SÛRETÉ DE BICÊTRE
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30 cent, le numéro
Rédacteur en Chej :
Charles E...
Adresser les manuscrits à M. le Rédacteur en chef
Annonces et Réclames 2 francs
Voici deux paragraphes de ce numéro :
TENDANCES ANORMALES
« DéfiniLion de l' Aliéniste.
« L’aliéniste est un oiseau, échassier, antirostre à tête chauve qui, pour l’intelligence, tient le milieu entre l’oie gt la buse. L’aliéniste est surtout ridicule par les airs penchés qu’il se donne, par l’affectation de ses poses.
« Aussi, pour qualifier un homme aux jambes maigres, aux gros yeux à fleur de tête, à l’intelligence épaisse, ne manque-t-on pas de dire ;
« C’est un aliéniste !
« Statistique du mois.
« Asile de Bicêtre. Dans le courant du mois, il y a eu 55 décès; quant aux sorties, elles sont nulles. Les malades guéris par Messieurs les aliénistes étant obligés de passer par l’amphithéâtre pour obtenir leur sortie. »
Il faut ajouter que parmi les rédacteurs il y avait des persécutés raisonneurs (voyez plus loin) qui ne manquaient pas de verve et de critique, comme cela se rencontre toujours chez ces anormaux.
Ce journal était inoffensif, mais cette réunion dans un étroit espace, laSûreté deBicêtre(l), d’anormaux, dedemi-fou.s, quis’ excitaient réciproquement, était absurde au point de vue médical, car cela mettait ensemble les seuls pensionnaires de l’asile capables de s’entendre pour se révolter. C’est ce qui eut lieu effectivement un beau jour.
Révolte de la Sûreté de Bicêtre du mois de mai 1890. — J’ai pu reconstituer, avec le concours du personnel, les renseignements suivants sur cet événement instructif.
Vers la fin du mois de mai 1890, le malade Ca..., absinthique invétéré et apache, interné à la Sûreté de Bicêtre, s’étant fait apporter en cachette une fiole d’absinthe par sa maîtresse, en offrit à ses compagnons de préau, les nommés G..., apache, B..., alcoolique vicieux, G..., dément, Gr..., alcoolique violent, H..., assassin et alcoolique (déjà cité), Mal..., persécuté persécuteur et Jol..., apache et absinthique (déjà cité). Ce dernier, dangereux malfaiteur, surexcité par l’alcool, engagea ses camarades à se révolter et à fuir.
11 donna l’exemple en cassant la vaisselle d’abord, puis les tables et chaises et arracha la conduite de gaz.
Les gardiens accourus, voyant qu’il n’était pas possible de calmer ces forcenés, prirent la fuite.
(1) C’était une rotonde grillée avec cellules grillées également, pour les aliénés les plus dangereux. Elle a été supprimée depuis quelques années.
CRIMINALITÉ, FOLIE MORALE
A ce moment, le Directeur, qui avait été prévenu, survint, alors que le dernier garçon fermait la porte de la cour d’entrée.
Les malades l’accueillirent par des huées et des injures; l'un deux, .Toi..., envoya un pot à fleurs dans sa direction, en le menaçant de mort. Le Directeur ayant objecté qu’il avait une femme et des enfants, ,lol... lui permit de partir.
Livrés il eux-mêmes, les malades démolirent tout ce qu’ils purent, et mirent du sable dans la serrure de la porte de la cour, afin d’empêcher d’ouvrir de l’extérieur.
Ca.... qui avait été l'instigateur de la révolte, put s’enfuir et vint prévenir les garçons des colonnes de la deuxième section de ce qui passait.
Jol... était on ce moment monté sur le toit, faisant flotter une largo ceinture rouge et vociférant les plus grossières injures.
Le Directeur, se croyant impuissant à réprimer cette révolte, demanda au commissaire de police de requérir les soldats du fort.
Lorsque le commissaire vint sur les talus, en face du mur de la Sûreté, ou Jol... était en ce moment à califourchon, tandis que Gr... et les autres étaient disséminés sur le toit de la rotonde et sur la crête du mur, il fut accueilli par une bordée d’injures et de menaces.
11 braqua alors sur eux son revolver, mais ce geste exaspéra encore les révoltés qui le défiaient de tirer.
Lorsque le piquet de soldats arriva, sous la conduite d’un officier, on dut fracturer la porte pour entrer.
Jol... se précipita devant les baïonnettes, mettant les soldats au défi de lui faire du mal, leur disant des mots les plus blessants, les traitant de lâches, etc.
Le Directeur, craignant l’énervement des soldats, les fit retirer, puis fit installer une pompe à incendie, qui, inondant les malades grimpés un peu partout les obligea de se rendre à merci.
11 fallut plusieurs infirmiers pourse rendre maître de Jol..., qui, frappant, mordant, donnant des coups de tête îi droite et à gauche, était dans un état paroxystique de surexcitation.
