‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 109 sur 159 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

traitements diffe'rents à leur appliquer. Mais voyons d’abord quelques observations.

Criminalité. — Deux tentatives d'assassinat. — Incèndie volontaire. —

II..., valet de chambre, entré à Bicêtre le 15 novembre 1892, à l’âge de 48 ans.

Les renseignements sur le passé du malade sont très peu sûrs et je ne sais rien de précis sur sa famille. FI. . . est illettré et a subi de 1889 à 1892 cinq internements pour alcoolisme. Deux jours après sa sortie de Ville-Evrard en 1892, il tue sa femme et est, pour ce fait, interné à Bicêtre comme alcoolique persécuté. Les dilîérents entretiens que j’ai eus avec lui depuis que j’avais pris la direction du service, m’ont démontré qu’il s’agissait purement et simplement d’un criminel, chez lequel d’ailleurs l’alcool pouvait jouer un rôle d’ excitant, mais qui n’avait pas besoin de cela pour commettre des crimes, car il a, dans le service (le 6 décembre 1897), tenté d’assassiner mon prédécesseur le docteiii' G... et plus tard, le 20 juin 1904, il a mis le feu à la Sûreté pour se venger de sa séquestration et attirer en même temps l’attention sur sa situation. On pourra bien apprécier l’état mental de H... par la connaissance du fait suivant raconté par lui-même : pendant la campagne de 1870, étant soldat, il eut une discussion avec son capitaine, parce qu’il trouvait extraordinaire de crever de faim pendant que les Prussiens avaient tout en abondance. Il demanda à être placé en sentinelle perdue . Il vécut alors sur le pays, proposant d’acheter mais ne payant jamais : il trouvait et trouve encore maintenant cette façon de faire toute naturelle. Puis le récit suivant montre bien comment II . . . envisage les trois crimes qu’il a commis ;

26 mars 4906. — « Que va-t-on faire de moi, monsieur? Voici près de 15 ans que je suis ici, avec les fous, bien qu’on sache que je ne suis pas aliéné. Qu’on me mette en prison, qu’on m’exile, qu’on m’envoie dans une colonie avec les sauvages, mais qu’on me sorte d’ici. Si je pouvais travailler, je m’ennuirais moins, mais rester à rien faire !... entendre toute la nuit hurler les malades de chaque côté de ma cellule! Non, voyez vous, ce n’est pas une vie, et j’en finirai de façon ou d’autre !

» Qu’ai-je fait en somme? J’ai tué ma femme! Je ne le regrette pas. Elle le méritait, car on ne se moque pas d’un homme comme elle l’a fait. Du reste son oncle lui a dit devant moi: « Si tu étais ma femme, cela ne se passerait pas comme cela ! Tu as de la chance d’avoir un mari comme Pierre, mais ne t’y fie pas ! »

« Ma femme était une coquine, elle me trompait effrontément, j’en ai eu des preuves ; elle m’avait fait interner à Ville-Evrard pour se débarrasser de moi et être plus libre .

« Un dimanche, elle vint me voir à Ville-Evrard, après m’avoir annoncé deux jours avant dans une lettre que mon père était mort au pays, mais elle ne m’en parla pas, pas un mot au cours de sa visite, et comme elle s’étonnait de ma tristesse et me demandait pourquoi j’avais l’air soucieux, je lui répondis : « que je regardais les blés mûrir! » — k ce moment, je l’aurais giflée. Monsieur ! — Elle ne me parlait pas de la mort de mon père ! Elle s’étonnait de ma tristesse ! Il ne lui était donc rien, cet homme, puisqu’elle venait en riant me raconter un tas d’histoires, sur l’un et sur l’autre!....

CRIMINALITÉ, FOLIE MORALE

« Lorsque je lus sorti de Ville-Evrard et rentré chez moi, elle continua à sortir s’en plus s’inquiéter de moi; c’est alors que, le lendemain, elle rentraà H h. 1/2 du soir. Je savais d’ou elle venait, malgré cela je le lui demandai. Elle me répondit que cela ne me regardait pas, qu’elle n’avait pas de compte à rendre à un fou !

« Je la pris alors d’un bras sur les épaules et la pressai fortement sur moi, puis de la main droite je retirai mon couteau de ma poche et le lui enfonça violemment dans le ventre, en lui disant : « Puisque tu n’as pas de « comptes à me rendre, tu n’en rendras plus à personnel»

« Ma femme s’affaissa sur le carreau, mais je n’y prêtai pas attention. Je mis le couteau de poche dont je venais de me servir sur la table et j’attendis la police. Lorsque le commissaire vint avec six ou sept agents, ces derniers se précipitèrent sur moi pour m’emmener au poste, mais je les écartai et dis au commissaire ; « Que pei-sonne ne me touche, je sais ce que j’ai fait et ne chercherai pas à fuir. Faites retirer votre monde, et je vous suivrai. » Ma femme était par terre à quelques pas de moi ; le commissaire voulait lui donner des soins, lorsque je lui dis; «Laissez-la donc, cette charogne-là, elle n’a que ce qu’elle mérite ! »

« Je passai devant M.., chargé d’insti-uire mon affaire. Je comptais passer en jugement et subir la peine que j’avais méritée, mais, pendant six mois que je séjournai à Mazas, je ne le vis que très rarement et le petit surveillant de Mazas, qui est habitué à ces sortes d’affaires me disait : Cela ne présage rien de bon, H..., il faudrait mieux que vous passiez en jugement, vous ne savez pas ce qui vous attend ! Vous avez eu la langue trop longue, voyezvous. il ne faut pas dévoiler les turpitudes des grandes dames, chez lesquelles vous avez servi! M. X... me promettait toujours que mon affaire s’ari'angerait au mieux et je le croyais!

