CHAPITRE X
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES (1
SoMUAiHE. — A. Folies systématisées de perséculion {avec ou sans grandeur).
Avec hallucinations. — Un exemple de folie de persécution pure très systématisée. Un autre montrant l’évolution systématique hallucinatoire avec grandeur, typeLasègue —Falrel, cinquante-six ans de maladie, pas de démence. C’estlafolie complète ettypique de persécution et de grandeur dans sa systématisation et son évolution systématique. Hallucinations de tous les sens, sauf de la vue ou du moins les visuelles incomplètes ou peu importantes.
Folies de persécution moins systématisées, hallucinatoires, terminées par la démence. — Exemples. Démence un peu spéciale. Un autre exemple chez un jeune homme terminé par une démence profonde avec stéréotypies . Démence précoce de Morel différente de la démence précoce de Kraepelin ou folie discordante.
Caractères des folies depersécution. — Exemples de folies systématisées do persécution montrant des caractères plus ou moins fréquents, mais importants : réticence, réactions violentes contre autrui, suicide, recherche d’appui, marche rémittente, crises d’angoisse avec auto-accusation, marche intermittente, arrêt de 1 évolution délirante par internement.
Folies communiquées. Folies à deux. — Un exemple typique. Conditions.
Folies de persécution avec prédominance d’hallucinations psycho-motrices. — Un exemple. C’est en môme temps un exemple de « folie de la ménopause ». Idées érotiques prédominantes.
Folies de persécution chez le vieillard. — Un exemple avec préoccupations hypocondriaques, et interprétation de troubles pathologiques réels. Quelles relations avec la démence artérielle ou sénile?
Folies systématisées mixtes de perséculion. — Un exemple avec idées mystiques chez un débile; hallucinations visuelles typiques mystiques.
Folies de perséculion systématisées sans hallucinations. Folie d’interprétation. Folie de perséculion raisonneuse . — Cette dernière a une allure spéciale et a été décrite au déséquilibre mental. Un exemple de folie d'interprétation. Meurtre.
B. Folies d’auto-accusalion systématisées. — Un exempte avec transformation enpersécution .
G. Folies des grandeurs avec perséculion. — Un exemple.
D . Folies systématisées de jalousie et de perséculion. — Un exemple paraissant indépendant de l'alcoolisme, chez une grande débile.
E. Folies systématisées mystiques. — Rappel d'un exemple avec stupeur; rapport avec l’extase. Un exemple de folie mystique et de grandeur chez un débile. Érotisme. Importance de l’hallucination visuelle.
(I)Ritti, art. Persécution (délirede), in Dicl. encyclopédique dessc. méd., 2* s.,
t. XXlll, 1887. —J. Ségl.as, Aep.c/m., p.495.— Ahnadd, in Traité de Ballet, p. 488.—
SÉBiEox et C.APGBAS, Délire d’interprétation, in Trailéinlernat.de psych . pathol.,l. 11,
1911, p. 640; Délire de revendication, id., p. 691.
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
Exemple d’une folie entièrement systématisée tiré d’une publication faite par lemalade lui-méme. Magnifique rêve extatique.
F. Folies des grandeurs pures. — Assez rares.
G. Folies hypocondriaques. — Un exemple avec idée hypocondriaque très limitée, « fixe » ; tentative de suicide.
Exposé général.
Rapport des folies systématisées avec la débilité mentale.
A. — Folies systématisées de persécution (1)
{avec ou sans grandeur).
Les plus fréquentes sont les folies de persécution avec ou sans hallucinations. Je décrirai d’abord un cas complet avec persécution pure très systématisé.
1° Folie de persécution avec hallucinations. — Foue de persé-
CO’nON HALLDCINATOmE A ÉVOLUTION SYSTÉMATIQUE.
Folie de persécution pure. — Jo..., garçon d’hôtel, entré à Bicêtre le 24avril 1907 à l’âge de 29 ans.
25 avril 4907. — Il est impossible d’avoir des renseignements sur ses antécédents héréditaires et personnels, la mère du malade, peu instruite d’ailleurs, habitant la province et ne venant pas voir son fils, et ceux que fournit le mdade étant naturellement des plus incertains.
A son entrée, J... se présente normalement, avec politesse. Son aspect est celui d’un homme ordinaire, légèrement excité et indigné, non somatiquement malade, qui s’exprime facilement, et qui proteste contre son internement illégal et arbitraire. Il i-aeonte qu’il a été poursuivi dans les hôtels où il travaillait par une dame P..., qui lui dit des injures et lui soutire son sang par l’anus au moyen d’appareils électriques spéciaux. Ce n’est que depuis cinq semaines qu’il est en butte à ces persécutions, mais ce n’est qu’à Sainte-Anne qu’il a compris toute l’affaire. Il a eu son certificat d’études et fait depuis sept ans le métier de garçon d’hôtel. J..., paraissant disposé à écrire ce qui s’est passé, je lui demande de me rédiger une note sur les poursuites dont il a été l’objet, ce qu’il promet de faire.
4 0 mai. — Pendant cette première quinzaine, il a été l’objet d’une étude objective à l’infirmerie de la part du surveillant et des infirmiers. — Il se conduit comme tout le monde, sauf qu’il n’accepte la nourriture qu’après une longue insistance ; un jour même il refuse absolument, pendant 24 heures, de prendre quoi que ce soit; en ne mangeant pas, dit-il, il n’aura plus assez, de sang et on le laissera tranquille. La nuit, il ’ort mal, criant de temps en, temps : Oh là ! oh là ! Il est, dans la journée, toujours en mouvement, se levant et se couchant vingt fois; parfois il est très excité et agité; il a envoyé une fois les chaises à travers la salle en criant, gesticulant et faisant des gestes de menaces, et disant que c’est dégoûtant de subir un pareil supplice : on lui donne des coups de lance au cœur; il entend M”® P... se concerter avec une autre personne « pour le réduire à rien ».
(tl Je m’étends très longuement sur elles, leur fréquence et leur importance pratique, .sociale et médico-légale étant très grande.
FOLLES DE PERSÉCUTION
Il remet son mémoire, assez correctement écrit, avec une orthographe et une syntaxe très suffisantes pour l’état social du malade : j’en citerai textuellement quelques extraits.
Il y a deux mois et demi, il travaillait dans un hôtel où habitait une certaine dame P.., avec son mari. « Je n’ai jamais eu aucune fréquentation avec
cette personne, M”“ P... étant très froide . A ma sortie je suis été
habiter l’hôtel de M., rue H... Dès la première nuit, j’entendis des plaintes et des gémissements. Je ne savais qu’en penser. Je compris tout de suite quelle pouvait être cette personne, l’ayant entendue quelques jours avant ma sortie de chez M. M... P... Ce ne pouvait être que cette dame même M”-» P... Je n’en fis aucun cas. La deuxième nuit, mêmes plaintes et mêmes gémissements en cette hôtel que j’ai habité dix-sept journées cela n’a cessé. » Il quitte cet hôtel va travailler dans un autre. — Deux heures après son arrivée, il entend les mêmes gémissements ; il part au bout de deux jours pour aller ailleurs. « Même poursuite par cette personne, c’est aloi-s que l’on me fit entendre que cette personne me poursuivait ainsi pour la seule raison que l’on désirait faire naître une intimité que je ne pouvais comprendre. » Il va habiter dans un asile de nuit, puis d’asile en asile, d’asile en hôtel, toujours poursuivi par les mêmes plaintes « jour et nuit sous-sol ». Il va se plaindre à deux commissaires de police qui lui disent de repasser. « Cette nuit succédant à mes démarches, je me couchai vers les dix heures (dès le début que 1 on me poursuivit sous-sol l’on me faisait les paroles que voici : enculé, enculé, il faut l’enculer. Je ne comprenais au juste ce que ces paroles voulaient dire) (1) et dormais d’un assé bon sommeil; lors environ vers minuit, je ressentis un certain malaise et l’on me fit entendre les paroles que voici, il faut que l’on l’encule laisse-toi enculer ou sinon. Je ne fis aucun cas de ces menaces, je restais éveillé quand vers les quatre heures du matin je ressentis comme des effluves de sang me sortant par l’anus. C’est alors que l’on me fit entendre cette proposition laisse-toi faire encore un peu, tu n’as qu’à ne rien dire et nous te donnerons quatre [mille francs. » Il se lève à huit heures, il entend qu’on lui propose d’aller tous ensemble chez le commissaire ; il y allait lorsqu ils lui dirent d aller chez un autre qui était au courant. — Il y va, on le fouille : « Je vis que j étais tombé dans un stratagème. » On l’emmène au dépôt « dans un piège ». C’est alors que les mêmes menaces se reproduisent ; « 1 on me tirait le sang cette fois par le nombril, la vergeet l’anus ». On l’emmènek Sainte-Anne où ilreste quatre jours, « un siècle». « L’on luttait avec acharnement toujours à m’extraire le sang dans les mêmes conditions que les jours précédents, je vis que j’étais interné dans un asile d’aliénés et ai compris depuis que l’on me tom--
nait la tête au moyen d’un appareil électrique . et depuis je suis ici à
l’asile de Bicêtre, toujours dans les mêmes conditions ».
20 mai. —Depuis quelques jours a été placé au deuxième étage de l’infirmerie. 11 dit que l’on ne lui soutire plus de sang. S’il avait compris plus tôt le moyen, il l’aurait employé : ce moyen consiste à habiter assez haut, de façon à empêcher les appareils électriques de transfusion d’arriver jusqu’aux personnes. — Maintenant qu’il sait se garantir, il demande sa sortie.
(I) Dans le texte il n'y a pas les parenthèses, mais deux traits horizontaux pour séparer évidemment cette phrase incidente.
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
29 mai. — Très agité et excité. Il dit qu’on veut sa mort, il accable d’injures le personnel et les médecins. Passé aux colonnes.
27 juin. — Toujours excité. Ecrit des injures envers (?) sur les murs de sa cellule. Une pièce, contre le médecin se termine ainsi :
« De tes visites j’en ai plein le dos
Tu veux donc me faire sucer jusqu’aux os
Que de patience il faut avoir
De rester ainsi sans le vouloir
Si la justice n’est pas pas une gourde
Je ne serais pas toujours moule
La complicité saute aux yeux !
Pense-tu que j’ai de la m... aux yeux.»
11 écrit aussi ce jugement sur Bicêtre :
« La Bastille moderne La maison du pendu Dirigé par une bande de fripouilles Que d’empoisonnement depuis que cette institution existe ! »
8 juillet. — S’est précipité subitement sur Tinfirmier et Ta saisi à la gorge. Il prétend qu’on a voulu l’empoisonner.
49 juillet. — Toujours halluciné. Les murs de l’hospice sont creuséset « ils» peuvent s’y loger.
6 septembre. — Pour se défendre contre ses persécuteurs qui Télectrisent sous terre, lui donnent des coups de poignard par leurs procédés électriques et continuent à lui soutirer du sang par le rectum, la verge et le nombril, il ne se couche jamais sur le côté, mais sur le dos et se donne des coups dans la poitrine pour interrompre le courant électrique.
4 0 septembre. — Ils lui soutirent aussi le sperme par la verge ; pour se défendre il tient sa verge avec les doigts la nuit. On lui parle du sous-sol au moyen d’appareils, de porte-voix.
D. — Est-ce qu’ils parlent fort?
B. — Ça dépend. Quand on fait du bruit dans la cour ils parlent fort, doucement quand je suis seul.
D. — Sont-ce des voix d’hommes ou de femmes?
(Ne répond pas.)
D. — Comment s’appellent-ils?
R. — Le directeur de la société est M. P..., qui était client de Tliôtel où je travaillais.
4 4 septembre. — Il donne des nouveaux détails surses persécuteurs. — « C’est une comédie quelle (M"® P...) joue avec d’autres qu’avec moi et ici même elle continue; elle pousse des gémissements, fait entendre des propos comme si j’avais couché avec elle, comme si elle était éprise de moi. »
DansThôtel de la rue des L . ils ont commencé à lui parler avec des
appareils dans le sous-sol. Le patron était aussi au courant. « Quand j’allais aux W. - C., j’entendais un appareil qui fait un roulement comme un fort ventilateur... Je Tentends encore une fois par jour, mais maintenant ils se servent (aussi) de porte-voix. Ils s’en servent aussi pour les autres, ainsi pour B..., par
FOLIES DE PERSÉCUTION. 66S
exemple (un malade qui a aussi des hallucinations de l’ouïe) ... Ils me poursuivalent jusque dans les musées publics, au Louvre, au Petit Palais... J’entends ces appareils, mais je ne les ai jamais vus. — La veille de mon arrestation j’étais couché vers M heures, M. P... est monté à la porte de ma chambre, j’ai entendu verrouiller ma serrure « .
D. Vous ne l’avez pas vu?
R. — Non; j’ai ouvert la porte, mais il était descendu.
D. — Pourquoi était-il monté?
R, — Pour me faire peur, pour que je crie et que l’on m’arrête.
Il raconte ses hallucinations et ajoute que « le peuple parisien entendait et doit connaître cette combinaison. Il en méconnaît les suites certainement parce
qu’il en rigole . Quand je me suis réveillé, j’avais une figure pâle, noirâtre,
j’étais hideux à voir . j’ai descendu du lit et je ne tenais plus sur mes jambes. »
On l’a choisi parce qu’il n’avait pas de relations et qu’il avait trop de confiance.
A l’infirmerie du dépôt, à Sainte-Anne, on lui envoyait du sang dans le corps et on le lui retirait aussitôt. Ils disent continuellement des bêtises sans signification, histoire de se distraire : « Viens avec nous on va t’enculer ». Tantôt il rit avec eux, tantôt il les insulte et ils rigolent. Depuis le 14 juillet, ils ne font que lui « forcer la nature, lui soutirer son sperme» . Il se met la nuit un tampon aunombril, àl’anus et à la verge. Pour la verge, il tientle prépuce, qui déborde le gland et le méat, avec deux doigts et avec le restant des doigts il maintient le tampon sur son nombril (à la visite dans mon cabinet il consent à montrer ces tampons et la manœuvre qu’il fait) jusqu’à ce qu’il soit endormi.
11 y a des jours où les aliments ont un goût âpre, quand il verse l’eau dans son vin, il se forme comme de petites boules comme de la graisse. « 11 y a des nuits où ils m’ont fait avaler de la soude par le nez et ça me porte des troubles
dans le cerveau . l’odeur de la soude est âcre . ça n’est pas désagréable
comme odeur. Et dans la journée, dans la cour, ils m’envoient des odeurs de
caoutchouc, de térébenthine, d’éllier et de m . Et la majeure partie des gens
dans cette cour est victime de ces abus. »
30 octobre. — On lui envoie des odeurs de soufre, de suif, la cour est pleine de ces émanations. On met de la potasse et de la soude dans ses aliments, son estomac supporte mal les conséquences de ce «joli régime ».
25 novembre. — On continue à lui forcer la nature. « Je sais très bien qu’on me soutire le sperme et que j’ai le bout de la verge imprégné. »
D. — Est-ce que ça vous fait plaisir ?
R. — Certainement que non. Ils font ce qu’ils peuvent pour m’être désagréables.
D. — Sentez-vous le sperme vous mouiller ?
R. — Oui, monsieur; vous le savez bien.
D. — Y en a-t-il après votre chemise ?
R. — Non; ils l’enlèvent par l’électricité. D’autres fois ils me l’ont repoussé dans le ventre et dans les fesses. Mais lorsqu'ils le soutirent, je sens que le bout de la verge est impi’égné.
D. — Us ne vous font pas entrer en érection ?
R — Nullement'
D. — Us essayent?
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
R. — Peut-être.
D. — Ils ne vous montrent pas des femmes nues ?
R. — Parfois : ils en rigolent.
n. — Ces jours-là vous avez perdu votre sperme ?
R. — Oui.
ü. — Avec plaisir ?
R. — Certainement.
Dans ces cas-là il dit que sa chemise est mouillée.
Quand on lui applique les instruments, il les sent ; quelquefois comme il tient avec ses doigts le canal bouché, ils lui soutirent le sperme par le côté de la verge, car il sent sa verge gluante ; mais il n’y a rien sur sa chemise.
Quand il a une pensée, il l’entend répéter au loin « comme par l’oreille absolument ».
23 novembre, — Lettre d’injures de J. :
« Monsieur,
« .le suis à me demander pourquoi prenez-vous ces victimes que cette belle police parisienne par l’intermédiaire d’un ignoble rabattage amène en pâture dans cette clinique Goron-P...
