W. WUNDT
Le titre de ce livre indique déjà que j'entreprends de combiner deux sciences, qui, bien qu'elles s'occupent l'une et l'autre presque d'un seul et même sujet, de l'étude particulière de la vie humaine, ont néanmoins parcouru pendant longtemps des routes différentes. La physiologie répand sa lumière sur ces phénomènes biologiques que perçoivent nos sens externes. Dans la psychologie^ l'homme se voit, pour ainsi dire, du dedans et cherche à s'expliquer l'enchaînement des faits que lui offre cette observation intérieure. Malgré l'aspect si divers qoe semblent présenter généralement dans leur contenu notre vie interne et notre vie externe, toutes deux ont cependant de nombreux points de contact; car l'expérience interne est continuellement influencée par les agents extérieurs, et nos états internes exercent souvent une action décisive sur l'évolution du fait externe. C'est ainsi que se forme un cercle de phénomènes biologiques simultanément accessible à l'observation externe et interne ; un domaine limitrophe qui, aussi longtemps que la physiologie et la psychologie seront en général séparées l'une de lautre, sera convenablement assigné à une science pa^iculîère qui leur est intermédiaire. Mais, de ce domaine limitrophe, s'ouvrent spontanément des horizons qui s'étendent dans les directions les plus variées. Une science, qui a pour objectif les points de contact de la vie interne et externe, sera obligée de comparer, autant que pos-
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sible, avec les notions qu'elle aura acquises à ce sujets Tensemble des données fournies par les deux autres sciences, dont elle est l'intermédiaire, et toutes ses explorations convergeront finalement vers cette question : quelle est la connexion mutuelle de Texistence interne et externe, dans leur principe dernier et fondamental ? La physiologie et la psychologie peuvent, chacune en soi, éviter facilement cette question. Il est Impossible à la psychologie physiologique de l'esquiver.
Par conséquent, nous imposons à notre science une double tâche.. Elle doit, premièrement, scruter ces phénomènes biologiques qui, tenant le milieu entre l'expérience interne et externe, nécessitent l'application simultanée des deux méthodes d'observation externe et interne ; deuxièmement, utiliser les vues auxquelles l'a conduite l'investigation de ce domaine, à éclairer l'ensemble des phénomènes biologiques, afin de mieux dévoiler et de comprendre l'être humain tout entier.
Sous un certain rapport, cette étude exige une délimitation encore plus rigoureuse. En parcourant les routes situées entre la vie interne et externe, la psychologie physiologique suit, d'abord, celles qui conduisent du dehors au dedans. Elle commence par les phénomènes physiologiques et essaie de démontrer leur mode d'influence sur le domaine de l'observation interne ; ensuite, son examen s'étend aux réactions que l'être interne exerce contre l'être externe. Aussi, les regards qu^elle jette vers les deux sciences fondamentales, oii elle s'est intercalée, sont-ils spécialement dirigés du cdté psychologique. C'est ce qu'exprime ce terme de psychologie physiologique. U désigne Tétude psychologique comme l'objet particulier de notre science et n'ajoute le point de vue physiologique, que comme une détermination plus pré* cise. La raison du rapport, que nous établissons entre ces deux sciences^ c'est que tous ces problèmes, qui ont trait aux corrélations de la vie in* terne et externe, ont été jusqu'à ce jour un élément constituant de la psychologie; tandis que la physiologie avait résolument exdu du cercle de ses études les questions qui réclamaient l'intervention particulière de la spéculation. Cependant, les psychologues contemporains ont simultanément commencé par se rendre plus familiers avec l'expérience physiologique, et les physiologistes ont senti la nécessité de consulter la psychologie, relativement à certaines questions limitrophes, auxquelles ils se heurtaient. Résultant de semblables besoins, ce rapprochement a donné naissance à la psychologie physiologique. Les problèmes de cette science, si voisins qu'ils soient de la physiologie, et bien qu'ils
empiètent souvent sur le terrain propre de celle-ci, ont Jusqu'à présent, appartenu en grande partie au domaine de la psychologie, et Tinstrument, dont elle se sert pour triompher de ces problèmes, est également emprunté aux deux sciences mères. L'observation'psychologique de soimême est aidée, pas à pas, par l'emploi des méthodes de la physiologie expérimentale et Tapplication des procédés de celle-ci à l'observation interne a donné naissance à une branche spéciale de l'investigation expérimentale, aux méthodes psychophysiques. Si l'on veut attacher la principale importance à la spécificité de la méthode, notre science ou la psychologie expérimentale se distinguera donc de la psychologie ordinaire, qui est purement basée sur l'observation de soi-même.
