PSEUDO-SENSATIONS TACTILES
qu'il présentera à nos efforts, ou Tattraction qu'il exercera sur nous , ou la résistance qu'il présentera 1 au glissement de nos doigts sur sa surface ou dans
) sa substance. Comme on le voit, ces prétendues
sensations sont des jugements fondés sur des sensations combinées avec les sentiments des efforts ' nécessaires pour vaincre certaines résistances; on
n'a pas la sensation du dur, on juge qu'un corps est dur.
Nous sommes au terme de notre tâche. Nous croyons avoir justifié notre proposition fondamentale, que la sensibilité, une fois donnée sous sa forme la plus simple , évolue nécessairement vers des formes de plus en plus compliquées.
NOTE SUR Vm ILLUSION PPTIQUE, (Y. p. 218,)
Donnons un seul exemple des illusions ayant leur cause dans les habitudes acquises.
• Représentez-vous une chambre obscure dans le volet de laquelle sont pratiquées deux ouvertures ; Tune d'elles , B, laisse pénétrer la lumière blanche ; Tautre R, grâce à une vitre colorée, ne laisse pénétrer que la lumière rouge. L'intérieur de la chambre, et notamment la paroi opposée que nous supposons être blanche , sont donc éclairées par un mélange de lumière blanche et de lumière rouge, c'est-à-dire, en somme, par de la lumière rouge un peu affaiblie. Imaginez qu'on place un corps opaque C, un bâton, par exemple, sur le passage des rayons lumineux. Deux ombres, b et r, seront projetées sur la paroi. L'ombre b ne recevra aucun rayon rouge; elle sera uniquement éclairée par la lumière blanche émanée de l'ouverture B; elle sera donc, en réalité, blanche ou plutôt grise ^ car nous appelons gris un blanc moins clair. De son côté , l'ombre r ne sera aucunement éclairée par la lumière blanche; mais, en revanche , elle le sera par la lumière rouge émanant de l'ouverture R. Et, en effet , elle vous paraîtra d'un rouge vif. Mais la 'paroi semblera d'un rouge très-pâle, et l'ombre b , vous la jugerez d'un vert intense.
>» Cette apparence ne repose sur aucune raison physique ou physiologique, car la partie de la rétine sur laquelle tombe l'image de l'ombre 6, n*est objectivement ni subjectivement affectée en vert.
*• Cependant , vous soupçonnez sans peine que c'est à la présence de la vitre rouge placée en R qu'est due cette illusion. En effet, si nousôtons cette vitre, bien que l'ombre b continue à recevoir exactement la même lumière qu'auparavant, tant en qualité qu'en quantité, elle vous apparaîtra grise ; et si nous substituons à la vitre rouge une vitre verte, elle vous apparaîtra rouge.
KOTE SUR UNE ILLUSION D'OPTIQUE. 25l
• Vous pouvez donc, avec raison d'ailleurs, soupçonner que c'est dans la couleur de la lumière répandue dans la chambre que réside la cause de Terreur. Poussons Texpérienoe plus loin. Rétablissons les choses dans leur état primitif, et considérez l'ombre ô , que vous voyez verte, à travers un tube étroit qui vous permet de voir l'ombre sans en voir les bords. Elle persiste à vous paraître verte. Supprimons la vitre rouge, pendant que vous continuez à regarder l'ombre à travers le tube, vous la voyez toujours verte. Remplaçons la vitre rouge par une vitre verte , bleue , jaune , de n'importe quelle couleur, l'ombre ne change pas d'aspect.
»» Faisons l'expérience en sens inverse. Supprimons le verre coloré et écartez le tube de votre œil. Vous le savez, l'ombre vous apparaîtra grise, comme elle l'est, en effet. Reprenez votre tube et considérez de nouveau l'ombre, vous la jugerez grise. Pendant que vous êtes dans cette position , nous replaçons la vitre rouge, puis nous lui en substituons une verte, une bleue, une jaune; notre jugement ne varie pas : l'ombre est grise.
« Combinons les deux expériences, et cette ombre &, qui en fait est grise , passera coup sur coup par toutes les couleurs, sans que l'on puisse assigner aucune cause physique ou physiologique au phénomène.
n Remettons encore une fois tout dans son premier état : la vitre rouge est placée à l'ouverture R, l'ombre h est jugée verte.
• Vous mettez ensuite le tube à l'œil de manière à ne voir que l'ombre. Vous savez que celle-ci vous apparaît du même vert. Enlevez la vitre rouge, votre jugement ne varie pas. Mais supprimez votre tube , ou , ce qui revient au même , écartez-le légèrement de sa position première , de manière à voir un des bords de l'ombre ; celle-ci vous apparaîtra immédiatement grise. Reprenez le tube de manière à ne voir que l'ombre. Vous vous attendez à revoir celle-ci verte. Pas le moins du monde, vous la voyez grise. Nous allons replacer la vitre rouge, Cette fois-ci, vous en êtes certain, vous devez voir votre ombre verte. Erreur ! vous la voyez encore grise.
Mais si vous écartez de nouveau le tube de manière à voir un bord de l'ombre, la couleur verte reparaît. Si vous remettez ensuite le tube dans sa première position, vous la verrez verte comme auparavant , et nous pourrons recommencer le cercle de nos expériences. Si l'on varie les couleurs de la vitre placée à l'ouverture R , on pourra , en procédant de la même façon , faire passer l'ombre b par toutes les couleurs du spectre , en écartant ou en redisposant le tube au moment voulu. »
La cause de l'erreur est toute psychologique et repose sur l'habitude. Nous nous sommes exercés à reconnaître les couleurs à travers les modifications de la lumière ambiante. Physiquement parlant, le vert vu à travers du rouge doit paraître grisâtre ; mais notre jugement redresse cet effet ; comme nous voyons que le gris qui frappe notre œil est perçu à travers le rouge, nous en concluons que ce gris provient nécessairement du vert, car le vert seul est vu gris à travers le rouge.
Ici l'habitude rectifie l'impression faite sur nos sens^ Mais dans l'expérience ci-dessus relatée, cette même habitude engendre l'erreur. Nous jugeons verte l'ombre h qui , en réalité , est grise , uniquement parce que nous nous figurons la voir à travers la lumière rouge, puisque le rouge est la lumière ambiante. Une fois que nous l'avons jugée verte, si nous prenons le tube, il n'y a pour nous aucune raison de changer d'avis; et il n'existe pas davantage de raison quand on supprime la vitre rouge, puisque nous n'éprouvons aucun changement d'état. Mais la vitre rouge étant supprimée et notre tube écarté , nous jugeons tout de suite que la tache est grise, parce que nous croyons l'apercevoir à travers la lumière blanche; et quand nous replaçons notre tube devant l'œil, nous persistons à la juger grise, quelque changement que l'on fasse à la lumière venant de l'ouverture R, parce que, encore une fois, nous n'éprouvons aucune variation d'état de nature à modifier notre jugement.
(Voir pour plus de détails notre Psi/chologie comme science naturelle. )