(oâ^ous êtes des leurs, vous ne pouvez en disconvenir aux ordres de la préfecture de police, à quoi prétendez-vous arriver au moyen de boniments, si vous ne craignez, vous ainsi que vos affiliés formant une secte Bande Noire.. Faites-moi le plaisir de me déranger le moins possible, question de visite à moins que vous m’y contraignez. Je ne saurais à l’avenir répondre à aucune de vos demandes.
« Je saurais que vous répéter l’épigraphe de Cambronne lorsque les Anglais le prière de se rendre, M....
« Recevez, monsieur, mes salutations très distinguées».
5“ P" colonnes.
« P. S. — Si ce fut à moi que vous ayez à faire non à mes parents pour une affaire si singulière fut-elle.
« Cela se passerait certainement autrement. »
26 novembre. — J... se plaint d’avoir été particulièrement travaillé pendant la nuit ; ils ne perdent pas une goutte de son sperme, tellement ils sont avides. On examine sa chemise qui ne porte aucune trace de spenne.
23 décembre. — Nouvelle lettre où il annonce que pour se défendre, il a brisé quatre vitres à cause de ces jolis procédés provenant de la clinique Lépine, chef de file Goron, P... assesseur, Maignan, Chaslin complices, Mesureur, Mulheim, trésorier accaparateur du genre humain.
<i Du plus petit au plus grand vous n’ètes qu’une bande de Reîtres, etc. »
Depuis ce moment il est de plus en plus excité ; quand on veut l’interroger, il répond par des injures, fait des gestes obscènes ou de menace, vocifère, se met dans de violentes colères et il est très difficile d’en tirer quelque réponse utilisable.
23 janvier 1908. — Il adresse une lettre à un parent d’un autre malade halluciné pour l’informer que ce malade B... est victime comme lui de machinations illégales, et il ajoute en post-scriptum ;
FOLIES DE PERSÉCUTION
«P. S. Il y a environ deux mois les docteurs enquêteurs de la préfecture de police vinrent à seule fin de s’arranger à l’amiable. Lui ayant demandé la somme qu’il réclamait comme d’hommages intérêt demandant 100000 francstrouvèrent la somme exagéré et lui en proposèrent la moitié ».
11 écrit continuellement âsa mère pour réclamer sa sortie.
16 mars. — Dans une lettre adressée à sa mère où il se plaint des agissements de ses ennemis, il dit que ceux-ci ne se gênent pas pour lui faire entendre « qu’ils sont très étonnés du peu de résultat obtenu des suites de ce surmenage mais ne désespèrent (de le rendre fou ou idiot) ». 11 ajoute : « le Procureur de la République M. J... ( duplicité ) Préfecture de Police de Besançon, procédant dans les mêmes conditions que son acolyte parisienne, m’ont aveuglé une foissi tu te souviens à la mort de ton oncle A... .l’allais à la poste avec B... pour te télégraphier, ils actionnèrent si bien qu’au moment de rédiger le télégramme je tremblais et tel un voile devant les yeux, j’y arrivais que difficilement et depuis six années que je suis à Paris Ils ont actionné (forcé la nature). Pourmoi B... fait partie de leurs multiples victimes. ..
« Ma vie privée a été entravée dès mon arrivée à Paris par cette association Interne de la Préfecture de médecine opérant au dehors tel ici sur ceux dont, ils ont jeté leur dévolu ».
10 décembre. — Comme il est toujours agité et excité par la présence du médecin, il est très difficile de l’interroger; il ne répond pas d’abord, puis il s’excite et répond avec arrogance, ironie et force injures, gestes de menace ;
« Vos boniments et votre grandeur je m’en f... comme de l’an 40... Vous ne m’intimidez pas avec vos formes. Vous pouvez monter sur la tour Eiffel, vous ne m’intimiderez pas. Je vous aurai un jour, je vous ferai marcher à la baguette, MM. Lépine, Chaslln et Mesui-eur, je les ai là (le malade fait le geste d’essuyer quelque chose sous son pied avec une mimique méprisante). Lépine? lui braquer un revolver sous le nez, pas si bête, ça ne me rapporterait rien.... L’indemnité, ce que les tribunaux voudront bien m’allouer... Docteurs aliénistes, bande de marchands de viande humaine... Ce sont des crevés qui sont dans les sous-sols, et qui remonte avec la force des autres... Ils m’ont parlé par les appareils à l’âge de 18 ans à la caserne des dragons (1) et même à Besançon à l’âge de 7 ans, ils me parlaient déjà... J’ai filé à Londres croyant que l’existence était plus facile. Je trouve un camarade en arrivant et on nous, dit en français voilà encore deux enc... C’est le fluide et les produits chimiques qui s’introduisent. Je ne sais pas si enc... veut dire inoculer...
« La Faculté de médecine a depuis mon enfance accaparé mon corps... Ici, dessous, ils ont des appareils, c’est la suggestion. Cauchemars suggestionnés. C’est toujours M. et M“' P... avec leurs trois filles qui s’appellent toutes les trois Marguerite, car elles ont le même son de voix. » On lui demande s’il a ses organes intacts après toutes ces attaques, il répond : « Oh 1 moi ! au lieu de vivre 80 ans, si je vis 40 ans! ! Je sais que je ne vivrai pas le temps voulu. J’avais un corps d’homme, j’avais des tétons et maintenant je suisun gosse. » 11 faut noter cju’il a un aspect de santé physique tout à fait normale.
(1) A un autre moment on avait pu savoir de J. qu’il avait fait ses quatre ans de service aux dragons de Reims.
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
janvier 1909. — Lettre de J.
Kremlin — Bastille.
1" janvier 1909.
« Docteur suspect,
« C’est pour vous avertir pour que vous n’en soyez pas surpris et éviter de déranger le vitrier.
« Maintes et maintes fois, pour une bonne raison J’ai prié le gardien de nuit de bien vouloir laisser ma fenêtre ouverte chose très simple. Ceci contrarie certainement ces Messieurs et dames de la clinique dont vous êtes chargé de faire respecter par vos boniments...
« ...La prochaine fois je serais obligé de me donner de l’air tel que j’ai fait le 5 décerfibre pour ahérer ma cellule infectée par ces émanations de poison tel Nicotine, Nitiline, etc.
<1 Veuillez agréer « Eugène J... »
Juillet 1909 — Il dit qu’on lui soutire le sang et le sperme pour en faire des i-emèdes contre les maladies.
17 novembre 1909. — On fait avec son sang et son sperme des produits « pharmaceutico » en particulier de l’albumine.
Dans cette observation on remarquera qu’au début le délire était peu riche mais est devenu très rapidement touffu et fourni d’une foule de détails ; il forme un sy sterne qui s’est accru par évolution systématique avec hallucinations très nettes de tous les sens, sauf de la vue, ce qui est l’ordinaire; il y a détermination précise des persécuteurs; différentes sortes de réactions qui deviennent très violentes, puisque par moment Jo. a de véritables période d'excitation où il crie continuellement, allant et venant dans la cour, menaçant et injuriant ses persécuteurs imaginaires, les médecins et le personnel, et se mettant dans des colères dangereuses pour peu qu’on fasse mine de lui résister. Les cas de ce genre sont de durée indéfinie, chroniques. Parfois ils débutent beaucoup plus lentement (formes types) par une période où le malade n’a que de vagues soupçons, des inquiétudes de persécution, puis le délire s’installe et se développe avec apparition des hallucinations. D’abord c’est On qui persécute le malade, celui-ci entend des mots brefs sur son passage, des signaux sont faits à son intention, puis peu à peu de cette indétermination sortent des idées de plus en plus précises. Le On devient Ils, le malade connaît ses persécuteurs, il les nomme (vrais ou faux); les hallucinations de l’ouie s’étendent, celles des autres sens et de la sensibilité générale apparaissent, on lui prend sa pensée, etc. Bref,
\ évolution du système est lente, modérée, extensive, s’approfon-
FOLIES DE PERSÉCUTION
dissant pendant des années jusqu’à entraîner des idées rétrospectives, etc., par conséquent plus lente que chez Jo... Ce sont les cas w/ifra-i’ypÿwes. En l’absence de renseignements donnés par d’autres que Jo..., on ne peut savoir combien de temps a duré cette première période préliminaire. Mais chez lui déjà il y a eu en quelques mois une telle extension du délire, qu’il est devenu rétrospectif, chose qui arrive fréquemment. Il en est à la deuxième période dite d’état. Enfin un caractère de ces folies, c’est d’être « partielles », c’est-à-dire qu’en dehors des idées délirantes le malade conserve toute l’intelligence qu’il avait avant (tant qu’il n’est pas dément, ce qui est rare), contrairement aux autres formes de folie que nous avons vues jusqu’ici où tout est plus ou moins touche. Cependant il faut dire que très souvent ce genre de folie apparaît chez des individus congénitalement débiles, comme cela se verra d’une façon très marquée chez des malades que je citerai plus bas, et comme on peut le constater déjà chez Jo.., qui n’est vraiment pas très intelligent. Bien que le délire se systématise progressivement, dans cette observation il ne quitte pas sa couleur de persécution. On réserve plutôt le nom de folie à évolution systématique à celles où au délire de persécution pareil à celui-là, s’ajoute à un moment donné un délire de grandeur qui fait corps avec lui et le complète pour ainsi dire, le tout évoluant lentement avec des périodes assez tranchées, comme dans le fait suivant :
FoHe de persécution à évolution systématique aboutissant au délire de grandeur. — Type Lasègue-Falret. — 56 ans de folie. — Pas de démence. — Mil* Pou..., sans profession, née en 1842, entrée à la Salpêtrière le 27 mai 1876, division Esquirol.
Antécédents. — Mère morte de cancer au sein. Elle n’avait pas d attaque, n’était pas nerveuse. N’aurait rien présenté d’anormal pendant la grossesse.
Une tante maternelle folle.
Grand-père et grand’mère maternels, pas de renseignements.
Père bien portant, mais nerveux, émotif, impressionnable.
Grands-parents paternels bien portants.
La malade est réglée à 13 ans. A 13 ans, danse de Saint-Guy qui dure un an. Elle allait auparavant à l’école ; depuis, n’a jamais pu faire de travail suivi.
Soigneuse et économe.
Dès l’école avait des idées de persécution. On lui en voulait, elle était l’objet de remarques sans qu’elle sût pourquoi. Elle a menacé son père. D’après celui-ci, elle aurait eu une attaque d'hystérie à 22 ans.
P... est entrée û Sainte-Anne le 27 mars 1873 sur certificat de Legrand du Saulle, non retrouvé au dossier.
27 mai 1876.— Un certificat de P. Lucas à Sainte-Anne dit que P. estatteinte
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de délire de persécution avec illusions et hallucinations, plus spécialement de l’ouïe. On l’insulte, on l’injurie. :Alternatives d’excitation et de dépression. Attaques épileptiformes.
28 mai 1876. — Le certificat immédiat de Moreau (de Tours) porte ; « Délire hallucinatoire. Idées de persécution. Défaillances de nature hystérique ou épileptique ».
Le y / juin, même certificat à peu près de F. Voisin.
En ^878, fièvre typhoïde.
Le 20 janvier 1886, Legrand du Saulle donne le certificat suivant où on trouve pour la première fois noté le délire de grandeur : « Est atteinte de délire
• chronique de persécutions avec quelques idées de grandeur. Elle se livre è une foule de fausses interprétations et elle présente des troubles de la sensibilité
: générale. Celte malade doit être maintenue. »
C’est durant cette année 1886 que je l’examine pour la première fois, comme interne du service. Elle est très hallucinée, de l’ouïe, du goût, de l’odorat, de la sensibilité générale, dans la sphère génitale. Les « invisibles », qui sont
■ cachés dans les souterrains, lui disent des injures, lui prennent sa pensée, la répètent tout haut, lui lancent des mauvaises odeurs, lui mettent des poisons dans les aliments et la nuit se livrent sur elle à des attentats et à des actes obscènes. Ce délire est parfaitement systématisé avec néologismes nombreux.
> 11 s’y joint un délire de grandeur avec détails circonstanciés rétrospectifs ; elle est fille de France, fille de Napoléon, et le peuple l’a acclamée. Si elle a des
■ ennemis, elle a aussi des défenseurs qui l’ont acclamée.
Le 7 avril 1888. — Une crise convulsive (elle n’en avait pas eu depuis de dongues années) de nature indéterminée.
Le 3 février 1891. — On note que la malade se plaint plus particulièrement •des « orgies » qu’on pratique sur elle. On lui montre sans cesse des images -obscènes et que la République ne devrait pas permettre.
Le 2 novembre 1896. — On note quelques expressions plus particulières : « Je me métamorphose, je me carbonise, on me dissèque à l’amphithéâtre, c’est une véritable dissection, je ne m’appartiens plus, je suis disséquée, dégradée. C’est de’la force inexplicable puisqu’on m’envoie un fluide qui pénètre partout jusque dans mes dessous que je ne peux pas protéger . j’ai été
■ engagée aux archives par une alliance qui n’a pas existé, une alliance réelle,
le banditisme m’a environnée.... Toutes ces obscénités, toutes ces horreurs, ce sont des sévices qui ne sont pas ordinaires; ils me torturent les entrailles, mapensée par toutes vos (?) ignominies . Je suis entre des murs dans un fossé,
• dans un trou : « dans un trou tu seras enfermée, dans un trou tu resteras ». Toute ma vie j’ai été un sujet d’expériences. C’est de la pure franc-maçonnerie faite en connaissance de cause, parce que la franc-maçonnerie ne supporte pas de déesse. » — Elle fait de nombreuses phrases sur ses idées de gran
■ deur : « J’ai gagné trois millards à la France. »
31 juillet 1897. — « Je crois que les quatre coins de la maison vont tomber •sur moi à bras raccourcis. »
1899 — Pendant l’été je fais le remplacement de M. Jules Voisin; je retrouve la malade telle que je l’avais connue en 1886, avec un peu plus de verbiage ■et un délire plus étalé, mais fondamentalement le même, avec les mêmes détails précis sur son enlèvementqueje conterai plus loin. Aucun signe de démence. Ses
FOLIES DE PERSÉCUTION
paroles ne sont qu’an tissu de néologismes et de symboles enchevêtrés, mais nullement incohérentes malgré l’apparence.
S février i902,. — « Jesuls bien plus malheureuse qu’ auparavant. M. Franklin m’a posé un fameux paratonnerre sur la tête et toute espèce d’électricité me pénètre, je suis fille de France, Marie-Louise Napoléon... On me per- ■séeute, tantôt c’est de la cave, tantôt c’est du grenier, ma tête est cassée, je ne peux approfondir tout cela; maintenant que je suis vieille, je souffre parfois moins qu’auparavant des sévices qu’on me fait subir... n
Novembre 1905. — Je retrouve encore la malade. Elle est donnée à examiner en épreuve au concours de Bicêtre. C’est bien le type du délire Lasègue-Falret à évolution systématique, arrivé depuis longtemps à la cristallisation du système délirant de persécution et de grandeur.
Janvier et février 4909. — Je revois P. à plusieurs reprises. Le délire de persécution, bien qu’encore très actif, semble avoir cédé un peu devant celui de grandeur et être exprimé sous une forme un peu spéciale. Les invisibles lui parlent tout le temps.
D. — Comment ?
R. — Comme vous me parlez là ; c’étaient des railleries : « ce sera mal fait; elle ne pourra pas ». Quand je suis venue à la Salpêtrière, ils ont dit ; U voilà la République. »
D. — Ils prennent votre pensée ?
R. — Ils m’ont tourné l’esprit, ils prennent ma pensée.
D. — - Comment ?
R. — Avec des ingrédients; aussi je les appelle Aes pénétrants quimanient -comme j’appelledes poisonsd’Orient... Je veux dormir, je ne le peux pas; si je veux coudre, je ne peux pas; ils me prennent ma volonté... Ces gens-là font ■des réflexions sur moi ; tout cela (est fait) par des pénétrants : c’est de l’apo- ■calypsion.
D. - - Et des pensées obscènes ?
R. — C’est continuel; maintenant cela passe un peu, mais avant c’était continuel. Pour ces gens-là une femme doit être une Ève, c’est-à-dh-e appartenir à son mari ou à eux... Ils m’ont envoyé des sensations horribles; si j’avais voulu être mère, j’aurais pu être mère ici, comme je dis, à vol d’oiseau... Ils hurlaient; tout le département delà Seine a dù les entendre, quand ils criaient leurs viles révélations, leurs viles choses.
