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CHAPITRE VIII

Chaque sensation possède une certaine intensité, et, relativement à cette dernière, elle peut être comparée à d*autres sensations, surtout à celles qui sont douées de qualité analogue ; ceci est un fait immédiat d'expérience interne. D'après Tintensité des sensations, nous apprécions directement l'énergie des irritants sensoriels extérieurs. Les méthodes d'investigation physique permettent d'obtenir une mensuration de cette dernière, plus précise et indépendante de la sensation. C'est pourquoi, la psychologie doit s'occuper de découvrir, jusqu'à quel point cette appréciation directe, que nous opérons à l'aide des sensations, correspond à l'énergie réelle des irritants ou s'en écarte. La solution de cette question déterminera donc la relation légitime, légale, qui existe entre l'énergie objective de Tirritant et notre perception subjective de cette énergie.

Ce rapport, ainsi établi, porte généralement le nom de relation entre l'excitation ou Virritation et la sensation. Cette expression mérite d'être conservée à cause de sa brièveté. Or, nous ferons tout d'abord une remarque. Cette expression, prise strictement, est inexacte ; car, la relation entre l'excitation et l'appréciation de la sensation est seule accessi))le à notre mensuration. Mais la question suivante : comment se comportent les sensations, indépendamment des processus de perception et de comparaison, qui coopèrent à leur appréciation ? ne peut être résolue par l'investigation directe. En outre, l'examen de la relation entre l'excitation et l'appréciation de la sensation saisit seulement — personne ne le conteste — les anneaux les plus extrêmes (l'une chaîne de rapports, qui doivent être totalement découverts, si

Ton veut déterminer rigoureusement toutes les conditions psychophysicpies de l'énergie de la sensation. D'abord, l'irritation physique est transformée en excitation sensorielle, celle-ci en excitation nerveuse ; •et, cette dernière se convertit en ces processus centraux, qui accompagnent la sensation. Sur tous ces processus, nous ne possédons que de très-faibles données. La découverte des relations entre l'excitation et la sensation constitue donc le commencement d'une investigations" qui doit s'étendre encore bien loin; et, il est inévitable, que les résultats de cette investigation soient, actuellement, l'objet d'interprétations différentes.

On appelle méthodes de mensuration de la sensation, celles qui sont destinées à délimiter les relations régulières entre l'énergie des excitations sensorielles extérieures et notre appréciation de l'intensité des sensations correspondantes. Il n'y a point d'autres méthodes ; car, une mensuration des sensations, indépendante de notre appréciation, est à jamais impossible, et une mensuration suffisante des processus physiologiques d'irritation est également impossible, du moins présentement. Ceci admis, les méthodes de mensuration, appliquées à ces questions, se trouvent en face des detix problèmes suivants. Le premier consiste à déterminer les valeurs limites, entre lesquelles les variations d'énergie de Vexatalion correspondent d des variations de la sensation ; le second, à découvrir les relations régulières entre les modifications de Vexcitation et celles de la sensation.

Toutes les modifications d'intensité de la sensation se meuvent entre une limite inférieure et une limite supérieure de l'irritation. La limite inférieure, au-dessous de laquelle, le mouvement de l'irritation est trop faible, pour occasionner une sensation à peine perceptible, s'appelle le seuil de V excitation ; et nous nommerons hauteur de V excitation, la limite supérieure, au-dessus de laquelle, une augmentation d'énergie de l'irritation ne permet plus à l'intensité de la sensation de s'accroître (1). Au seuil de Texcitation correspond la sensation perceptible tout juste

1. L'expression métaphorique de seuil appartient à Herbart. Ce philosophe nommait seuil de la conscieru:e, cette limite, que doivent tranchir les représentations, pour devenir conscientes. {Psychologie aïs Wissenschaft, vol. V des œuvres complètes, p. 541.) Fechner {Elemente der Psycliophysik, I, p. 238) a appliqué cette expression à la mesure de la sensation. 11 me semble convenable d'introduire, également, une courte désignation pour la valeur limite maxima, opposée au seuil ; c'est pourquoi, je propose le terme de hauteur de l'excitation ou de l'irritation.

Afin d'éviter la répétition trop fréquente du même terme, nous avons traduit Reiz (litlér. irritant) tantôt par excitation, tantôt par irritation. (N. d. trad.).