« Lorsque je vins à Bicêtre, je compris mon erreur. M. C..., dansle service duquel je fus placé, me reçut très mal ; chaque fois qu’il passait sa visite, il commandait qu’on me mit en cellule (cela dura près d’un an). Comme je lui demandais constamment ma sortie, il me répondait que c’était lui qui me tenait ici et que je ne sortirais jamais. Vers le commencement de décembre 1897, je lui avais comme d’habitude demandé ma sortie et sa réponse fut la même que précédemment. C’est alors que je lui dis ; « Puisque c est vous et le Directeur, qui me maintenez ici, l’un de vous deux y passera! »

Le 6 décembre 97, j’allai prendre un café à la cantine, me disant que peutêtre ce serait le dernier que je prendrais à Bicêtre, puis, je me postai sous la voûte de l’infirmerie générale pour attendre le passage de M. C..., bien décidé à l’assommer, dès qu’il passerait à portée de ma main, avec deux poids de deux livresque j’avais pris à l’épluchage, où j’étais employé.

« Je le vis arriver, en fumant son cigare ; il descendit le trottoir un peu avant d’arriver à mahauteur, je le rejoignis vivement au milieu de la chaussée, et lui assénai un coup de mon poids sur l’épaule. 11 tourna sur lui-même et tomba à terre, son chapeau d’un côté, son cigare de l’autre. C’est alors qu’un employé qui passait (M. P...) me prit le bras pour m'cmpêchcr de frapper de nouveau, mais je n’en avais pas l’intention, autrement il en aurait fallu un autre que lui pour m’en empêcher! Je fus alors conduit à la Sûreté, où je restai jusqu’au moment que vous savez. Si j’ai mis lè feu ce n’était pas

TENDANCES ANORMALES

pour laire du mal! Je cherchais ce que je pourrais bien Taire pour attirer l’attention sur moi et me tirer de Toubli.

« Je suis un honnête homme, Monsieur, et tout ce que j’ai fait je ne le regrette pas, mais je me rends bien compte que ma situation actuelle est difficile. On ne veut ni m’envoyer en prison, ni me mettre dans une maison où je pourrais travailler. Si je savais écrire, je ferais des demandes mais je suis un ignoi-ant. 11 faudrait que la Préfecture de Police et le Parquet s arrangent ensemble pour me donner satisfaction. »

Au début de son entrée il avait été considéré quelque temps comme un persécuteur raisonnant puis de nouveau, par mon prédécesseur immédiat, le docteur Féré, après la tentative contre le docteur C.... J’avoue que je n’ai jamais cru pouvoir le ranger dans cette catégorie : il ne faut pas oublier en effet que H. . . ne sait ni lire ni écrire et n’a qu’une instruction générale rudimentaire. Il n’est donc pas étonnant qu’avec son égoïsme absolu, son absence totale de sens moral, il ne juge pas des choses comme tout le monde, sans être pour cela un esprit faux comme le persécuté persécuteur. C’est seulement un individu qui, violent, se laisse emporter par les sentiments de haine et de vengeance qui n’ont chez lui aucun contrepoids. Et il a beau soutenir son point de vue avec âpreté, il ressemble bien plutôt à un Corse qui se livre à la vendetta et qui la trouve tout à fait normale. (1)

H faisait d’ailleurs cette réflexion fort juste, en demandant qu’on le mît en prison (demande prouvant son ignorance des lois), qu’ici il ne savait pas quand il sortirait, tandis qu’en prison il en avait pour un temps déterminé. Il demandait aussi à travailler, disant qu il s’ennuyait. Depuis longtemps et tout le temps qu’il est resté dans le service, il était parfaitement correct, tranquille, et n a jamais manifesté aucun autre déséquilibre mental, aucune idée délirante, aucun trouble de la conduite, rien que cette lacune enorme des sentiments. Il a fini par passer aux vieillards de l’hospice le U septembre 1910 et depuis ce moment jusqu’à ce jour (!''■ avril 1911) il n’a rien manifesté d’anormal.

Je ne vois pas du tout en quoi un individu de ce genre diffère

(1) J’ai vu autrefois à Bicêtre un Corse, Ma... R., qui avait tiré sur la voilure d’un homme politique, et qui avait été considéré comme persécuté. Je l’ai examiné Ion. guernent plusieurs fois et j’avais acquis la conviction que ce n’était nullement un persécuté, mais seulement un Co7'se qui avait voulu attirer l’attention sur lui, un individu qui avait, lui aussi, des sentiments spéciaux d’origine sociale en matière de meurtre. Il avait fini par être admis aux vieillards de Bicêtre et n’a plus jamais manifesté ses sentiments autrement qu'en paroles.

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des criminels, que Ton reconnaît « responsables », et que l’on envoie à l’e'chafaud ou au bagne. Ils ont en commun l’absence de sens moral, altruiste, comme on voudra l’appeler; et si H... a peu d’instruction, il pourrait tout au moins sentir l’odieux de tuer quelqu’un par pure vengeance, ce qu’il ne sent pas plus qu’un criminel ou qu’un «Apache» qui joue du couteau pour se venger de la police.

Délinquence. — Cambriolages multiples. — Simulation. — Multiples entrées dans les asiles. — T..., âgé de 36 ans, entré à Bicêtre le 23 août 1907.