D. — Et maintenant ?
R. — Je me sens mieux, il faudrait que je sois complètement acquittée de ce ■monde-là.
Le premier jour que je l’avaisrevue, elle me dit, àmon grand étonnement, <ju’elle était morte. Voici l’explication de ce terme :
D. — Vous disiez que vous étiez morte ?
R. — Oui, je suis incinérée, je suis réduite en cendres.
D. — Comment marchez-vous et mangez-vous alors ?
R. — C’est ma mémoire qui est réduite en cendres.
D. — Depuis quand ?
R. — Depuis six semaines après mon entrée.
D. - Comment ?
R. — Cela s’est fait petit à petit. Je suis morte .
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
D. — Etes-vous morte maintenant ?
R. — Non, puisque je parle ; mais je trouve que je suis au-dessous de la mort ; je préférerais être cadavérique complètement que d’être dans l’état infernal où je suis.
Un autre jour je reviens sur cette mort. Elle me répond ;
R. — Je suis morte par la charge, le poids effrayant que j’ai porté depuis trente-deux ans, soixante-quatre ans jour et nuit debout. — La malade explique que ces trente-deux ans d’internement à la Salpêtrière comptent double parce qu’elle a dû combattre jour et nuit.
Je lui demande des détails sur sa naissance.
« J'ai été enlevée par le seigneur de la Malmaison, je ne sais pas comment j’ai été enlevée démon berceau. Le seigneur de la Malmaison m’avait sur son bras et se tenait ii la porte. Un individu arrive et dit: « elle a dix-huit mois » (il me semble l’entendre encore). Cet individu s’est jeté sur lui et lui a dit : » la bourse ou la vie »; et un individu, a dit : « c'est la Napoléon ».
D. — Mais vous étiez bien jeune ?
R. — En effet, mais j’ai entendu dire que j’étais très avancée. J’entendais à chaque instant les domestiques qui disaient : « tel jour on va l’enlever et vous serez responsable. »
D. — Que s’est-il passé ensuite ?
R. — Il me semble me rappeler qu’une jeune fille me servait de gouvernante. Il est venu un jeune homme qui a dit à cette jeune fille : « il faut l’apporter»; la jeune fille m’a porté dans les bras de cet individu... J’avais peur, j’étais si jeune, j’avais encore mon hochet. Alors on est venu me chercher, j’ai passé sous les souterrains, alors on m’a dit : « voilà Joséphine de Beauharnais » (la jeune personne à laquelle on m’a remise).
D. — Mais vous, qui êtes-vous?
R. — Je suis fille de France, parce que j’ai parcouru les villes de France, ou fille de Napoléon à ce qu’on a aqsuré.
D. — Quel Napoléon ?
R. — Napoléon 111.
D. — Comment cela ?
R. — Je sais qu’on m’a fait paraître à la place de la Concorde à la portière pour que je voie l’impératrice et l’empereur... la foule alors s’est écartée... A ce moment-là on adit que j’étais la fille de Napoléon... ça circulait, ou la fille de Napoléon ou de Louis-Philippe ou de Henri V... Quandje suis arrivée à Sainte- Anne les religieuses ont dit que j’étais la fille de Napoléon.
Puis l’interrogatoire reprend sur les invisibles qui ont accumulé des documents sur elle; « Deux mille ans, dans deux mille ans c’est moi qui serai sur le tapis. »
R. — Qui vous a dit cela?
R. — Les gens qui lisent le bouquin (les papiers écrits sur elle par les invisibles).
D. — Qui ça ?
R. — Les ermites qui ne meurent pas.
D. — Mais vous, êtes-vous mortelle?
R. — Oui, je suis mortelle, mais leurs papiers me rendront éternelle.
D. — Même dans dix mille ans?
FOLIES DE PERSÉCUTION
R. — Bien sûr. Il y a des personnes qui trouvent cela très bien, très grand, mais moi 1...
i7 juin 4940. — Ayant pris le service le 25 décembre 1909, j’ai causé depuis cette date plusieurs fois avec M”» P... Elle porte son âge sur sa figure, 68 ans, mais elle est toujours bien tenue, polie avec tout le monde, et n’a guère changé depuis l’année dernière. Elle est plus calme. Depuis un an, elle, qui travaillait fort bien â faire des robes, des vêtements de femme, se refuse à travailler pour de l’argent ; elle se borne à se raccommoder et à faire des bibelots pour ne rien devoir à la maison, dit-elle. Elle a toujours le même délire, mais les persécutions semblent moins actives, surtout les génitales. Ses parolessont toujours difficilesàsuivre, dès qu’il s’agltde son délire, parcequ’elles sont bourrées de symbolismes et de néologismes. Elle ne varie pas sur son délire de grandeur, sauf qu’ellejn’est pas certaine d’être la fille de Napoléon 111. C’est peut-être de Napoléon 1" qu’il s’agit. Comme on lui fait remarquer que cela n’est pas possible, elle ajoute qu’elle est peut-être la fille de la fille de Napoléon 1'“' ; elle ne paraît pas croire non plus que Napoléon 111 soit mort, mais elle sait que l’impératrice Eugénie vit en Angleterre. D’ailleurs c'est toute sa vie de souffrances qui est une preuve de sa filiation. Les papiers des « légitimistes » (ceux qui la soutiennent) sont enfermés dans un coffre-fort ; elle ne sait pas où il est actuellement; et là-dedans est la preuve qu’elle est fille de France. D’ailleurs les religieuses de Sainte-Anne le lui ont bien dit, etc. Elle croit aussi que si les Allemands ne sont pas tout à fait entrés à Paris en d870, cela pourrait bien être dû à son intervention... Mais aussi elle a souffert; c’était « une vie de végétation » ; on l’a injuriée, menacée de toutes façons.
D. — Etes-vous toujours persécutée?
R. — Oh! ouil Je crois que c’est oral, tout ce qu’on peut entendre ! Je ne vous souhaite pas d’entendre tout cela. Vous seriez bannis 1 Ce serait le bannissement de la vie.
(Elle ajoute, parce que ce jour-là l’interrogatoire était terminé) :
— Au revoir. Monsieur, vous me pardonnerez d’avoir fait quelques erreurs de calcul, je suis un peu fatiguée. Le fond, c’est que j’ai déclaré la vérité et que je veux m’en aller d’ici.
Elle sort très poliment.
Ces erreurs de calcul, c’est une allusion à l’examen que j’ai fait de son niveau mental. Elle a encore toute son intelligence; on le voit par sa tenue sa façon de répondre et sa conduite dans le service; la surveillante assure qu’elle n’a pas baissé intellectuellement. Je cherche à savoir si elle se rappelle le passé ; elle ne paraît pas se souvenir fort bien du siège de Paris ni de la Commune, pourtant elle dit, comme je l’ai mentionné, que peut-être elle a empêché les Prussiens d’entrer tout à fait. De plus, elle ne sait plus très bien la date de son entrée à Sainte-Anne qu’elle place en « 1871 peut-être », mais elle se souvient de's noms des médecins ([u’elle a vus successivement: Lucas, à Sainte-Anne; Delasiauve, Félix Voisin, Moreau de Tours, Bourneville, Charpentier, Legrand du Saulle. Celui-ci a dû prendre le service en 1880 ou 1881 . puisqu’il est resté six ans et qu'il est mort le 6 juin 1886 ( exact ). Seulement elle croit que M. Jules Voisin n’est pas venu immédiatement. Elle ne se rappelle pas du tout avoir vu Féré qui était suppléant à cette, époque. Mais cela n’est pas étonnant, car Féré n’a très probablement dû la voir qu’en pas- CHAsuN. — Sémiologie. 43
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
sant. Elle dit être entrée îi la Salpêtrière en 1875, mais c’est en 1876. Quant à son âge, elle dit qu’elle croit être née en 181-2 (exact), mais qu’elle ne peut l’affirmer, car elleaeu ici des cc démentis». Pour les autres faits de son existence avant son entrée, il est difficile d’avoir des explications précises, car celles-ci sont entremêlées de déductions concernant son délire rétrospectif. Quant à son instruction scolaire, son orthographe est bonne et elle a écrit spontanément une longue phrase, d’ailleurs délirante, d’une correction orthographique et syntaxique parfaite, sauf un oubli. Elle a oublié un peu la table de multiplication. Mais on voit par sa conversation qu’elle a eu quelques connaissances géographiques et historiques très primaires. ( 11 faut se rappeler quelle n’a été à l’école que jusqu’à treize ans). Nous étonnerons-nous beaucoup de ces quelques erreurs ou pertes de souvenirs sur des laits ou des acquisitions intellectuelles, remontant à plus de trente ans, chez une femme enfermée dans les asiles depuis trente-sept ans et délirante depuis l’âge de 13 ans, c’est-à-dire depuis cinquante-cinq ans? Mais la mémoire actuelle est tout à fait intacte, comme on peut en juger par sa conversation sur les faits du service ; par sa conduite à la section. Je dirai aussi, pour ceux qui aiment les tests, que l’emploi d’un test de Ziehen le montre également. Je rappelle en quoi cela consiste. Je lui demande la multiplication 5X7. Elle me répond 28, puis après tâtonnements 35. Je lui demande de me répéter successivement les deux séries de chiffres 9. 4. 5. 1.3.4. — 1.7. 4. 6. 8. 3. Elle les répété correctement et se souvient ensuite de la multiplication etfectuée 5X7 = 35, après une hésitation qui tenait à ce qu’elle n’avait pas compris la question, quand je lui ai demandé ce qu’elle avait fait avant de répéter les séries de chiffres. Elle répété aussi exactement des phrases quelconques sans grande signification. En un mot, sauf quand il s’agit de ses idées délirantes, elle se comporte tout à fait normalement pendant mon examen et dans le service; elle est parfaitement conservée pour son âge qui approche de 70 ans. Il est vraiment impossible de la considérer comme une démente.
Chez M'*” Pou..., nous nous trouvons en présence d’une aliénée qui a au moins cinquante-six ans de délire {ï). Le délire de persécution, qui probablement amis longtemps à arriver àson plein âéveloppement, puisqu’elle n’a été placée qu’àl’àge de 31 ans, s’est augmenté à un moment donné de délire de grandeur, puisqu’elle est fille de France, etc. Elle a aussi des défenseurs. Ce délire de grandeur se relie logiquement (plus ou moins, bien entendu) avec le délire de persécution dont il est le complément. On considère dans ces cas l’apparition des idées de grandeur comme marquant une troisième période. Enfin, depuis quelques années, l’activité délirante est moins intense, ce qui s’accorde avec l’âge de la malade, 69 ans, mais il n’y a pas de démence.
Pour Magnan, au contraire, il y aurait toujours une quatrième
(1) A la date où je corrige ces épreuves (15 décembre 1911) l’état est sensiblement le même.
FOLIES DE PERSÉCUTION
période terminale de démence. Cette démence n’arrive guère que dans les cas où il n’y a pas une évolution systématique franche, où les idées de persécution marchent trop rapidement, où les idées de grandeur arrivent aussi prématurément, où surtout la systématisation du délire est très imparfaite. Nous retrouverons cela plus loin.
Si on compare le cas de Jo... avec celui dcM'^' Pou... il semble, sauf que dans le premier l’évolution a été probablement plus rapide, que la période de persécution de J... n’est qu’une deuxième période et qu’il y en aura une troisième, de grandeur. Cependant cela n’arrive pas toujours. L’on réserve, comme je l’ai déjà dit, le nom de folie des persécutions à évolution systématique au délire de persécution systématisé qui aboutit à la grandeur. Mais on peut donner au cas de J... lenom àe folie systématisée (1) complète et pure des persécutions. A coté d’elle il y a des types cliniques de persécution pure, moins complets, où la systématisation est moins étroite, les hallucinations moins nombreuses ou faisant défaut dans tel ou tel sens, ou même faisant toutes défaut, etc.
De môme, à côté de la folie à évolution systématique, il y a des délires plus ou moins bien systématisés de persécution, plus ou moins complets, auxquels viennent s’ajouter des idées de grandeur plus ou moins développées, non pas après une évolution régulière comme chez M"® P..., mais à un moment, quelconque, parfois au début de l’affection, idées de grandeur qui forment avec les idées de persécution un tout plus ou moins logiquement relié. Cela tient à ce que l’idée de grandeur a avec celle de persécution les rapports les plus étroits, le persécuté étant le plus souvent un vaniteux, un égoïste pénétré de lui-même, un « grand » en puissance. — Si j’ajoute qu’au délire de persécution soit pur, sbit avec idées de grandeur, il peut se mêler des idées de jalousie, des idées hypocondriaques, mystiques, de possession ou même d’auto-accusation, cela montrera qu’il y a beaucoup de types cliniques, avec ou sans hallucinations ; d’autant plus qu’on passe par transitions insensibles au délire systématisé de grandeur pure, à l’hypocondrie pure, à la folie mystique pure. Je ne donnerai, chemin faisant, que quelques exemples de ces types insistant surtout sur leurs caractères communs. Car, quel que soit le type clinique, le persécuté a toujours une physionomie particulière, comme aussi
(1) On peut employer au lieu systématisé\’aâ\wX\'i systématique et vice versa, cela n’a pas grande importancev
076 FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
l’hypocondriaque ou le mystique ou le délirant de grandeur, pourvu que la teinte de l’idée délirante soit prédominante, sinon il y a une physionomie clinique mélangée.
Folies systématisées de persécution terminées par la démence. — Avant d’entamer la description des caractères communs à tous les persécutés, il faut indiquer que si la terminaison par démence dans les folies très bien systématisées comme le type Lasègue- Falret n’arrive pas, cette terminaison peut arriver dans les folies moins bien systématisées, après un laps de temps plus ou moins long. En voici des exemples qui méritent de nous arrêter.
L’observation suivantede B... est d’autant plus instructive qu’elle remonte à de nombreuses années en arrière, puisqu’elle figure dans le travail de Séglas, publié en 1888, sur le délire chronique (1); j’avais vu la malade à cette époque, et j’ai pu de nouveau la revoir grâce à l’amabilité de mon collègue, et constater son état de démence.
Folie systématisée de persécution et de grandeur terminée par la démence.
M”>' Bed..., âgée de 38 ans, entre le 8 juillet 1885 à la Salpétrière, service de M. Falret. {Notes du D" Séglas)
Un certificat de M. Garnier, délivré le 7 novembre 1881, porte la mention : «délire chronique, hallucinations de l’ouïe, interprétations imaginaires, idées de persécution etc... ». M. Magnan constate aussi le 8 novembre 1884 un délire chronique avec hallucinations, troubles de la sensibilité générale, idées de persécution. M. Falret porte à son tour le diagnostic : délire de persécution avec hallucinations de l’ouïe, etc.
Le père de cette malade buvait un peu, il a eu une attaque de paralysie dans le bras et la langue pendant trois mois.
B... aurait eu en 1871 une fièvre typhoïde très grave : elle eut le délire pendant six semaines, et, après la maladie, elle perdit la mémoire pendant un an : durant ce temps, elle ne mangeait ni ne buvait elle-même. Le début de la maladie actuelle remonte à 1884 ; vers le mois d’avril, on l’insultait dans les rues, chez le boucher, ce qui l’étonnait beaucoup; sa voisine, qui lui disait des injures (fille publique, etc...), aurait voulu l’assassiner chez elle avec un balai. Étant devenue très faible, elle entra en juillet à la Charité; elle prétend que c’est là seulement que M. Féréol lui aurait appris qu’elle était persécutée et elle dit que c’était une tentative d’empoisonnement de la part de ses ennemis qui l’avait rendue malade.
On constate chez elle des hallucinations de divers sens : odorat (on 1 endort avec du chloroforme), goût, sensibilité générale, mais c’est l’hallucination de l’ouïe qui domine et dirige le délire : nous ne constatons pas d’hallucinations de la vue. Elle raconte qu’on l’insultait, que plusieurs personnes s’en sont mêlées, que sa sœur dirige le complot, parce quelle est jalouse d’elle et vou-
(I) Société médico-psychologique, séance du 30 janvier 1888.
FOLIES DE PERSÉCUTION
drait se substituer à elle. Elle dit que cette sœur est une femme de mauvaise vie, qui a des relations avec les femmes et les hommes avec un mouchoir rouge. Elle a entendu dire cela h des gens qui causaient entre eux. Elle se défend d’avoir fait cela et a voulu « mettre opposition » en disant n’avoir jamais eu que des mouchoirs blancs même pour piâser.
