RAPPORT
« Monsieur le Docteur,
<■ Les persécutions dont je suis victime remontent k 190(1. Je fus contraint à cette époque, par les nécessités de la vie, à faire le triste métier de commis de bookmaker. Dès cette époque je fus surveillé et au lieu de m’arrêter, on préféra me faire insulter. Au 2i du quai de X. . où je demeurais dans la 3® cour, je fus injurié par des chauffeurs et le cocher de monsieur R.... Ce dernier, dont la chambre était contiguë à la mienne, m’empêcha de dormir pendant sept mois, d’octobre à mai, sa femme et lui faisaient un vacarme épouvantable dans leur chambre et nous empêchaient de dormir. Les injures së mêlaient au chahut. Nous ne répondions rien. Le propriétaire, las de ce boucan, nous donna congé. On avait fait le vide absolu autour de nous, nous ne parlions plus à personne, car tout le monde nous injuriait. Cet état de choses dura deux ans (1906-1907). En 1908, nous partîmes à Rennes. J’avais complètement cessé ce métier qui ne nous rapportait que des ennuis de toutes sortes. Nous revînmes à Paris en octobre 1908 et je commençai à étudier la comptabilité à l’école Pigier, 23, rue de Turenne. Nous habitions 30, rue de X... La Sûreté recommença ses tracasseries d’antan, il n’y avait pourtant plus de raison, puisque j’étais rentré dans le droit commun. On excita contre moi les élèves de l’École et les locataires ou voisins de la rue X.... Il nous fut dès lors impossible de continuer à parler comme par le passé. Sur ces entrefaites, vers le 1®' mai, les élèves de l’école, pendant la récréation de i heures, crièrent le mot « maquereau «plusieurs fois chacuji dans la cour. Je pris mes affaires et jp n'y revins plus.
« A la maison, j’avais prononcé contre le gouvernement certaines paroles, aigri que j’étais par les souffrances du quai de X... Alors, il y a deux mois, le concierge, les locataires, la bonne et la patronne du café attenant à
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ma demeure se mirent à crier ce même mot précipité tous les jours. La patronne et la bonne du café notamment me le criaient chacune 4 ou SOO fois par jour, avec d’autres injures. D’autres individus dans le café les répétaient à certaines heures, de 11 heures 1/2 à 1 heure 1/2, de 6 heures à 7 heures et de Sheures à 11 heures. Étaient-ce des habitués du café ou des agents delà Sûreté ? je ne saurais l’affirmer. On me traitait aussi de cagot et de calotin ; dimanche dernier, l’un d’eux dit : « C’est un maquereau catholique. » Dans le dernier mois, quand je sortais dans la rue, j’étais suivi par des individus qui criaient derrière moi, à 30 ou 40 mètres, toujours la même injure. Ces suiveurs m’accompagnaient pendant toutes mes promenades, il m’était impossible de leur échapper.
« J’avais écrit plusieurs lettres à Monsieur le Procureur Général et une à Monsieur le Président du Conseil. Rien n’y fit. Lundi dernier, je reçus une convocation pour le commissariat S... G... J’y allai mardi à 10 heures 1/2 et fus suivi par mes crieurs habituels.
« Pendant l’attente au commissariat, les injures se reproduisirent dans la cour de la maison où est le commissariat. Le secrétaire du commissaire me dit qu’il allait faire cesser cela, mais que ma présence à la Préfecture était nécessaire, que Monsieur le Préfet de police était prévenu. On me fit monter en voiture avec un gardien de la paix et un attaché du commissaire. Arrivé au dépôt, on fit de lourdes plaisanteries sur mes plaintes; à mon grand étonnement on me fouilla et on me mit dans une cellule. Je ne m’attendais certainement pas à cela.
« Pendant mon séjour au Dépôt, de midi à 6 heures, j’entendis derrière ma cellule les mêmes injures que partout ailleurs. A 3 heures 1/2, on m’introduisit dans une salle, devant un aréopage de médecins et d'internes, où je racontai mon cas.
« Vers six heures, on ouvrit ma cellule et je me croyais rendu à la liberté. On me fit monter dans une voiture cellulaire reservée aux aliénés, on me conduisit à Sainte-Anne. Dès mon an-ivée, je fus accueilli par des cris répétésde maquereau qui se reproduisirent invariablement au réfectoire, au dortoir, dans les cours, partout en un mot. Je restai à Sainte-Anne du mardi à 6 heures du soir jusqu’au mercredi à 2 heures. On me transféra alors à Bicêtre. Lors de mon arrivée chez les aliénés, je fus reçu par les mômes cris et depuis que je suis ici, j’entends partout où je vais et où je suis les cris de maquereau, apache, bandit, fainéant. Je fais semblant denepas comprendre etjeneréponds rien aux injures.
« Vous m’avez vu, Monsieur le Docteur, et vous avez pu juger de ma mentalité et de la liaison certaine de mes idées. Vops avez permis en conséquence à ma femme et à ma sœur de m’emmener, sous condition du consentement de la Préfecture de police. Je vous serais très reconnaissant, Monsieur le Docteur, si vous pouviez faire abréger en ma faveur les formalités administratives, pour me rendre le plus tôt possible à la liberté et parler à Monsieur le Préfet pour faire cesser cette surveillance et ces injures. J’attends d’être libre pour quitter mon logement, ma sœur attend également ma mise en liberté pour reprendre avec moi le chemin de Saint-X .
« Daignez agréer. Monsieur le Docteur, en même temps que mes remercie-
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ments et ceux de ma sœur et de ma femme, l’assurance de mon entier dévouement et de mon éternelle reconnaissance.
« Henri B..
« N» 26, salle Fépé.
« P. S. — Je prendrai la liberté de vous faire remarquer, Monsieur le Docteur, qu’arrêté arbitrairement et sans motif valable, je subis l’incarcération depuis mardi à midi, ce qui fait déjà quatre jours.
28 mai 1909. »
Le 1’^’: juin:
D. — Vous entendez encore ?
R. — Oh ! oui, du reste, vous le savez aussi bien que moi. On ne s’adresse pas à moi, mais je comprends.
D. — Quand personne ne parle, est-ce que vous entendez?
R. — Oui, derrière le Dépôt, derrière la cellule on m’appelle maquereau.
D. — Comment expliquez-vous que même ici vous êtes insulté de cette façon?
R. — Je n’en sais rien; le résultat est là ; ce qu’il y a de sûr, c’est je ne suis pas fou. Je considère mon arrestation comme arbitraire. J’ai commis une faute en écrivant au Procureur: «J’achèterai un revolver, je tirerai sur têois ou quatre malandrins et la cinquième balle sera pour moi ». Depuis que je suis ici, il n’y a pas de noms que je n’aie entendus.