Les révoltés furent mis en cellulle ; Ca..., qui avait été le promoteur de la révolte, ne fut pas puni. Il aida môme le personnel pour le transfèrement de ses compagnons en cellules.
Il y avait d’autres pensionnaires k la Sûreté, Pr..., persécuté persécuteur, Lee..., persécuté persécuteur, Méz..., épileptique, Sch..., (dément?) enfin La..., et Lau..., deux déments, qui n’ont pas pris part à la révolte, tout en vociférant et faisant du tapage. Méz..., déjà cité, en état de paroxysme psychique épileptique, ne s’occupait de rien ; mais il frappa un infirmier étranger au service qui, ne connaissant pas son état, l’avait appréhendé brutalement.
On voit tout l’inconvdnient à réunir ainsi ces anormaux ensemble dans un asile dont la discipline ne peut être assez sévère pour de pareils individus. Ces déséquilibrés sont des plaies pour les services. Sous l’influence de la théorie de la dégénérescence, mal comprise à mon avis, Bicêtre en a été encombré pendant un certain temps. J’ai eu soin, pendant que j’y ai été chef de service.
TENDANCES ANORMALES
de ne jamais laisser envahir celui qui m’était confié par ce genre d’anormaux dont la véritable place est en prison ou au bagne.
Rapports du crime et de la folie. — La question de la criminalité et de la folie morale a fait couler beaucoup d’encre. L’une comme l’autre de ces anomalies est caractérisée par l’absence de sens moral, au moins chez le criminel-né, car ici je ne parle pas du criminel d’occasion. Mais il est probable que le défaut d’éducation seul joue un grand rôle dans le développement de la criminalité, de même que l’imitation. Quant au fou moral, des auteurs ont cru trouver le critérium de la distinction d’avec le criminel dans cette constatation que, chez le premier, l’acte nuisible à autrui est inutile ou même nuisible à l’anormal lui-même, tandis que chez le second il pourrait être considéré comme utile, quoique anti-social. Cette distinction me paraît peu sûre, si on veut en faire la distinction théorique entre le vice et la folie. Je laisse aux métaphysiciens le soin de séparer les deux espèces et celui de définir la responsabilité. Dans l’immense majorité des cas, l’assassinat, par exemple, n’est vraiment pas d’une grande utilité pour l’assassin. C’est un travail en somme peu productif et où le risque est très grand. Et que dire du crime par vengeance? N’est-il pas absurde au fond? — Sans entrer dans toutes ces discussions et d autres encore que les théories de Lombroso ont suscitées, je crois que criminels, apaches, fous moraux, peuvent être tous rangés dans la même catégorie, sans tenir compte si c’est vraiment de naissance, à la puberté, ou par suite de mauvais exemples, ou par manque d’éducation, que le sens moral ne s’est pas développé ; sans tenir compte non plus de la façon dont vit le criminel, soit en bandes organisées, ou avec des prostituées, etc., dont le contact finit par incruster les habitudes criminelles ou antisociales, soit opérant isolément. Toutes ces questions, très importantes, ne sont pas du domaine de ce livre médical élémentaire et hors de ma compétence (1).
Cependant on peut admettre une distinction. Je qualifierai plutôt de criminel l’anormal qui n'a que peu d’anomalies en dehors de l’absence de sens moral, et plutôt de fou moral, celui qui a d’autres anomalies, du déséquilibre intellectuel. Il faut encore mettre à partie demi-fou dont le crime ou l’acte délictueux est conditionné par un trouble peu marqué de l'intelligence, très voi-
(1) Je ne veux pas dire par là, qu’elles ne devraient pas ôtre étudiées par les médecins, mais qu’en fait elles lui échappent encore trop maintenant.
