Conclusions sur l’emploi de la mesure en Psychologie
1® La mesure mathématique traduite par des expressions numériques ne peut atteindre la qualité elle-même ; elle ne peut s’appliquer qu’à la quantité homogène. A plus forte raison ne s’applique-t-elle pas aux transformations vitales en tant qu’elles sont vitales et aux faits de conscience. En supposant même que ces mesures n’aient d’autre but que de renseigner sur l’intensité, la clarté, ou d’autres éléments du fait psychique, les renseignements fournis seraient par la nature même des choses essentiellement imprécis : le phénomène de conscience est mélangé de perception et d’éléments subconscients que l’analyse la plus serrée ne saurait parfaitement démêler et dès lors il est impossible de se rendre compte de l’objet même sur lequel portent les renseignements obtenus. Cette dernière critique s’applique à la durée des phénomènes ; il faut aussi remarquer que, quand bien même par le perfectionnement des moyens de mesure, on arriverait à mesurer le temps psychologique, ce temps ne serait pas à proprement parler la mesure de la « qualité durée » inhérente à la sensation, mais la mesure de la durée d’un temps homogène coexistant, car la durée du phénomène psychique n’est pas plus susceptible de mesure numérique que le phénomène psj^chique luimême.
2® L’usage direct de la mesure des phénomènes psychiques serait d’ailleurs stérile pour la solution des vrais problèmes de Psychologie expérimentale analytique. Comme le remarque justement Kostyleff : « Qu’il faille augmenter le poids d’un tiers pour que la différence devienne perceptible, ou d’un vingtième seulement comme Vont montré les expériences de Hering, cela n’indique rien sur la nature de ces
SENSATIONS
'perceptions.... Fût-on arrivé à écarter tous les facteurs concomitants pour étahlir le seuil exact et tous les rapports de la sensation à V excitation nerveuse, cela ne servirait à rien 'pour éclairer le mécanisme du phénomène mental »
3® Les recherches sur la mesure des sensations peuvent être utiles dans les études de Psychologie synthétique individuelle. C’est le but principal que Toulouse, Vaschide et Piéron assignaient à la Psychologie expérimentale dans la première édition de la Technique : « Classer les individus suivant leurs aptitudes avec une précision bien autre que celle que peuvent fournir des examens superficiels, d^ concours ou des circonstances fortuites, telle est Vœuvre d^utilisation sociale que la science psychologique pourra bientôt hautement revendiquer » Mais la Psychologie expérimentale a un but beaucoup plus étendu, et d’ailleurs elle doit être analytique avant d’être synthétique ; les mesures servant à la classification des sujets ne sont donc pour elle qu’un travail d’importance Secondaire.
4® Les expériences de mesure, à cause de leur précision, peuvent cependant rendre service indirectement à la Psychologie analytique. Comme nous l’avons indiqué au n® 8 B, on peut dans ces expériences « au lieu de s'attacher au résultat matériel de V expérience, mettre l'accent sur la description que le sujet donne de son état d'esprit » ^ et en conclure des lois psychologiques proprement dites. La précision des expériences de mesure permettra de répéter facilement l’expérience dans des conditions identiques.
La Psychologie dans son ensemble s’écarte de plus en plus des expériences de mesure : il suffit de parcourir les comptes-rendus des congrès de Psychologie de 1905 et 1909 pour constater que la mensuration compte pour peu en Psychologie.