Cet individu, qui ne vit que de cambriolages, qui a été souteneur, mais qui, je crois, n’a jamais commis d’actes de violence, a oscillé depuis des années entre la prison et l’asile. 11 a quinze internements dans les asiles de la Seine et encore plus de condamnations. Ces internements s’expliquent par l’art avec lequel il simule l’épilepsie, l’alcoolisme, etc, soit pour échapper à la prison, soit que, se trouvant sans ressources, il profite de ses talents de simulateur pour se faire admettre quelque temps à l’asile : c’est toujours cela de gagné, pense-t-il. De plus enfin les avocats utilisent ces nombreuses entrées et obtiennent des non-lieu des magistrats qui ont des doutes sur son état mental. C’est ainsi qu’il est interné de nouveau à Bicêtre malgré un rapport médico-légal constatant que l’état de T... était tel q\i’ aucun médecin aliéniste ne le garderait dans un asile s’il y était renvoyé. T... avait com mis un cambriolage dans toutes les règles de l’art. J’avais déjà eu l’occasion d’examiner deux fois antérieurement ee cambrioleur de profession et de le déclarer justiciable de la prison. Aussi cette fois encore je proposai sa sortie. Mais avant de rapporter le dernier certificat que je rédigeai sur lui, je résumerai en peu de mots, d’après T... lui-même, cette vie de méfaits et de cambriolages, qui aurait dû le faire réléguer définitivement.

-{ avril 190S — Déclarations du malade.

Né à Paris le 27 février 1871; de 10 à 12 ans, mis en pension à l’institutioii X... à G... ; ses parents payaient 60 francs par mois.

De 12 à 14 ans, va à l’école communale Boulevard A...,

A 14 ans, méningite.

Faisait le plus souvent l’école buissonnière; volait aux étalages, avec des vauriens de son espèce.

Son père, employé à ... est mort en 1893 de congestion cérébrale.

Le malade aurait eu cinq frères et sœurs.

L’alnée, âgée de 41 ans, actuellement en Algérie.

Le second, le malade.

Le troisième, âgé de 23 ans, employé de chemin de fer.

La quatrième, une fille, âgée de 21 ans. institutrice*

La cinquième, une fille, morte à huit mois de convulsions.

De IS à 18 ans, reste en Auvergne, chez ses parents.

A 18 ans. s'engage pom- cinq ans, dans les chasseurs à pied.

Au bout de six mois do service, passe au Conseil, avec un de ses camal'ades, pour nombreux vols dans les bureaux de tabac.

TENDANCES ANORMALES

Simule l’épilepsie, est acquitté et réformé n» 2, alors que son complice est condamné à cinq ans de prison.

A 21 ans, tire au sort et aurait (malgré sa réforme) été versé dans un régiment d’infanterie de marine.

Après quelques mois de service, laisse tomber son fusil pendant la manœuvre et simule une crise d’épilepsie.

Mis à l’asile de Pont-l’Abbé, il s’en évade et rentre à son corps, où on le réforme de nouveau.

En quittant le régiment, fait la connaissance d’une prostituée espagnole qui, de concert avec lui, entôle un Russe.

Passe en correctionnelle le 23 novembre 1894, et est condamné à treize mois de prison, cinq ans d’interdiction pour vagabondage spécial; purge sa peine à Gaillon (Eure).

A sa sortie de prison il reste six mois en liberté, vivant de vols, de cambriolages et de la prostitution de sa maîtresse.

Arrêté de nouveau pour un cambriolage boulevard A... et pour avoir tiré sur un sergent de ville, trois experts commis pour l’examiner, le déclarèrent responsable. Condamné à deux ans qu’il purge à Poissj.

Avant cette dernière affaire, avait été interné sept fois volontairement ou d’office, à Hicêtre et à Villejuif.

Le 23 février 1 903, condamné à trois ans de prison pour vol de la caisse d’un brocanteur (1200 fr.).

Relégable (mais cette peine ne fut pas mise à exécution).

Le 23 novembre 190i, nouvelle condamnation à 4 mois par la Chambre correctionnelle, pour vol chez un boulanger, par escalade, en pénétrant dans le logement par le toit ; il se serait emparé d’une somme de 1 300 francs qu’il aurait cachés dans la doublure de ses chaussures.

Envoyé au Dépôt de rélégation d’Angoulême, passe devant une commission de médecins qui le déclarent inapte à la rélégation, revient au Dépôt à Paris et est gracié par le ministre de l’Intérieur le 7 janvier 1905, puis remis en liberté (1).

Le 11 novembre 1906, arrêté pour vol d’une valise appartenant à un Russe, avenue de l’Opéra, Hôtel de... ;condamné à six mois de prison le 23 novembre par une chambre correctionnelle, après avoir été examiné par des experts. Faitappel de ce dernier jugement, dit aux experts commis parle Parquet pour faire un rapport sur son état mental, qu’on veut l’assassiner, qu’il y a des gens qui le poursuivent dans sa cellule, etc. Malgré ce simulacre d’idées de persécution, les médecins experts déclarent que s’il était envoyé dans unasile, aucun médecin ne le garderait. MM. X... et .X..., ses avocats, ayant fait valoir qu’il y avait des rapports contradictoires et que l’inculpé devait bénéficier de ces désaccords, le tribunal jugea que la majorité des médecins l’ayant reconnu responsable, il devait être considéré comme non aliéné, mais après les conclusions de l’avocat, qni fit valoir les nombreux internements antérieurs du malade, lesjuges le firent bénéficier d’un non lieu.

11 y a lieu que de n’accepter que sous réserves les récits du malade, qui passe continuellement d’un fait récent à un fait ancien, et embrouille son récit comme à plaisir.

(1) A simulé l’épilepsie, d'après mes renseignements.

CRIMINALITÉ, FOLIE MORALE

Au cours de ses déclarations, le malade affirma n’avoir jamais fait partie d’une bande; il opérait le plus souvent seul ; parfois, mais rarement, il s’adjoignait sa maîtresse.