O. Quelles sont les personnes qui vous ont insulté ?
R. Des aliénés; des agents de la Sûreté, un qui couche dans le dortoir, quand je suis au dortoir. Il y en a dans la cour qui disent : Ah ! B.. !
D. — Comment se fait-il que des gens' que vous ne connaissez pas vous insultent ?
R. — C’est par ordre de la Préfecture.
D. — Quand votre femme est venue vous voir, a-t-elle entendu quelque chose?
R. — Elle ne m’en a pas parlé. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas comme celui qui vient de sortir d’ici. Mais vous, monsieur (il se tourne vers le surveillant), vous avez bien entendu! Ce qui me navre, c’est que je ne suis pas fou; il y a bien des fous qui ne savent pas qu’ils le sont. Mais je ne suis pas comme ça.
Le malade s’estlié, à l’hospice avec Che.. qui est P. G.
2 juin. — Le malade reçoit une lettre de sa femme l’engageant à la dissimulation et montrant bien qu’elle partage les idées de son mari.
« Paris, Ic'juin 1909.
« Mon cher Henri,
« Ton 1" rapport et la cause que l’on te retient et il faut absolument dire au docteur que tu avais eu cette idée de persécutions mais quand réalité elle n’avaitjamais existé et qu’elle n’existe plus (surtout ne parle plus à personne
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dans l’asile) parle autre choses, dire Docteurje n’aijamais était insulté, ce son desidéesqueje m’étais fait et qui sont aujourd’hui complètement disparue je ne vous demande qu’une chose Docteurme renvoyerdans mon foyer pour pouvoir continuer mon travail, mon chéri j’ai dis au Docteur il avait cette idée 1" maintenant il ne l’a plus et n’entend plus rien. C’est le seule moyens d’obtenir ta sortie et en réalité on ne t’as jamais insulté je t’en supplie chéri suis mon conseil il faut surmonté surtout pas un mot qui puisse blessé . Aujourd’hui lundi j’ai travaillé jusqu’il 10 h. chez M.Ma..., demande à manger au Docteur il faut avoir une grande force de caractère pour brasé (?) ses peine mon ange.
« Je te dis bonsoir en t’embrassant de tout cœur bien à toi pour l’éternité suis mes conseils et non ceux des autres.
« Ta femme qui t’aime et t’adore
« Marie B..
surtout ne parle plus p>“ dans ton rapport ni de persécutions ni de ton arrestation ta pensée et la mienne. C’est tout.
U Cela n’avance à rien à te faire du chagrin encore de la patience. »
5 juin. — Le malade reçoit une lettre de sa sœur qui montre que celle-ci croit à la réalité des insultes adressées à son frère.
« Saint-X . . le 4 juin 09.
« Mon cher Henri,
« Je fais, pour toi, toutes les choses nécessaires, je n’ai plus un seul instant de repos, qui d’ailleurs n’existe plus pour moi.
« J’ai écrit à M.T..., on ne peut avoir d’audience avec lui. J’attends sa réponse qui ne doit pas tarder : car il était absent, quand j’ai porté la lettre. J’ai causé 3/4 d’heure avecM™" F. Hi.. qui a pris des notes et les transmettra à qui de droit.
« J’ai écrit à M. D... pour lui demander une audience. J’ai porté moi-même la lettre dans sa boîte, hier.
a Je reviens de la mairie où Ton m’a dit de demander un bulletin sanitaire à M. le Directeur de Bicêtre, et de revenir ensuite. Dis que tu n’entends plus rien, c’est la seule chose qui puisse être favorable à i,ta sortie.
« Si ces moyens n’agissent pas, je parlerai à d’autres personnes. Je suis descendue à la gare de Strasbourg et j’ai demandé la gare du Nord qui n’est pas loin. Tu ne veri-as plus ta femme, du moins pour le moment. Elle a pleuré devant le médecin et c’est lui qui l’empêche de te voir. Dis au médecin que tu n’entends plus rien, et demande-lui la permission de voir ta femme, car tu la désirerais. Je suis revenue à 6 heures 1/2, après avoir pris un petit pain, quelques galettes et un verre de café; je n’en avais pas pris depuis cinq jours. L’estomac est fermé pour le moment.
« M. L... appuiera mes demandes, verbalement et non par écrit, près des personnes citées plus haut. Ilacorrigé malettreà M. T... N’aie aucune crainte, je ne cesserai de faire tout le possible et même l’impossible.
« Toutes les fêtes me trouvent presqu’indifférente. Si tu ne peux m’écrire, mets quelques mots dans la lettre de ta femme qui me les enverra.
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« Je t’envoie des timbres tâche d’en tirer profit pour toi, je t’espère en bonne santé et t’embrasse de tout cœm’,
« Ta sœur,
« D’après M""= H... tu devrais être calomnié.
« D’après M”“ H... le médecin met en bas, pour remonter ensuite. Ne parle pas de cela à personne dis bien que tu n’entends rien. Cela te sera favorable et répète-le toujours.
« M. L..., directeur de la maison X..., dit de te désintéresser de tout ce que tu entends. Fais le content et dis surtout que tu n’entend jamais rien. J’agirai de tous côtés. Je te répète ces choses, car elles sont capitales pour toi et activeront ta sortie. «
5 juin i 909. — D’aprèsce qu’il raconte, le malade aurait plutôt des illusionsou des interprétations que des hallucinations, car, lorque le silence est complet, il n’entendrait rien.
Ici, il ne fut jamais nommé ; mais il se doute bien que les injures sont pour lui. Il cherche l’origine et la cause du martyre qu’il endure. Il semble commencer â bâtir un système en passant rétrospectivement au crible tous les faits qui auraient pu donner lieu à « une vengeance occulte ».
■10 juin 1909. —X... raconte que vers 1906, 1907, le cocher de M; R..., 24, quai de X..., Ta injurié pendant six mois, particulièrement de 9 heures à minuit.
En insistant, le malade finit par dire que c’est sa femme qui la première a entendu les injures et les lui a fait remarquer.
20 juin. — Conversation avec M"”' Ber...
R. — Il y a un agent de la Sûreté ici (Bicôtre) pour le torturer moralement. Et moi-même, il y a deux ans que je suis victime des mêmes procédés.
