Critères
Tous savent ce qu’est l’impression d’un plaisir et d’une douleur, et personne ne confond bien-être et malaise, sentiment de vie et dépression ; cependant il n’est pas une partie de la Psychologie expérimentale qui soit moins riche en résultats que celle des états affectifs, aucune qui manifeste plus de vues discordantes dans la solution de ses problèmes. La principale raison de cette situation rudimentaire de la Psychologie affective a été indiquée par Titchener ; «Le langage parlé n* exprime pas des sentiments mais des idées. Si je vovs dis que je suis triste, vous le savez, je vov^ ai donné Vidée de ma tristesse ; mais en somme je vous ai indiqué mon sentiment et je n'ai pu vous le décrire. Quand bien meme j'essaierais de vous en faire une description détaillée, tant que je ne vous parlerai que du plaisir et du déplaisir contenus dans mon état d'âme, la relation sera de seconde main, puisque je devrais traduire mon affection en idée d'affection. Il y a bien un langage du sentiment : l'exclamation et le geste. Mais la civilisation nous a appns à réprimer nos émotions et nous usons rarement de ce langage ; on s'expose au ridicule en s'en servant. Ce langage d'ailleurs est bien moins développé que la parole » La parole exprime l’universel, l’état affectif est subjectif et individuel ; par suite une science des états affectifs est particulièrement difficile et semble même au premier abord impossible.
La première démarche à faire pour aborder scientifi-
!. Text-B., § 71, 240.
ÉTATS AFFECTIFS
quement l’état affectif est de déterminer certaines notes, certains critères, qui puissent s’exprimer en idées et distinguer ces phénomènes des autres faits psychiques. Ecartons d’abord, conformément au principe suivi pour la distinction des éléments psychiques, les phénomènes de nature intellectuelle (Cf. n® 3) ; puis dans le domaine des faits sensitifs éliminons ce qui est connaissance d’un objet étendu, doué de qualités sensibles (couleur, odeur, résistance, etc., que cet objet soit extérieur, ou soit une partie de notre corps) ; les phénomènes restants, ou, pour parler plus exactement, les aspects non considérés parmi les phénomènes sensitifs conscients seront les états affectifs. Külpe, dans son rapport sur la Psj^-chologie des sentiments au Congrès de 1909, a déterminé les critères qui distinguent ces états des autres faits de conscience : « {Ils) se distinguent des sensations de œuleur, de parfum^ etc., en ce que abord ils ne dépendent pas spécifiquement des organes des sens, et ensuite en ce quHls ne laissent derrière eux aucune image résiduelle — des images, en ce que d’abord ils ne sont pas reproductibles, et d’autre part ils ne présentent aucun rapport d’association à proprement parler entre eux ou avec d’autres images — et des concepts enfin, par ce fait, d’abord qu’ils ne sont point une connaissance d’objets, et ensuite qu’ils ne sont point des objets connus ^ » Nous ne retenons actuellement que ce critère : « la caractéristique des états affectifs est d’être un aspect des phénomènes qui n’est pa/S connaissance d’objet étendu et doué des qualités sensibles », en bornant, comme nous l’avons dit, notre point de vue aux seuls phénomènes affectifs sensitifs. Le critère donné par Külpe de l’absence d’images affectives est en effet controvemé, comme nous le dirons en parlant de la mémoire affective.
Ce critère étant posé, une première question se présente : l’étendue des états affectifs est-elle bornée aux seuls phéno-
1. Zut Psychologie der Gefiihle, C. R. du congr. 1909, 183 (tr. il., J. ps. n. et p. 1910, l).
ÉTATS AFFECTIFS
mènes de plaisir et de douleur, ou comprend-elle d’autres faits psychiques ?
Wundt admet que les sentiments peuvent présenter trois groupes distincts de qualités ; si on se donne un point représentant les états dépourvus de nuance affective, les sentiments varieront selon trois dimensions, chacune susceptible de deux sens : le plaisir- déplaisir, l’excitation-inhibition, la tension-relaxation. Ces caractères des états affectifs se combineraient pour nous donner une impression unique que la seule introspection ne parviendrait pas à analyser ; pour les distinguer, on procède comme pour mettre en évidence les trois dimensions des couleurs (nuance, saturation, brillant) en faisant varier les éléments de l’excitant affectif 1. D’ailleurs, selon Wundt, la liste totale des qualités affectives que l’on peut grouper selon ces trois dimensions est beaucoup plus longue que celle des sensations. Cette manière de voir semble inspirée par le préjugé de vouloir trouver dans l’état affectif les trois catégories d’intensité, qualité, temps 2, et se heurte d’ailleurs à l’épreuve expérimentale : les courbes de Lehmann dans son article « Expressions corporelles des états psychiques », que Wundt invoque en faveur de son opinion, ne prouvent nullement, comme l’a montré Stevens l’hypothèse des trois dimensions ; Titchener a soumis plusieurs étudiants à diverses excitations méthodiquement variées, en leur faisant rendre compte de leurs impressions affectives, et il a constaté que tous discernaient le plaisir et le déplaisir, mais les réponses ont été contradictoires et équivoques relativement aux deux autres dimensions, ce qui semble incompatible avec l’existence d’états affectifs spéciaux puisque les jugements d’existence de tels phénomènes sont basés sur le témoignage immédiat
1. Gr. der Ps., 99-101 ; Grundz. derphys. Ps., t. 2. 284-291. Titchener, Text-B., § 72, 250-257.