CRIMINALITÉ, FOLIE MORALE
sin de Terreur normale, tel le persécuteur raisonneur (Voyez le chap. suivant), et enfin l’aliéné véritable, comme le perse'cute' qui tue son prétendu persécuteur ou le paralytique général qui exhibe ses organes génitaux, ou l’arriéré qui sert, parce qu’il ne comprend pas, de complice dans les bandes de voleurs plus malins que lui. Mais il faut faire attention que Ton passe par transitions insensibles du criminel proprement dit au fou moral, et de celui-ci au « demi-fou », criminel ou délinquant, et enfin au véritable fou criminel ou délinquant. Ce passage insensible de l’un à l’autre se rencontre sur bien des points de la médecine et n’empèche pas que Ton doive essayer de classer les types, si dans la pratique clinique le rangement d’un cas donné dans l’un ou l’autre de ces types est loin parfois d’être aisé. Aussi je crois que Ton peut conserver «/ewa; catégories de criminels : d’une part les criminels et délinquants tout court, et d’autre part les criminels ou délinquants /oms. Mais ceci n’a d’importance qu’au point de vue pratique du traitement différent à leur appliquer. Car, au fond, il s’agit de savoir, et c’est la question que Ton pose au médecin, soit qu'il soit expert près les tribunaux, soit qu’il soit seulement médecin d’asile, il s’agit de savoir ce qu’il faut faire de ces anormaux. Comme on le voit par les exemples ci-dessus, je n’hésite pas à déclarer bons pour la prison tous ceux qui n’ont que de l’absence ou de la perversion du sens moral. On verra plus loin des exemples de fous qui ont commis des crimes et dont la vraie place est à Tasile. Pour des individus comme Pai... (p. 518 de ce chapitre) on peut hésiter et j’ai hésité — mais comme il existe à l’heure actuelle un service spécial dit d’aliénés difficiles, sorte d’asile-prison, on pourrait y envoyer les malades comme Pai... et aussi ceux dont je parleraiplus loin, les persécutés raisonneurs. Pourtant pour ceux-ci, comme je le dirai, la prison, le châtiment, vaudraient mieux (1), car ils supportent mal Tasile et s’y excitent davantage pour toutes sortes de raisons.
Exposé général résumé.
• La criminalité, la délinquence sont caractérisées par l’absence de sens moral, ce qui permet à l’anormal qui présente cette lacune de l’esprit de commettre des actes dangereux ou répréhensibles,
(1) J'ai déjà soutenu cette thèse ; Pu. Chaslin, Sur la « responsabilité » des fous et des criminels, Hev. Philos., septembre 1908, p. 301.
TENDANCES ANORMALES
sans que cela puisse s’expliquer par un véritable trouble de l’intelligence proprement dite, qui paraît relativement intacte.
La folie morale, caractérisée aussi par la même absence de sens moral, accompagnée souvent de perversions d’autres sentiments, paraît s’accompagner de plus d’anomalies dans les autres domaines de l’esprit.
La manie raisonneuse se rapproche encore plus de l’aliénation proprement dite par les troubles de l’intelligence, ordinairement de la surexcitation intellectuelle, du désordre dans la conduite et les actes, le plus souvent bizarres et nuisibles, une instabilité perpétuelle, parfois par une tendance à des interprétations presque délirantes.
Le diagnostic repose, essentiellement sur l’absence d’un trouble mental vraiment délirant ou démentiel (1); il faut en présence d’un crime rechercher avant tout les types cliniques suivants qui peuvent en comporter :
Le délire alcoolique;
L’alcoolisme chronique;
Le délire de jalousie alcoolique;
L'épilepsie;
La mélancolie (surtout crime familial);
La folie des persécutions ;
La persécution raisonnante.
En présence d’un délit, d’un vol, ou d’un attentat à la pudeur ou aux mœurs, il faut éliminer avant tout :
La paralysie générale ;
La démence sénile;
L’arriération intellectuelle.
Le pronostic est mauvais, car l’absence de sens moral ne se comble pas, mais en l’absence d’excitants appropriés, l’anormal criminel peut ne pas récidiver. Quant à l’apache, au cambrioleur et au voleur, comme c’est devenu un métier, le pronostic est des plus fâcheux. Mais cela n’a pas d’importance médicalement parlant, car de par la loi cela ne regarde pas le médecin, mais le juge et le directeur du bagne ou de la prison.
Le traitement du criminel ou du délinquant est réservé par la loi au service pénitentiaire. La question de la responsabilité est
(1) La conslatatiou de tatouages peut être de quelque utilité pour le diagnostic, car ces marques sont habituelles dans certains milieux criminels (souvent alors elles sont spéciales ou particulières : colonies, infanterie coloniale, etc).
CRIMINALITÉ, FOLIE MORALE
une question inexistante, puisque métaphysique, mais elle correspond à une distinction pratique importante. A mon avis, le médecin, tant qu’il n y aura pas une réorganisation complète de la défense sociale contre les anti et extra-sociaux {fous et criminels') de tout espèce (1) n’a rien à gagner à empiéter sur le domaine des tribunaux et à réclamer pour les asiles des anormaux 'qui sont bien mieux en prison, même pour eux. Les exemples que j'ai donués montrent assez les inconvénients de tout genre et pour tout le monde, qu’entraîne une théorie mal comprise ou une fausse sentimentalité.
Il va sans dire qu’on peut et qu’on doit réclamer seulement ceux qui présentent un trouble évident et incontestable de l’intelligence. On peut, si l’on veut, créer un service spécial ou aaasileprison pour les cas mal tranchés. Je ne sais pas si cela présente réellement des avantages.
(1) Cette réorganisation, ainsi que la prophylaxie contre le crime, est une affaire sociale où pourtant le médecin doit jouer un rôle important, mais il faudrait qu’il sût comment agir sur les sentiments; c’est une question de pédagogie et de sociologie que je ne peux qu’indiquer en passant.