Pom- achever de donner une idée du caractère de ce malfaiteur, il faut aussi rapporter la façon dont il raconte son dernier exploit, se vantant d’avoir volé 800000 francs et 100000 francs de bijoux, ce qui est plus que douteux. En dernier lieu, en effet, le malade aurait été travailler chez un fabricant d’automobiles et de coffres-forts et am-ait surpris la combinaison de lettres de difféi’ents coffres. Cette connaissance lui servit lorsqu’il vint cambrioler un appartement chez une personne à qui on avait récemment livré un coffre. Le malade serait monté directement à l’appartement de cette pei'sonne, alors à la campagne, aurait coupé avec des cisailles le contact électrique pour empêcher la sonnerie, et, après avoir forcé la porte à l’aide d’une pince-monseigneur, aurait pénétré dans le domicile, où il se serait emparé du contenu du coffre, soit 800000 francs en billets de banque et 100000 francs de bijoux.

Ces valeurs auraient été remises par le malade dans le coffre-fort de sa mère qui les détiendrait encore actuellement (?).

Arrêté peu après et mis en présence de son patron, le malade nia. Le patron lui-même l’aurait déclaré incapable d’avoir commis ce vol, et aurait au contraire accusé un de ses ouvriers qui avait posé le coffre-fort du volé. Cet ouvrier serait maintenant sous les verroux et son affaire serait en instruction.

Le malade semble tirer vanité de ces méfaits; il les vante complaisamment en parlant avec volubilité et semble heureux de conter ses bons coups.

11 ponctue son récit d’une mimique expressive, clignant de l’œil gauche d'un air roublard ; mais lorsqu’on s’étonne de l’invraisemblance de la somme volée (800000 frs.), il devient affirmatif et propose d’en faire vérifier l’exactitude. 11 attend avec impatience son arrêté de sortie qui, dit-il, ne tardera pas à être signé.

Un autre jour aussi, à l’examen dans mon cabinet, il se moqua de moi de la façon suivante :

30 mars 1908. — Ce matin, à la visite, je lui fis lire un fait divers. T... en dénatui'a les termes et improvisant, lut, au lieu de « la mort d’un fumiste »,

« La mort d’un honnête homme » , et continua sa lectm-e de cette façon improvisée jusqu’à la fin de l’entrefilet.

Interrogé à ce sujet ])ar M. MalleC interne du service, le malade répondit qu’il avait agi ainsi « pour se payer la tête des médecins ».

Après avoir demandé à maintes reprises la sortie de T..., maintenu en désespoir de cause parce qu’on ne sait plus quoi faire de lui, je finis par obtenir sa sortie avec le certificat suivant qui résume l’état mental de cet individu peu recommandable ;

« N’est pas à sa place dans un asile d’aliénés. Je le connais depuis longtemps, car il est entré à Bicêtre pour de très brefs séjours. Le 3 mars 1894 et le 18 septembre 1897, j’avais déjà exprimé cette opinion que partagent de nombreux collègues et experts. — Lorsqu’il est rentré le 22 août 1907, j’ai été surpris de le recevoir, d’autant plus que dans le plus récent rapport médicolégal sur son compte, les experts disaient catégoriquement : « Si on l’envoyait dans un asile d’aliénés, on ne l’y garderait pas ». Mais sans revenir sur le passé, voici ce que j’ai pu constater. T..., au début, mis comme tous les entrants Ca.isLiN. — Sémialogie. 33

514 TENDANCES ANORMALES

üii observation à l’infirmerie, a commencé par y exercer scs talents de voleur et de gredin; il a fait disparaître plusieurs porte-monnaie et s’est mis a tourmenter les malades inoffensifs. Ce que voyant, T..., étant maintenu, maigre mes certificats immédiat et de quinzaine (suivis de maints autres) concluant à sa sortie, je l’ai fait passer au quartier des agités et dangereux. La, il avait recommencé, mais quelques malades peu endurants lui ont signifie de se emr tranquille, et T..., très poltron, a renoncé à « travailler », comme il dit, de son métier et a réclamé constamment sa sortie. Il est difficile de lui faire raconter sa vie, car il très sujet à caution, menteur, hâbleur, vantard; cependant il avoue qu’il a maintes fois simulé la folie, l’épilepsie, l’hysterie, et lise déclare hautement responsable (puisqu’il est à l’asile!) et décrit en detail ses vols, cambriolages et hauts faits. Üans tout cela, pas f ombre de delire. 1... ne délire pas. Il fait preuve seulement du cynisme le plus effronté, de 1 absence la plus complète de sens moral, se plaisant à « se payer la tete » des gens, comme il dit. 11 est, d’ailleurs, peu instruit, mais il connaît â tond beaucoup de prisons, presque tous les asiles de la Seine, et toutes les « ficelles » des habitués de ces lieux. — Peut-on vraiment dire que c’est un aliéné. Evidemment sa conduite diffère singulièrement de celle des honnêtes gens et paraît absurde, si on se place au point de vue raisonnable. Mais elle est celle des hôtes ordinaires des prisons, et elle n’est pas plus absurde, elle est moins absurde que celle des nombreux voleurs, cambrioleurs, apaches, récidivistes, qui n’ont pas eu la malice de se faire passer pour fous, qui n’ont pas su se faire interner et qu’on a mis tout simplement là où ils devaient être et ne désiraient pas aller. — Je conclus comme j’al commencé : T... n’est pas à sa place dans un asile d’aliénés. »

Délinquence. — Vols, vagabondage spécial, simulation. — Multiples entrées dans les asiles. — Som..., âgé de 37 ans, entrée à Bicêtre le 6 mai 1908, sorti le 27 mai. . ,

S est un voleur et un souteneur du même genre que T.. . , et qui était déjà connu à Bicêtre pour ce qu’il valait. CeUe fois-ci il a simulé l’épilepsie pour obtenir une ordonnance de non-lieu. Voici ce qu’il dit lui-même de sa vie .

