suivantes : 1° il faut juger de la direction dans laquelle se trouvent les objets par

rapport à notre corps (jugement à porter sur deux dimensions), et 2° il faut

• juger de l'éloignement des objets entre eux (jugement à porter sur la troisième

dimension).

Champ visuel binoculaire. Points rétiniens correspondants. Horoptère. — Les deux champs visuels monoculaires se couvrent dans leur plus grandre étendue; il n'y a qu'une petite zone temporale de chaque champ monoculaire qui ne fait pas partie du champ visuel binoculaire. Un objet qui forme son image sur la rétine d'un œil forme aussi, règle générale, une telle image dans le second œil. Rien que chaque objet forme donc deux images rétiniennes, nous le voyons cependant simple, mais seulement dans certaines circonstances. — Il est facile de se convaincre que, contrairement à ce qu'on croit ordinairement, nous voijons doubles la plupart des objets qui remplissent notre champ visuel binoculaire. Mettons le doigt ou un crayon verticalement devant les yeux, et fixons un objet plus éloigné, le mur par exemple. En couvrant et en découvrant de la main alternativement les deux yeux, nous verrons que le crayon se couvre avec deux endroits différents du mur. En

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CIIAI'ITRE VI.

Fie. 152.

accélérant le mouvement de la main, le crayon a l'air de sauter d'une position dans une autre. Finalement, avec quelque attention, nous verrons le crayon réellement double avec les deux yeux (diplopic binoculaire). Inversement,

en iixant le crayon et en couvrant alternativement les deux yeux, les divers points du mur paraîtront doubles.

Le point fixé binoculairement paraît simple : un point qui forme image sur les deux foveœ centrales est vu simple.

Soit 0 (fig. 152) le point fixé, vu simple. Un point o', plus éloigné, formant dans chaque œil son image en dedans de la macula lutea, paraît double; l'oeil droit le voit à droite, l'oeil gauche le voit à gauche du point fixé, comme on peut se convaincre si on fait disparaître l'image d'un œil en le couvrant de la main. Un point o", plus rapproché que le point de fixation, paraît double également, mais l'œil dixiit le voit à gauche, l'œil gauche le voit à droite de o {diplopic croisée, en opposition avec la diplopie homonyme du cas précédent).

Les deux foveœ centrales ne sont pas cependant la seule paire de points rétiniens à l'aide desquels nous voyons simple. Soit fig. 155 les deux yeux dirigés vers le firmament étoile, par conséquent avec les deux lignes visuelles au et a'a' parallèles, et fixant une étoile, qui forme ses

deux images dans les deux foveœ centrales, en a et en a'.

Une étoile voisine envoie dans chaque œil des rayons parallèles 6(3 et 6'(3'; son image se formera dans les deux yeux en (3 et en (3', à égales distances et à droite des deux foveœ centrales. Une étoile à droite de l'étoile fixée formera de même ses images en y et y', à gauche et à des distances (ay et a'y') égales des fossettes centrales. Et il en est de même de toutes les étoiles du firmament. Or, toutes les étoiles étant réellement vues simples, nous en concluons que tout [)oint lumineux paraît sim- '^' '^''*' pic (jui forme ses deux images

sur les deux fossettes centrales, ou bien à égales distances (à droite, à gauche etc.) des deux foveœ centrales. On nomme couples de points rétiniens

ORGANE VlSrtL.

correspondants (ou points identiques) les deux points, un dans chaque rétine, qui servent à voir simples les points de l'espace. Chaque point rétinien a son correspondant dans l'autre rétine. D'après l'expérience précédente, si on superposait les deux rétines de manière que les deux fossettes centrales (c fig. 154) correspondent, ainsi que les deux méridiens verticaux (vv), alors chaque point rétinien serait recouvert par son correspondant.

