MOUVEMENTS DE L'OEIL
Pour <c voir », pour porter des « jugements visuels », il ne suffit pas que les rayons lumineux partis d'un point objectif se réunissent en un foyer punctiforme sur la rétine. Nous verrons qu'il faut à cet effet des mouvements multiples, de la tête, de tout le corps, et surtout des globes oculaires.
Le globe oculaire peut être comparé à une tête articulaire mobile dans sa cavité articulaire (formée par la capsule de Tenon) dans tous les sens, autour d'une infinité d'axes passant par son centre de rotation, qui est fixe : dans les mouvements normaux, l'œil n'avance ni ne recule. Le centre de rotation coïncide presque avec le centre anatomiquc de l'œil (1,50 mm. en arrière de ce dernier). Quand donc le centre cornéen se dirige en dedans, en haut, etc., le pôle oculaire postérieur exécute un mouvement en sens opposé. L'œil est une tête articulaire arthrodiale.
Le globe oculaire se meut sous l'influence des six muscles extrinsèques de l'œil : droit supérieur, droit inférieur, droit externe, droit interne, grand oblique et petit oblique. Le centre de rotation de l'œil restant immobile, un muscle quelconque agit sur l'œil suivant un plan qui passe par le centre de rotation, l'origine fixe du muscle, et son insertion sur le globe oculaire. Ces éléments sont représentés dans le schéma de la figure 151. On remarquera que les six muscles constituent plus ou moins exactement trois paires de muscles antagonistes. Si nous supposons la tête droite, les deux yeux dirigés parallèlemont devant nous et au loin, position dans laquelle tous les muscles moteurs de l'œil sont au repos, les contractions du droit interne et du droit externe
impriment à rœii des rotations autour d'un axe vertical; le droit supérieur et le droit inférieur produisent une rotation autour d'un axe horizontal (ligne pointillée), dirigé de la racine du nez à travers le centre de rotation vers la tempe; l'oblique supérieur (dont l'attache fixe pliysiologique est la poulie de renvoi) et l'oblique inférieur (lignes pleines), produisent une rotation autour d'un axe dirigé d'avant en arrière, et de dehors en dedans (ligne pointillée). Si les deux obliques agissent simultanément, le centre cornéen se déplace en dehors; si l'oblique inférieur agit seul, le centre cornéen se déplace en haut et en dehors, et en même temps l'oeil subit une rotation autour de son axe antéropostérieur ab telle que l'extrémité supérieure du méridien vertical s'incline en
dehors; si le grand oblique agit seul, le centre cornéen se déplace en bas et en dehors, et l'œil subit une rotation autour de son axe antéropostérieur telle que l'extrémité supérieure du méridien vertical s'incline en dedans. Le droitinterne dirige le centre cornéen en dedans, le droit externe en dehors. Le droit supérieur déplace la cornée en haut et un peu en dedans, et donne de plus une légère rotation autour de l'axe antéro-postérieur, tourne l'extrémité supérieure du méridien vertical en dedans. Le droit inférieur déplace la cornée en bas et un peu en dedans, et incline en hehors l'extrémité supérieure du méridien vertical.
De par les muscles, tous les
mouvements rotatoires imaginables
Fig. loi. —Schéma de la direction et des axes de SOnt donc possibles; la COrnée peut
rotation des muscles oculaires extrinsèques ^tre tournée dans toutes les direc-
(Q après Fick). Coupe de l'œil droit et de ses ...
annexes suivant un plan horizontal. tions, si plusieurs musclcs agissent
simultanément, et en même temps l'œil peut subir les rotations les plus diverses autour de son axe antéropostérieur.
Il s'est trouvé que dans les mouvements exécutés réellement, les rotations de l'œil autour de son axe antéro-postérieur sont à peu près absolument évitées. — Si nous déplaçons latéralement le regard depuis un point le long d'une ligne droite — supposons-la horizontale — jusqu'à un autre point, la ligne de regard ou ligne vis ufdle (les deux lignes diffèrent un peu), tirée du point fixé vers la fovea cenlralia, décrit un plan. L'œil se meut autour d'un axe de rotation fixe, perpendiculaire au dit ])lan, c'est-à-dire perpendiculaire aux deux positions extrêmes de la ligne de regard. — La ligne visuelle aurait pu aussi être portée dans la seconde position suivant une foule d'autres ciicmins, plus indirects.