Detix phénomènes principaux marquent nettement ces limites, ou l'observation externe est insuffisante sans l'interne, et ou celle-ci est obligée de recourir à la première: ce sont la sensation^ fait psychologique, qui dépend directement de certaines conditions fondamentales extérieures, et le mouvement d'impulsion interne^ phénomène physiologique, dont les causes ne sont généralement révélées, que par l'observation de soi-même. Dans la sensation, nous voyons le mur de séparation des deux domaines, pour ainsi dire, du dedans, du côté psychologique; dans le mouvement, nous le voyons du dehors, du côté physiologique.
La sensation est d'abord déterminée, en intensité et en qualité, par ses causes externes, en d'autres termes, par les excitants physiologiques des sens. Mais, sous l'influence des conditions préliminaires, données dans l'observation interne, elle subit d'autres transformations plus considérables. Grâce à ces conditions, les sensations engendrent les représentations (Vorstellungen) des choses extérieures ; les représentations s'ordonnent en séries et en groupes, afin de rester plus ou moins longtemps à la disposition de la conscience ; et les mouvements de l'âme, les plus divers, se combinent avec les représentations et le cours qu'elles suivent. Cependant, même dans ces circonstances, les influences extérieures manifestent continuellement leur action : la succession et la combinaison des représentations sont, en partie, déterminées par la succession et la combinaison des impressions; la construction qu'opèrent les représentations simples pour produire les représentations composées, est liée aux propriétés physiologiques de nos organes sensoriels et moteurs ; enfin, même le cours interne des pensées est accompagné d'états et de phénomènes déterminés, dans les organes centraux du système nerveux. C'est ainsi, que des conduc*
tours (oerveux) s'étendent de la périphérie psychophysique, jusqu'au milieu des profondeurs de la vie de l'âme.
D'autre part, les phénomènes internes se réfléchissent en mouvements externes. Ceux-ci ramènent à son point de départ le cercle des processus qui se déroulent de tous côtés entre l'être externe et interne. Le lien psychologique intermédiaire est absent dans les plus simples de ces mouvements, ou échappe du moins à l'observation de soi-même : dans ce cas, le mouvement apparaît comme un réflexe direct de l'excitant. Mais, à mesure que des phénomènes psychologiques se manifestent entre l'impression et le mouvement qu'elle met en jeu, ce dernier, après s'être déroulé dans l'espace et réalisé dans le temps, s'affranchit davantage de sa dépendance vis-à-vis de l'impression ; et, pour expliquer le mouvement, il faut recourir de plus en plus aux conditions que présente l'observation interne, jusqu'à ce que finalement cette observation, toute seule, nous rende directement compté du commencement du phénomène. Ici, nous arrivons à l'anneau terminal de la série : si, pour le mouvement réflexe, le milieu psychologique nous échappe, de même, dans le second cas, le commencement physiologique se dérobe; le phénomène interne et la réaction externe, exercée contre lui, nous sont seulement accessibles.