D. — Vous êtes sûre, madame, qu’il y a à Bicôtre un agent de la Sûreté <iui s’occupe de votre mari?
R. — Oui, j’en suis sûre, le conseiller municipal me Ta dit.
D. — Il y a donc deux ans que vous croyez qu’on s’occupe de vous?
R. — Oui.
26 juin 1909. — Le malade, se conformant aux recommandations de sa femme, prétend ne plus rien entendre.
Mais lorqu’on insiste, il se met à rire, et dit :
« En somme, ils ne s’adressent pas particulièrement à moi, bien que je sache que leurs injures sont à mon adresse, mais si je dis que je les entends encore, je ne sortirai jamais 1 »
juillet 1909. — B... dit être sous la surveillance de la Police depuis
vingt-deux ans. Ce serait à l’instigation de son père, marié trois fois, qu’elle aurait subi des « influences occultes », au moyen d’appareils spéciaux de transmission de pensée.
Le maire de F... (?), M. M..., serait mêlé à cette affaire. Il aurait avoué avoir comploté contre M™® B..., (alors demoiselle) à la demande de son père. Depuis qu’elle est mariée, on aurait continué contre son mari les procédés dont on faisait usage contre elle. Les patrons de M”® B..., sont édifiés sur ces moyens honteux.
C’est elle qui, la première, fit remarquer à son mari les injures qu’on lui
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adressait. Elle a, dit-elle, l’intention de poursuivre M. N..., devant les tribunaux, afin d’obtenir « main levée » de ces choses inqualifiables, etc., etc.
2 juillet. — Lettre de M“= B... au président- du tribunal envoyée comme brouillon à son mari.
« A Monsieur le Président du Tribunal civil,
(I Mon mari ce rend à une convocation le 25 mai dernier au commissariat S... G..., à peine arrivé on l’enlève arbitrairement pour le conduire à l’asile •de Bicêtre.
« M. le Président j’ai été renier par mon père lors de son 3® mariage que N..., en sa qualité de maire de la chapelle des X..., Ille et Vilaine a porté ■contre moi actuellement 19 rue B.., X..., pour me remettre entre les mains de la police.
« Depuis 22 ans M. le Président je subis une surveillance occulte, la Sûreté viole et fait violé la liberté individuelle sur moi, et sur mon mari depuis notre mariage 29 avril 19.. Mairie du Ns en ce dérobant derrière les patrons, et les voisins, ses appareils ne causant que division partout, et nous porte préjudice pour gagner notre vie depuis notre mariage la sûreté n’a cesser de nous faire insulté principalement mon mari, en ce dérobant derrière ses malheureux écervelé, au quai de X...., M. L..., rue de X... marchand de vin concierge, -clients le tout d’un commun accord. A Bicêtre, les mômes faits sont renom veler cet abus de pouvoir administratif suit la voie hiérachique depuis 1887 pour moi, et depuis notre mariage pour mon mari. C’est acte n’ayant pas étais -déclaré à mon mari a notre mariage mon mari c’est trouver prie dans l’engrenage comme moi sans le savoir, je change de domicile je vais demandé ■une réhahilitation je voue sei-ais très reconnaissante M. le Président du tribunal civil de me rendre mon mari qui est bon doux et paisible. De votre volonté mettre fin cet abus de pouvoir administratif qui nous a porter préjudice pour gagner notre vie. Dans l’attente de sa libération sa sœur se joint è, moi pour ■vous exprimer toute noti-e reconnaissance.
« Signé : Madame B...,
« 31 Boulevard X... »
4 juillet. — Lettre adressée à sa femme par le malade :
« Bicêtre, 4 juillet 1-909.
« Ma très chère Marie,
« .Pavais eu une peine infinie pour faire ma lettre au Président du Conseil, je l’avais laissée ouverte pour que tu la voies et non pour que tu la corriges.
« D’ailleurs c’est d’un très mauvais effet de faire cela devant des étrangers.
« Ma lettre aurait produit plus d’effet que toutes les tiennes. On a refusé en haut lieu de croire ce que tu disais, on ne le croira pas davantage ailleurs tu retardes ma libération, au lieu de l’avancer.
« Egalement quand tu te mets en colère chez le concierge, tu t’adresses à des gens comme les infirmiers, qui n’cn peuvent pas plus que nous! Note
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. bien aussi qu’après ton départ, on peut m’insulter encore davantage, tu ne réfléchis pas assez à tout cela, la colère n’avance à rien.
« Tu ne sais pas tout ce que j’ai souffert depuis 40 jours de détention, sans compter ce que j’avais souffert rue X... et quai de X...
« A l’église Notre Dame des Blancs Manteaux où j’étais entré, un agenj entre derrière moi et crie : « Maqu.... « tout haut.
« Au dépôt mômes injures à chaque minute.
« Au commissariat idem.
« Et partout la même chose.
« Mais ici ce fut bien pis, sui’tout les 15 premiers jours. Quand je me plaignais aux chefs, j’avais Tair de passer pom’ un fou, et cependant mon nom fut prononcé en cour et ailleurs des milliers de fois, mais leur lâcheté est si grande, que tout en faisant leurs saletés, ils ne veulent pas en convenir. La nuit l’agent installé dans le dortoir et que je t’ai montré m’injuriait et empêchait les aliénés de dormir, ce qui le lendemain les rendait furieux après moi. Les infirmiers, le personnel, tout le monde disait « Macchabée, maca, maq . cocu »
entendre cela partout où on va, tu ne sais pas ce que c’est.
« Si j’allais à la bibliothèque, le quartier des épileptiques, près duquel tu passes en venant me voir, hurlait contre moi les mêmes injures, pendant que de l’autre côté un agent m’injuriait en criant sous les fenêtres de la cour.
« Et pendant que l’agent du dortoir accomplissait cette triste besogne, d’autres, dans la cour contiguë aux Colonnes, se livraient au môme sport, c’est-à-dire m’injuriaient.
« A tous, j’ai opposé la sérénité du martyr, d’un homme victime d’une bande de lâches, de goujats et d’assassins. J’ai répondu par le silence, ces misérables et ces fainéants avaient beau jeu avec moi.
« Je te dévoile ces choses, mais ne dis rien, tu me ferais insulter davantage.
« Tu me parles d'examen, mais malade comme je suis j’aurais besoin de repos et je me coucherais en arrivant chez nous.
« Combien de temps encore suis-je destiné à jouer le rôle de victime ? seuls, ceux qui nous poursuivent avec tant d’acharnement et de lâcheté pourraient le dii’e.