Enfin, dans la seconde position, l'œil pourrait avoir subi une rotation autour de son axe antéro-postérieur.
L'expérience a prouvé qu'en réalité dans la vision ordinaire, surtout avec les lignes visuelles parallèles (dans la vision au loin), une rotation ou plutôt un déplacement quelconque de l'œil s'opère autour d'un seul axe fixe, perpendiculaire à la direction initiale et à la direction nouvelle de la ligne de regard (loi de Listing). Le point de fixation se déplace suivant une ligne droite.
On remarquera d'abord que cette manière de se mouvoir est la plus simple (pour une sphère quelconque). — La signification physiologique de cette loi est toutefois plus profonde. On démontre que de cette manière l'orientation est la plus facile. D'abord, pendant que l'œil se meut, le même objet forme successivement sur différents endroits de la rétine des images, plus on moins dissemblables à cause de la perspective, et ces dissemblances se réduisent à un minimum pour le mode de mouvement indiqué. En second lieu, de cette manière l'orientation des différents méridiens de l'œil par rapport à l'orbite est donnée pour une situation déterminée de la ligne de regard (loi de DoNDERs). Supposons que dans le regard en haut et en dehors de la ligne de regard, l'œil puisse exécuter autour de son axe antéro-postérieur une rotation plus ou moins grande, soit à droite, soit à gauche; il s'ensuivrait que dans la même direction du regard, une ligne verticale, par exemple, pourrait former son image sur des méridiens rétiniens très-divers — ce qui rendrait difficile, sinon impossible notre orientation à l'aide de nos sensations visuelles.
La démonstration de la loi de Listing dépasserait de loin les limites mises à ce livre. Elle se fait à l'aide d'une méthode ingénieuse, dans laquelle on utilise les images accidentelles négatives, et qui a été imaginée par Donders. La question est traitée avec détails par HelnihoKzC). Hering(^) en a donné récemment un exposé qui dissipera les obscurités qui paraissent s'être glissées dans le travail de Helmholtz.
Les rotations autour de l'axe antéro-postérieur de l'œil sont donc évitées d'une manière presque absolue, et cela dans l'intérêt d'une facile orientation.
Dans la vision avec les yeux convergents, les yeux subissent de légères rotations autour de l'axe antéro-postérieur. On démontre que cette apparente anomalie est dans l'intérêt de la vision simple avec deux yeux.
Des rotations autour de l'axe antéro-postérieur se produisent aussi dans les déplacements extrêmes du regard (à cause des obstacles mis à ces mouvements par les adhérences de l'œil). C'est principalement pour ce motif que nous suppléons par des mouvements de la tête à ces déplacements considérables du regard.
Il résulte de ce qui précède qu'un mouvement oculaire quelconque suppose l'intervention d'au moins deux muscles oculaires. Nous avons vu en effet qu'à l'exception peut-être des droits interne et externe, la contraction de chaque muscle imprime à l'œil une rotation autour de l'axe antéro-postérieur, cliaquc fois qu'elle déplace le sommet cornéen. Il faut donc qu'un ou plusieurs muscles viennent par leurs contractions empêcher cette rotation qui tend à se produire.
(1) Optique physiologique.
(2) Hdb. der Physiologie de IkitMANN, t. III, 1879.
Hueek (1853) croyait avoir démontré que si nous inclinons la tête latéralement, le méridien vertical de l'œil reste néanmoins vertical. L'œil devrait donc subir une rotation autour de son axe antéro-postérieur qui compenserait l'inclinaison de la tête, rotation qui pourrait aller jusqu'à 90" et plus! Javal (1866) démontra (à l'aide de l'astigmatisme régulier) que dans ces circonstances il y a réellement une telle rotation compensatrice, mais assez faible, Mulder (1875, avec Donders) montra que cette rotation est très-sensible immédiatement après l'inclinaison de la tête, et qu'elle diminue à l'instant même au point qu'il n'en reste plus que des traces, même dans les plus fortes inclinaisons latérales de la tête.