Enfant assisté, il n’a jamais connu ses parents. Mis à l’orphelinat de... il se sauve continuellement pour faire l’école buissonnière. A 13 ans il est placé dans une ferme ; il commet un cambriolage.

Mis en maison de correction à Nantes, en 1880, pour vols nombreux (avait 15 ans).

Transféré à Vaucluse en 1887, s’en évade. Interné à Bicêtre (la première fois) aux enfants, du 14 avril au 20 juin 1888. Transféré à l’asile de Clermont (Oise) d’où il s’évade. ,

Deuxième internement à Bicêtre du 28 avril au 11 juin 1890 (arrête poui vagabondage). Transféré à Clermont d’où il s’évade de nouveau, le 15 novembre 1894.

Troisième internement à Bicêtre du 15 décembre 1894 au 22 lévrier 1 a. Transféré à Clermont.

Quatrième internement à Bicêtre du 14 septembre au 14 décembre (s’est rendu au poste, déclarant s‘être évadé de Clermont, sans domicUe).Transféré à Clermont..

CRIMINALITÉ, FOLIE MORALE

Cinquième internement à Bicêtre du t2 au 28 décembre 1896, évadé de Clermont dans les premiers jours de décembre 1896. Transféré à Clermont.

Sixième internement à Bicêtre du 25 juillet 1906 au 5 septembre 1906. Evadé du jardin maraîcher de Bicêtre où il travaillait (avait été arrêté pour vol. - Non-lieu. Rapport de M. X..., qui le déclai-e irresponsable. Le rapport constate qu’il s’est évadé dix-neuf fois de Clermont.).

Septième et dernière entrée le 6 mai 1908 (vagabondage spécial. Non-lieu. Rapport de M. X...).

Le malade prétend n’avoir subi que deux condamnations effectives; la première lorsqu’il fut mis en maison de correction en 1886, la seconde, en 1907, condamné k quinze jours de prison pour cambriolage, coups et blessures.

Dans l’intervalle de ses internements il travaillait comme couvreur.il aurait appris son métier en s’occupant d’abord comme aide, et serait devenu compagnon par la pratique.

Du 28 décembre 1896 au 25 juillet 1906, pendant près de dix ans, le malade aurait vécu de son travail, auquel venaient s’adjoindre les ressources que lui donnait sa maîtresse, qui se prostituait, mais il n’aurait jamais eu de démêlés avec la justice pendant cette période.

En juillet 1606 il fut arrêté pour vol ; il aurait cambriolé un logement et se serait emparé de l’argent qui s’y trouvait.

A la suite de cette affaire il fut, sur rapport médico-légal, déclaré « trop irresponsable pom’ être puni, trop dangereux pour être mis en liberté », et réinterné à Bicêtre le 25 juillet 1906, d’où il s’évade.

En ce qui concerne son internement actuel, le malade dit qu’il ne faisait aucun mal au dehors, mais que des agents de la Sûreté lui ayant vu recevoir de l’argent d’une fille publique « qui travaillait au Sébasto », il fut arrêté.

L’expert commis pour l’examiner lui aurait dit qu’il était hystérique et épileptique et qu’il fallait l’interner. Le malade dit préférer la prison à l’asile car il ne sait quand il sortira d’ici !

^ Cette dernière assertion est fausse, puisque c'est de propos délibéré qu'il s’est fait interner pour échapper à la prison. J’ai demandé immédiatement sa sortie qui n’a pas tardé.

Délinquence. Simulation d’ « exhibition » des organes génitaux. —

Ros..., garçon d’hôtel, âgé de 31 ans, entré à Bicêtre le 29 mars 1909.

Cet individu est extrêmement réticent sur les faits qui ont motivé son entrée.

« Vous avez mon dossier », dit-il, quand on l’interroge. Il a montré scs organes génitaux dans la rue à une femme, et même se serait masturbé devant elle, d’après le rapport médico-légal ipii le déclare atteint d’impulsion maladive irrésistible. Il avoue pourtant avoir été en prison trois fois, huit mois d’abord, puis six mois, enfin un an pour des faits analogues. D’après son dossier, il a ete aussi placé dans plusieurs asiles où il n’est jamais resté bien longtemps •

Il a simulé la folie étant à la prison de Fresnes, et enfin dans un des derniers séjours qu’il a faits dans les asiles, il est expressément noté que Ros... a accompli intentionnellement des actes répréhensibles d’exhibitionnisme dans le but de se faire interner. Cette fois-ci encore il en est de même : il dit en effet assez naïvement que ce n’est que lorsqu’il n’a pas de travail qu’il est excité parla rue des lemmes dans la rue et qu’il « est obligé de porter la main sur lui-même ».

TENDANCES ANORMALES

Interrogé sur ce qui s’est passé avenue G.... où il a été arrêté, il élude toutes les réponses sur ce qu’il a ressenti et sourit lorsqu’on lui dit qu’on n’est pas dupe de sa comédie. En somme il est possible que Ros... ait eu autrefois des impulsions k l’exhibition de ses organes génitaux, mais actuellement il se sert de ce procédé pour se faire interner quand il n a pas d ouvrage.