Cette malade a aussi des idées de grandeur; et il nous semble important de noter l’époque de leur apparition. Alors que les idées de persécution datent d’avril 1884, les idées de grandeur se seraient montrées dès la fin de la même année; en tout cas, elles sont mentionnées dans un certificat de l’asile de Vaucluse en juin 1885, alors qu’ elles ne sont pas signalées dans les certificats de MM. Garnier et Magnan en novembre 1884. Ces idées sont donc survenues très rapidement. La malade a entendu des personnes dire, sans cependant s’adresser directement à elle, qu’elle était la petite-fille du marquis de Grammont; elle aurait été soustraite toute jeune à sa famille et placée chez un nourricier; mais sa vraie famille veillait sur elle. Sasœur lui aurait enlevé ses titres pour prendre sa place, surtout le marquis de Grammont étant mort, peutêtre à la Salpêtrière où M. Falret et la surveillante l’auraient fah entrer en lui tendant un piège. Comme réactions, signalons qu’elle a déposé des plaintes chez le commissaire au sujet de ses ennemis. Aujourd’hui encore, c est 1 idée de persécution qui domine : la malade est dissimulée, elle a des réticences en parlant; elle a d’ailleurs toujours été d’un caractère sombre. Elle est convaincue de la réalité des faits qu’elle avance et tient à son titre. Ses explications sont parfois assez embrouillées : cependant, il n’y a pas de démence, la malade est plutôt une intelligence faible. Au point de vue de la conformation physique, notons une asymétrie de la voûte palatine étroite et profonde et des défoi mations auriculaires.
8maH909 {i):
R. — Je suis creuse dans l’intérieur du corps, mon corps est creux. C est un vieux qui venait la nuit qui portait un rasoir, qui m’a coupé dans 1 intérieur du corps. On a fait un trou et on m’a fait sortir tout l’intestin.
D. — Vous avez dû souffrir.
R. — 11 a quelque chose pour m’endormir.
D. — Comment le savez-vous alors ?
R, Je l’ai bien vu, je le sais bien. Rien que l’odeur des paquets pourl’endormage peut vous faire tomber mort. Il y en a chez les pharmaciens dans de grands hocaux; ils ont même des tuyaux pour m’endormir tous les soirs, ils soufflent une poudre.
D. — Au réveil, comment êtes-vous?
R. — Comment voulez-vous qu’on sache quand on souffre comme ça depuis trente ou quarante ans? Cette poudre, c’est comme une infection, j’ai trouvé sous mon oreiller un petit chiffon qui avait eu du chloroforme.
D. — Dans le manger, qu’y a-t-il?
R. — On mettait de l’arsenic, maintenant c’est une autre poudre pour les femmes en couches, on le sent bien, on le voit à, la couleur du bouillon, mais on m’a bien arraché d’autres choses dans l’intérieur du corps.
On m’avait fait avaler à la cuiller des choses que rendaient les femmes en
(I). Notes prises par MM. Séglas et Collin,
FOLIES 'systématisées CHRONIQUES.
couches et un médecin est venu qui a dit : « il faut donner à cette pauvre femme de la salade pour la guérir ».
D. — On vous insulte toujours?
R. — Non, non. Une fois j’ai été insultée, mais pas depuis.
D. — L’affaire de Grammont?
R. — Notre nom de Bed... n’est pas notre nom, j’ai été chez ces gens-là toute jeune.
D. — Votre vraie famille ?
R. — Je ne sais pas, j’ai perdu mes parents.
U. — Vous n’êtes pas fille de Grammont?
R. — Oh! non monsieur, je ne le connais pas.
Ma fortune m’a été volée par les Bed... Us m’ont volé mon nom, ils m’ont volé mes lettres, ils m’ont volé mes titres.
Mon vrai nom, le voilà (montre un papier): Marie-Joséphine.
D. — Votre nom de famille?
R. — Eh bien, je m’appelle de Milan.
On m’a volée à cette famille-là pour me mettre chez les Bed...
D. — Quel rapport y a-t-il entre les Milan et les Grammont ?
R. — Je ne sais pas, je ne connais pas les Grammont.
D. — Combien vous a-t-on volé?
R. — 11 y avait plus de 106 000 francs.
D. — D’où teniez-vous cet argent?
R. — C’est de l’argent qui m’appartient d’une famille de gens très haut placés, plus haut que vous. Tous les livres, tout l’argent qu’on m’a volé a été envoyé en Allemagne.
D. — Comment le savez-vous? ,
R. — Il y a des canailles échappées du bagne qui sont prêts à faire de mauvais coups.
D. — Avez-vous réclamé ces titres ?
R. — Oh! non, je n’ai rien fait.
Il y a un Bed..., qui étranglait les enfants, un qui leur arrachait la langue.
Ils sont 30000 Bed... C’est un nom qu’ils volent. Mol, je sais que vous n’êtes pas médecin. Tenez, Falret, je sais bien qu’il a été garçon meunier, cordonnier aux travaux forcés.
Et la maison où il y avait des millions, où on dépensait un million de bols de salade !
Qui a mangé les champs, les vignes, les fermes? Si j’avais mes titres, je saurais tout cela.
D. — En quelle année êtes-vous née?
R. — Je n’en sais rien.
D. — Ça vous est égal?
R. — Tous ces livres-là sont mangés par les gens qui habitent la maison (livres d’entrée).
R. — Oui, hier on a mis de la pisse couleur de pelure d’orange dans le vermicelle ; pour vous revenir à la salade et aux œufs, on ne m’en a pas laissé un seul.
D. — Votre sœur qui venait vous voir ?
FOLIES DE PERSÉCUTION. 679
R. — Je n’ai pas de sœur, monsieur, je n’en ai jamais eu.
D. — Cependant était-ce une fausse sœur ?
R. — Non, c’est une fausse sœur.
D. — Quand vous mangez, où ça passe-t-il ?
R. — Dans une épaule ou dans un revêtement. C’est comme les gens qui sont dans mon intérieur, comment font-ils quand ils ont envie de pisser et de ch....?
Les Red... m’ont guillotinée. Je n’ai plus nima ligure, ni mes yeux, ni ma tête, ni mes cheveux.
D. — Et cette tête que je vois?
R. — Ce n’est pas la mienne.
D. — Comment ces gens qui sont dans votre corps sont-ils entrés?
R. — On les a jetés. Il y a même un Ferluquet qui m’a été dans le corps.
Je ne veux pas d’homme. On m’a envoyé des poignards dans les reins, des ciseaux de Cayenne dans le derrière. On m’a saignée.
D. — Où est le sang?
R. — Ils ont mis le sang dans une cuvette.
D. — Vos boyaux, vous les avez bien, puisque vous allez aux cabinets?
R. — Ce sont ceux qui sont dans mon corps qui y vont pour moi.
Janvier 1911. — (/).
D. — Vous êtes la reine de France?
R. — Je suis une reine, jene vous parle pas d’Autriche, ni d’Allemagne. J’avais un métier k Paris de brodeuse. Et je n’avais pas besoin d’argent, et j’étais plus riche que tous les gens que vous mettez ici. J’avais un logement de 200 francs et c’est moi qui vous logeais.
D. — Est-ce vous qui êtes en prison ou moi?
R. — Moi, j’y suis.
D. — Comme prisonnière ou reine?
R. — Comme je veux. On vit de mon nom ici.
D. — Vous vous appelez Marie-Joséphine ?
R. — Vous doutez que je suis reine?
D. — Je ne doute pas. Quand êtes-vous montée sur le trône?
R. Pas encore. — Les Tuileries m’appartiennent. Je suis au-dessus de vous ; et si vous vous mettez juge d’instruction, vous ne réussirez pas.
D. — Mais vos parents?
R. — Tous des saints.
D. — Comment sont-ils marqués sur le calendrier? '
R. Vous n’y serez jamais. Mes parents s’appellent comme ils veulent. C’étaient des martyrs comme moi. Ici on m’a réduite k l’état de squelette.
R. — La ville de P... m’appartient et cette armoire-lk aussi.
D. — Comment vous appelez-vous? M“' B. ?
R. — Non, M‘'“ Marie-Joséphine B...,
On parle de ce qu’elle a dans son petit sac; elle sort des pièces de monnaie
(1) Notes personnelles.
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
R. — Il vous fallait 20 sous. Je vais vous les donner. Si vous me signez ma sortie, je vous foutrai 20 sous. Tenez,
D. — Qu’en ferai-je?
R. — Vous mangerez avec.
R. — Je vous vois. Je vois que vous avez des culottes de drap, mais je ne sais pas si vous avez passé en police correctionnelle.
Le père B... m’a arraché les intestins. On m’endort pour me retirer mes aliments.
D. — Et ce monsieur là-haut? (on lui montre le buste d’Esquirol. )
R- — C’est Esquirol. (C’est écrit sur le socle.)
D. — Qu’est-ce que c’était qu’EsquiroI ?
R. — Un idiot. Il y a une salle Esquirol ; j’ai pensé que c’était un garçon qui avait été enfermé là.
3 février 19 N. — On interroge la malade longuement. Après un dialogue où elle émet les mômes bribes incohérentes d’idées de persécution, de grandeur, hypocondriaques, de transformation corporelle et de négation, on la laisse parler et elle se livre à un monologue dont je reproduis ci-dessous un passage sténographié. D’après la surveillante, M-”» B... parle toute seule toute la journée de la même façon.
Après lui avoir demandé si elle se rappelait M. Falret, M. Charpentier (les médecins |qui [Tont successivement [soignée), elle répond en les englobant dans ses idées délirantes, puis se livre à son monologue en restant tranquillement assise sur sa chaise, se tournant vers tous les assistants comme pour mieux leur expliquer sa pensée avec une mimique très active ;
« ...Mais pour en revenir à M. Charpentier, on connaît ici cette bande de colporteurs. Ils avaient volé dans une fabrique, on y fabrique des bretelles, il y avait des souliers, des mouchoirs à carreaux. Je les connaissais de vue de les voir, comme des gens qu’on appelait des gascons, des gens qui n’étaient pas des médecins, des gens pauvres. Ils vivaient de ce qu’ils trouvaient dans des ballots. Il y a peut-être bien des beaux mouchoirs, des bas, des chaussettes, des souliers.Ils vivaient de ce qu’ils retiraient de cesgros ballots. Ils venaientici comme médecins, ce ne sont pas des gens savants, ce sont des gens pauvres. Des hommes, un charpentier à Épinal et à Nancy. J’ai remarqué du côté d’Épinal des hommes qui étaient au bout du pont. J’ai remarqué que ces hommes se tenaient là. Ils étalent dans le bas de Nancy, mais pour des médecins, il n’y en a pas. Ceux-là qui s’appellent Charpentier, qu’il s’appelle comme il voudra, je sais qu’il a fait ses affaires dans cette maison. Ils ont volé les pantalons, les redingotes. Les vêtements, c’est àmoi, leschemises,c’està moi, personnellement.
Cette famille des Bed. . . . c’est un nom qui m’appartient, mais c’est un nom que je ne dois pas porter. On m’a avilie, on m’a fait dégringoler d’échelon en échelon, on prenait le nom de Joséphine pour se procurer. Aujourd’hui, je ne m’appelle plus que Bed... tout court. Tenez, monsieur, voilà les pièces (de monnaie), comme elles les ont abîmées, d’ici. Voici pourquoi on n’en veut pas, parce que tout ceci a été frotté, cela coûte pour l’etirer une personne d’une maison. La pension de Marie-Joséphine a été mangée, la pension de Marie aussi, vous voyez pourquoi on ne les aime pas.
FOLIES DE PERSÉCUTION
(( Maintenant, je vous dis, ce fauteuil-là, c’est un fauteuil qui est un petit saint, qui est plus jeune que moi, qui est à Marie Stuart, appelée Princesse d’Orléans. Je n’ai qu’un vêtement, que ceux qui me fournit par des parents pauvres, c’est un tricot de la fabrique de Barcelone, il est raccommodé, ça, et puis il vient tous les 15 jours, il m’apporte un gilet pour changer et 3 ou 4 mouchoirs de poche, je dois avoir de la salade tous les jours et je n’en ai pas.
1). — Qu’est-ce que cette demoiselle ? (On lui montre la surveillante qui l’accompagne).
R. — Cette demoiselle, je ne la connais pas, ni cè monsieur non plus.
D. — Vous l’avez déjà vu.
R. — Mais quand je l’aurais vu, je ne le connais pas. Cette demoiselle la première fois que je l’ai vue, je ne la connaissais pas. Je suis très physionomique, je sais qu’elle n’a rien et qu’elle vit mieux que moi. L’autre jour, elle m’a donné 20 sous pour manger.
« Vous êtes en prison et vous portez des vêtements qui vous rendent plus libre que moi. Mes vêtements sont revendus, etc. etc. »
La démence est incontestable. Elle s’est installée très lentement. Le délire est analogue à celui qui se montre d’emblée ou très rapidement dans la folie parano’ide (voir plus bas, p. 786); mais dans cette dernière, le délire dès le début est encore plus invraisemblable, plus kaléidoscopique, plus nourri, avant toute démence, que chez B.., où actuellement un verbiage incohérent, dû à la démence, remplace trop l’idée délirante qui lleurit autrefois. On remarquera aussi les restes des réactions émotives violentes de la persécutée, son ironie, son agressivité, plus marqués que dans la folie parano’ide, enfin, la difl'érence de ce langage avec celui de M**® Pou..., celui-ci (p. 669) si riche en symboles et néologismes, incohérent seulement en apparence, puisque M**® Pou... n’est pas démente.
Voici un autre exemple dont je n’ai pas vu le début, mais qui aies plus grandes ressemblances avec celui de Bed..., sauf que le délire est beaucoup moins riche, quoique très incohérent. On remarquera une stéréotypie.
Folie de persécution et de grandeur. — Démence. — Gan..., dessinateur, entré le 21 octobre 1909 à Bicôtre à l’àge de 38 ans.
23 octobre 1909. — Renseignements fournis par la femme. — Le malade a été interné en 1903, à Sainte-Anne, pendant six mois. Depuis sa sortie il n’a jamais été bien; il a des accès de colère, des idées de persécution et de grandeur.
Le début aurait été occasionné, d’après le médecin, par un surmenage de travail. Le malade a été pris du jour au lendemain : il se croyait suivi par une foule, croyait que sa femme voulait l’empoisonner.
Pas d’accès auparavant. Pas d’excès de boisson.
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Pas d’antécédents héréditaires. Un frère du malade est mort à quarante-deux ans d’anémie cérébrale (?). Tous les autres enfants sont bien portants.
Il n’y a que deux ans que le malade ne travaille plus.
D. — Pourquoi avez-vous été conduit à Sainte-Anne ?
R. — Je ne voulais pas être à la charge de ma femme; alors je me suis fait mettre dans une maison de santé.
D. — Comment avez-vous fait ?
R. — J’étais aumusée du Louvre; làj’ai parlé un peu fort (la veille, le malade, racontantson histoire, avait dit : « Au Louvre, je me suis recarré. ») ; j’ai voulu aller sur le balcon. J’ai eu une altercation avec un gardien. J’ai été alors au commissariat de police et de là on m’a conduit au Dépôt et puis à Sainte-Anne.
D. — Il y a des dessous à votre affaire?
R. — J’ai eu l’audace dans la vie de me proclamer roi du soleil, de la lune et des étoiles. J’étalais le soleil en le fixant; alors j’ai pris des renseignements et je me suis trouvé en l’apport avec un roi de France en sciences naturelles provoqué par la neurasthénie des gens.
D. — Est-ce qu’on vous avait conseillé de faire cela ?
R. — Non; c’est venu tout naturellement. Je me suis intéressé aux sciences naturelles et alors je suis arrivé à étaler le soleil en le fixant.
D. — A-t-on été envieux de vous?
R. — Oui, on m’a jalousé.
D. — Comment cela s’est-il manifesté ?
R. — Il y avait une conversation directe des savants qui passaient aux deux centres de la voirie et alors les charretiers criaient tout haut ce qui avait rapport à ce secret. Et tout cela avec beaucoup d’esprit.
D. — On n’a jamais cherché à vous nuire?
R. — Non.
D. — Pas de mauvaises odeurs?
R. — C’est-à-dire que le dégagement d’esprit de ces conversations, dans une petite chambre, finissait par faire des odeurs suffocantes.
D. — Vous avez déjà été interné?
R. Oui; il y a six ans, à propos d’une discussion sur la neurasthénie. J’ai été à Sainte-Anne et puis à Vaucluse.
D. — Vous buvez?
R. — Non.
D. — Vous fumez?
R. — Oui.
Asymétrie faciale. Nez dévié vers la gauche.
Oreilles normales.
Pas de voûte palatine en ogive.
Dents régulièrement plantées. Peu de différences entre les incisives et les canines.
Système pileux bien développé.
Organes génitaux normaux.
Pas de hernies.
Aspect plutôt bizarre; indifférence à se trouver ici.