OU, pour abréger, la sensation minima; el à la hauteur de Texcitation la sensation maxima. L^ sensibilité à l'excitation dépend de la situation du seuil de l'excitation. Plus petite est cette grandeur de l'irritation, qui correspond à la sensation minima, plus grande, disons-nous, est la sensibilité. Quand par exemple, dans un cas donné, la sensation minima, en présence de l'irritation est i, et, dans un autre cas, en présence de l'irritation, 2, la sensibilité se comporte alors comme 1 : Vs ; ou, d'une manière générale, la sensibilité à l'excitation est proportionnelle à la valeur réciproque des seuils de l'excitation. Mais la hauteur de l'irritation détermine une autre propriété, que nous appellerons la réceptivité i Vexcitation (Reizempfanglichkeit) ; nous entendons par ces mots la faculté d« suivre avec la sensation les valeurs croissantes de l'irritation. Plus élevée est la hauteur de l'excitation, plus grande sera la réceptivité à l'excitation. Si, par exemple, la sensation maxima commence dans deux cas soumis à la comparaison, quand les irritations sont comme 1 : % la réceptivité se comportera comme 1 : 2 ; ou généralement, la réceptivité à l'excitation est proportionnelle à la valeur directe de la hauteur de l'irritation. Si nous nommons enfin étendue de Vexcitation^ tout le domaine de ces grandeurs de Tirritation, dont la variation est accompagnée d'une variation parallèle de la sensation, cette étendue de l'irritation croîtra en raison de l'abaissement du seuil de l'excitation et de l'augmentation de hauteur de l'excitation. Quand, par exemple, le seuil de l'excitation est 1, la hauteur de l'excitation 4; et, dans un second cas, le seuil 2, la hauteur de l'excitation 8 ; dans ces deux circonstances, l'étendue relative de l'excitation = 4- Dans un troisième cas, le seuil de l'excitation étant 1/2 et la hauteur de l'excitation 4, l'étendue de l'excitation est = 8. Ou généralement, l'étendue relative de l'excitation est proportionnelle au produit obtenu, en multipliant la sensibilité à Texcitation par la réceptivité à l'excitation, ou au quotient, provenant de la division de la hauteur de l'excitation par le seuil de cette dernière. Pour fixer ces rapports, appelons S le seuil de l'excitation et H la hauteur de l'excitation, alors

la mesure de la sensibilité à l'excitation = - ,

la mesure de la réceptivité à l'excitation = H,

la mesure de l'étendue de l'excitation = - .

Deux méthodes peuvent servir à déterminer le seuil de Vexctiaiton. On laisse croître lentement une irritation inférieure à la grandeur S, jusqu^à ce qu'elle atteigne cette grandeur ; ou bien, une irritation, supérieure an seuil, est lentement diminuée, jusqu'à ce qu'elle devienne justement imperceptible. Dans le premier cas, on obtient une valeur un peu plus considérable, que dans le second: là, Ténergie à peine perceptible de l'irritation; ici, cette énergie justement imperceptible. Il vaut donc mieux combiner les deui méthodes. Alors, on prend la moyenne de leurs résultats et l'on détermine ainsi le seuil de l'excitation, comme étant cette grandeur, qui tient exactement le milieu entre Tirritation perceptible tout juste et l'irritation justement imperceptible. Pour découvrir la hauteur de IHrritation, une seule méthode est employée : on laisse une irrilation, un peu inférieure à la valeur H, croître jusqu'à la grandeur, au-dessus de laquelle, une augmentation perceptible de la sensation ne peut plus être effectuée. Ici, le procédé inverse est rejeté, à cause de la fatigue trop considérable, engendrée par les irritations qui dépassent le maximum. Comme la même influence révèle déjà, en deçà de la hauteur de l'irritation, son action perturbatrice, généralement les données numériques de la limite supérieure de l'irritation sont trèsincertaines. Pour déterminer les deux valeurs limites S et fT, il est enfin indispensable, en vue d'éliminer le plus possible les états variables de la conscience et des organes sensoriels, de faire de nombreuses observations, où l'on aura égard à la marche des influences de fatigue. Ceci n'a été guère pratiqué, jusqu'à présent, que dans les recherches sur le seuil de l'excitation. D'ailleurs, ce seuil est indéterminable chez quelques organes sensoriels, parce que (comme nous le verrons ultérieurement) il existe de faibles irritations permanentes, qui tiennent continuellement les sens en question au-dessus du seuil de l'irritation.

Les relations régulières entre la modification de Vexcitation et la modification de la sensation sont, dans tout le domaine de l'étendue de l'irritation, depuis le seuil de l'irritation jusqu'à la hauteur de l'irritation, accessibles à l'investigation. Le problème consiste, ici, à trouver de quelle grandeur, dans les diverses parties de l'échelle de l'irritation comprise entre ces limites, l'énergie de la sensation se modifie d'après notre appréciation, quand l'énergie de Tirritation est modifiée d'une grandeur donnée. Plus petite est cette modification de l'irritation, qui est nécessaire, pour provoquer une modification donnée de la sensation et maintenue constante dans les observai ions comparées, plus grande, disons-nous, est la sensibilité différentielle. Celle-ci est donc

mesurée par la valeur réciproque de Pintensité de rirritation, qui est indispensable pour amener une certaine modification de la sensation. Afin de la déterminer, on peut recourir aux qtmtre méthodes suivantes :