« Toutes tes lettres ne serviront à rien, j’ai refait celle du Président et l’ai envoyée.
« Je ne puis, malgré tout, que t’exhorter au calme, si tu te mets en colère, tu retardes au lieu d’avancer, je l’ai compris dès le premier jour et me suis tu. Que faire d’ailleurs contre tant d’ennemis?
« Les visiteurs, sur ordre, me disaient les mêmes injures, et jeudi, pendant que je parlais, l’agent de la cour criait derrière moi en simulant la folie : «L’Allemagne, l’Allemagne, guerre à outrance! guerre à outrance! » C’est à moi que ces paroles s’adressaient. Je ne puis me rappeler de tout ce qu’on m’a dit, c’est tellement honteux, que ce traitement bai’bare et inhumain confond la pensée humaine, aussi ne veulent-ils pas en convenir et si tu leur en parlais, ils diraient que nous sommes fous tous deux.
« Je t’espère, malgré tout, en bonne santé, ne saurait trop te recommander le calme et t’embrasse de toutes les forces vives de mon âme. Ton mari qui t’adore et pense toujours à toi.
« Henri »
« Ne parle pas aux chefs de cette lettre envoyée en cachette, tu te ferais supprimer les visites et m’insulter davantage.
« Deux agents dans la cour, dont l’un ne dit jamais rien. Fontsemblant d être fous, mais ne le sont pas. L’autre crie « Carne, coigne, fainéant >. ou «Vengeance, vengeance, cabale, cabale. » Parle si vite que ne peux comprendre toutes les injures qu’il débite. Dans le Ut je mets mes couvertures sur mes oreilles pour ne rien entendre. » . . ,
16 juillet. — Le malade raconte qu’au quai de X..., on avait renvoyé les personnes qui l’avaient insulté, « je suis allé me plaindre au commissaire de police, qui m’a gardé trois heures. Il m’a dit : « Si on vous insulte, changez de logement. »
D — Qu’est-ce qu’on vous disait?
Il ne répond pas directement et ajoute :
R — Pauvreté n’est pas vice; si j’avais travaillé quand j’étais jeune, je ne serais pas arrivé où je suis tombé.
Quelques jours avant mon arrestation on est allé (ma sœur et ma lemme) chez le commissaire de police; elles lui ont dit : « On insulte mon mari, il se plaint, on l’enferme; combien de temps cela durera-t-il? » Le commisaire a répondu : « Nous allons faire cesser ça. »
D. — Pourquoi s’occupe-t-on de vous?
R. — Parce que j’ai été chez un bookmaker.
D. — Mais votre femme est inquiétée depuis longtemps; elle vous a persuadé de ça et ce n’est pas possible.
K. Ma femme a la manie épistolaire. J’ai dû détruire des lettres.
D. — Votre femme vous a mis dans la tête des idées fausses.
R. — Monsieur, je vous parle seulement des choses qui se sont passées depuis mon mariage, mais ce qu’il y a de certain, c est que le commissaire m’a dit : « Nous ferons cesser ça. » Il fallait donc que ça existe 1
D. — Le commissaire n’a fait qu’entrer dans vos vues.
R. — ilors je n’ai plus rien à dire. Depuis que je suis ici, je n’ai fait aucun acte de fou.
D. — Votre femme ne doit pas être commode?
R. — Oh ! non, elle m’a donné un coup de couteau. Au début je ne la croyais pas; mais à force de vivre avec elle!
D. — Quand vous êtes-vous marié?
R. — En 1902.
D. — Elle vous a parlé tout de suite de tout cela?
R. Elle m’en parlait à mots couverts. Mais bientôt, dès que mon mariage
a été fait, j’ai eu une vie impossible. Elle me disait que M. N..., maire et notaire, avait voulu aller avec elle, et comme elle n’avait pas accepté, ce monsieur aurait persuadé le père de ma femme de la placer sous la surveillance de la préfecture.
D. — Comment s’est-elle aperçue qu’elle était placée sous la surveillance de la préfecture?
R. — Elle ne pouvait rester dans aucune place. Cette surveillance a commencé en 1887, à l’àge de 17 ans. Je n’ai pas cru ce qui s’était passé avant mon
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mariage. Je ne voudrais pas qu’on s’en servît contre elle, je préfère être ici que -de la voir à ma place.
D- — A-t-elle fait des plaintes avant votre mariage?
R- — Non, mais l’an dernier elle avait menacé M. N... de le tuer; ce mon- ■sieur m’a amené àla préfecture, je lui montre le coup de couteau quelle m’avait donné, quand je ne la croyais pas, et à ce moment il a été question de la faire enfermer. Mais au dernier moment une femme est une femme. J’ai eu des battements de cœur et je n’ai pas accepté.
D- — A ce moment vous pensiez que votre femme n’était pas normale?
R- — Oh! je ne l’avais jamais cru.
D. — Comment les agents de police la surveillaient-ils?
R. — Ils allaient parler aux patrons et on tournait tout le monde contre elle. D. — Entendait-elle des injures?
R. — Quelquefois.
D. — Et la nuit?
R. — Elle dormait tranquille.
D. — Et les voisins étaient-ils de la police et contre elle ?
R. — Quand un voisin la regardait de travers, elle supposait que c’était la jjolice.
D. — Elle n’a pas pensé qu’on voulait l’empoisonner ou l’électriser?
R. — Non, jamais.
D. — Est-ce qu’elle entendait des Injures dans sa chambre?
R. — Non.
D. — Mais son affaire n’a aucun rapport avec la vôtre?
R- — Non. Non, mais je suis tout à fait sûr de ce que je dis. C’est parce que j’étais bookmaker qu’on m’en veut. J’en ai parlé à un agent que je connais et il m’a dit qu’on en avait fait autant à deux autres employés.
D. — Est-ce que c’est votre femme qui a entendu la première les insultes qu’on vous disait ?
R- — Non. Nous les avons entendues simultanément. Le cocher de M. R... m’a aussi insulté. Il passait son temps vers 9 heures le soir à dire que j’étais idiot. Ça a duré pendant six mois, un fou ordinaire ne vous donnerait pas de nom, moi je vous le donne. Ce ne sont pas les noms d’un malade connu, dirait Horace.