D'après son objet, la psychologie occupe une place intermédiaire entre les sciences naturelles et les sciences morales. Elle a de l'affinité avec les premières, parce que les faits internes et externes comportent l'application de principes d'examen et d'explication, qui sont identiques, en tant que le concept de fait l'exige ordinairement. Elle constitue la théorie fondamentale des sciences morales; car, toute manifestation de l'esprit humain a sa cause dernière dans les phénomènes élémentaires de l'expérience interne. L'histoire, la jurisprudence, la politique, la philosophie de l'art et de la religion se ramènent par conséquent aux principes d'explication psychologique. Mais la psychologie physiologique, qui s'occupe spécialement de vérifier les relations du &it externe et interne, a encore place, par une moitié d'elle-même, dans les sciences naturelles ; et, par suite, elle est Tintermédiaire le plus intime entre celles-ci et les sciences morales.
Parmi les sciences naturelles, on distingue communément les descriptives et les explicatives ou les diverses branches de Vhistoire et de la science de la nature. Toutes deux dépendent l'une de l'autre ; car, la description n'acquiert de valeur scientifique, qu'autant qu'elle repose sur des principes explicatifs; tandis que, d'autre part, la description et
la classification des phénomènes, qui est basée sur la description, préparent la voie à l'explication. Moins une science est avancée, plus la description et Texplication y sont confondues. Les essais de classification sont, ordinairement, regardés comme des explications. C'est ainsi que la plupart des opérations de la psychologie empirique appartiennent spécialement, et même parfois à son insu, au domaine de l'histoire naturelle de l'âme. L'analyse psychologique des problèmes historiques et ethnographiques, qui s'est élevée dernièrement au rang d'une véritable science, se rattache, dans une plus large étendue encore, à l'histoire naturelle de l'âme. Car, la psychologie ethnique étudie ordinairement des phénomènes complexes qui doivent recevoir les lumières de la conscience individuelle, puisqu'il faut les subordonner aux lois psychologiques, découvertes par celle-ci. Au contraire, les recherches de la psychologie physiologique ressortissent généralement à la science de l'âme. Tous ses efforts ont pour but d'expliquer les phénomènes psychiques élémentaires, qu'elle s'applique à découvrir, en partant d'abord des phénomènes physiologiques, qui sont connexes aux premiers. Ainsi, notre science ne prend pas immédiatement son point de vue au miUeu du théâtre de l'observation interne, mais elle tâche d'y pénétrer du dehors. C'est pourquoi elle peut justement recourir au moyen le plus eflBcace de l'explication de la nature, à la méthode expérimentale. Or, l'essence de l'expérimentation consiste à modifier à volonté les conditions du fait et à imprimer à ces conditions une altération, quantitativement déterminable^ s'il s'agit d'obtenir la connaissance des relations constantes qui existent entre les causes et les effets. Seules, les conditions physiques externes des phénomènes internes peuvent, du moins avec quelque certitude, être modifiées à volonté ; et, avant tout, seules elles sont accessibles à une détermination directe de mensuration. Donc, il ne peut être évidemment question que d'une application de la méthode expérimentale au domaine limitrophe, celui de la psychophysiqoe. On aurait tort cependant de vouloir contester, pour ce motif, la possibilité d'une psychologie expérimentale. Sans doute, il est certain, qu'il n'existe que des expérimentations simplement psychophysiques, et qu'aucune n'est purement psychologique, si toutefois on donne cotte dernière appellation aux expérimentations, qui négligent entièrement les conditions externes du fait interne. Or, la modification qui est engendrée par la variation d'une condition, ne dépend pas simplement de la nature de la condition, mais bien aussi de la nature du conditionné. Par conséquent, les modifications qui ont lieu
dans le fait interne, lorsque Ton change les influences externes, dont il dépend, serviront justement à éclairer la nature de ce fait interne. En ce sens, toute expérimentation psychophysique doit être, en même temps, appelée psychologique.