!• La méthode des graduations moyennes de la sensation ou méthode des différences dépassant le point à peine perceptible. Nous TexposoQs la première, quoique ses applications à la psychophysique soient plus récentes, que celles des méthodes suivantes ; car, elle a la plus intime affinité avec le procédé, qui nous permet d'apprécier les sensations dans la vie pratique. Quand nous nous bornons à comparer, sous le rapport de leur intensité, deux sensations qualitativement analogues, nous sommes seulement en état d'affirmer, si elles diffèrent peu ou beaucoup en énergie; mais une détermination quantitative, plus précise, est impossible, si nous n'avons pas recours aux associations. Il en est autrement, dès que nous comparons trois sensations. Ordinairement, nous pouvons alors facilement décider, si la sensation, intermédiaire à la sensation la plus faible et à la plus forte, est plus rapprochée de la première ou de la seconde, ou bien, si elle est également éloignée de toutes deux. Par conséquent, en graduant trois irritations, de manière que l'irritation moyenne tienne, d'après notre estimation, le milieu entre la première et la troisième, l'application répétée de ce procédé nous fournit une échelle d'irritations, dont les intervalles correspondent à des intervalles également grands de notre appréciation de la sensation. Pour avoir une échelle continue d'irritations, on prend premièrement les deux intensités A et 0 d'irritations, les plus différentes à comparer, et on gradue une irritation moyenne Af, jusqu'à ce qu'elle semble tenir exactement le milieu entre A et 0, On agit d'une manière analogueàl'égarddeAe if,de if etO, etc. Sion mesure finalement l'intensité physique de tous les irritants à employer, on obtient directement la relation entre l'énergie réelle de l'irritant et son énergie appréciée par nous, à l'aide de l'intensité de la sensation. En désignant par fli, flj, ^3, /I4... les valeurs successives de l'échelle de l'irritation obtenues par la

R R R graduation moyenne, les quotients ^, 77 , ^- seront d'autant plus

/Il lia "i

grands, que la sensibilité différentielle s'abaisse* davantage ; et, par

R R conséquent, leurs' valeurs réciproques ^, -^ pourront être direc-

«1 Ils

tement utilisées, comme mesures de la sensibilité différentielle. Cette méthode a été employée la première fois à apprécier l'intensité lumi-

nense des étoiles. Plateau (1) proposa de la faire servir à la psychophysique. Jusqu'à ce jour, elle n'a été appliquée qu'au seos de la vue (2), oii elle offre cet avantage» inespéré dans tout autre domaine sensoriel, que les sensations peuvent être comparées entre elles, d'une manière approximativement simultanée. Cependant, en modifiant légèrement sa forme, cette méthode serait probablement applicable même aux sensations de son.

2^ La méthode des modifications minima de la senmtion ou méthode des dittérences à peine perceptibles. Avec elle, on tâche de déterminer, à différents degrés de Téchelle de l'irritation, cette modification de l'énergie de Tirritant, qui engendre une modification minima de la sensation, en d'autres termes, une modification, qui atteint justement la limite de notre perception. Le procédé est donc analogue à celui, qui sert à trouver le seuil de l'irritation. Or, on n'a pas, en cela, à comparer la sensation nulle ou zéro avec une valeur minima de la sensation, mais des sensations de différente grandeur avec d'autres, qui diffèrent d'elles de valeurs minima. Cette analogie a conduit Fechner à appeler seuil différentiel (3), cette différence de l'irritation, qui correspond à une différence à peine perceptible de deux sensations. Plus élevé est ce seuil différentiel, moindre est, évidemment, la sensibilité différentielle : dans ce cas, la grandeur de celle-ci est donc directement mesurée par les valeurs réciproques du seuil différentiel. Pour déterminer le seuil différentiel, on peut se servir des deux mêmes méthodes, qui sont appliquées au seuil de l'irritation : on permet à une différence imperceptible de croître, jusqu'à ce qu'elle dépasse le point perceptible, ou bien, on fait décroître une différence, supérieure au point perceptible, jusqu'à ce qu'elle devienne imperceptible. Ici, il vaut mieux réunir les deux méthodes ; car, le seuil différentiel est considéré, comme étant cette modification del'irritation, justement in lermédiaire à la différence qui disparaît et à celle qui devient perceptible ; et, grâce à des observations répétées plusieurs fois, on obtient de nouveau cette valeur moyenne, afin d'éliminer le plus possible des influences accessoires variables (4). Ces séries d'expériences sont exécutées avec des irritants présentant des intensités diverses; elles four-

i. Plateau, Bulletin de Vacad. roy, de Belgique y t. XXXIII, p. 376. t. J.Delbœuf, Etude psychophysique. (Extrait du tome XXIIl des mém. cooronaé? de Tacad. de Belgique.) Bruxelles 1873. p. 80.

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