Dans tout ce que j’ai dit ou fait je n’ai pas donné de signe d’aliénation. Quand je suis allé trouver le Procureur de la République et que je lui ai raconté ce ■que m’avait dit le commissaire de police, il m'a répondu : « Déménagez ». Ce n’est pas une solution. , '
D. — Vous avez souvent changé de logement?
R. — Je suis allé à Rennes, pour passer la deuxième partie du baccalauréat. ,pour faire ma licence de lettres, maisj’ai été refusé.
D. — A Rennes on vous a ennuyé ?
R. — Oh I non, on ne m’a rien dit.
D. — Et à votre femme?
R. — Elle avait moins d’ennuis qu’à Paris, mais elle en avait encore.
D. — Qu’est-ce qu’on lui faisait à Rennes?
R. — Pas grand’chose. J’étais obligé de la quitter quand elle parlait de ses ■alfaires.
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D. — Savait-on que vous étiez bookmaker ?
R. — Oh 1 non.
D. — Et après ?
R. — Je suis revenu à Paris rue de X...., où la patronne et la bonne du café m’ont insulté. On disait mon nom : B.... à mots couverts, mais les injures ne m’étaient pas adressées personnellement. Mais je savais bien que c’était pour moi : « Cagot, jésuite, calotin, maquereau ».
D. — Et des phrases d’insulte?
R. — « Un fou... Oh! il a une tête de veau ». Ce qu’il y a de sûr c’est que le commissaire de police a dit : « Nous ferons cesser cela. »
D. — Et votre sœur ?
R. — Elle croit que ma femme a le cerveau fêlé.
D. — On n’a jamais insulté votre sœur?
R. — Oh! non. Il n’y a que moi et ma femme et encore je ne vous parle que depuis mon mariage. Un fou ne vous parlerait que par réticences et . moi vous dis tout en grande franchise.
D. — A l’école vous avez travaillé?
R. — J’étais très fort en lettres, j’ai eu le prix d’honneur au lycée X.XX. En mathématiques j’étais nul.
D. — Vous avez été malade.
R. — J’ai eu des ganglions. J’ai été soigné à, Berck. J’ai été réformé parce que je n’avais pas le diamètre de poitrine.
D. — Votre femme n’a pas fait de fausses couches?
R. — Non.
D. — Vous avez eu la vérole ?
R. — Non. J’ai eu la chaudepisse.
B’une lettre que B. m’a écrite sur sa vie antérieure, il ressort que lauréat de latin en plusieurs collèges et lycées de Paris, il n’a pas pu passer son baccalauréat (probablement à cause des sciences?): maître d’études en différentes institutions, il a fait ensuite un peu tous les métiers pour finir par celui de bookmaker et enfin d’apprenti comptable. A l’École Pigierles cris de maquel’eau à son adresse poussés par les élèves l’obligèrent à quitter l’école. H proteste en terminant contre sa séquestration arbitraire, veut faire marcher des journalistes et des députés en sa faveur.
Type spécial de persécution avec prédominance des hallucinations PSYCHO-MOTRICES. — Voici maintenant une observation de persécutée où il y a prédominance d’hallucinations psychiques et psycho-motrices. Séglas a décrit des cas de ce genre, mais avec une évolution systématique. Ils constituent ce qu’on appelle le délire de possession, lorsque les ennemis sont censés résider dans le malade ; ordinairement il y a en même temps délire religieux et possession diabolique. J’en rappellerai un exemple plus loin.
Folie de persécution avec hallucinations psychomotrices. — « Folie de la ménopause ».
Élise Ma..., cuisinière, ûgée de 48 ans.
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Èxaminée à la consultation.
29 octobre 1910. — (Arrive en pleurant et se lamente.)
D. — Qu’est-ce qui vous amène ici ?
R. — J’ai été magnétisée par mes maîtres; mais je ne sais si c’est par spiritisme. Ils me parlent et je leur réponds.
D. — Comment leur parlez- vous?
R. — Tout bas, en esprit; je les entends dans ma tête, dans mon esprit, dans mon être moi-même et leurs voix me fatiguent beaucoup. Mes lèvres remuent un peu quand ils me causaient. Je reconnais leurs voix, c’est toujours les mêmes, monsieur et madame, monsieur est le fils de madame. Je distingue la voix de monsieur et madame ; j’entends tousser.
Ce n’est pas tout près, mais je les entends tout de même; je leur cause même dans mon pays, en Alsace. Ce soir je voulais dormir, mais ils m’ont causé; ce matin je sentais un petit filet sur le front et je leur al parlé.
D. — Que leur dites- vous?
R. — Je l’ai là, écrit. Ce sont des Alsaciens, ils me parlent allemand; je l’ai écrit en allemand; ils me disent tout ce que je pense et répètent avec moi; je ne peux pas supporter cela ; aussi je leur dis les pires injures, tout haut. Et ils entendent.
D. — Comment leur transmettez-vous cela ?
R. — Je veux être seule dans mon esprit. Ils veulent me faire agir à droite et à gauche. Ils me font rire, pleurer, prier. Le jeune homme a plus d’influence sur moi ; ils me faisaient faire des choses quand ils venaient à la cuisine; ils me faisaient croiser mes mains. Ils me disaient quelque chose dans les yeux. C’est curieux, mais je suis lasse. Unefois je restais sans parler, étant chez mon amie ; à sa rentrée je me suis mise à crier. Je ne sais pas pourquoi ilsme chinent comme cela; je leur ai dit des sottises quand j’étais encore en place; ils avaient dit que j’étais folle ; le monsieur s’était mis devant moi en clignant des yeux et il a pris de l’influence; depuis ce temps-là il me tient . Ils
me brouillaient mon compte; j’allais à l’église prier un peu pour me remettre. Puis rentrée à la maison, j’étais obligée de causer tout le temps, et ils me disent que je suis une « cochonne ».
D. — Y a-t-il d’autres personnes qui vous parlent?
R- — Il n’y a absolument que monsieur et madame qui me tourmentent; ils habitent 9, laie de G... (M. T...). Lui n’est pas si fort en esprit, car il connaît moins l’allemand. La première fois, monsieur venait souvent à la cuisine et disait quelques paroles et j’étais obligée de répondre en tournant la tête ; ils m’ont fait rire et pleurer, dire le chapelet ; ce matin mon chapelet était noué et il était dénoué ensuite tout seul, sans que je le touche. Ça a commencé (je les ai ai quittés le 7 octobre), le 19 octobre de l’année dernière 1909. Us ont tout regardé et dit : Vous avez pris du savon, du vin.
. Je suis allée voir des prêtres en Alsace et à Paris, à Notre-Dame. Us
m’ont dit : Ça passera ; priez.