Innervation des muscles oculaires. Coordination de ces innervations. — D'après ce qui précède, les mouvements d'un œil considéré isolément ne sauraient être que très-rarement l'effet de la contraction d'un seul muscle; les seuls mouvements d'adduction et d'abduction sont peutêtre dans ce cas. Un déplacement du regard en haut et en dehors par exemple suppose l'intervention du droit supérieur et du droit externe; en outre la rotation anormale que tend à produire le droit supérieur doit être corrigée par une contraction du petit oblique. — Les observations pathologiques (paralysie de l'un ou l'autre muscle) semblent même démontrer que dans n'importe quel déplacement du regard tous les muscles oculaires interviennent plus ou moins.
Pour ce qui est de l'innervation des muscles oculaires extrinsèques, voir « nerfs crâniens. »
Ce qui complique encore les innervations des muscles oculaires, c'est que les deux yeux sont toujours innervés simultanément, et cela dans des combinaisons très-diverses. Ainsi dans les simples mouvements de latéralité, le droit interne d'un côté agit avec le droit externe du côté opposé. Dans les mouvements de convergence, les deux droits internes agissent à la fois. — II faut supposer un mécanisme d'innervation de convergence, qui innerve a la fois les deux droits internes, et un mécanisme d'innervation du mouvement latéral, qui innerve simultanément un droit interne avec le droit externe du côté opposé. Ces deux mécanismes fonctionnent simultanément, quand par exemple nous voulons regarder un objet situé près de nous et vers la droite. — Ces mouvements ne sont pas volontaires dans l'acception ordinaire de ce terme. Nous ne pouvons pas innerver isolément et à volonté un muscle oculaire; mais l'intention de voir un objet situé plus près ou plus loin, à droite ou à gauche, met en activité les divers mécanismes d'innervation. Ordinairement, ces innervations sont des actes purement réflexes, provoqués par une impression sur la périphérie rétinienne, ou bien par l'excitation d'un autre nerf centripète, comme le nerf acoustique. — Nous verrons que la signification physiologique des coordinations curieuses des muscles oculaires est de faire en sorte que l'image d'un objet extérieur se forme dans cliaque œil sur un point rétinien déterminé, et cela dans le but d'éviter la diplopic.
L'innervation de convergence est toujours accompagnée d'une innervation d'accommodation et d'une innervation du muscle sphincter de la pupille. — Les innervations de convergence et des mouvements de latéralité ont des associations encore beaucoup plus étendues. Les musles innervés par le nerf facial agissent en totalité ou partiellement avec les muscles de l'œil, ce qui donne pour une large part l'expression de la face. Un bruit insolite se faisant entendre, on une lumière insolite apparaissant dans la périphérie du champ
visuel, provoquent comme actes réflexes des mouvements des yeux, de la l'ace, de la tète et même de tout le tronc.
Les tubercules quadrijumeaux renferment des centres pour les diverses innervations des muscles oculaires (voir page 164).
D'après Duval (1879), le noyau d'origine du nerf oculo-moteur externe envoie quelques fibres aux nerfs oculo-moteur commun et pathétique du coté opposé. Le muscle droit interne par exemple aurait donc une innervation double : pour la convergence il serait innervé par l'oculo-moteur commun ; dans les niou\emenls de latéralité des deux yeux, il recevrait son innervation de l'oculo-moteur externe du coté oppose (contraction du m. droit externe d'un œil et du m. droit interne de l'autre).
Le nerf optique, qui provoque de si nombreux réflexes des muscles oculaires, se rend précisément dans les tubercules quadrijumeaux. Probablement l'acte psychique de « vouloir voir » quelque chose (influence corticale) n'agit sur les muscles oculaires que par l'intermédiaire de ces centres.