4 novembre 4 909 :
D. — Et le soleil et la lune?
FOLIES DE PERSÉCUTION
H. — Ils sont toujours à leur place.
D. — Vous m’avez dit que vous les étaliez?
R. — Oui, quand on regarde le soleil, le mouvement de l’air l’étale; c’est l’air comprimé de la distance qu’il y a entre le rayon visuel et le soleil.
D. — Comment expliquez-vous que vous êtes ici?
R. — J’ai été jalousé par la concurrence et alors je n’ai pas pu travailler.
D. — Quels sont les malades qui sont ici?
R. — C’est un asile d’aliénés; mes voisins sont plutôt comme des idiots de naissance.
D. — Ça ne vous ennuie pas d’être ici ?
R. — Non ; je me considère plutôt comme un étudiant que comme un malade.
Le malade raconte avec assez ' de précision et d’intelligence ce qui concerne son métier et les études qu’il a laites à l’École des Arts décoratifs et aux Beaux-Arts.
/ / novembre 1909 :
D. — Comment ça va?
R. — Ça ne va pas plus mal.
D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici?
R. — Un mois à peu près.
D. — Date d’entrée ?
R. — Les premiers jours d’octobre. En comprenant l’admission de Sainte- Anne, ça fait deux mois que je suis interné.
D. — Mais non; vous êtes entré il Sainte-Anne le 12 octobre.
R. — Oui, ça ne fait qu’un mois par le fait ; mais ça fait tout de même deux mois parce qu’on a l’habitude de compter octobre et novembre.
D. — C’est un peu tiré par les cheveux.
R. — Les miens sont ras.
D. — Vous étalez toujours le soleil?
R. — Oh! je laisse tout à sa place.
D. — Vous lisez le journal?
R. — Quelquefois. Les faits divers sont si peu intéressants ; j’aimerais mieux lire des dissertations de voyage.
D. — Quels voyages ?
R. — Par exemple l’histoire de Bicêtre.
D. — Mais ce ne sont pas des voyages !
R. — Ça ne fait rien; ça fait remonter l’esprit daus les époques futures.
D. — Comment, futures?
R. — Ah non, dans les époques passées.
D. — Vous êtes content d’être ici?
R. — J’aimerais mieux être chez moi avec mes petites affaires.
D. — Ça ne vous étonne pas d’être ici?
R. — Si, ça m’étonne un peu d’être avec ces fous et ces idiots.
D. — Mais vous, vous n’êtes pas fou?
R. — Non.
D. — Vous nous avez raconté pourtant des choses bien extraordinaires.
R. — Oh! j’ai pu dire des balivernes. A Paris, on s’excite les méninges; c’est la folie commune, la folie des contaminés et j’ep ai été dupe; j’ai été plus
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tranquille ici; dehors la circulation était folle; ici j’ai retrouvé la même folie, mais plus simple, plus arrangée, plus mécanique.
D. — Qu’est-ce que ça veut dire?
R. — Ça veut dire que j’ai été trop interviewé, trop intéressé par des gens de passage.
Le malade paraît fatigué ; il respire pi'ofondément, prend un air ennuyé et bâille fréquemment.
D. — Pourquoi faites- vous des grimaces?
R. — J’ai été artiste lyrique; j’ai fait le café-concert; alors il m’en est resté des grimaces.
On demande au malade d’écrire; il le fait avec beaucoup de difficulté, cherchant longtemps ce qu’il pourrait bien écrire et répétant; « Je n’ai rien dans l’esprit, je n’ai pas de pensées. »
D. — Quelle différence entre le soleil et la lune ?
R. — C’est comme mon porte-plume, l’un est chaud, l’autre est froid. Ce sont deux astres contrariants.
D. — D’où vient la lumière du soleil ?
R. — La lumière du soleil est produite par la densité de la fécondité de la fermentation de la terre qui laisse échapper une réunion de microbes impressionnistes.
D. — Vous êtes roi du soleil, de la lune et des étoiles?
R. — Oui, j’ai vu ça dans des féeries; et ça se rapporte bien à mon état. 16 décembre 1909:
Curriculum vitæ raconté par le malade lui-même. Né à Blois le 6 décembre 1870.
Venu à Paris tout petit.
École primaire du Point du Jour jusqu’à onze ans. Pas de certificat d’études. Le malade dit qu’il était paresseux et toujours puni.
« Je n’avais pas de mémoire; j’étais incohérent et indifférent à tout ce qu’on me disait. »
A quatorze ans, le malade entre à l’école des Arts décoratifs, rue de l’Écolede-Médecine, où il est resté trois ans.
En sortant de l’école il a travaillé chez divers dessinateurs ; à dix-huit ans, il s’est engagé. 11 a servi trois ans dans les chasseurs alpins à Grenoble. 11 était bon soldat, mais n’a pas obtenu de galons.
Après le régiment le malade a travaillé de son métier de dessinateur pour son compte. 11 s’est marié il y a environ sept ans. Pas d’enfants. 11 a perdu son père il y a quatre ans et sa mère il y a trois ans.
Tous ces renseignements sont donnés par le malade avec facilité et précision- On lui fait faire quelques calculs de tête.
Si 12 pommes coûtent 6 sous et que j’en prenne 4, combien faudra-t-il payer?
R. — Je ne sais pas; je n’ai pas la tête au calcul. Je me sens attiré par l’éloignement de ce que vous nae dites.
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D. — Capitale de l’Italie?
R. — Rome.
D. — Capitale de l’Autriche?
R. — Je ne me rappelle plus.
D. — Capitale de la Turquie?
R. — Je ne me rappelle plus.
1). — Quel est le fleuve qui passe à Blois?
R. — Loir et Cher.
D. — Président de la République?
D. — Voyons, c’est M. Fallières; ça ne vous dit rien?
R. — Non, je ne lis plus de journaux.
D. — En 1870?
R. — La guerre avec les Allemands.
D. — Qui a été victorieux?
R. — Je crois que ce sont les Allemands.
D. — Qu’est-ce qu’il nous ont pris?
R. — Plusieurs millions.
D. — Et quels pays?
R. — L’Alsace et la Lorraine.
D. — Quelles sont les deux grandes villes d’Alsace et de Lorraine?
R. — Je ne sais pas.
D. — Citez-moi des noms de grands peintres.
R. — Je n’en connais pas.
Ü. — Vous alliez au Louvre; quels peintres alliez-vous voir?
R. — Horace Vernet... Raphaël... Je n’ai pas la mémoire subtile pour me rappeler tous ces noms-là.
1). — Qui était Rembrandt?
R. — Un grand peintre ancien.
D. — De quel pays?
R. — 11 me semble qu’il était Français, etc, etc.
Observé dans l’asile, G. . . s’y montre adapté dès le début et paraît s’y plaire; il est peu soigneux de sa personne, disputeur, peu endurant, très paresseux, jouant à peine aux dames, lisant quelques romans et journaux et ne dessinant même pas, ce qui était son métier. — 11 a un mouvement stéréotypé, mouvement de la tête en avant ; de temps en temps il a des impulsions violentes ; il se jette sur ses voisins et les frappe. Parle parfois à voix basse, sans qu’on puisse saisir ce qu’il marmotte. Pas d’attitudes hallucinatoires ni spéciales.
Sur ma demande, il se met à dessiner, mais ses dessins sont tout à fait incorrects et agrémentés de mots qui n’ont aucun rapport avec eux.
Délire systématisé de persécution— Démence profonde terminale chez un jeune homme.
Lab... H..., souteneur, entré à Bicêtrc le 27 mars 1907, à l’àge de 19 ans.
Renseignements fournis par la mère. — Le grand-père paternel, vivant, bien portant, a 77 ans; le grand-père maternel est mort il y a quinze jours à 78 aqs. de vieillesse (?). Père mort il y a trois ans de fluxion de poitrine ; il buvait.
Mère bien portante, pas nerveuse (paraît de moralité suspecte et est proba-
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blement alcoolique). Deux oncles et une tante paternels bien portants. Pas d’aliénés dans la famille. Deux fausses couches, onze enfants. Six morts à l’âge de 18 à 20 mois de cause inconnue.
Le malade (dixième enfant) est venu à terme. La grossesse a été normale. La mère ne se rappelle rien de particulier; pour elle, l’enfant était intelligent, beaucoup de mémoire. Dès 12 ans il fait l’école buissonnière et fréquente de petits vauriens. Vole des bonbons aux étalages. A 14 ans, condamnation à quatre mois de prison avec sursis pour vol à l’étalage. A l,*) ans. huit mois de prison pour vol de friandises avec escalade; à 17 ans 1/2, fait le souteneur; condamné à trois mois avec interdiction de séjour. Quatre autres condamnations dont la dernière Je fait envoyer à Fresnes. Là il raconte à sa mère qu’il n’est pas nécessaire qu’elle vienne le voir, car il l’entend tous les jours; il entendait les co-détenus dire qu’on voulait le tuer ; a frappé des gardiens dans un moment d’excitation. C’est alors qu’il est transporté à Sainte-Anne, puis à Bicêtre.
28 mars. — Jeune homme chétif; face et crâne asymétriques : physionomie du débile; manières typiques de l’apache, air insolent, tatouages. 11 manifeste des idées de persécution; pas de troubles de la mémoire.
1). — Qu’est-ce qui vous amène ici?
H. — J’ai été à Fresnes et là on a conduit des filles soumises et des souteneurs qui voulaient me tuer.
D. — Qu’est-ce qui est arrivé alors?
R. — On m’a conduit à l’infirmerie.
D. — Quel métier?
R. — Sans métier.
D. — Pourquoi avez-vous été à Fresnes.
R. — Pour avoir fait le souteneur.
D. — Combien avez-vous de condamnations.
R. — Sept.
D. — A quel âge avez-vous commencé?
R. — A quatoi’ze ans et demi.
11 dit que les souteneurs et filles soumises racontaient à Fresnes des histoires sur son compte, l’injuriaient, etc. Il ne sait pas pourquoi; à l’infirmerie spéciale du Dépôt, on lui a dit qu’il avait tué sa mère.
30 mars. — L... dit au surveillant qu’étant suscépfihlc d’être relégué il avait convenu avec sa mère de faire le fou. C’est alors qu’il a tenté de s’ouvrir les veines à Fresnes et qu’il s’est battu avec les gardiens. 11 a raconté avec précision qu’ayant voulu s’engager aux bataillons d’Afrique il a été refusé pour ses varices.
7 avril. — A accueilli sa mère par des injures, lui reprochant de l’avoir fait enfermer et passer pour un assassin, à l’instigation de son heau-frère qui, lui, est un criminel. Les malades de la cour le traitent constamment d’assassin. Son heau-frère a joué à l’as de cœur avec des copains dans les fossés des fortifications pour savoir qui serait désigné par le sort pour le tuer.
21 avril. — Arrogant et provoquant, menace le garçon de le « suriner » ; il va « suriner » le personnel et les malades, qu’il couvre d'injures. Toujours mêmes idées délirantes.
29 mai. — A tenté de s’évader en grimpant après le mur, puis en escaladant
la grille. Surpris et transféré aux colonnes (quartier des agités), donne force coups de pied, de poing et de tête aux garçons qui le conduisent.
g juin. — (( Je voudrais savoir ce que c’est que la folie criminelle parce qu’on m’a dit à la préfecture que j’étais fou assassin. »
D. — Vous n’avez jamais assassiné personne?
R. — Non, mais on m’a accusé à faux à la prison de Fresnes d’avoir voulu tuer nia mère et mon beau-frère. A Sainte-Anne, voyant que je voulais protester, on a voulu me faire passer pour fou malin; je connais la médecine et on s’est servi de magnétisme. Les gens qui sont autour de moi causent de moi.
D. — Pourquoi ?
R. — Je ne sais pas. Mais j’ai entendu qu’on avait essayé de me rendre fou malin à Sainte-Anne. J’ai des yeux pour voir et je vois des canailles partout.
J’ai du cœur, moi, et je proteste contre la folie criminelle. Mol, je ne suis pas fou criminel, mais je sais qu’il y en a des millions dans les prisons.
28 août. — Très excité, il a frappé le malade J... d’un coup de couteau. Ce couteau a été apporté par ses parents (suspects comme mœurs et profession).
Fin 1907. — Toujours mômes idées délirantes de persécution vagues avec hallucinations possibles, illusions et interprétations. Toujours excité, violent, menaçant.
21 mai. —Lettre arrogante où L... exige des explications et demande sa sortie. Il en a envoyé d’autres plusieurs fois aux autorités et il réclame souvent ses droits.
28 mai 1908. — L... paraît avoir des hallucinations auditives réelles. Il interpelle violemment d’autres malades qui lui diraient des injures. Il prétend que les médecins lui ont retiré les nerfs du cou, lui ont bouché les artères par des procédés invisibles et des poudres. « Je suis complètement dessoudé ; regardez ma tête, on m’a dessoudé la boîte crânienne ainsi que les oreilles, parce que j’ai de l’hallucination prisonnière criminelle. Dureste, les malades m’appellent constamment halluciné criminel. »
20 juin. — Mêmes idées que ci-dessus. L... fait constamment remuer les muscles occipitaux, temporaux et frontaux et les peauciers du crâne et de la face.
2 octobre. — L... se plaint qu’on lui envoie sous la peau de la vermine, poux, puces, morpions, par des mécaniques qui sont dans les souterrains. On lui a désoudé la boîte crânienne, déplacé et enlevé les artères. Il est très excité, violent, et menace de se faire justice lui-même si ces procédés de « canailles » continuent. 11 remue les muscles de la tête pour se débarrasser de la « vermine )).
28 novembre — Il raconte avec beaucoup de précision une tentative de vol et d’attaque à laquelle il a assisté et le début des persécutions qu’il subit dès 1905. Le récit montre que L... a toute sa mémoire et que le délire remonte probablement à deux ans environ avant son entrée il Bicêtre. A la fin il s’excite, accable d’injures les médecins et menace de se venger. « Ces canailles, que je connais par le son de leurs voix, m’envoient de la vermine plein le corps. Ils sont en dessous et je les entends parfaitement, ces crapules, mais je me vengerai ; si je ne suis pas plus fort, je serai le plus canaille, à mon tour, car ils m’en onttrop fait. En outre, les médecins s’amusent àme dessouder la boîte crânienne pour faire pourrir ma cervelle et me faire mourir. J’en ai assez de ce
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petit jeu-là, vous savez, et vous allez voir ce qui arrivera, car je ne veux pas mourir encore et je serai dans mon droit en me défendant. »
2 mars 1 909. — Mebace de tuer le surveillant, si celui-ci n’empêche pas les persécutions. « Ils sont là en dessous cinq, dont la fille M. qui est recherchée par la police depuis près de deux ans. Puisqu’on n’arrive pas à les faire déguerpir, je me vengerai sur vous le jour où vous y penserez le moins. Je trouverai bien une arme pom‘ cela et ne vous raterai pas. »
Octobre 4909. — Depuis quelques semaines, le malade paraît baisser intellectuellement ; il ne sait plus où il est, il émet incomplètement ses idées délirantes ; il passe son temps à faire des gestes automatiques, tâtant son cuir chevelu, sa peau, remuant la tête, etc., «à cause de la vermine ».
S décembre 1909. — L... a l’air égaré et sans expression à la fois; il fait continuellement des gestes automatiques, se tire les cheveux, se prend la tête entre les mains comme s’il voulait la fixer ; il serre le bout de la langue avec ses doigts. 11 commence des phrases sans pouvoir les achever ; il ne peut même plus raconterles persécutions dont il continue à se plaindre ; il est par moments tout à fait incohérent; il use de mots incompréhensibles; à un certain moment il dit : K Lobo, Lobo » ; « On m’a fait siouza » ; impossible de lui faire expliquer ce que cela signifie. A un autre moment il fait le geste de se couper le cou et dit: « Voilà ce qu’on a voulu me faire. » Puis un instant après, il ajoute: « Je suis mort. »
On apu prendre dans ses poches un cahier sur lequel il a écrit ses « mémoires ». L’écriture est très courante,' l’orthographe à peu près correcte et le style défectueux, mais on comprend très nettement ce qu'a voulu dire le malade. On voit qu’il a conservé'jusqu’en 1909 l’habitude de noter très exactement toutes les lettres qu’il a écrites à leurs dates et avec l’indication de leur destinataire et les interrogatoires du médecin avec leur résumé; on y relève qu’ antérieurement à son envoi à Fresnes, il avait déjà des idées de persécution comme je l’ai noté plus haut (ce n’est pas un délire rétrospectif). Dans ce cahier rien n’indiquait l’affaiblissement intellectuel; des passages indiquent une demi-reconnaissance de l’état maladif.