Déjà, Kant avait déclaré que la psychologie était incapable de s'élever jamais an rang d'aue science naturelle exacte. Les raisons qu'il a données à ce sujet, ont été souvent répétées depuis lors, mais sans qu'on y ait ajouté de nouveaux arguments. Premièrement, d'après l'opinion de Kant, la psychologie ne peut devenir une science exacte, parce que les mathématiques ne sont pas applicables aux phénomènes du sens interne ; car, l'intuition pure interne, le temps, d'où les phénomènes de l'âme doivent tirer leur forme, n'a qu'une dimension. Secondement, elle ne peut jamais être une science expérimentale, puisqu'en psychologie, la multiplicité de l'observation interne n'est point modifiable à volonté ; bien plus, un autre sujet pensant ne se laisse point soumettre à notre gré, à nos expériences ; et même, l'observation de soi altère déjà l'état du sujet observé (i). La première de ces objections est erronée, la seconde ne considère les choses que d'un côté. Mais il est inexact, que le fait interne, le temps, n'ait qu'une dimension. S'il en était ainsi, il ne saurait ètre'assurément question de décrire ce fait sous une forme mathématique, parce qu'une exposition de ce genre exige toujours au moins deux variables qui puissent être subordonnées au concept de grandeur. Or, nos sensations, représentations, sentiments sont des grandeurs intensives qui s'ordonnent en séries dans le temps. Le fait interne a donc également deux dimensions; ce qui per^ met généralement de le présenter sous une forme mathématique. Sans cela, l'entreprise d'Herbart, d'appliquer les mathématiques à la psychologie, serait dès l'abord à peine concevable ; cette entreprise, qui, malgré les divers jugements portés sur toutes les autres matières contenues dans l'ouvrage (2) de ce philosophe, a incontestablement le mérite d'avoir nettement mis en lumière, que le domaine psychologique était susceptible de considérations mathématiques. La deuxième objection de Kant, à savoir que l'expérience interne se soustrait à une investigation expérimentale, lui a été suggérée par le cours purement in* terne des représentations auquel il l'a empruntée ; et, effectivement, la justesse de sa critique sur ce dernier point ne saurait être discutée. Nos représentations sont des ^ndexiTS indéterminées qui deviennent accessibles à une analyse exacte, quand elles sont transformées en grandeurs déterminées ou, en d'autres termes, quand elles sont mesurées. Mais, auparavant, il est nécessaire de posséder une règle pour chaque mensuration de grandeur : la grandeur indéterminée est transformée en une grandeur déterminée, parce qu'on la mesure à une autre
i. Kant, Metaphysische Anfangsgrûnde der Naturtoissenschaftjœartes complètes, édition de Rosenkranz, vol. 5, p. 310.
2. Herbart, Psychologie als Wissenschaft neu gegriindet auf Erfahrung, Metaphysik und Mathematik, OËuvres complètes, publiées par Ilaptexistein, vol. 5 et 6.
grandeiir déterminée qui a avec elle nn rapport fixe. Ces rapports invariables n'existent qu'entre les causes et leurs effets. U y a donc deux manières de mesurer les grandeurs : par leurs causes ou par leurs effets. Ce dernier moyen est la règle ordinaire suivie en physique : on mesure, par exemple^ les causes générales du fait externe, les forces de la nature, au moyen de leurs effets, des mouvements qu'elles engendrent. En psychologie, au contraire, toutes les fois qu'il est possible de songer à une mensuration, on est le plus souvent obligé de déterminer inversement les effets au moyen de leurs causes. L'exemple le plus ancien de cette mensuration psychologique des grandeurs est, précisément, le lemps. Nous mesurons le cours de nos états internes à sa cause externe, à savoir au mouvement des objets naturels qui produit une succession de représentations. Puisque nous utilisons directement les mouvements pris comme mesure du temps, pour déterminer d'autres phénomènes extérieurs d'après leur cours dans le temps, nous découvrons facilement, dans ce cas, l'origine psychologique du phénomène tout entier. Nous employons réellement un procédé analogue lorsque nous mesurons l'intensité de nos sensations à l'énergie des impressions extérieures qui les occasionnent. Dans quelques circonstances