PARTIE THÉORIQUE
Fondements de la correction à apporter à la formule de Fecbner. — Toute la théorie que nous allons développer sur la sensibilité est fondée sur deux remarques capitales : la première , c*est que l'intensité de la sensation ne dépend pas uniquement de l'intensité de la cause excitante, mais encore de la masse de sensibilité ou de force que les organes intéressés possèdent à ce moment. Or l'excitation épuise cette provision de sensibilité ; et, par suite, lors d'une excitation subséquente, égale ou inégale , l'être sensible est dans des conditions nouvelles qui modifient la sensation dans son intensité théorique ; l'excitation frappe, pour ainsi dire , un autre individu.
Cette remarque fondamentale se vérifie de mille manières. Une lumière éblouissante au pifemier moment, semble avoir perdu de son éclat quelques instants après. La sensation initiale de froid ou de chaud est toujours bien plus vive que la sensation ultérieure. On en peut dire autant de toutes les sensations, et Ton peut faire à ce sujet des expériences décisives. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point à propos de l'image des trois anneaux dont nous avons déjà parlé.
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La seconde remarque, c'est qu'il existe une quantité de force ou de sensibilité que l'exritation ne peut pas utiliser, ni la volonté épuiser. Ainsi je puis bien atteindre le maximum de fatigue sentie, l'anéantissement corporel; je puis, par exemple, marcher jusqu'à ce que je ne puisse plus faire un pas, et cependant il me reste encore de la vie , de la force. De même je puis souffrir le maximum de souffrance, et cependant il me reste encore de la sensibilité.
Il y a donc une quantité de force et de sensibilité non disponible, nécessaire à la vie et à la sensibilité générales de l'individu; ou spéciales d'un organe donné , et que l'on ne peut entamer sans les compromettre. La quantité disponible ou utilisable est égale à la quantité absolue diminuée de cette quantité indispensable.
La quantité absolue nous la représentons par M, la quantité indispensable à la vie part;, et la quantité indispensable à la sensibilité par c; la quantité réellement disponible est donc M — v — c.
On verra , dans nos calculs , que les quantités v et c figurent dans deux formules différentes , la première dans la formule de l'épuisement correspondant à la dépense de force , la seconde dans celle de la sensation.
La constante c. — Le rôle de la quantité c réclame quelques mots d'explication *.
• Dans notre Théorie de la sensibilité (voir plus loin) nous avons donné à cette quantité une autre signification, mais telle cependant que les considérations qu'on va lire ne sont pas un hors d'œuvre. Dans la pré-
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C'est non un organe en repos absolu que Texcitation extérieure vient impressionner, mais un organe où existe préalablement et naturellement une cause d'excitation propre qui y entretient la vie et la sensibilité; la modification imprimée de l'extérieur s'ajoute à la modification subjective. C'est ainsi que la chaleur extérieure vient s'ajouter à notre chaleur propre ; que le poids que le bras soulève s'ajoute au poids du bras lui-même; que l'ébranlement produit par la lumière dans la rétine y rencontre un ébranlement physique et permanent provenant du mouvement du sang dans ses vaisseaux, de la circulation du liquide qui imprègne son parenchyme , de celui -des humeurs de l'œil , et , nous ajouterons même , de tous les mouvements du corps. Les ondes sonores viennent agiter les fibres naturellement vibrantes de l'oreille ; les corps sapides n'agissent sur la langue et sur le palais qu'en se mêlant aux liquides de la bouche : les corps odorants viennent se joindre aux mucosités des narines , etc. En un mot l'excitation extérieure vient s'ajouter à une excitation interne et subjective qui constitue la sensibilité propre de l'organe ; elle ne vient pas tomber sur une tabula rasa, mais sur un fond vivant et sensible. Cette excitation interne, bien que pouvant provenir d'une cause éminemment différente de l'excitation externe, peut cependant être assimilée
sente étude, c désigne le minimum d'excitation , néces* saire à la sensibilité de forgane; dans l'étude suivante, c représente Texcitation nécessaire à son exercice normal.
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à celle-ci au point de vue de Teffet résultant, puisque cet effet résultant est une impression ou un état vibratoire particulier. Si donc nous appelons c cette excitation subjective, et S l'excitation objective, l'état de l'organe est produit par la cause c + <î, et c pourra s'exprimer en fonction de <î, bien qu'il ne soit pas nécessairement de même nature que S. C'est ainsi que des effets peuvent s'ajouter bien que provenant de sources différentes. Ainsi, pour l'œil, è est une cause généralement lumineuse, c une cause physiologique, mais, comme 5 et c ont pour résultat d'imprimer aux fibres de la rétine un certain état vibratoire, je puis, en ne songeant qu'à cet effet, dire que cet état vibratoire a pour cause c + J, et , par suite , évaluer plus tard c en fonction de d , c'est-à-dire l'égaler à une certaine somme de rayons lumineux. On pourra de même, par métaphore, parler de la lumière subjective de l'œil , et nous admettons même, à la rigueur, que l'on parle, toujours par métaphore, d'une sensation subjective lumineuse. C'est ainsi, nous l'avons vu, que s'expriment plusieurs auteurs. Mais il faut ici bien prendre garde à une équivoque.