Ici, il y a chez un jeune homme, tare antérieurement et de'bile, une folie de persécution hallucinatoire pas beaucoup plus mal systématisée que d’autres que je rapporterai plus loin, mais qui aboutit rapidement à la démence confirmée. C’est à ces cas que l’on peut réserver le nom de démence précoce type Morel, car cet auteur a été Je premier à les décrire brièvement. La question qui se pose est celle-ci ; pouvait-on prévoir cette terminaison? L’expérience prouve que si un certain nombre de folies de persécution écloses à l’adolescence peuvent continuer de longues années à l’état chronique, il en est qui versent, comme cliez Lah..., dans une démence rapide. 11 est impossible de trouver un signe pour séparer les unes des autres : chez Lah... les réactions violentes étaient d’un persécuté, c’était assez cohérent.
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concordant, tout comme chez ceux qui ne deviennent déments que tard. Dans les délires de la démence précoce de Kraepelin, il y a au contraire discordance, comme nous le verrons plus loin. Pourtant ces hébéphrénies, folies juvéniles, ne tombent qu’exceptionnellement dans la démence vraie de Morel.
Caractères importants des folies systématisées de persécution. — Je reviens maintenant à un certain nombre de faits utiles à connaître et qui concernent à peu près tous les persécutés, qu’ils soient très systématiques, à évolution systématique, ou moins bien systématisés.
Réticence DU persécuté, — C’est un caractère d’une grande portée pratique.
Folie 4e persécution avec hallucinations de l’ouïe. — Réticence. — Go..., L. emballeur, entré à Bicêlre le 28 avril 1904, k l’âge de 36 ans. Les renseignemenls sur ses antécédents manquent. D’après les certifleats, G..., peut-être ancien alcoolique et paludéen, a été depuis son entrée atteint d’un délire de persécution avec interprétations, peut-être sans hallucinations, accompagné d’excitation de temps en temps; au début il réclame sa sortie aux autorités. Dans une lettre au Procureur il se plaint des persécutions dont il a été l’objet ; celles-ci sont pareilles à celles qu’il me racontera plus tard. Depuis il était très réticent, comme cela a été expressément noté à plusieurs reprises.
1906. — Lorsque je le vois, il a bien l’aspect d’un homme peu intelligent, persécuté réticent, et j’ai beaucoup de peine à me faire confier par lui les motifs de sa séquestration. On causait sur lui dans le quartier, on le jalousait parce qu’il devait être nommé inspecteur de l’emballage du Bon Marché ; il a entendu les personnes parler de lui à ce propos, on faisait courir le bruit qu’il faisait de la réclame pour le Bon Marché ; un voisin a dit de lui à sa fenêtre, il l’a bien entendu : « 11 aurait été malheureux de faire tomber une si belle tête ». Ce même individu fait des cancans sur son compte près de la famille E... — Bref, tout le monde s’occupe de lui, de ses affaires ; il soupçonne qu’on voulaitle tuer, aussi il a porté plainte et c’est ce qui l’a fait envoyer ici.
2S avril. — Excitation violente dans la cour et cris contre des ennemis imaginaires qu’il veut traduire devant le tribunal afin de les démasquer et de les confondre.
« C’est moi, crie-t-il, qui causerai devant le tribunal, tas de lâches, feignants, crapules ; vous verrez si vous avez des droits ; vous les ferez valoir, si vous pouvez, tas de bandits. »
5, 6, 7, 8, mai. — Même excitation comme ci-dessus.
28 août.
D. — Comment ça va ?
R. — Bien, toujours dans l’attente.
D. — Pourquoi votre voisin aurait- il voulu vous tuer?
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
R. — J’ai insulté un jour sa femme ; un matin son mari se mit à sa fenêtre et dit tout haut: « C’est malheureux quand mômede faire tomber une si jolie tête. »
Le malade s’arrête brusquement et dit : « D’ailleurs à quoi bon vous raconter tout cela, je a’ai plus conliance en vous. »
3 décembre.
D. — Depuis que vous êtes ici, vous n’avez rien constaté ayant un rapport avec les faits antérieurs ?
R. — Je sais qu’il y a des personnes qui ont déposé contre moi, mais je ne les connais pas, ces personnes.
D. — Et l’histoire du Bon Marché ?
R. — Quelle histoire ? — Eh bien, mais c’est mon frère qui a demandé une place pour moi au Bon Marché. C’est tout ce que je puis vous dire.
1907. — Toujoui’s même état. Impossible de lui soutirer des explications catégoriques. 11 reste toujours dans le vague volontairement.
20octobre 1907 — Se met dans la journée subitement à crier : « Oui, j’entends bien, mais vous n’avez pas droit k la parole, tas de feignants, tas de lâches : Comment ? Qu’est-ce que vous dites ? ... Ah! bande de vaches; tas de c... Comment vous nommez-vous ?... «
I90S. — Toujours réticent ; voici un échantillon d’une conversation tenue le 25 mai avec G... On y voit l’obstination, d’ailleurs assez sotte, du réticent:
23 mai i908.
D. — Bonjour, monsieur, comment cela va ?
R. — Bonjour, monsieur.
D. — Quoi de nouveau pour votre affaire ?
R. — Absolument rien.
D. — Comment cela ?
R. — Ces affaires, je n’en sais rien; ce n’est pas à moi à m'en occuper, je n’ai rien k m’occuper et je ne veux m’occuper de l’ien ; je n’écrirai rien, n’écrirai rien. Ils m’ont foutu hVdedans, qu’ils se débrouillent 1
D. — Comment cela ?
R. — Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire ; c’est vous, comme médecin, qui devriez le savoir ; par conséquent, ceux qui sont la cause de mes souffrances, je les poursuivrai.
D. — 'Vous avez souffert ?
R. — Oui, j’ai souffert ici et je n’aurais pas dû souffrir, mes intentions sont de poursuivre. J’ai de bons certificats et on m’a déshonoré en me mettant ici. Je veux qu’on' me fasse la loi du 4 juin 1839. Léopold, ancien surveillant, savait bien les démarches que j’avais faites. On me fait passer pour un idiot; je vous ai dit que j’avais souffert. Vous ne m’avez jamais rien demandé. Féré sait que j’ai souffert, il était humain.
D. — Mais je vous demande ce que vous avez souffert?
R. — Vous me le demandez maintenant, au bout de quatre ans !
D. — Mais vous ne me répondiez pas !
R. — Moi, je vous ai dit ce que j’ai souffert. Si vous êtes médecin, vous devez le savoir 1
• D. — Quelles sont ces souffrances?
R. — Si vous êtes médecin, vous devez le savoir !
FOLIES DE PERSÉCUTION
D. — Mais qu’est-ce qu’on vous a fait souffi’ir?
j[\. Vous devez le savoir! Je vous ai dit qu’on m’avait placé ici, sans me consulter, sans demander mon avis, parce que j’avais des difficultés avec des voisins. Vous m’avez demandé si j’avais des nouvelles de mon frère; depuis quatre ans, je n’ai pas eu de nouvelles.
D. — Depuis que vous ôtes ici, qu’est-ce qu’on vous a fait?
R. Je vous ai dit la façon dont on avait procédé à mon égard . Cet
homme (le docteur Féré) sait bien que j’ai souffert. On m’a mis dans une voiture cellulaire, vous ne comprenez pas que cela fait souffrir! Je vous dis •que la Préfecture de Police doit être responsable, ce n’est pas à mgi à m’expliquer !
D. — Ce n’est pas à vous à vous expliquer ?
R. — Je vous ai dit qu’au mois d’avril 1904..., nous sommes en 1908, vous n’avez rien fait! Demandez b la Préfecture de Police pourquoi elle a agi ainsi!... Il n’y a pas besoin d’être sorcier pour comprendre cela ! On fait venir mon frère de Montmartre ! Je n’admets pas votre intervention et j’avais demandé h. nller à l’hépital militaire.
D. — Pourquoi vouliez-vous aller à l’bôpital militaire ?
R. — Parce que j’aurais voulu qu’on me place dans un hôpital militaire, au Val-de-Gi’âce ou à l’Hôtel-Dicu. Ils me foutent dans une cellule, j’avais ma lucidité, je suis déshonoré !
D. — On n’est pas déshonoré parce qu’on est malade! Ce n’est pas être déshonoré que de venir à Bicêtre !
R. — Je perds mes droits !
D. — Comment?
R. — 11 y a quatre ans que je suis là-dedans; qu’est-ce que le Tribunal dit? Est-ce que je ne perds pas mes droits ?
ü. — Poui’ le moment !
R. — Je vous ai dit ma maladie, fièvres intermittentes et dysenterie, prenez des renseignements ; quant à moi, je poursuivrai ceux qui m’ont fait souffrir.
15 juin. — Écrit une lettre au procureur de la République pour se plaindre très vaguement des ennuis qu’il a eus avant son entrée.
Fin 1908. — Toujours impossible de lui faire préciser quoi que ce soit; il élude les questions et refuse de répondre.
18 janvier 1909. — Transféré en province.
Folie de persécution. — Réticence extrême. — So..., 41 ans, tailleur, vu deux fols à la consultation de la Salpêtrière.
12 novembre 1910. — Le malade estamené par son frère. 11 a un aspect contraint; il se tient sur sa chaise comme quelqu’un qui voudrait bien s’en aller. Il faut' lui arracher les réponses qu’il fait d’une voix ennuyée et traînante. Une termine pas toutes ses phrases. Aussi l’interrogatoire ci-dessous qui tient en quelques lignes a-t-il été très long.
D. — De quoi s’agit-il?
R. — J’ai des étourdissements..., çame trouble et je n’y vois pas claii-... Pendant les dix ans que j’ai été interné à la Charité-sur-Loire, je n’ai jamais été malade... Mais mon instruction ne me permet pas de dire... J’ai voulu aller en place de mon métier ; je n’y reste que quarante-huit heures ou deuxjours...
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D. — Mais ces étourdissements, vous les procure-t-oii?
R. — Ça pourrait se faire... mais je n’ai jamais eu d’idées semblables... Ça m’est très désagréable... De plus il m’est difficile d’être embauché... parce que j’ai les yeux ouverts... Des fois...
D. — Pourquoi avez-vous les yeux ouverts?
R. — Je ne sais pas... j’ai de la souffrance qui me taquine dans le cerveau...
D. — Ce sont vos pensées qui sont en désordre?
R. — Ce n’est pas moi qui pense toujours ; il y a quelque chose de pas naturel... Et puis je n’en ai pas tant que cela de pensées...
D. — Pourquoi êtes-vous venu?
R. — Parce que depuis cinq semaines j’ai des troubles de la vue... il n’y a que mes yeux...
D. — Y a-t-il une relation avec votre état cérébral ?
R. — Je ne tiens pas des raisonnements pareils...
D. — Vous digérez bien?
Le malade devenant de plus en plus réticent, on remet la suite au mercredi suivant.
16 novembre 1910. — La mimique est encore plus caractéristique. Le malade a les yeux fermés presque tout le temps ou fuit le regard. Il faut lui extirper une à une les bribes de réponses faites d’un air profondément ennuyé, à voix basse et lente, chaque mot ayant l’air d’être longuement pesé. L’interrogatoire n’est pas bien rendu par le résumé ci-dessous ; il aurait fallu répéter- quatre ou cinq fois chaque question pour une réponse.
D. — Comment ça va-t-il depuis samedi?
R. — J’ai toujours les mêmes troubles ; je pars le matin à l’aveuglette... C’est comme si quelqu’un était à ma place et agissait... souvent ce ne sont pas mes idées.
D. — Par quel procédé vous sont-elles suggérées?
R. — ... Oui, je le comprends... mais quand il est trop tard...
D. — Vous prend-on votre pensée?
R. — A des moments, je n’en ai absolument pas.
D. — Vous êtes soumis à des influences? lesquelles?
R. — 11 y a des influences... mais je ne sais pas lesquelles.
D. — Ce sont des actions mystérieuses?
D. — Répéte-t-on vos pensées?
R. — Je ne sais pas, je n’en suis pas sûr...
D. — Depuis combien de temps êtes-vous soumis à ces influences?
R. — Depuis cinq semaines...
D. — Et avant?
R. — Pendant trois ans je savais à quoi m’en tenir ; si je subissais l’influence de quelqu’un, ce n’est pas facile à dire...
D. — Y en a-t-il une ou plusieurs?
R. — ... Je ne sais pas...
D. — Vous devez le savoir; ils doivent parler de vous?
R. — ... Non, je n’ai pas d’hallucination de l’ouie.
D. — Mais quand on vous prend votre pensée, qu’on vous fait aller à droite
FOLIES DE PERSÉCUTION
et à gauche, qu’on vous suggère des pensées, est-ce pour se venger de vous? pour profiter de vous ? hein ?
... Je ne sais pas... Je sens bien qu’on me travaille...
D. — Est-ce votre père qui vous travaille?
R. — ... Je ne sais pas...
1). — A-t-on essayé de vous nuire autrement?
1). — On n’a pas essayé de vous empoisonner?
R. — Ça peut bien arriver...
D. — Vos organes sont-ils en bon état ?
R. — Non; mon estomac est certainement malade.
ü. — Et votre cerveau est-il en ordre ?
- R. — Non; c’est de quoi je me plains.
D. — Et votre moelle épinière?
R. — Je ne sais pas.
D. — Où demeurez-vous?
R. — Rue Traversièi-e...
D. Vous réveille-t-on la nuit?
R. — ... Oui, on fait le potin.
D. — Quel potin?
R. — ... Des choses infernales : mais est-ce un cauchemar de ma part?
D. Vous montre-t-on des femmes nues ?
R. — ... Non...
D. — Vous réveille-t-on par des injures ou des moqueries?
R. — ... Non...
On fait sortir le malade ; son frère qui l’accompagne nous dit alors que S..., a frappé leur père avant d’entrer à la Charité-sur-Loire. En en sortant, il a été occupé chez le tailleur de la ville : il s’est fâché avec lui, puis il est revenu chez son père en province. Alors il s’est mis à faire des fugues de vingt-quatie à quarante-huit heures. Puis il vient à Paris, il ne peut garder de place. Depuis trois semaines, un mois, il suspecte son frère; il dit à son frère ; « J ai regret d’avoir été chez toi, mais chaque fois je le dirai â une personne qui ne t’estime pas. »
Le malade interrogé avoue avoir fait le geste de frapper son pere et ne veut ■plus donner d’explications.
Les réponses sont vraiment caractéristiques, pour peu qu’on ait l’habitude des persécutés. On entrevoit qu’il y a là un délire très étendu, mais dont le malade ne dévoile qu’à grand’peine quelques lambeaux.
Mais il y a encore mieux :
Délire de persécution et de grandeur. — Réticence, dissimulation complète. Lab... (son observation a été publiée par mon collègue Séglas, qui l’avait vu avant moi) a toujours détourné complètement les questions que je lui ai dressées sur son délire. Et pourtant c’est un persécuté avec idées de grandeur : ses persécuteurs lui en veulent parce qu’il est le premier enfant élevé dans une couveuse et aux frais de l’impératrice Eugénie; on l’a poursuivi par toute la
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France. 11 a été arrêté à l’Elysée, attendant le président du conseil et le ministre de la Justice avec un revolver chargé. — Il refuse de s’asseoir dans le bureau du médecin, du surveillant; et lorsqu’on insiste, il a un mouvement de mauvaise humeur; il répond d’une façon brève :
— Non, je ne veux pas m’asseoir!
Lorsqu’on lui demande les causes de son internement, il dit avoir étévictime d’une erreur; qu’il a été arrêté sans avoir rien fait de répréhensible.
11 était, dit-il, porteur d’un revolver chargé et d’un couteau, mais tout citoyen est libre de porter des armes de cette sorte, et si l’on arrêtait tous les gens qui portent des revolvers ! .
41 parle toujours en attribuant ses histoires aux racontars de « on » :
— « On a dit, paraît-il, mais moi je ne sais pas ! »
11 dissimule ses idées de persécution et de grandeur sous un air bon enfant.
« Je ne suis qu’un modeste ouvrier boulanger, dit-il, et je n’ai que de très petites économies. «
Lorsqu’on aborde le sujet de « la couveuse » et de l’impératrice Eugénie, il répond ;
« On a peut-être dit cela, mais je n’en sais rien! Comment voulez-vous que l’impératrice s’intéresse à un pauvre diable comme moi? »
11 ajoute qu’il attend patiemment qu’on lui rende justice et qu’on le fasse sortir, car il n’est pas à sa place parmi les fous.