on obtiendrait, peut-être, une mesure pour les états internes, d'après leurs effets externes, les mouvements que nous exécutons; cependant, cette route opposée n'a pas encore été suivie, des difficultés particulières paraissent y mettre obstacle. Qu'on applique, d'ailleurs, l'une ou l'autre des deux méthodes de mensuration, toujours l'un des anneaux de la relation causale, soit la cause, l'impression des sens, ou bien, l'effet, le mouvement de réaction doivent être en dehors de nous. Pour les faits purement internes, tels qu'ils se présentent dans le cours des représentations reproduites, les causes, comme les effets, sont au-dedans de nous. A la vérité, le jeu connexe de nos représentations fait présumer leur enchaînement étiologique ; mais ce jeu-là se dérobe tellement aux interventions de la volonté, que nous ne sommes pas toujours en état de découvrir sûrement les conditions d'un événement, encore moins de songer à déterminer quelques rapports quantitatifs. Il y aurait, tout an plus, une possibilité de traiter ces questions par les mathématiques. Ce serait de faire des conjectures hypothétiques, d'en développer les conclusions et de comparer celles-ci, autant que possible, avec l'expérimentation. En effet, cette route a été suivie, du moins comme auxiliaire, dans toutes les branches de la physique mathématique. Si, malgré le caractère hypothétique des premières suppositions, la théorie mathématique doit avoir cependant la valeur d'une théorie ayant quelque fondement, deux conditions sont indispensables: i^ les hypothèses, prises pour point de départ, seront du moins préparéet d'avance par l'induction, qui y conduira, comme étant les suppositions les plus vraisemblables et les plus simples ; 2o le contrôle définitif par l'expérience ne devra pas faire défaut. Si la première de ces conditions est absente, une théorie mathématique aura encore de la valeur et servira à unir les faits; si la
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deuxième manqae et que la première existe, la théorie est du moins utilisée, comme guide, afia d'arriver à la découverte des faits sur lesquels on a une présomption fondée. Mais, chacune de ces conditions ne peut être remplie, qu'en recourant préalablement à la méthode expérimentale. Donc, dans tous les cas, si jamais une théorie mathématique du fait interne devenait possible, on ne pourrait Tobtenir, qu'en lui donnant, pour base fondamentale et unique^ la psychologie physiologique.
L'esprit humain ne peut accumuler des expériences, sans exercer simultanément sur elles sa faculté spéculative. Le premier résultat de cette réflexion naturelle est le système des concepts du langage. Dans tous les domaines de l'expérience humaine, il y a donc certains concepts que la science trouve tout faits, avant de se mettre à l'œuvre ; ils sont la conséquence de cette réflexion primitive, qui a laissé, dans les symboles de concepts du langage, des traces permanentes de son action. Ainsi, la chaleur et la lumière sont des concepts du domaine de l'expérience externe, et ils ont eu directement pour origine l'impression sensorielle. La physique de nos jours les subordonne tous deux au concept général du mouvement ; mais il aurait été impossible d'atteindre ce but, si on n'avait pas préalablement admis les concepts de la conscience générale et débuté par leur examen. L'âme, l'esprit, la raison, l'entendement, etc., ne sont autre chose que des concepts qui existaient avant toute psychologie scientifique. La conscience naturelle présentant partout l'expérience interne, comme une source de connaissances à part, la psychologie peut donc voir, provisoirement dans ce fait, un témoignage su£Bsant de son droit scientifique ; et, du même coup, elle adopte le concept de Ydmey afin de circonscrire, par ce moyen, tout le domaine de l'expérience interne. Par conséquent, Tàme est pour nous le sujet, auquel nous joignons, comme prédicats, tous les faits divers de l'observation interne. Ce sujet lui-même n'est ordinairement déterminé que par ses prédicats, et le rapport de ces attributs à un commun fondement ne doit uniquement exprimer que leur connexion réciproque. Par ce moyen, nous rejetons, en même temps, une acception que la conscience naturelle du langage unit toujours au concept de l'àme. Pour elle, l'àme n'est pas simplement un sujet, au sens logique, mais une substance, un être réel, dont les manifestations ou actions sont considérées comme les activités de l'àme,