Nous admettons que c produit un certain état de l'organe ; mais , tant que cet état est normal , nous n'admettons pas qu'une sensation, consciente ou inconsciente , lui corresponde effectivement. La sensation commence du moment où à c vient s'ajouter un $ quelconque. La chaleur normale de la peau n'est sentie ni comme chaud ni comme froid , elle n'est sentie que comme bien-être , si nous pouvons ainsi nous exprimer ; la sensation de chaleur ou de froid
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commence à l'instant où une chaleur nouvelle vient à être sgoutée ou soustraite à la chaleur normale du moment. Nous ne sentons pas le poids de nos membres, la tête ne pèse pas sur les épaules ; et nous qui pouvons juger à la main du poids d'une lettre de quelques grammes, nous ne pourrions évaluer d'une manière directe, même approximativement, le poids de notriB bras. L'excitation normale de la rétine n'est pas perçue comme lumière, ni autrement ; la sensation de lumière commence dès qu'au fluide nerveux de la rétine est imprimé un mouvement vibratoire différent de celui qui constitue son état d'équilibre. C'est ainsi qu'une balance ne chavire que si l'on ajoute ou retranche un poids au poids naturel d'un de ses plateaux *.
Les excitations subjectives. — N'y a-t-il pas cependant de sensations provenant d'une excitation subjective? Sans doute; au besoin, les rêves en fourniraient la preuve. Un fiévreux éprouve des sensations de chaud et de froid ; on pcu*^^ avoir dans la bouche des impressions de goût, et dans le nez des odeurs; l'oreille peut bourdonner, et l'œil être sujet à des éblouissements. C'est que nos organes
* C'est de cette manière quedoivents'expliquerlespliénomènes subjectifs de lumière mentionnés par Fechner, op. cit,^ 1. 1, p. 166. Si , après avoir considéré quelque temps un disque blanc sur fond noir, on fermé les yeux, on voit comme un disque noir entouré d'une faible lueur. Si Ton ouvre ensuite les yeux et qu'on les dirige sur un fond blanc , on voit comme une tache grise se dessiner sur ce fond. Cela prouve uniquement que nos organes de sens sont des instruments 4i^érentlcls<
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des sens ont chacun un excitant naturel : Tœil , la lumière ; Foreilie , le son ; etc. Dans la grande majorité des cas où ils sont tirés de leur état d'équilibrç, la cause en est cet agent naturel ; de là , Thabitude que nous prenons de rapporter leurs états anormaux à ce même agent naturel.
Ainsi , quand l'œil est pressé , il voit des phosphènes ; un coup de poing lui fait voir , comme on dit vulgairement, des chandelles; un courant électrique, la section du nerf c^tique produisent de vives sensations de lumière. De là provient qu'un aveugle par accident éprouve encore des sensations lumineuses ; qu'un sourd par accident éprouve des sensations sonores. C'est parce qu'ils attribuent par habitude à la cause lumière ou à la cause son , les changements dans l'état nerveux de leurs organes. Peut-on dire d'un aveugle de naissance qu'il a des sensations lumineuses ? A^îette question nous croyons pouvoir répondre : non. Admettons, pour éviter toute équivoque, que l'œil de cet aveugle soit normal, mais qu'un voile épais ait jusqu'à présent fermé ses paupières. Sans doute, quand son œil sera irrité par un choc, par une pression, cet œil sera impressionné identiquement comme celui d'un clairvoyant ; maig nous doutons, pour notre pavt, que l'aveugle éprouve une sensation lumineuse, c'est-à-dire une sensation aussi diiïérenciée que Yest pour nous la sensation de lumière de la sensation de pression; nous pensons qu'il éprouvera sous le choc, la pression, etc., une sensation de choc, dé pression, différenciée à peu près d'une manière analogue dont l'est une sensation de choc au coude d'une sensation de choc à l'occi-
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put * — ceci étant dit pour qu'on ne se méprenne pas sur la portée des concessions que nous avons faites plus haut (p. 31).
