SENS MAGNÉTIQUE ET SENS POLAIRE
le même aimant de plus loin , ou il décèlera la présence d'aimants moins forts. II pourra , surtout s'il est permanent , me servir à explorer le champ magnétique, en pivotant sur moi-même; ou, mieux encore si, placé à l'extrémité d'une espèce de bras, je puis le faire manœuvrer autour de moi dans l'espace.
Passons maintenant à la création du sens de l'orientation ou, en en d'autres termes, du sens polaire. Par suite du mouvement de rotation de la Terre sur son axe, un corps quelconque est influencé par la position qu'occupe un de ses plans supposé fixe, par rapport au méridien. Le gyroscope et le pendule Foucault sont une application ingénieuse de cette remarque. Ainsi un pendule Foucault supposé sensible éprouverait des sensations différentes au pôle et à l'équateur ; différentes encore à l'équateur, suivant qu'il serait placé dans le plan de ce cercle ou dans le plan méridien. Au pôle il ressentirait un sentiment de torsion dans sa tige ; à l'équateur, s'il oscillait dans le plan de ce cercle, il serait dans un état d'indifférence à l'égard de la rotation ^e la Terre ; tandis que , placé dans le plan du méridien, il serait toujours dévié vers l'ouest et se sentirait par conséquent attiré vers l'est.
Or , ce qu'éprouverait ce pendule sensible , tout corps l'éprouve plus ou moins. Quand on transplante un arbre, les jardiniers disent qu'il faut avoir soin de l'orienter comme il l'était dans sa première place. L'animal n'est donc pas à l'abri de l'influence de l'orientation. Si je pivote sur moi-même , je subis naos contredit une modification dans ma manière
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d'être; seulement la modification correspondante dans ma manière de sentir n'est pas assez puissante pour que je la remarque au milieu des effets plus considérables produits par d'autres causes.
Que faudrait-il pour qu'il en fût autrement? Il suffirait que je ressentisse d'une manière appréciable toute rotation de mon axe autour de sa position naturelle. Imaginons, par exemple, pour fixer les idées , que l'axe de mon corps soit un aimant ; il est clair qu'abandonné à lui-même il prendrait une position semblable à celle de l'aiguille d'inclinaison. Mais je dois conserver la station verticale, et, par conséquent, je donne à mon axe une position forcée, et une tension. On conçoit dès lors que, dans de pareilles conditions, je m'apercevrais parfaitement bien de tout changement de lieu. Que je marche le long d'un méridien ou d'un parallèle, je le sentirai; tout au plus ne sentirai-je rien si je suis la ligne d'égale inclinaison. Enfin, sauf dans ce dernier cas, je pourrais certainement, grâce à ce sens, retrouver mon point de départ. C'est de cette manière qu'on pourrait s'expliquer la faculté des oiseaux voyageurs. En outre, j'aurais un organe d'orientation , un organe polaire , si un endroit de mon corps se sentait plus spécialement dirigé vers un lieu déterminé de la Terre.
On conçoit de même qu'un sens analogue au goût, à l'odorat, nous fasse reconnaître les métaux, les minerais, etc.
*0r, ceci nous conduit à fortifier la comparaison que l'on a faite entre nos sens et nos instruments de physique. Que sont une boussole et une aiguilla
d'inclinaison, sinon des moyens de suppléer au sens polaire qui nous manque ? Un morceau de fer tenu à la main ne nous donnera-t-il pas le sens et à la fois l'organe magnétique? Le thermomètre nous donne un thermorgane permanent , le baromètre un barorgane. Les réactifs chimiques suppléent à Tinsuffisance de l'organe du goût et de l'odorat et nous ont donné, pour ainsi dire, la vue des rayons lumineux qui sont au-delà et en deçà du spectre solaire. Et quand le télégraphe nous transmet instantanément la température , la pression , l'état magnétique, la direction du vent de tous les points du globe, n'est-ce pas comme si nous étions parvenus à placer nos sens à l'extrémité de bras ou d'antennes immenses plongeant dans l'espace où se forgent les tempêtes ?
Analyse et olasslflcation des sens. — Il
suit de là que nous avons autant d'organes de sens , et par suite autant de sens qu'il y a de fibres douées d'un mouvement spécifique propre* Ainsi l'on peut dire que nous avons quatre ou cinq organes du goût , puisque les fibres qui goûtent le doux ne sont pas celles qui goûtent l'amer, l'acide, le salé ou les alcools.
Cette manière d'envisager le sens du goût se confirmera par l'analyse que nous allons faire du sens de la vue. Nous allons le détailler en sens spéciaux comme nous avons détaillé la sensibilité générale en sensibilités spéciales.
Commençons par distinguer le sens de la lumière du sens des couleurs. L'œil peut être conformé de manière à être sensible aux rayons en tant que
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lumineux et non en tant que colorés. A un œil semblable la nature apparaît comme une lithographie : les nuances variées y sont remplacées par les différents tons du gris. En d'autres termes, rorgane est sensible à la lumière , mais à une seule espèce de lumière (formule a A).