. Ils m’ont dit : si tu dis notre secret, il faudra mourir. Ils ne veulent pas
qu’on le dise. Mais je voudrais qu’on m’hypnotise pour me débarrasser... Je ne suis coupable de rien et ils veulent me punir avec cela. Je me renseigne partout et on m’a dit c’est du spirite, de l’hypnotisme. Mais eux ne m’ont jamais rien dit; e’est un secret. Un soir j’en avais assez et je suis partie en laissant
FOLIES DE PERSÉCUTION
mes affaires; le valet de chambre me disait de rester; mais je suis allée chez une amie, 23, quai B..., dormir. Je suis allée les voir encore, il y a une semaine; je les menace tout le temps en esprit; c’est moins pénible, moins fatigant qu’avant. Mais c’est continuel.
P, Revenez nous voir mercredi; on verra ce qu’on peut faire pour vous. R. — Mais vous ne leur ferez pas de mal? Vous ne les ferez pas aller aux travaux forcés?
Elle commence à être mal réglée ; elle est à la ménopause.
2 novembre. t9i0 — Couchée chez une amie, le mari de celle-ci rentre à dix heures; la malade, couchée, non endormie, en voyant Éhomme enti-er, a poussé un cri :
« C’est le diable qui veut m’emporter. »
« Mes lèvres marchent tout le temps; elle m’a dit encore cette nuit : « C’est « en son nom que je te tourmente «. Je n’ai qu’à me tenir comme cela et je cause avec eux. (La malade se tient droite et fait mine d’écouter). Ce que je pense en pensée, je suis obligée de le dire. »
J’ai appris depuis que sous les idées de persécution il y a des idées érotiques très intenses.
Je n’ai vu cette malade que très passagèrement et ne sais comment se terminera cette folie. Il faut remarquer la coïncidence de la ménopause : c’est à des cas de ce genre, qui peuvent être sans hallucinations psycho-motrices, avec ou sans hallucinations auditives, mais toujours avec des idées érotiques très marque'es, qu’on attribue parfois le nom de folie de la ménopause. On pourrait aussi, à la Balzac, les nommer la folie de la femme de quarante ans. — Il est possible que la suppression des règles soit pour quelque chose dans le développement delà folie et il arrive parfois que le délire rétrocède au bout d’un certain temps avec le rétablissement de l’équilibre physiologique.
Folie de persécution chez le vieillard. — On peut, comme à tous les âges, rencontrer chez les vieillards des folies de persécution qui se comportent plus ou moins comme chez l’adulte. On admet même l’existence d’une folie à évolution systématique, mais à évolution raccourcie, condensée, comme pour rattraper le temps perdu.
Dans l’observation suivante on remarquera le peu d’affaiblissement intellectuel, pour autant qu’on peut s’en rendre compte, chez un vieil Italien peu instruit, mais surtout l’interprétation délirante de phénomènes somatiques pathologiques réels. Cen’estpas dans la règle, c’est une singularité, mais qui est à rapprocher des délires de persécution chez les tabétiques où les phénomènes sensitifs du tabes sont interprétés comme des persécutions (p. 456). Doit-on
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
rattacher ces cas à la démence sénile ou à la démence artérielle, à rinvolution présénile? Il est difficile de l’affirmer dans beaucoup de cas où il y a chronicité sans démence fort longtemps; dans d’autres la terminaison par la démence sénile peut faire admettre une certaine relation entre eux, avec réserve pourtant, car le mécanisme ordinaire des idées de persécution dans la démence sénile n’estpas celui delafolie de persécution (voir Démence sénile, p. 460). Enfin il y a des cas qui guérissent. Quoi qu’il en soit, voici le cas :
D’Am..., journalier, entré il Bicêtre le 16 janvier 1907, à l’âge de 64 ans. Renseignements fournis par un ami :
Depuis cinq ans ne peut uriner. On l’a sondé sans trouver d’urines dans sa vessie. A toujours été violent avec idées bizarres. N’a jamais bu.
Depuis deux mois il veut tuer son voisin qui, dit-il, lui a pris sa physique. 11 veut le poursuivre, avec une arme, marteau, couteau. 11 veut étrangler sa femme qui veut l’en empêcher.
A eu deux enfants : l’un mort tuberculeux à 20 ans, l’autre est mort à un an. A eu une sœur qui battait ses parents.
Il a déserté à 24 ans de l’armée italienne. C’est pour cela qu’il est en France.
18 janvier 1907 :
D. — Bonjour, monsieur. Comment ça va?
R. — Bien.
D. — C’est-à-dire?
B. — Toujours la même chose; j’ai toujoui’s de la difliculté à uriner et à aller à la selle ; pour le reste je ne me sens pas malade.
D. — Depuis combien temps?
R. — Depuis un mois.
D. — A quoi attribuez-vous cette maladie ?
R. — Je crois que c’çst mon voisin qui m’a donné cette maladie.
D. — Comment?
R. — La nuit il grattait à la porte.
D. — Comment?
R. — Avec l’électricité.
D. — Il s’occupe beaucoup d’électricité?
R. — Il est cordonnier; mais il s’occupe beaucoup de physique; il ne le dit pas. Comme les gens qui sont dans les foires, il peut faire passer les sous d’une poche à l’autre.
D. — Pourquoi cherche-t-il à vous f^ire du mal?
R. — Je ne sais, je lui ai demandé, il m’a répondu que ce n’était pas lui; il le cache. C’est pourquoi je me suis plaint au commissaire qui m’a envoyé ici. D. — A-t-il cherché à prendre votre pensée?
R. — Non, non.
D. — Quel âge avez- vous?
R. — 64 ans.
FOLIES DE PERSÉCUTION
1). — En quelle année sommes-nous?
1). — Quel mois?
R. — Janviei'.
]). — Quel jour?
R. — Le 13, dimanche. (Tout cela est exact).
D. — Où êtes-vous ici?
R. — Je ne sais pas.
U. — Et pourquoi êtes-vous venu ici?
R. — On m’a envoyé.
1). — De quel pays êtes-vous?
R. — De la province de Naples.
D. — En quelle année êtes-vous né?
R. — En 1812.
]). — Donnez-vous hien la nuit?
R. — Pas beaucoup.
D. — Pourquoi?
R. — Je n'ai pas sommeil.
D — Rêvez-vous beaucoup?
R. — Non, pas beaucoup.
D. — Voyez-vous des bêtes ?
R. — Non ; ça non.
D. — Quel métier?
R. — Journalier.
1). — Buviez-vous beaucoup?