/ 8 novembre / 908. — 11 prétend qu’il a passé une mauvaise nuit à cause de sa literie, qui était pleine d’urine et de m... (il n’y avait rien). Après cette réclamation, la literie a été changée.
Réactions du persécuté. — Un autre point important est la façon dont le malade réagit. Dans la première observation, Jo... fuit d’abord, puis se plaint au commissaire; une fois enfermé, il devient très violent, très agressif, et on s’aperçoit sans peine qu’il se livrerait à des voies de fait, comme tant d’autres malades de mon service de Bicêtre, qui ont même exécuté des tentatives de meurtre ou se sont livrés tout au moins à des actes illicites. Le persécuté, Iiallucinéou non, est le plus ordùiaif'ement un individu dangereux et que l’on ne peut le plus souvent laisser en liberté. Les meurtres commis par ces aliénés sont des plus fréquents, surtout quandils arrivent à désigner particulièrement un persécuteur. Ils le poursuivent alors avec acbarnement. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que d’autres .s’avouent vaincus ou réagissent par le suicide. Ainsi le sujet de l’observation suivante :
Folié de persécution systématisée avec idées et tentatives de suicide. — Deh..., ouvrier orfèvre, entré à Bicêtre à l’âge de 32 ans, le 31 juillet 1909.
Renseignements fournis par le père. — Celui-ci est syphilitique ; sa femme a fait des fausses couches; une fille très émotive, triste, neurasthénique (?); une autre normale. Né à terme, D... a marché à vingt mois, très mal, a parlé
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CDü.
bien seulement à trois ou quatre ans. A cinq ans, fièvre typhoïde. Pas méchant, pasvicieux, mais enretard, affectueux, jaloux, renfermé. A six ans va à l’école; il n'atteint pas au certificat, car il était peu attiré par l’étude. On note une tendance à l’isolement, à l’orgueil.
Vers quinze ans, devenu apprenti, il commence à avoir des idées de persécution. Les voisins lui en veulent, on le suit dans la rue, on parlait de lui, on voulait l’empoisonner ; pour se mettre à l’abri il prenait trois omnibus pour aller à son travail. 11 était triste, aimait la solitude, s’enfermait, éteignait les lumières, ne causait pas ou bien disait des choses bizarres. 11 n avait pas d excitation, mais assez souvent, brusquement, redevenait normal (?). A dix-sept ou dix-huit ans il a tenté de se suicider. A cette époque, d’horloger il est devenu orfèvre. 11 a continué à être triste, persécuté, à s’isoler, disant qu’il voulait se tuer.
Au régiment, pendant trois ans, il aurait été normal. En rentrant du service, entre à l’usine d’orfèvrerie Ch.... Les idées de persécution reprennent: son grand-père, son oncle, des voisins lui en veulent; on veut le tuer, A table, quand il y avait un reste d’un plat, il ne voulait pas le manger. Il croyait que des agents l’attendaient à la porte. Des courants électriques, des rayons Rœntgen lui font éclater le crâne, lui électrisent le cœur, lui broient la vessie. Il écrit au commissaire de police, à la Préfectm’e: il envoie des lettres anonymes contre son père, sa famille, ses camarades. Il a acheté plusieurs fois des revolvers avec lesquels il menaçait les ouvriers de Ch.... Sa mère et sa sœur l’enfermaient. Il a changé de métier; est entré au métro, mais en a été renvoyé depuis deux ans. Il est continuellement en butte aux voix qui le tourmentent; à table il disait : v Je ne peux pas causer à tout le monde. » Ces voix lui commandent de ne pas travailler ; on veut le tuer; on veut qu’il se tue pour accuser son père de l’avoir tué. Dans le plancher il y a des trous pour faire passer les courants électriques; il ressent des secousses; il n’y aurait rien du côté du goût et de l’odorat. Il avait de vives frayeurs et une haine féroce de la police. La nuit il criait au secours, s'agitait, menaçait sa mère d’un revolver.
Août. —Aspect de débile. Réticence extrême ; impossible d’avoir des renseignements précis. Il envoie une enveloppe sans lettre (mise à la poste subrepticement) à une dame X..., concierge, dans laquelle se trouve une lettre adressée à la Préfecture de police. L’enveloppe et la lettre sont renvoyées parle service des rebuts, là concierge étant inconnue à l’adresse indiquée. Voici la lettre qui est caractéristique ;
« Messieur
« Comme n’ayant pas le moyen de vous écrire sur feuille de papier timbré Je veux vous faire connaître les terribles torture que me font subire les employés de la préfecture soit disant car on me nuie avec un rayon qui nui a ma santé pour ne faire mourir et que j’ai pas été prévenu de la police ni de la justice pour me tué affreusement nuit et jour. Ils ont profité que mon père mait fait enfermé et que l'on ma pas eu d’eau pendant plusieurs jours pourme chauffé affreusement qu’à d’ordinaire et je tiendrais que quelqu un vienne pour le renseigner sur les torture continuelle que l’on me fait il m empêche de mangé entièrement le peu que j’ai a mangé il me font faire mes besoins souvent et plus que raison.
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«Il me gratte tous les quarts d’heure et il me passe souvent des rayons ardant comme un fer rougi au feu sur les endroits les plus susceptibles à la santé. C’est comme cela depuis le 15 décembre de l’année dernière.
« Je vous demande une réponse de vive voix ou écris et non pas ceux II se serve d’un rayon pendant des nuits entière a m’en donné une crise de nerfs et dans le jour aussi
« Asile d’Aliéné Bicêtre « 5® Division 1® section.
<f II m’ont menacé de me tué de vous écrire.
7 novembre. ■ — D... se plaint de ne plus pouvoir résister aux fluides qu’on lui envoie: ce sont des rayons X ou N, il ne sait pas au juste, mais cela le chauffe, lui comprime l’intestin et l’estomac, parfois c’est la gorge et il est obligé de boire beaucoup d’eau, afin d’empêcher la mort qui surviendi-ait probablement. C’est la Police ou la Justice qui le persécutent ainsi; et il se tuera pour se soustraire il ces traitements épouvantables. On lui parle à chaque instant et les voix résonnent derrière la tête. Il a écrit des lettres anonymes en 1905 pour se plaindre de ces procédés et actuellement on lui reproche d’en avoir écrit davantage.
J’observe, au moment où je corrige ces épreuves, deux femmes dont je ne donne pas les observations pour ne pas allonger ce chapitre déjà si long, l’une extrêmement hallucinée, l’autre purement interprétante, toutes deux délirantes depuis dix à douze ans, qui viennent demander au médecin de leur donner des médicamentspour combattreles persécutions somatiques de leurs ennemis. L’une a la tête brûlée parle- « jet », l’autre est empoisonnée et veut être soignée. — Cette recherche d’un appui me paraît plus fréquente chez la femme que chez l’homme.
Marche de la folie systématisée. — Une autre étude importante à faire est celle de la marche de l’affection. Elle est parfois continue, le plus souvent rémittetite, du moins d’une façon relative. C’est surtout dans ces moments de rémittence relative que le malade peut le mieux dissimuler. Il arrive parfois que la rémittence soit réelle. Cela est fort utile à connaître, car si on laisse sortir le malade, un meurtre ou le suicide peut être commis par lui à la reprise du délire. Il faut le prévoir et ne relâcher le persécuté qu’à bon escient. Voici un exemple de liiarche très rémittente chez un persécuté au début. On y verra aussi de nombreuses tentatives de suicide et des crises d'anxiété réactionnelle. J’ajoute que la systématisation ne paraît pas devoir s’installer très nette à cause de la grande débilité du malade.
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Folie de persécution avec hallucinations de l’ouïe. — Réactions anxieuses, idées et tentatives de suicide. — Marche rémittente. — Débilité mentale.
Bor..., entré àBicêtre le 13 octobre 1906, à l’âge de 35 ans, sorti le 6 novembre, rentré le 15 novembre 1906.
Antécédents. — Les renseignements fournis par la femme de B... sont très incomplets, car celle-ci est très peu intelligente. Elle est mariée à B... depuis quatre ans; une petite fille bien portante (bégaie), un enfant mort en bas âge. Pour elle, la maladie remonte au mois d’août. En réalité, la folie est antérieure, car B... s’est tiré un coup de revolver en 1905, à la suite d’ennuis (large cicatrice, dans la région précordiale). Très sobre, s’est agité beaucoup au début; il se croyait poursuivi par tout le monde. 11 y aurait eu une période de sédation, puis reprise (aurait tenté de s’empoisonner?), ce qui a motivé son entrée.
On a appris ultérieurement que le père de B..., représentant de commerce, avait beaucoup bu.
16 octobre. — Le malade, qui était garçon de magasin, dit avoir entendu à diverses reprises pendant qu’il balayait sur la marquise du magasin, des voix qui le traitaient de salaud; il se retournait et ne voyait personne. Le représentant de la maison aurait répété plusieurs fois à son patron ; «C’est inconcevable! c’est inconcevable! >> alors que le malade passait près de lui. Ses camarades savaient ce qui se passait chez lui au sujet de ses rapports intimes avec sa femme. Dans la rue il était suivi et surveillé.
B... a l’aspect typique du débile. Politesse extrême.
2 novembre. — Depuis son entrée n’a pas présenté de nouvelles idées de persécution. 11 dit en parlant des anciennes que c’est de la blague. 11 est probable qu’il dissimule.
6 novembre. — Sa femme insiste pour le reprendre. 11 sort.
46 novembre. — 1! est revenu. Le personnel de l’épicerie s’est moqué de lui, l’a appelé sale type. 11 ne sait pas pourquoi on lui fait tout ça, il travaille le mieux possible. Il a une vague idée qu’il pourrait être malade.
D. — C’est des idées que vous vous faites parce que vous avez la tête malade.
R. — Monsieur, je sais bien parce que je suis sorti trop tôt.
Le malade se lamente sur les moqueries qu’on lui a fait subir, il pleure comme un enfant. (Il est probable d’ailleurs qu’il a dû servir de plastron aux quolibets de ses camarades, car il est d’une sottise prodigieuse avec satisfaction de sa personne.)
30 novembre. — Récriminations contre un de ses chefs; il se rappelle des moqueries, des injures. Il a peur d’avoir été électrisé, d’avoir été attaqué à coups de couteau. « 11 y en avait un en face chez moi qui avait un miroir pour voir tout ce que je faisais avec ma femme. «
2S février 1907. — Croit qu’il pourrait bien se faire que tout ça soit dans son imagination, mais n’en est pas certain, est plus calme, moins ému au souvenir des persécutions subies.
2 mai. — « On s’est un peu moqué de moi, c’est ce qui m’a le plus froissé » (l’air digne et offensé de B..., avec sa physionomie de débile, est tout à fait risible). Ici je crois aussi qu’on se moque de moi. Il me semble que j ai déjà été menacé, j’ai entendu chuchoter :« Ce n’est pas lui, ce n’est pas ceci, ce n’est pas cela. » Au dortoir, les malades parlent entre eux et se moquent de moi. On diraitquejesuisgêné dans tout cequeje fais. Quand je rencontre quelqu’un
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dans la cour, je ci-ois qu’il m’en veut. Quelquefois, quand je pense à quelque chose, il me semble que ce n’est pas moi qui parle : ainsi, quand je dis des grosmots, il me semble que ce n’est pas moi qui les dis. Je suis gêné d’aller aux lieux; je suis gêné, je crois toujours que quelqu’un me voit. »
Juin. — B... demande sa sortie avec insistance ; il dit qu’il s’ennuie et ne sait que faire. 11 répète ses doléances avec un air sot, sans qu’aucune libre du muscle frontal ne bouge. Il tourne sa casquette entre ses mains et, toujours avec la môme intonation, il dit : « Je crois qu’on parle toujours de moi et dans ma pensée il y a des mots qui arrivent et ce n’est pas moi qui les pense. Quand près de moi un mauvais plaisant fait des gestes, on dirait que c’est moi et ce n’est pas moi. On dirait qu’on m’écoute, qu’on me suit partout, et pourtant je n’ai pas fait de mal. Je n’ai jamais été habitué à dire de gros mots : maman m’a élevé à travailler, à faire la vaisselle, à coudre. Jamais je n’ai fait de mal à personne, pas môme à une mouche (B... se met à pleui-er comme un enfant); j’ai toujours fait du bien à mes camarades; je ne veux pas faire de la peine. Ce qui m’a lopins froissé, c’est qu’on m’a fait entendre des choses qui n’étaient pas. Je ne suis pas un gamin ! On m’a pris pour ce que je n’étais pas ! (Il se mouche en se retournant.) On a dit dans ma maison : « qu’est-ce que j’ai fait à ma femme », et j’ai toujours été correct; ils n’ont pas dit cela directement devant moi, mais je l’ai compris. »
3 juillet. — Dans la soirée. B..., qui est anxieux depuis le matin, a eu une crise de larmes, se mettant à genoux, se lamentant, disant adieu « à sa chère petite Marguerite, à ce pauvre petit bijou ». A six heures, violent désespoir. Embrasse le garçon en lui assurant qu’il ne lui en veut pas. Se précipite aux genoux du surveillant et lui demande pardon. Il geint sur un ton monotone, enfantin et niais : « Il aime bien son papa et sa petite maman, » répète-t-il entre ses sanglots.
i juillet.— Atrois heures du soir il a tenté de s’étrangler avec son foulard. L’infirmier est arrivé àtemps; pourtant B...aunlarge sillon rouge au-devant du cou*
S juillet. — B..., très anxieux, fait de nouveau une tentative de suicide dans la matinée; il cherche à s’étrangler avec une ficelle.
Sseptenbre. — Dit qu'il ne dort plus; il entend toujours desvoix:« J’entends et je parle sans savoir. » Ce sont des voix d’hommes.et de femmes.
(( Quand jepense à quelqu’un, que je vois quelqu’un, on dirait qu’on me souffle pour leur dire des gros mots. » (Le malade se met à pleurer) « Je pense à ma femme. »
D. — Alors c’est à votre femme que vous dites des gros mots? fl- Non. Mais quand je vois mes belles-soeurs, on dirait que j’entends des gros mots.
27 novembre. — « Monsieur le docteur, je vais bien mieux maintenant, je voudrais m’en aller.
R- — Qu’est-ce que vous aviez donc auparavant?
H. — Pendant un temps je croyais qu’on me poursuivait, maintenant je voisque ce n’est pas vrai .
D. — Qui vous poursuivait?
B. — Des personnes inconnues.
D. — Comment saviez-vous qu’elles vous poursuivaient?
R. — J’entendais .
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D. — Quoi ?
R. — .... Qu’on parlait de moi.
D. — On parlait de vous ?
R. D’après moi, certainement. Mais maintenant je crois que c’est imaginaire.
D. — Pourquoi dites-vous que c’est imaginaire.
R Parce que je n’ai jamais fait de mal à personne, je ne vois pas pourquoi on m’en voudrait. Je vois bien que dans moi-même, c’est complètement disparu ce que je ressentais.
28 janvier 1908. — « Je m’ennuie de ne pas être dans mon petit ménage, d’aller travailler comme autrefois chez un patron. » Il n’arrive pas à expliquerpourquoi on l’a amené ici.
D. — Quand vous a-t-on dit des injures pour la dernière fois?
R. — Je ne sais comment vous expliquer... Quand je lis, c’est reporté aux. autres, et cependant moi je lis pour moi et pas pour les autres. L autre jour j aii lu un article du docteur Toulouse et les autres se sont formalisés.
Il sort en disant : k .levons enverrai une petite lettre. Monsieur le docteur. »
4 jnars. — D... entre en pleurant, disant qu’il voudrait que sa femme vienne le cherclier. « Elle n’est pas restée longtemps jeudi, j’ai peur de rester ici tout le temps. »
20 mars. — Entre souriant et content.
« Je vais bien mieux. J’étais tourmenté l’autre jour... J’ai eu du chagrini parce que Mme D... (sa femme) n’était pas venue depuis trois semaines. Elle est venue hier, elle m’a apporté la petite photographie de ma fille. »
D. — On vous laisse tranquille ?
R. — Je dissipe tout cela maintenant. Je ne fais plus attention.... J ai chassé^ tout ceci.
D. — Les malades se sont-ils moqués de vous ici?
R. — Certainement, mais je ne peux pas certifier. Je n’aime pas à me moquer des autres. J’ai été chagriné, froissé.
11 sort souriant et content.
23 avril. — Il demande sa sortie sans insister, disant que peut-être il y a eiu des allusions.