Un point de l'espace qui forme ses images '"' '^'"

sur deux points non correspondants est vu double. Ainsi pendant que les deux lignes visuelles sont parallèles, une lumière promenée dans l'espace au devant de l'oeil sera vue double dans toutes les positions. On n'a qu'à tirer de n'importe quel point m (fig. 153) les deux lignes de direction, pour voir que ses images ne tombent pas sur deux points correspondants (ici l'une image située à droite, l'autre à gauche de la fovea centralis.).

Si les deux yeux convergent (fig. 135) sur un point B, dont les images tomberont sur les fossettes centrales, etqui sera donc vu simple, une lumière promenée le long de la circonférence de cercle qui passe par le point de fixation et dont les deux extrémités se rejoignent en passant par les yeux, continuera à être vue simple. Mais qu'on la place en dehors de cette ligne courbe, plus près ou plus loin des deux yeux, et elle sera vue double. Il est facile de voir que le point lumineux A, situé n'importe où sur la ligne courbe, forme ses images sur deux points correspondants (les angles inscrits dans un cercle et sous-tendus par la même corde, sont égaux), et qu'il n'en est pas ainsi de tout autre point de l'espace.

Étant donnée la convergence des deux yeux, on peut construire « le lieu géométrique » de tous les points qui sont vus simples. On n'a qu'à tirer (à partir de la rétine, et à travers le centre optique de l'œil) les lignes de direction de chaque couple de points correspondants. On a donné le nom d' « horoptère » (J. Muellek) au lieu géométrique des points de l'espace qui sont vus simples à l'aide des deux yeux. La forme de l'horoptère varie selon la convergence. Avec les lignes visuelles parallèles, l'horoptère est un plan vertical situé à l'infini (très-loin). Quand les deux yeux convergent vers un objet situé droit devant nous, l'horoptère est une surface cylindrique à peu près verticale, à concavité tournée vers l'observateur, et passant par le point de fixation. La ligne courbe de la fig, 155 est la trace d'un tel horoptère dans le plan du papier.

Fis;. 155.

Ainsi, tout objet qui se trouve datis l'horoptère est vu simple; il forme ses images sur deux points rétiniens correspondants. Tout objet situé en dehors de Vhor opter e est vu double; il forme ses images sur des points rétiniens non correspondants.

Le fait que nous voyons simple avec les points correspondants des deux yeux, bien que chaque point lumineux produise deux sensations visuelles, n'est pas plus surprenant que cette autre observation journalière, que nous ne croyons pas nous trouver en présence de deux objets similaires quand nous en tâtons un des deux mains. Cela résulte de ce que nous n'avons guère conscience de nos sensations comme telles, mais que nous les transformons immédiatement en perceptions, c'est-à-dire que nous les reportons au dehors de nous, comme propriété d'un objet extérieur. Du moment que les deux sensations sont reportées, par un acte psychi(jue, au même endroit de l'espace, il n'y a rien d'étonnant à ce que les deux sensations soient attribuées à la même cause. Du reste, nous reportons au même objet une foule d'autres qualités sensorielles, qui sont du domaine des autres organes des sens ; nous ne croyons pas à la présence d'autant d'objets distincts que nous éprouvons de qualités sensorielles distinctes.

Quant au point de savoir pourquoi nous ne remarquons pas ordinairement les doubles images de la grande majorité des objets situés dans notre champ visuel binoculaire, on n'en connaît aucune explication satisfaisante.

Un point qui parait avoir son importance en la question est le suivant. — C'est un fait général dans le domaine de nos organes des sens, que nous ne remarquons pas les sensations qui ne nous importent guère; nous en faisons a abstraction », si notre attention n'est pas éveillée à leur égard. Il en est ainsi de beaucoup de phénomènes visuels entoptiques, notamment des mouches volantes, que nous ne remarquons pas, mais qui deviennent persistantes et gênantes si on s'en occupe beaucoup. Cela est même vrai pour les images formées dans le centre physiologique de la rétine, en ce sens que dans la sensation visuelle provoquée dans la fovea centralis, nous ne remarquons que les seuls éléments qui ont quelque importance pratique pour nous; une longue expérience nous a appris à faire « abstraction » des autres.