Ces cas sont assez fréquents. Un des plus célèbres, connu de tous les aliénistes de la Seine, est celui de Gr... dont les internements ne se comptent plus. Cet individu simulait merveilleusement l’épilepsie, entre autres affections. J’ai encore eu l’occasion de le voir arriver à Bicêtre en 1907, par placement volontaire. Dès son arrivée je lui signifiai que je le mettais à la porte et qu’il eût soin de ne plus jamais revenir, parce que j’étais résolu à le faire sortir immédiatement chaque fois. Il se mit en colère et dit : « Faut-il être v . tout de même pour ne pas me garder ! »

Il y a aussi un autre genre de simulateurs dont j ai vu plusieurs exemplaires à Bicêtre; ce sont des militaires, anciens « apaches », qui, sous les drapeaux, ont commis des méfaits et qui simulent pour échapper aux compagnies de discipline.

Instabilité mentale. — Escroquerie. — B... Ad. était un gai-ç.on d’une trentaine d’années environ, que j’ai reçu il j a déjà longtemps à Bicêtre ou il avait fini par être enfermé. Appartenant à une famille connue dans la littérature et les arts, il avait reçu une bonne éducation, ou plutôt on avait tenté de lui en donner une; je crois bien me rappeler qu'au lycée il avait déjà feit le désespoir de sa famille et qu’il n’avait pu passer son baccalauréat. Il avait fait de nombreuses frasques dont il se vantait; il prétendait avoir déserté du service militaire et s’être réengagé ensuite sous un faux nom. 11 avait ete déjà enfermé dans une maison de santé privée. Cette fois-ci il avait escroque une bicyclette à propos de laquelle il racontait une histoire invraisemblable : une îfemme du monde se serait trouvée compromise s’il ne s’était pas fait arrêter. J’ai à peine besoin de dire que cette histoire provenait tout entière de sa fertile imagination. Cet individu vivait d’expédients et d’escroqueries; il avait fait plusieurs métiers et en dernier lieu il aurait été clerc de notaire. Mais ce qu’il y avait de plus frappant chez ce détraqué, c’était son cynisme; si je ne me souviens plus très exactement des détails de ses méfaits, je me rappelle encore le ton avantageux avec lequel il me disait ; « Monsieur le docteur, mettez-moi dehors, eh bien! je me fais fort d’être ce soir sur le boulevard Saint-Michel en redingote, tuyau de poêle et bottines vernies ! » Cet individu se targuait de connaissances littéraires; il se vantait de composer des vers et il me remit un sonnet signé de son nom de guerre. A... de Ghe... . Ce sonnet fit une grande impression par son* haut scepticisme » sur unlectem'peu au courant de la littérature, bien que fabricant de romans-feuilletons, à qui l’auteur avait bien voulu aussi l’envoyer. Mais je doute que ce sonnet lut de B...

Ce déséquilibré, qui était malgré tout intelligent, avait non seulement une conduite déréglée, instable, mais aussi une absence

CRIMINALITÉ, FOLIE MORALE

absolue de sens moral, appelée par quelques-uns idiotie morale, anesthésie morale, qui l’empêchait d’éprouver aucun sentiment altruiste ou social quelconque, malgré l’éducation et l’instruction régulières qu’il avait reçues de sa famille et du lycée.

D’autres présentent des variétés de cet état : ce sont des gens méchants qui, enfants, se complaisent à torturer les animaux ou les enfants plus faibles; adultes, à frapper leurs parents quand ceux-ci leur font des représentations ou leur refusent de l’argent, qui calomnient, mentent,font mille tours pendables à leurs proches ou à leurs compagnons et, suivant leur situation sociale, finissent par voler, escroquer ou vagabonder, oscillant entre l’asile et la prison. Chez eux c’est la méchanceté pour la méchanceté qui prédomine, ou le mensonge pour le mensonge, etc. En voici un exemple résumé.

Folie morale. — Tic. — Paresse. — Instabilité. — Violences. Accès d’excitation.— Mon.., 20 ans, relieur, entré à Bicêlre le 18 septembre 1908. - Il est très asymétrique; il a un tic grimaçant de la face, il se tient mal; il a (les cicatrices nombreuses de ganglions tuberculeux du cou; il porte des tatouages. Il sait parfaitement lire et écrire. Il a appris jusqu’à IS ans le métier de relieur qu’il pourrait exercer mais qu’il ne pratique pas. Il présente une intelligence en apparence normale, mais c’est un vaurien et un instable, un paresseux qui se fait nourrir par sa mère, sans aucune vergogne, et qui plus est, la frappe et la malmène. Il a été condamné l’année dernière à six mois de prison avec sursis (malheureusement !) pour violences envers sa mère, à qui il voulait donner des coups de couteau. Il se grise volontiers et commet des extravagances. L’internement a été motivé par ce fait qu’il dansait pieds nus dans sa chambre, avec son chapeau, muni de grelots, sur la tête; il avait encore voulu battre sa mère et la « piquer légèrement avec son couteau » (sic). Il a des relations suspectes avec un modèle homme qui se promènerait tout nu chez des voisins. — Une fois à Bicêtre il se calme très paresseux, il se refuse à tout travail et passe son temps vautré dans la cour au soleil ou sur les bancs du chauffoir. Puis de temps en temps il présente quelques accès d’agitation et d’excitation. — La mère raconte que son mari était un pand buveur et un grand joueur aux courses, d’avec lequel elle a divorcé il y a quatorze ans. Il paraît que cet homme est mort il y a sept ans.

Étant resté plusieurs mois sans rien présenter et mis en liberté le 8 octobre (avec prévision de récidive d’extravagances). Mon... rentre le 8 février 1910 après de nouvelles scènes d’ivresse et de violences contre sa mère ; il aurait même eu des hallucinations, des idées de persécution sous l’influence de la boisson.

Cet individu, très déséquilibré, véritable «fou moral », devrait être mis définitivement dans l’impuissance de nuire, mais il est difficile de décider si c’est de l’asile ou de la prison qu'il relève;

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ce serait peut-être plutôt d’un établissement intermédiaire.