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ainsi qu'on les appelle. Voilà donc une hypothèse métaphysique, à laquelle la psychologie sera peut-être amenée à la fin de son travail, et il lui est cependant impossible, au début de son œuvre, de l'adopter sans examen. Aussi, Ton ne peut pas appliquer à cette hypothèse ce qui a été dit en général su^ la distinction de l'expérience interne, qu'elle est nécessaire, même pour facilita Texamea. L^ symboles» créés par le langage, afin de désigner certains groupes d'expériences, présentent encore actuellement les caractéristiques suivantes : primitivement, ils n'ont pas simplement exprimé des essences séparées en général, des substances, mais même des êtres personnels. La trace la plus indélébile de cette personnification des substances a survécu dans le genre. L'entendement a poli graduellement ce rapport si fantaisiste des symboles de concepts. La personnification des substances et, même, la transformation des concepts en substances ont, en partie, dispgi'u. Mais, qui voudrait renoncer, pour cela, à l'usage des concepts euxmêmes et à leur désignation ? Nous parlons d'honneur, de vertu, de raison, sans penser, que chacun de ces concepts traduise une substance. De substances métaphysiques, ils sont devenus des sujets logiques. Or, nous considérons Tàme, préalablement et uniquement, comme le sujet logique de l'expérience interne; et cette interprétation, résultat direct de la formation des concepts opérée par le langage, est purgée cependant de ces additions d'une métaphysique prématurÂî, que partout la conscience naturelle introduit dans les concepts créés par elle.
Un procédé analogue doit être suivi à Tégard de ces concepts, que nous formons, soit pour exprimer les rapports particuliers des faits de l'expérience interne, soit pour représenter les divers domaines, qu'embrasse cette expérience. Ainsi, le langage oppose Vesprit à Yâme. Tous deux sont des notions adéquates d'une seule et même chose ; et, dans le domaine de l'expérience externe, le corps vivant (Leib) et le corps matériel (Kôrper) leur correspondent. Le corps matériel est tout objet de l'expérience externe» tel qu'il s'offre directement à nos sens et sans avoir de relation avec un être interne, qui lui appartienne ; le corps vivant est le corps matériel, envisagé précisément sous ce rapport. Également, Vesprit est l'être interne, si, en cela, il n'est nullement tenu compte d'une connexion quelconque avec un jètre externe ; pour l'àme, au contraire, surtout si elle opposée à l'esprit, on suppose qu'elle est unie à une existence corporelle donnée à l'expérience externe.
Tandis que l'âme et l'esprit embrassent l'ensemble de l'expérience interne, mais chacun des deux à un point de vue différent, les préten •
iO INTRODUCTION.
dues facultés de Vâme désignent les divers domaines de l'expérieDce interne, tels qu'ils se délimitent directement dans l'observation de soimême. Sous les concepts de sensibilité, de sentiment, d'entendement, de raison, etc., le langage nous présente donc une classificatioB des phénomènes donnés à notre perception interne; classification, que notre assujettissement à ces expressions ne nous permet guère d'aUaquer dans sa généralité. La définition exacte de ces concepts et leur agencement dans un ordre systématique regardent absolument la science. Probablement, autrefois, les facultés de l'âme ne désignaient pas simplement les diverses parties du domaine de Texpérience interne, mais autant d'êtres diflléreuts, et Ton n'avait aucune notion précise sur la relation de ces derniers avec cet être général, qu'on nommait âme ou esprit. La transformation de ces concepts en substances remonte jusqu'aux idées mythologiques les plus anciennes, adoptées sur la nature ; et il est inutile de prévenir le lecteur que ces substances métaphysiques ont été prématurément établies. Néanmoins, l'influence exercée par cette interprétation mythologique s'est fait sentir, même dans la science moderne. C'est