Reprenons maintenant le fil de nos déductions. Cette excitation subjective c , en tant que s*sgoutant toujours aux excitations extérieures , en modifie les rapports , et de là vient que nous pouvons juger jusqu'à un certain point de Tintensité absolue des causes qui agissent sur nous. Ainsi, comme nous l'avons déjà dit , si je juge de Téclairement général de la gravure, c'est que les rapports d'éclairement de ses diverses parties , qui sont, par supposition, objectivement à y 5', 3"... , et sont indépendants de la quantité absolue de. lumière, sont perçus comme d ^ Cy d' -\- c, d" -^ c^,... sous une lumière donnée ; comme aJ-f c, ad'+c, a^^+c,.... sous une lumière a fois plus forte ; et comme <ï+(w, d'+ac, 3"+ac,.... sous une lumière a fois plus Mbie. Cette quantité c est donc comme une première unité subjective qui nous permet de mesurer l'excitation extérieure.
li'aocommodation de l'organe. — La quantité c, comme on le voit, est indépendante de l'excitation extérieure, et, comme telle, doit, dans les calculs , être traitée comme constante. Ce n'est pas qu'elle soit absolument constante, mais ses variations ne dépendent pas de l'extérieur, et sont renfermées entre certaines limitas naturelles ,
* Ceci nous rappellô quô le oôlèbre savant et physicien Saunderson, qui était aveugle presque de naissance, assimilait dans son imagination la couleur rouge au son de la trompette,
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qui ne peuvent être franchies sans que notre état normal d'équilibre soit compromis. Cette excitation subjective provient de l'entretien nécessaire à nos organes. II se fait sans cesse en eux un mouvement d'usure et de réparation , même quand ils ne sont pas excités par l'extérieur, et ce mouvement naturel se ralentit ou s'accélère suivant les circonstances. Nos organes s'accommodent au milieu qui les baigne, et tendent à se mettre en équilibre avec rextérieur. Ainsi la peau se met dans un certain état d'équilibre avec la température ambiante , et dès que cet état d'équilibre est atteint, la chaleur naturelle n'est plus perçue , ni sentie. L'œil se met dans un certain état d'équilibre avec la lumière extérieure; c est plus fort en plein jour que dans l'obscurité *. C'est ainsi
* Comparer à ce sujet les considérations extrêmement intéressantes exposées par Fechner, op. cit., 1. 1, p. 323 et suivantes. Bien que nous ne soyons pas d'accord avec lui sur ce qu'il appelle la sensation du noir, et que nous fassions jouer à la quantité c un rôle auquel il n'a pas songé , on y verra que ce rôle varie dans des limites très-étendues , non-seulement d'individu à individu, non-seulement suivant les circonstances où une même personne peut être placée (par exempJe, si elle est confinée dans un cachot), mais même qu'il semble varier avec le progrès de la civilisation. Ainsi nous ne pouvons plus concevoir qu'on puisse travailler, lire et écrire, sans une extrême fatigue, à la lumière d'une lampe ou d'une chandelle, comme on le faisait naguère encore. C'est encore cette circonstance de la variabilité de c qui fait que nous sommes éblouis quand nous passons brusquement de l'obscurité au plein jour, et que, i^éciproquement, au premier abord, nou9 ne voyônv
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encore que la tension de nos muscles est en rapport avec le poids que nous soulevons , et que notre respiration s'accélère avec la rapidité de notre marche. Une comparaison, nous permettra de faire bien saisir ce que nous entendons par ce certain état d'équilibre ou d'accommodation avec l'extérieur. On sait que plus une balance est sensible, moins est grand le maximum de poids qu'elle peut peser. Une balance qui chavire pour une fraction de milligramme ne pèsera généralement pas des kilogrammes ; et réciproquement celle qui supporte des quintaux n'accusera pas de certaines fractions de kilogramme. Or, nos sens sont des balances qui savent se mettre en état de peser au besoin des quintaux et des milligrammes , qui se modifient de manière à s'accommoder à l'effort qu'elles doivent faire. L'œil, par exemple, s'habitue à l'obscurité relative et devient sensible à de faibles variations de lumière, et de même aussi se met en état de supporter la grande clarté. Mais on ne peut impunément dépasser certaines limites. Il faut que la réparation suffise à la dépense. De là , quand l'excitation s'approche des limites supérieures, un autre sentiment qui nous avertit que nous approchons de ces limites. Il y a donc en nous, outre cette première unité inférieure que nous avons appelée c, une unité supérieure
rien quand nous passons d*un lieu très-ëclaîré dans un autre qui Test beaucoup moins. On pourrait étendre ces considérations à la théorie de la transformation des espèces. (Voir ma Théorie de la sensibilité où so trouve développée ridée qui est ici en germe.)