Je rappelle le cas de Marc... (p. 109) qui, très instable, tient difficilement dans ses places de bonne à tout faire et ne se plaît qu’à des mensonges inouïs sur ses parents, puisqu elle prétendait que son père avait voulu la violer : c est un autre genre de folie morale où prédomine surtout une tendance à nuire, souvent stupidement, par des « cancans », des mensonges, des racontars, ou môme à mentir pour le plaisir de mentir, ce qui se rencontre souvent chez les femmes. Ceux qui ont le malheur d’être accusés des pires méfaits par ces femmes ont parfois beaucoup de peine à se tirer d’affaire. Nombre de médecins sont victimes d’accusations de viol, par exemple, qui ne sont nullement justifiées. Une. élève indisciplinée, instable, vicieuse sous tous les rapports, de l’école de Réforme de la Salpêtrière, alors que j’en étais le médecin, prétendait devant ses camarades que je m’étais livré sur elle à des attouchements obscènes : or jamais je n’avais vu cette élève qu’en présence de plusieurs surveillantes et je n’avais pas même examiné ses organes génitaux. Une autre, également indisciplinée, voleuse, coureuse, etc., qui mentait à peu près chaque fois quelle ouvrait la bouche, racontait à ses compagnes qu’un élève du service lançait des œillades à une infirmière et avait embrassé celle-ci entre deux portes. Deux assertions fausses et la deuxième impossible matériellement. Il va sans dire que cette habitude du mensonge peut coexister avec d autres manifestations plus graves encore de folie morale.

Manie raisonneuse. - Vagabondage. - Excitabilité et agitation volontaire — Récriminations. — Accès d’excitation réels légers. - Débilité mentale — Pai relieur, entré à Bicêtre pour la première fois à l’âge de 41 ans, le 16 décembre 1897, sorti le 17 juin 1899. - Rentré le 5 mars 1904. sorti le 22 novembre 1904. - Rentré le 10 avril 1906, sorti le 27 avril de la même année. — Enfin, rentré le 7 août 1906 et sorti le 5 septembre

^^A^chacun de ses internements il était entré en collision avec la police, car il insulte facilement les sergents de ville. Bien que les renseignements quil fournit sur lui-même soient sujets à caution, on peut admettre sans peine qu’il a vagabondé un peu partout depuis l’année 1887 où il a cessé de travailler: Il a été admis plusieurs fois à Nanterre, il a été condamné à la prison, enfin il est entré de nombreuses fois dans des asiles autres que Bicêtre. Dans cet hospice il est entré d’abord dans le service' de iM. Séglas, qui le considère

comme « un déséquilibré raisonnant, avec bouffées éphémères d’excitation inteb

lectuelle simple, sans réactions motrices, et provoquées en grande partie par la misère ». Déjà cet anormal avait fait volontairement du tapage nuit et jour

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pour se rendre insupportable et obtenir sa sortie. Devenu calme, il fut remis en liberté.

A sa deuxième entrée, même attitude à la fois de déséquilibré miséreux et de récriminant contre tout le monde, faisant du tapage exprès.

A sa troisième entrée, alors dans mon service, il a fait un tapage infernal pour protester contre son internement. 11 réclame du tabac, bien que ne fumant pas, mais prétend y avoir droit comme indigent, afin de pouvoir le vendre ;'i d’autres malades et se procurer ainsi les quelques sous qui lui sont nécessaires. 11 se plaint qu’on lui ait volé autrefois de l’argent, que la société ne se conduit pas bien à son égard. 11 s’excite en parlant, récrimine contre tout, menace tout le monde. Dès le réveil il crie dans la cour contre le médecin, le Directeur, l’administration; il excite les malades par ses cris et met le désordre dans la première cour. Ce que voyant, je le fais mettre aux colonnes en cellule. « Puisque c’est la guerre, me dit-il alors, vous verrez ce que peut faire un homme pour embêter tout le monde 1 » Effectivement il fait pendant plusieurs jours du bruit, nuit et jour, et casse tout dans sa cellule, abîme le parquet, les murs, etc. Sur la promesse de le laisser sortir s’il se calme, il redevient instantanément absolument paisible. Il sort au bout de quelques jours.

A sa dernière réapparition dans le service, môme attitude : il est excité, agité, bavard, récrimine contre tout le monde :

« Je cherchais du travail lorsque j’ai été arrêté, je n’avais pas de domicile... On m’a volé 250 francs, et avec ces 250 francs je pourrais acheter un peu de marchandises et travailler. Je proteste contre le crime que la société commet. »

D. — "Vous ne raisonnez pas en ce moment.

R. — Vous prétendez que je ne raisonne pas. je raisonne aussi juste que vous.

D. — Comment avez-vous été arrêté?

R. — Je regardais du côté de la Bastille, j’étais sur le boulevard Poissonnière, le flic venait du côté de l’Opéra, il me tape sur l’épaule en affirmant que je dormais, j’affirme le contraire, il m’emmène. Le lendemain antichambre chez le commissaire, antichambre chez le juge, antichambre partout. Je laisse échapper un morceau de savon, je veux le ramasser, un agentme brutalise et m’emmène à la mairie de la rue Drouot; de là un fiacre est amené et on m’emmène à finfirmerie spéciale. Là je demande mes papiers pour écrire à M. Clémeneeau, ministre de la .Tustice, pour protester contre cette nouvelle séquestration.