Imaginons maintenant qu'à côté de cet œil il s^en forme un second spécialement sensible à une autre espèce de lumière (formule bB). Il donnera naissance à des sensations différentes, quoique du même ordre que les premières. Mais là ne se bornent pas les résultats de la création de ce nouvel organe. Supposons que le premier œil ne voie rien que la lumière verte , il ne la voit pas comme verte, mais uniquement comme lumière. Admettons que le second œil ne perçoive que les rayons violets et n'oublions pas que , s'il était seul , il les percevrait comme lumière et non comme violets. Ceci n'est pas un paradoxe ; l'expérience peut même , jusqu'à un certain point, confirmer ces propositions. Si l'on nous enferme dans une chambre obscure où l'on ne laisse pénétrer que de la lumière jaune , ou rouge , ou bleue , cette lumière unique , malgré notre constitution et l'expérience acquise , nous apparaît presque comme blanche. C'est même sur cette remarque que se fonde l'explication d'illusions d'optique remarquables *. Or, du moment que l'on a deux organes pour deux lumières de natures différentes , on a , outre le sens de la lumière , celui de la couleur; le vert s'opposera au violet, comme une
* Voir note à la ûjii
espèce de lumière à une autre espèce ; de plus , on saisira toutes les combinaisons possibles du vert et du violet ; et la combinaison qui se présentera le plus souvent et à laquelle on s'habituera le mieux, sera considérée comme lumière normale, à la façon de ce que nous appelons lumière blanche (formule ak -f tB).
Ce n'est pas là une hypothèse imaginaire. Il y a des personnes qui ne voient dans le spectre qu'une série de rayons ; d'autres , plus nombreuses , y distinguent deux séries ; les uns et les autres ont cependant quand même la notion de lumière blanche.
Maintenant qu'à ces deux organes différents vienne s'en ajouter un troisième destiné spécialement à distinguer la couleur rouge, on aura en somme un nouveau sens. Or notre œil normal, d'après l'hypothèse de Young *, n'est que la réunion de ces trois yeux ou mieux de ces trois rétines en une seule. Les personnes qui n'ont que deux ou même un seul organe pour la lumière sont affectées de ce qu'on nomme le daltonisme. On conçoit maintenant sans peine que l'œil puisse se compléter encore par des organes nouveaux qui permettraient de saisir les rayons en deçà du rouge ou ceux au delà du violet. Aujourd'hui l'action de ces rayons se mélange à l'action des autres forces générales de la nature pour affecter exclusivement la sensibilité générale.
* Voir toutefois notre ÉitMte théorique et expérimentale sur le daltonisme^ faite en collaboration de M. Sprinçk (Revue scientifique , 1878. )
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L'œil donc, comme on le voit, est un instrument assez imparfait comme sens des couleurs , car Tétendue de son activité est très restreinte. A cet égard il est de beaucoup inférieur à Toreille. Si , en effet , on applique au sens de l'audition le genre d'analyse auquel on vient de soumettre celui de la vision, on sera porté à admettre à peu près autant de sens particuliers qu'il y a de tons différents percevables. Si l'oreille se compose essentiellement de fibres élastiques qui ne sont chacune en état que de vibrer à l'unisson d'un ton déterminé, on doit considérer chacune d'elles comme un organe propre. Et alors nous arrivons à un chiffre considérable d'organes analogues ; ils se comptent par milliers ; tandis que, pour ce qui concerne l'œil, dans l'hypothèse de Young, trois sortes d'organes appropriés à recevoir chacun l'impression d'une couleur différente , suffisent pour expliquer tous les phénomènes de la vision colorée.
Il resterait à analyser l'odorat. D'après ce qui précède , on voit que , vu la multiplicité des impressions compliquées qu'il peut nous fournir, il doit se composer au moins de deux organes simples, susceptibles isolément de nous procurer deux espèces de sensations simples , qui , par leur mélange dans des rapports infiniment variés , reproduisent toutes les odeurs que nous sentons. Il est possible que ce sens s'exerce au moyen d'un beaucoup plus grand nombre d'organes simples. La question n'est pas résolue physiologiquement ; mais théoriquement elle n'a plus rien d'obscur.
Quant aux lacunes que laissent entrç eux noa
sens, elles sont comblées par cette sensibilité vague, indéterminée, qui fait que nous sommes affectés par les temps d'orage et les mille influences de toute nature auxquelles nous ne pouvons échapper. Ce fond sensible se compose d'un vaste système d'interférences.
Si l'on résume maintenant les résultats formulés jusqu'à présent, on peut classer les sens comme suit :
1** Des sens généraux, s'exerçant uniquement par des organes adventices , c'est-à-dire répandus uniformément sur tout le corps — tel est chez l'homme le sens de la température ;
2<» Des sens spéciaux , s'exerçant uniquement par l'intermédiaire d'organes permanents, tels que la vue, l'ouïe, l'odorat. Les forces qui mettent ces organes en ébranlement n'ont sur le reste de la substance sensible qu'une action imperceptible ;
3^ Des sens mixtes , c'est-à-dire répandus sur toute la surface du corps , ayant à leur service des organes permanents, mais donnant aussi lieu à la formation d'organes adventices — tel est chez l'homme le tact, peut-être le goût chez les poissons.
Une dernière remarque. Parmi les organes de sens de la première catégorie, il en est qui, à certains égards, rentrent dans la troisième, et qui consistent essentiellement en une surface dont les différents points sont eux-mêmes différenciés et renferment un organe par excellence. Tel est notre œil où la tache jaune est à la rétine ce qu'est à la main le bout des doigts.