12 mai. — R..., très excité et avec une attitude arrogante: « Voyons, Monsieur le docteur, comment se fait-il que Dum... (persécuté, décédé le 6 février, qui, très excité, avait de violentes conversations avec ses ennemis, contre lesquels il criait à tue-tête) me cause constamment et me dit des choses désagréables sur ma famille et sur moi. Etant chez M. Bel... (son patron) il m’ennuyait déjà, il connaissait ma pensée et la répétait, depuis le jour où j avais par mé^ garde mis la main sur le fil du courant électrique chez M. Bel... Ce courant n’étant pas interrompu, il en profita pour connaître mes pensées et les détourner. Etant dehors, il me suivait partout... Enfin, il faut que cela cesse. Môme lorsque je lis, il m’envoie d’autres pensées, car moi je ne lis pas des yeux, mais intérieurement, et je ne comprends pas que M. D... s’occupe de mes affaires. »
B... reste un instant tranquille, puis se tournant en colère vers un point de la salle, il crie violemment à son interlocuteur imaginaire : « Laissez-moi tranquille! Est-ce que ça vous' regarde mes affaires? Pourquoi vous occupez-vous de moi, de ma femme et de ma petite fille? »
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Fin 4908. — Continue à être persécuté par feu le malade Dum..., dont il entend continuellement la voix.
9 janvier. — Se plaint toujours du malade Dum... « On me rappelle invisiblement en sourdine. Ne parlez pas de M. Dum..., ni d’un nom invisible I »
A partir de ce moment à peu près, de timide et respectueux, il devient arrogant, irrité, violent même. C’est le mouton enragé.
25 mai. — Il raconte en colère que, à sa sortie du 8 novembre 1906, un monsieur l’a poursuivi dehors, que c’était M. Dum..., qui faisait avec lui des « imaginés ».
D. — Qu’est-ce que des imaginés?
R. — C’est pour prendre votre image et quand les gens vous regardent, c’est
pour prendre votre physique . Dans son miroir il est venu prendre mon
imaginé, ma photographie, si vous aimez mieux, pour l’apporter ici.
M. Dum... continue ici à m’ennuyer, etc.
B. . . est particulièrement intéressant à cause de son extrême débilité, de la marche si franchement jour à-coM;o6' du délire, qui lui permet à certains moments d’avoir presque la reconnaissance de son état pathologique, l’aspect peu systématisé, mais avec du délire rétrospectif Wi bout de quatre ans, enfin les réactions du malade. D’abord triste, chagrin, pleurnicheur, il recouvre son équilibre, mais il a, sous nos yeux, dans le service, de véritables crises d’anxiété vitense dans lesquelles il a cherché à se suicider. On remarquera qu’il a demandé pardon au surveillant : sans l’avoir exprimée plus nettement, il y a là une idée délirante d’ auto-accusation^ amenée secondairement par l’anxiété, et tout à fait analogue à celle du mélancolique. On rencontre ces crises dites réactionnelles encore assez fréquemment, soit sous cette forme, soit sous la forme de violentes colères, comme je l’ai montré particulièrement chez Fay... (p. 30). Dans la première forme de crise, en l’absence de renseignements, si on voyait le malade pour la première fois, il serait très épineux de porter un diagnostic.
Pour en revenir à Bor. . . , il devient avec le temps de plus en plus agressif et violent, il se révolte à la fin. Je ne sais jusqu’à quelle violence pourrait se laisser emporter ce timide. J’insiste sur la faible systématisation du délire, qui me paraît devoir être mise en rapport avec la sottise du malade, au parler enfantin, prétendant à la bonne éducation et ne s’expliquant pas les persécutions de seè camarades. Au fond, les délires systématisés aboutissent par sitions insensibles à des délires très peu ou pas systématisés. De même aussi ces formes à marche rémittente aboutissent à des formes vraiment intermittentes. Les accès peuvent être tellement
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espacés qu’on les considère ordinairement non comme une forme intermittente, mais comme des récidives. Le mot importe peu, pourvu que l’on sache qu’un accès se présente rarement seul dans la vie d’un malade, d’autant plus que celui-ci est toujours un anormal, comme le montre bien l’iiistoire pathologique suivante :
Accès espacés de folie de persécution avec hallucinations de l’ouïe. —Tentatives de suicide. — Caractère permanent du persécuté. — Lig..., employé de commerce, entré ii Bicêtre à l’âge de 42 ans, le 19 février 1906.
Renseignements fournis par le père (bien portant, très âgé). — Le frère du grand-père paternel aurait eu des troubles mentaux. Le frère aîné du malade a eu dos convulsions.
Le malade a pissé au lit jusqu’ à quatre ans. 11 a été refusé une première fois au baccalauréat ès lettres, car il perd la tète aux examens (comme le père luimême). Bonne instruction. A voyagé en Angleten-e et en Amérique, parle l’ann-lais couramment. Employé dans la maison de vins en grosde son père, est très Lbre, ne prend jamais de liqueurs et est très sage au point de vue sexuel (célibataire). Il parle souvent la nuit en rêvant. Il travaille beaucoup, vise aux grandes affaires et a eu de nombreux ennuis. Il digérerait mal et aurait eu à plusieurs reprises des troubles gastriques caractérisés, pour lesquels on le mettait au régime lacté; il aurait eu à une de ces périodes de troubles gastriques de la difficulté à uriner ( ? ).
Il a toujours été soupçonneux; il était « fouinard « ; lorsque par exemple la bonne parlait à son père pour le menu des repas, il se demandait toujours si on ne parlait pas de lui. Son intelligence est toujours aussi vive, et il travaille aussi bien qu’ autrefois. 11 a déjà eu deux accès de folie des persécutions. En 1897 premier accès. Au début il se plaignait de l’estomac, puis des gens qui le persécutaient. 11 entendait des voix, paraît-il, des injures; il disait : Voilà des gens qui viennent me chercher. Ni violences ni tentatives de suicide; mais une nuit il a été coucher à l’iiôtel. Au bout de huit jours, il reprit sa vie normale.
En décembre 1901 et janvier 1902, nouvel accès. Il a été violent et a voulu aussi se suicider; il s’est jeté à la Seine. 11 s’était aussi plaint de troubles gastriques au début. Il a été placé alors à Bicêtre.
17 février 1906. — Aspect normal et intelligent. Le malade raconte que depuis quelque temps il ne se sentait pas bien, il avait de la fatigue cérébrale. C’est pour cette fatigue cérébrale, et aussi pour échapper aux vociférations des habitants de son quartier, qu’il a été trouver un médecin, lequel l’a envoyé à Sainte- Anne. Depuis qu’il est ici, tout a cessé. Mais chez lui il ne dormait pas. Le tramway électrique Bastille -Montparnasse ayant créé une nouvelle halte en face de son domicile, la corne du tramway était un signal à son adresse. 11 distinguait des propos dans le son de la corne ; les voyageurs, les passants causaient de lui, cela l’exaspérait et l’empêchait de dormir. Quand il sortait, des gens l’interpellaient, causaient de lui. Ce sont des gens mystérieux. Il ne sait pas au juste pourquoi on s’occupe ainsi de lui et de ses affaires.
Il croit aussi qu’on a dû lui mettre un narcotique dans ses aliments, car quand il voulait dormir une demi-heure, il dormait deux heures d’un sommeil lourd;
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il a été hypnotisé ou électrisé par un voisin. Enfin, la nuit, il sentait qu’on lui introduisait de la raclui’e d’ongles dans le rectum. Tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait est répété le soir môme à haute voix dans le quartier, même ses communications téléphoniques. Pressé de dire la cause de tout cela, il finit par dire que c’était probablement le résultat d’un pari fait par sa belle-mère, que dans ■quatre ans il serait renfermé ou marié. 11 ne donne aucune autre explication.
Toutes les réponses sont faites par L... d’un air ennuyé, d’un ton sec. A la fin, l’interrogatoire le lasse visiblement et il lit une adresse sur la table.
2 mars. — Commence ù, soupçonner l’inanité de ses idées de persécution. Il se plaint de mal dormir, mais il nie avoir entendu quoi que ce soit ici. 11 ■demande du sulfonal pour la nuit. Quelques préoccupations hypocondriaques.
17 mars. — Se rend compte qu’il a l’aconté des bêtises. Il dit qu’il est un névropathe, toujours soupçonneux, se fatiguant facilement (travail cérébral, ■coït); mais l’espi-it toujours préoccupé de ses affaires. Il avait eu de multiples occupations à propos d’une application industrielle de la caséine. 11 se rappelle ■très bien ses deux accès antérieurs tout à fait analogues au présent.
20 mars. — Sort du service, revenu à son état habituel.
Il semble bien que ce soit là dos bouffe'es de délire de persécution avec quelques idées hypocondriaques et hallucinations, survenant chez un individu dont la tournure d’esprit est celle d’un persécuté latent, soupçonnant toujours qu’on s’occupe de lui. Ce caractère permanent, avec toutes les nuances individuelles, sé trouve chez tous les persécutés avant même l’éclosion du délire, comme l’avait remarqué J. Falret. Cela montre bien que dans cette folie les idées délirantes montrent en exagération la tournure d’esprit du malade. Il y avait là une très grande difficulté de pronostic. L’aspect du malade ne permettait nullement de faire le diagnostic de folie des persécutions aiguë ; ce n’est qu’ après avoir su qu’il avait présenté deux accès antérieurs que j’ai espéré que c’en était un troisième. Mais je crois impossible d’affirmer qu’à la quatrième fois il ne pourrait rester définitivement persécuté. Je reparlerai de ces folies aiguës plus loin.
Arrêt de la marche du délire par l’internement. — Parmi les persécutés il en est qui, une fois internés, font rentrer dans leur système délirant de nouvelles idées puisées à l’asile même. Mais chez un certain nombre l’internement amène sinon une guérison, du moins un arrêt dans la marche du délire. Cette influence du changement est bien connue et on cite toujours l’exemple du persécuté qui, injurié en France, n’entend plus ses persécuteurs une fois enfui en Angleterre. Mais il arrive souvent que le changement n’amène qu’une sédation momentanée et la marche du délire reprend. Dans le cas de Dor..., celui-ci, depuis trois ans qu’il esta
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bicêtre, n’a que des persécutions anciennes, celles d’avant son entrée; il n’en a pas ajouté d’autres.
Folie de persécution avec hallucinations arretée {mais non guérie) par l’internement. Appoint alcoolique probable. — Débilité mentale.
Dor... Ch., cuisinier, entré à Bicêtre le 25 janvier 1907, à l’âge de 42 ans.
Pas de renseignements sur les antécédents, sauf qu’il a déjà été interné à Bicêtre, en 1902, pour des idées de persécution qui avaient été les mêmes qu’ aujourd’hui, d’après un infirmier qui l’avait vu à Sainte-Anne à cette époque. Lorsqu’il en est ressorti, il est probable qu’il n’était pas complètement guéri, si j’en crois les explications données dans une lettre du malade que je reproduirai plus bas.
26 janvier. — Le malade a la physionomie plutôt d’un débile. En dehors de «ela.rlen de particulier à noter; iln’a pasde signes physiques d’alcoolisme malgré sa profession. Il raconte qu’en 1901 sa sœur l’avait déjà intoxiqué avec des poisons dans le manger et le boire, car il avait une odeur métallique dans la bouche; dans le linge ainsi que dans ses chaussures sa sœur mettait une certaine mixture. — En sortant la première fois de Bicêtre il est retourné lavoir, croyant qu’elle s’était amendée, mais cette fois-ci on l’a intoxiqué par un .gaz lancé dans sa chambre à travers des trous de quelques millimètres, percés dans la cloison. Ça sentait fort et le suffoquait. « J’ai vu les trous, dit-il, comme la vapem-, sortait chaque fois que le vaporisateur marchait; j’entendais comme si c’était une ampoule qui se brisait. » Cela se passa en dernier lieu dans la inuit du 22 janvier. « Un garçon marchand de vin et un officier, mes voisins, payés par ma sœur, ajoute-t-il, en ont fait autant; j’ai senti ma colonne vertébrale refroidie; j’ai eu la main qui marchait toute seule ; ils ne m’ont jamais prévenu. »
Sa femme l’avait abandonné le 5 janvier. On a tenté aussi d’empoisonner ■son petit garçon avec des images ; on sentait la paralysie dans les muscles du ventre de l’enfant.
Depuis un certain temps, il dormait mal; il nie tout abus d’alcool actuel, mais il avoue avoir bu du vin et de l’absinthe en 1896. Il attribue l’insomnie à ce que son cerveau était travaillé par les poisons.
Le 23, il a été se plaindre au commissairq de police. Si le commissaire avait fait une perquisition, ils n’auraient pas eu le temps de déménager la machine ■électrique. Ce commissah-e l’a envoyé au Dépôt.
18 mars. — Il envoie une lettre au Procureur de la République où il raconte •exactement les mêmes faits et accuse sa sœur d’avoir, de complicité avec différentes personnes qu’il nomme, essayé de l’empoisonner depuis longtemps.
11 nie formellement avoir été de nouveau en bulle aux persécutions de sa sœur depuis son entrée à l’asile où il est à l’abri.
3 juin. — Toujours exactement les mêmes idées, sans changement sur les tentatives antériem-cs à son entrée.
3 janvier 1908. — Conserve les mêmes idées. « Ici, je suis tranquille, dit D..., parce qu’ils ne sont pas assez audacieux. On ferait mon autopsie ici. »
lijanvier 1908. — D... raconte que le début des tentatives remonte à 1898 : son beau-frère a empoisonné, pour en hériter, son frère, sa belle-sœur et un neveu, aidé par un médecin, le docteur C..., fils d’un magistrat; pour ne pas
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être dénoncé, son beau-frère, avec sa femme, a essayé d’empoisonner D... à plusieurs reprises. Une sorte de revalescière qu’on lui avait donnée avait un goût métallique; le vin de Touraine était amer; des mouchoirs qu’on lui avait donnés et sur lesquels il avait constaté des taches, lui donnaient mal à la tête quand il s’essuyaitle front avec eux. Onlui avait aussi donné desgilets de flanelle qui lui causaient des douleurs ; il en a fait hrûler un ; la flamme avait une couleur particulière indiquant la présence de métaux ; des chaussures, dont sa sœur lui avait fait aussi cadeau, avaient déterminé des douleurs dans la jambe droite. On l’excitait au moyen d’aphrodisiaques ; il y avait du sang dans ses urines (dépôt rouge adhérent au vase), li affirme qu’ici il ne ressent absolument rien. « 11 faudrait être fou pour raconter des choses pareilles. »
17 janvier. — L’amie du malade vient réclamer la sortie. Elle affirme la réalité de la plupart des faits allégués par le malade, entre autres celui-ci : Tenfant sautillait étrangement sous l’influence de la flanelle dont la combustion avait donné une flamme pourpre, violette. Elle assure qu’elle n’est pas folle. En réalité, c’est une débile qui fait de là folie à deux.
Le malade écrit de nombreuses lettres aux autorités pour réclamer sa sortie. 1908, 1909. — Même état. Voici une lettre qui donnera bien l’idée de la débilité du malade.
cc Le t« mai 1909.
« Monsieur le docteur,
« Je me vois dans l’obligation d’adopter la tactique qui m’a si bien réussie à sortir de ces bantres à degenerécences morale et phisique.
« A Sainte-Anne et à Bicêtre en 1902 je fus obligé de mentir de me récuser pour en sortir à monsieur Magnan ainsi qu’à monsieur Ferré je leur ais dis que cétais l’absinthe qui avait joué un rôle nefaste dans mon organisme. A vous je dirais, que ma pseudo-persécution ma été occasionné par les émanations nocives de mon poêle fêlé sur toutes les coutures au mauvais tirage de la cheminée.
« On sait que l’acide carbonique quand elle vous intoxique par dose relativement faible et continue occasionne des trouble de la vue. .
« Que les perforations, les bruits de machine électrique mise en mouvement nétait dus qu’a une fausse perception de mes sens et qu’aujourd’hui je vois les graves erreures que jai commises. Voila le plan que j’adopte auprès de vous, essayez de men faire sortir peine perdue de votre part.
« Jusquici jai eut de la patience j’avais attribué votre mauvais vouloir à une phase déprimante que subit les savants, les artistes, les médecins, qui ont beaucoup trop travailler.
« 11 est vraiement temps monsieur que vous pensiez à moi.
« En même temps je m’en vais écrire à ma fameuse sœur la priant de me pardonnez mes erreurs, les accusations abominables que jai porter contre elle.
« Vous voyez que pour le besoin de la cause je retourne casaque faites en faire autant à un fou de son idée fixe celui-ci ne voudra jamais sans départir.
(( Cette lettre met au pieds du mur tout ceux qui ont intérêt à me tenir séquestré illégalement.
« Je vous salue respectueusement.