On n'avance en rien la question en relevant que les doubles images étant ordinairement diffuses (on n'accommode que pour le point de fixation) et tombant ordinairement sur des parties périphériques de la rétine, sont négligées d'autant plus facilement. Car en fait nous les remarquons, témoin la connaissance que nous avons de la situation des objets vus indirectement. — Du reste, la vision simple avec les deux fossettes centrales n'est pas absolue non plus. Si on regarde dans le stéréoscope deux vues d'un objet dont l'une est peinte par exemple en rouge, l'autre en a ert, la plupart des gens ne voient pas l'objet en blanchâtre, mais tantôt ils le voient en rouge, tantôt en vert (lutte entre les deux champs visuels).

^'ons touchons ici à un des points les plus controversés de la physiologie des sens. Si nous allons au fond des choses, nous remarquons qu'il y a même une question préalable à résoudre, celle de savoir pourquoi les excitations des différents points rétiniens sont projetées en dehors de nous, et celle de chaque point dans une autre direction. A cette première question s'en rattache une autre, qui de tous temps a occupé les esprits 5 c'est celle de savoir pourquoi nous voyons droits les objets à l'aide d'images rétiniennes renversées.

Deux tendances se combattent aujourd'lini sur ce terrain. Tandis que les uns, à la suite de Helmhollz, mettent surtout en avant dans la vision l'intervention de l'intelligence, du jugement, de l'expérience personnelle (tendance « enipiristique ») ; les autres, à leur tête Hering, fiiétcndent qu'il faut une réponse plus physiologique aux questions de w vision », et tendent à ramener ces « jugements » à des propriétés jiliysiologiques innées de l'appareil optique (tendance '( nutivisf.if/ue »). — C'est ainsi que le nativisme admet que chaque sensation visuelle comprend de prime abord, par essence, un élément objectif et même corporel ; qu'une sensation

bleue par exemple serait sentie toujours avec au moins deux dimensions. La tiiéorie empyristique au contraire soutient (et nous nous sommes placés à ce point de vue dans ce qui précède), que rien de corporel ni d'objectif n'est donné primitivement dans la sensation, et que le « jugement », acte psychologique, la rapporte en dehors de nous, à la suite d'expériences souvent répétées.

On trouvera le point de vue empyristique exposé et défendu dans la « Physiologie optique » de Helmholtz, et le point de vue nativistique dans les écrits de Ilering"). Voici comme exemple de ces discussions la question de la vision droite avec des images rétiniennes renversées, envisagée au point de vue empiristique.

Vision droite avec des images rétiniennes renversées. — Le fait de l'acuité visuelle suppose que l'excitation d'un cône rétinien soit conduite isolément vers les centres nerveux, où elle est perçue isolément, et distinguée d'une excitation identique d'un autre cône. Il faut donc que la sensation produite par l'excitation d'un point rétinien diffère en quelque chose d'une sensation provoquée par l'excitation identique d'un autre point rétinien. Les deux sensations sont identiques au point de vue de la « qualité » et de la a quantité ». Nommons avec Helmholtz « signe local » ce caractère de la sensation, inconnu dans sa nature, par lequel nous distinguons deux impressions identiques faites sur deux endroits rétiniens. Le signe local étant admis, les diverses questions de vision peuvent se ramener plus ou moins à une question d'expérience individuelle.

Un point lumineux objectif, dans une situation déterminée par rapport à l'œil, excitera toujours le même élément rétinien, provoquera une sensation toujours la même, mais distincte par son signe local de celle qu'il provoquerait dans une autre position par rapport à l'œil. A l'aide d'autres sens, en portant la main dans le champ visuel (sensation musculaire), nous nous sommes convaincus des centaines de fois qu'à tel signe local correspond toujours un objet situé dans telle partie du .champ visuel, par exemple en haut. A un autre signe local correspond toujours un objet en bas du champ visuel, etc. A force d'interpréter les signes locaux à l'aide de la main notamment, ce contrôle est devenu inutile. Ainsi s'explique la vision suivant les deux dimensions, sans que nous ayons besoin de savoir que nos cônes et nos bâtonnets sont disposés en mosaïque; l'image rétinienne est accessoire dans la vision.