D. — M. Clémenceau est ministre de l’Intériem’.

R. — Si, il est ministre de l’Intérieur (affirme le malade qui ne s’est pas aperçu qu ’il se trompait). Pour les emm.... j’ai fait du potin, j’ai craché àla figure de M. L.... M. L... m’a déshonoré devant les magistrats, il a dit que j’étais responsable et que c’était la paresse. J’ai déjà fait du potin pendant quarante-huit heures pour vous imposer de me faire travailler. La vie ne sera plus possible pour personne si on me coffre et si on ne veut pas me faire travailler.

Le 25 du mois dernier je passe devant le tribunal correctionnel, le président me dit : « On va vous envoyer rue Broca, 136, (asile où on donne du travail quand on ne condamne pas certains vagabonds). » J’écris au président de la

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chambre correctionnelle pour supplier de me faire donner du travail, il me renvoie au Procureur, je devais aller au Parquet le lendemain quand je suis arrêté. La société est marâtre de ne pas vouloir me rétablir dans mes droits ; j’ai été volé par ma sœur, j’ai droit à ces 250 francs

D. — Comment vivez-vous?

R. — Je vivais avec deux soupes, une soupe à la Salpêtrière, 1 autre autre part, c’est là ma vie. Mais je n’ai pas de domicile, c’est ce qui cause toujours mes internements. Depuis 1887, je suis victime d’une erreur judiciaire, comment voulez-vons que je me rétablisse, n’ayant plus de papiers, plus rien. Qu’est-ce que dit le Code : quiconque porte préjudice à autrui est tenu de le réparer. Pourquoi me refuse-t-on justice? On pourrait faire arrêt sur les appointements de mon beau-frère, et mettre ma sœur en état de me donner ces 250 francs. Les parquets de Juvisy et de Paris sont causes de mes internements.

Je me découvre devant vous, parce que je sais que vous êtes un honnête homme, mais si j’étais devant M. L..., je resterais couvert. M. L... aurait dû me mettre en observation lorsqu’il ne me connaissait pas, et non maintenant qu’il me connaît.

D. — Que dois-je conclure?

R. — Je demande que vous concluiez de me foutre à la porte, je ne suis pas un malade; dehors je continuerai ma vie errante. .Te ne peux pas aller donner un coup de couteau à ma sœur, ma conscience me le défend. Nul n’a le droit d’attenter à la vie d’autrui. Je ne commets pas de délits, on ne devrait pas attenter à ma liberté. Je voudrais être utile à la société, j’a.i écrit deux lettres à M. le ministre de la Justice, on cambriole dans les services publics, je préparais ma défense, les employés m’ont volé mes papiers. Quand j étais en cellule, on me cachait lors des inspections, on ne voulait pas me donner du papier pour écrire.

8 août. — Le malade, assez calme durant toute la journée, a commence à s’agiter le soir et a crié presque toute la nuit.

9 août. — Ce matin, le malade déclare qu’il veut absolument voir M . Chasbn,

et sur la demande de l’interne au sujet du bruit qu’il a fait, le malade qui est aux colonnes, proteste et déclare que sa maladie de vessie ne lui permet pas de rester si longtemps en cellule la nuit, et que si on ne lui donne pas de travail ou si on ne le met pas en liberté, il empêchera tont le monde e dormir, . , ,

A 10 heures, dit l’interne, je revois de nouveau le malade qui dès qu U m’aperçoit crie; 11 est bien venu, M. Chaslin? — Pai.. ., calmez-vous ; si vous voulez me promettre d’être bien raisonnable, vous serez aujourd’hui même remis avec les valides, mais si vous excitez les malades on vous replacera tout de suite ici. Est-ce convenu? — Le malade, subitement radouci, promet dêlre très tranquille.

10 août. — Le malade est resté très calme toute la journée d’hier et toute

la nuit. Hier soir il a manifesté sa satisfaction et déclaré qu’il tiendrait sa parole. ,

Quelques jours après, il réclame de nouveau sa sortie en disant qud es « non pas un aliéné, mais un déséquilibré et dont la place est non dans un asile, mais dans une prison «(sic), et me remet la lettre suivante :

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« Bicêtre, le 23 août 1906.

« Monsieur Docteur,

« J’ai l’honneur de vous supplier de bien vouloir oublier ma conduite envers vous et bien vouloir me recommander cette demande à la bienveillance de Monsieur le Préfet et lui faire parvenir à lui-même.

« Veuillez agréer, M. le Docteur, l’hommage du plus profond respect et de toute la reconnaissance de votre serviteur.

11 me paraît évident qu’il y a ici un éloignement plus grand encore du premier type H..., car chez ce dernier il n’y avait que des actes de violence avec absence absolue de sens moral, tandis que chezPai... il y a une tendance manifeste à la surexcitation intellectuelle, à l’agitation, au raisonnement faussement logique, aux actes de violence mitigés, non dirigés contre les personnes, une conduite, somme toute, peu raisonnable et révélant une extrême instabilité. On appelle parfois ce genre d’anormaux maniaques raisonnants {raisonneurs serait mieux), car ils sont toute leur vie dans un état qui rappelle de très près, mais en adouci, celui passager des maniaques intermittents (voyez le chap. Manie). Ils sont donc très près des fous proprement dits.

Conduite de ces anormaux à l’asile d’aliénés. — Tous ces anormaux internés sont la source, soit isolément, soit en groupe, de désordres et d’ennuis sans fin pour les médecins et les vrais malades. 11 y en avait autrefois une collection assez complète à la Sûreté de Bicêtre. Un de ces chenapans. Et..., rédigeait non sans esprit un journal appelé l’anti-aliéniste, imprimé au polycopiste.

Voici l’en-tête d’un des numéros :

I” Année. N» 3. Parait le de chaque mois. Mardi 1"' août 4893

L’ANTI-ALIËNISTE

Rédaction :

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