ainsi qu'une trace du concept mythologique de force se retrouve encore dans les concepts déjà mentionnés: ils ne sont pas seulement envisagés comme des désignations de classe, pour certains domaines de l'expérience interne, ce qu'ils sont efiectivement ; mais très-souvent, on les considère comme des forces qui produisent les divers phénomènes. L'entendement est réputé la force qui nous fait comprendre les vérités ; la mémoire, la force qui conserve les représentations ou idées, pour en user ultérieurement, etc. L'inégalité, qui se manifeste dans la production des effets de ces forces a, d'autre part, suscité des doutes contre le nom d'une force proprement dite, et c'est ainsi qu'a pris naissance l'expression de (Vermôgen) pouvoir de l'âme. Or, le sens étymologique allemand de ce mot pouvoir exprime une force qui ne doit pas nécessairement et invariablement agir, mais qui seulement peut agir. L'origine mythologique du concept de force est, ici, des plus évidentes. Le type de l'action d'une force de ce genre est, sans doute, l'activité humaine. Le sens primitif du mot pouvoir est celui d'être agissant. Ainsi, la première formation des concepts psychologiques recèle, déjà, le germe de cette confusion de la classification et de l'explication qui constitue le vice habituel de la psychologie empirique. Les facultés de l'âme étant des concepts de classe, qui appartiennent à la psychologie descriptive, cette remarque générale nous dispense nécessairement d'indiquer, ici, leur signification. Eu effet on
peut concevoir une science naturelle de l'expérience interne» oii il ne serait nullement question de sensibilité, d'entendement, de raison, de mémoire, etc. Car, il n'y a directement, pour l'observateur de soimême, que des représentations diverses, des sentiments divers et des impulsions diverses. Lorsque ces phénomènes élémentaires de l'expérience interne auront été analysés, la vraie signification de ces concepts de classe sera donc solidement établie.
Aux considérations précédentes, nous joindrons, ici, quelques remarques critiques sur les notions équivalentes âmeei esprit, ainsi que sur la théorie des facultés de l'dme.
A. Ame et esprit. Notre langage sépare de Tâme Vesprit, ce second concept de substance qui présente cette caractéristique distinctive : il ne semble pas, comme l'âme, nécessairement lié par les sens à un être corporel ; il n'est nni qu'extérieurement à ce dernier ou^ môme^ en est complètement affranchi. Le concept de Tesprit est donc employé dans une double acception : d'abord, comme la base fondamentale de ces expériences internes, qu'on suppose indépendantes de l'activité des sens ; ensuite, pour désigner les êtres qui ne doivent point avoir d'existence corporelle. La psychologie ne s'occupe naturellement du concept, que dans la première acception ; mais celle-ci conduit, presque d'elle-même, à la seconde ; car, on ne comprend pas, pourquoi l'esprit ne serait pas une substance incomplètement séparée, si son union avec le corps n'était qu'extérieure, accidentelle en quelque sorte.
La réflexion philosophique ne pouvait laisser le rapport de l'àme et de l'esprit dans l'indécision, dont s'était contentée la conscience générale. L'âme et l'esprit sont-ils des êtres différents? L'âme est-elle une partie de l'esprit, ou celui-ci est-il une partie de l'âme ? L'ancienne spéculation était visiblement embarrassée en face de cette question ; d'une part, l'enchaînement des expériences internes l'obligeait à leur donner pour base une substance unique, et, d'autre part, il lui semblait indispensable de séparer l'activité, impliquée dans la représentation sensorielle, et l'activité, plus abstraite, de l'esprit. Aussi, outre le grand dualisme existant entre l'esprit et le corps, on admit un autre dualisme plus restreint entre l'esprit et l'âme, sans que Tantique philosophie ait réussi à l'écarter entièrement, soit qu'elle essaie avec Platon de supprimer la substantialité de l'âme, en concevant (1) l'âme comme un mélange du corps et de l'esprit, soit qu'avec Aristote elle transfère à l'esprit le concept, qui a été abstrait de l'âme, et remplace l'unité de substance par une forme de définition analogue (2). Généralement, la philosophie spiritualiste