Dans cet ordre d'idées, la question de la vision droite à l'aide d'images rétiniennes renversées est résolue, ou plutôt elle ne peut pas même être raisonnablement posée.

Invoquer (au point de vue nativistique) cette espèce d'image des objets extérieurs projetée dans l'écorce cérébrale (voir « centre psycho-optique »), cela n'avancerait en rien la question; ce serait simplement la déplacer, puisque nous n'avons pas plus conscience de cette image « corticale » que de l'image « rétinienne. »

Expliquer la vision droite par la disposition des cônes et des bâtonnets, dirigés vers le centre de l'œil (Rouget, à la suite de Voltaire), de manière à ce que l'image rétinienne, projetée hors de l'œil suivant les rayons directeurs, soit redressée, cela n'avance pas non plus la question. Il faudrait en effet supposer que notre sens intime ait connaissance de la direction des bâtonnets, et de la marche des rayons lumineux dans Pœil!

(1) Beitràge z. Physiol. 1862-1861. Un résume des idées de HEniKo se trouve dans le t. III du Hâb. d. Physiol. de Hermann.

CHAPITIIE VI.

Une observation de tous les jours ébranle plus ou moins l'explication empyristique précédente : c'est celle du poussin (beaucoup d'autres animaux sont dans ce cas) qui au sortir de l'œuf saisit une miette de pain, action qui suppose même un jugement sur la troisième dimension. Dans ce cas l'appréciation de la troisième dimension semble basée sur un mécanisme nerveux congénital. Et de même que chez l'homme nouveau-né d'autres organes congénitaux ne fonctionnent pas encore, de même aussi l'appareil nerveux optique pourrait ne fonctionner que plus tard. Ne savons-nous pas que la périphérie rétinienne ne fonctionne pas encore à la naissance?

Du reste, les deux tendances (nativistique et empyristique) doivent finir par se confondre, puisqu'en dernière analyse il faudra rechercher un processus physiologique comme substratum à ces « jugements » basés sur les sensations visuelles.

Observations d'aveugles de naissance ayant acquis la vision plus tard, à la suite d'une opération. — La question

traitée précédemment ferait un pas immense si les enfants se souvenaient plus tard de leurs sensations éprouvées lors de leurs premiers essais visuels. Les gens aveugles de naissance, et ayant acquis plus tard la vision à la suite d'une opération, réalisent plus ou moins ce desideratum ; ils peuvent nous rendre compte de ce qu'ils éprouvent. Les observations faites sur ces individus parlent puissamment dans le sens des idées empyristiques.

Lors de leurs premiers essais de vision, les aveugles de naissance qui ont acquis plus tard la vision à la suite d'une opération, ne reconnaissent aucun objet, aucune personne qui leur sont bien connus par leurs autres sensations (acoustiques, tactiles etc.). Ce n'est qu'après avoir tàté à plusieurs reprises un objet familier tel qu'un couteau, une cuillère etc., qu'ils parviennent à les reconnaître à la vue, après une éducation de plusieurs jours. Une forme ronde très-simple n'est nullement reconnue comme telle à la vue. Il leur semble que tous les objets visibles sont situés sur leurs yeux; comme les enfants, ils veulent saisir de la main des objets très-éloignés. Il paraît toutefois qu'ils localisent les objets visibles suivant les deux dimensions dans un plan situé contre leurs yeux; on a fait observer que ces gens n'étaient pas tout à fait aveugles avant l'opération, que tous les gros objets projetaient des ombres sur les rétines avant l'opération, et que par conséquent ils sont déjà en possession d'une certaine expérience pour interpréter leurs sensations visuelles.

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