R. — Non, pas du tout.
D. — Quoi apéritif?
R. — Rien, du vin et de l’eau.
1). — Combien?
R. — Un demi-litre par jour.
Signes physiques. Cercle sénile. Pas de tremblements des mains. Cœur normal ; artères un peu dures.
Vieille prostate qui provoque les troubles urinaires.
21 janvier 1907.
O. Ce cordonnier grattait à la porte? 11 travaillait par la physique, pourquoi?
R. — C’esl pour l’urinage.
D. — Qui?
R. — C’est le cordonnier.
Se plaint de ne pas avoir vu le commissaire ; on laisse les assassins se défendre. 11 est malin celui-là, monter, descendre dans l’escalier 1 D. — 11 ne parlait pas?
B. — Il grattait à la porte; je me levais et ne voyais personne; c’était la physique; je me levais exprès. Je me sentais serré, très serré; je ne pouvais pas uriner; c’était encore quelque chose de pas naturel. Sa femme venait à ma porte chanter devant ma porto. Vous regardez sur les fêtes, il y en a qui font la physique.
D. — Pourquoi fait-il de la physique?
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
R. — Pour me faire de la misère.
D. — Ici vous fait-on de la physique?
R. — Depuis que je suis ici, je ne vais pas àla selle.
D. — Vous fait-on de la physique?
R. — Je ne veux pas savoir; je ne vais pas à la selle.
25 janvier ■1907. — <t On me fera mourir;jene peux plus manger. Jen’ai pas été aux cabinets depuis 18 jours ».
25 février 1907. — « Quelque chose me serre la poitrine; je suis fatigué de, vivre; j’aurais dû être tué au commencement ».
D. — Vous fait-on de la physique ici ?
R. — Je ne sais pas, monsieur, je ne sais pas. Il me semble, il y a des jours que ça va bien et des jours que ça va mal. Il y a des jours où j’urine et d’autres où je n’urine pas. Il y a quelque chose là-dessous dans la maison.
(Il se masturbe souvent).
15 mars 1907. — Le malade dit uriner mieux; sa voisine doit laisser « sa physique» tranquille. Un jour, cette voisine l’envoya à Brest, et malgré l’éloignement elle l’empêchait de pisser. — C’est une sorte de sorcièi’e qui a trois chats châtrés et des cartes postales où il y a l’empereur d'Allemagne, une grosse femme enceinte de deux enfants et une autre également très grosse avec un petit cadenas sur le ventre. Il aurait tué cette méchante voisine depuis longtemps s’il n’avait craint d’être arrêté.
29mai ■1907. —Envoyé àla consultation de chirurgie pour la rétention d’urine qu’il dit avoir. Pas d’intervention possible. Vieille prostate.
Folies systématisées mixtes de persécution. — Voici maintenant des cas mixtes, mais toujours à prédominance de persécution. Si jusqu’ici j’ai parlé de la folie à évolution systématique et des autres folies de persécution, en y comprenant les idées de grandeur, c’est que l’idée de grandeur fait presque partie de l’idée de persécution. Mais les autres idées peuvent aussi apparaître en relation avec la persécution. Pour le dire tout de suite il y a des folies de persécution à évolution systématique où le fond est de la persécution religieuse. Je crois en avoir vu un cas, celui de Lem..., que j’ai déjà cité(p. 169.) Sauf que les persécuteurs sont des diables, les défenseurs des anges et l’idée de grandeur mystique, l’évolution est la même, avec cette particularité qu’il y a aussi de vraies hallucinations visuelles, comme je l’ai déjà dit. Voici un autre exemple un peu différent où la systématisation n’est pas aussi brillante que chez Lem..., à cause de la débilité extrême du malade, mais qui nous montre un cas mixte de folie systématique de persécution et de grandeur avec idées mystique.s surajoutées à un certain moment, accompagnées d’hallucinations visuelles très nettes.
FOLIES DE PERSÉCUTION
Folie de persécution et de grandeur mystique avec hallucinations visuelles chez un débite (1).
Ver... N. est actuellement âgé de 25 ans, il est entré à Bicêlre le 29 janvier 1907, après avoir fait plusieurs métiers.
Son oncle, dès son entrée, nous fournit les renseignements suivants :
Son père, typographe, est mort à 53 ans; il n’était pas buveur.
Sa mère, très nerveuse, a eu des attaques de nerfs. Son grand-père, peu sobre, était bien portant.
L’oncle, pendant laconversation, donne lui-même l’impression d’être un débile.
V... nous a raconté sa vie. Il est resté à l’école jusqu’à 13 ans; il n’a pas eu son certificat d’études; il s’est engagé comme groom chez la duchesse d’A.... 11 a fait ensuite d’autres places; dans chacune il reste peu de temps, car «on lui faisait perdre son ouvrage en sous-main ».
Dispensé de deux ans de service comme aîné de sept, il fait un an et subit 55 punitions pour des motifs légers. 11 est quelque teiîips domestique chezun vétérinaire, et au mois de novembre 1906, il est arrêté pour délit de filouterie d’aliments, écroué à la Santé. On commet un expert sur le rapport duquel on l’amène de la prison à l’Asile.
D’après sa sœur, la maladie serait apparue brusquement aux environs de Pâques 1906. 11 quitte son travail après des altercations avec des camarades.
11 se livre à des excentricités en se lavant la tête au pétrole, il attire l’attention sur lui en se plaignant au commissaire que des femmes le poursuivent qui veulent l’épouser. Il change de restaurant, car on veut l’empoisonner.
Quant à lui, il interprète différemment le début de sa maladie et dit qu’on l’a rendu fou brusquemeut en faisant brûler du soufre et en lui envoyant des décharges électriques. C’était l’œuvre des messieurs et dames rétribués à cet effet.
• Tout nous porte à croire cependant que l’état moi'bide remonte beaucoup plus loin. Les renseignements de police portent en effet que V... avait déjà commis des filouteries d’aliments à trois reprises différentes et que ses allures avaient attiré sur lui l’attention des pouvoirs publics. 11 nous a expliqué ces filouteries en disant que la duchesse d’A... l’empêchant de gagner sa vie, il avait faim et qu’il se faisait servir à manger sans argent.
A son entrée, le 29 janvier 1907, V... se présente correctement, sa tenue est excellente, sa démarche est normale, son attitude est réservée. Il observe les règles élémentaires de politesse, sa physionomie est un peu méfiante, il semble se tenir sur ses gardes. 11 n’est néanmoins nullement réticent et l’interrogatoire est aisé.
Ce qui frappe au premier abord,c’est la débilité mentale de V.... Nous enparlons immédiatement pour ne plus y revenir. Il a le masque presque immobile et sans rides du débile, il parle en ouvrant largement la bouche, son discours est fait de phrases telles que celles-ci :« J’ai le très grand honneur; des messieurs èt des dames rétribués à cet effet; il m’est impossible dans cet état de choses, etc., etc.»
Les écrits, dont il est prodigue dès le premier jour de son entrée, sont rédigés
(1) Chaslin et André Collin, Délire de persécution et de grandeur mystique avec hallucinations visuelles chez un débile. Annales Hiéd.-/)S)/c/io., juillet-août 1909..
Chaslin. — Sémiologie. 46
722 FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
au début d’une façon ordinaire. Puis, rapidement, ils sont disposés d’une façon, spéciale :
« M. le comte G. de H.
« Madame la duchesse d’A.
a Cette « dame « aurait alloué « une
« somme de 50 000 frs « à
« Chacun de ces « messieurs de la police. »
Le contenu même de son délire est si niais que dans un premier certificat on a fait des réserves sur la simulation possible.
Notons enfin qu’il n’a retenu que fort peu de choses de son [court passage à l’école. Son instruction primaire est très minime, et si la lecture et l’écriture sont suffisantes, le calcul élémentaire à peu près satisfaisant, il ignore complètenient qu’il y a quatre grands fleuves en France, il ne sait pas le nom des capitales d Eu» rope et n’a que de bien imprécis souvenirs des grands faits historiques, etc. L’examen somatique nous montre quelques stigmates de dégénérescence, tels que le décollement des oreilles, la largeur du diamètre bipariétal, l’obliquité marquée (non traumatique) du nez à droite.
Cependant, son état général est parfait, il mange bien et dort bien, les fonctions de tous les organes se font parfaitement.
V..., à son entrée, nous a avoué sans aucune réticence les différentes persécutions dont il avait à se plaindre. Tant par la lecture de ses nombreux écrits que parla conversation reprise différentes fois dans les premiers mois, nous avonspu reconstituer chez lui un roman 'très net, bien qu’absurde, de persécution.
V... a été et est toujours parfaitement orienté dans le temps et dans l’espace. 11 n’est nullement étonné d’être à Bicêtre et explique cela simplement par le fait qu’il est l’objet d’une isengeance de la part de la duchesse d’A... qui l’a fait enfermer et le fait maintenir. 11 spécifie nettement le nom de cette principale persécutrice. Mais les griefs qu’il a contre elle ne sont pas très précis^ 11 sait qu’elle est très riche et dépense 45 000 francs par jour pour entretenir sa police, qu’elle a fait placer une dynamo et un carburateur sous la prison de la Santé et que ces appareils, qui envoient des étincelles, sont mis en mouvement par trois hommes et deux femmes rétribués à cet effet.
Des dames nombreuses dirigées par les dames d’A..., S..., G... et R... s emploient à lui faire perdre sesplaces, de connivence avec le commissaire de police, qui tolère ainsi leurs agissements et ferme les yeux sur les menées coupables des francs-maçons.
Cependant, trois de ces messieurs appartenant à la police secrète israélite sont constamment présents et le préviennent de ce qui doit arriver ou, tout au moins, notent les principaux faits pour pouvoir témoigner en justice.
Si l’on cherche à. faire préciser ce point, et à savoir s’il peut compter là sur de véritables défenseurs, il répond: « Je ne crois pas, ils sont payés en sous main par madame d’A... ».
D. — Y a-t-il cependant des personnes pour vous ?
FOLIES DE PERSÉCUTION
R. — Les personnes qui sont pour moi appartiennent à la police israélite, mais je ne peux rien affirmer dans cet état de choses. J’entends ces messieurspar l’usage de l’ouïe et je converse avec eux par la pensée.
Qu’entend-11 exactement par l’usage de l’ouïe? 11 a été extrêmement difficile d’obtenir des réponses précises sur ce point. Après de nombreuses tentatives, on parvient enfin à savoir qu’il a des hallucinations de l’ouïe réelles. 11 entend la voix de personnes qu’il ne voit pas et qui sont plutôt un peu pour lui, et notamment la voix d’une dame S... « Je l’entends causer de n’importe où je me trouve. » Il a rédigé les propos tenus par cette dame. Il est par elle injurié de la pire façon, elle le berne. Il semble croire absolument à son existence de par l’évidence des propos malsonnants qu’il perçoit : « On fera brûler de l’opium pour te rendre fou, ou du soufre pour te dessécher, pour te faire crever plus vite, andouille ». Et son interlocutrice vit réellement auprès de lui, car, de peur qu’il ne perçoive tous les propos, cette dame cause à voix basse et malgré cela il peut encore entendre : « Il faut que t’en attrapes pour cinq ans, andouille ». En outre, M”* S., tout en l’injuriant de la sorte, le renseigne; il a appris par elle que d’autres personnes sont déjà devenues folles par ce procédé et que les carburateurs qu’elle sait manier feront des victimes tantôt dans un quartier tantôt dans un autre.
De plus, en termes foi-t grossiers, cette dame S. le menace de lui donner des érections noctones. C’est la première personne qui, semble-t-il, lui ait donné des préoccupations génitales, par ses paroles, ses menaces ou ses promesses. Ces préoccupations génitales deviennent peu à peu fréquentes chez, lui ; il en parle à différentes reprises, elles revêtent un caractère plutôt désagréable. Mais ici son récit reste toujours très imprécis. On ne peut savoir si les dames dont « on l’oblige à humecter fortement le postérieur » lui apparaissent ou manifestent leur présence à sa seule pensée.
Toujours est-il qu’il se plaint d’elles à différentes reprises et encore tout récemment, le 29 janvier 1909, il est venu à la visite se plaindre de ce que de nombreux lumbagos dans les testicules lui avaient été envoyés par ces dames.
Et c’est alors à cette date que nous avons pu constater pour la première fois de graves préoccupations hypocondriaques chez V... etl’emploi denéologismes.
« Je suis atteint de nombreux lumbagos dans les testicules ».
D. — Précisez.
R. — Ce sont des espèces de boules de chair.
D. — Depuis quand?
R. — Depuis plusieurs jours ; il me faut une opération.
D. — Mais je ne vois rien.
R- — Elles vous sont invisibles, elles m’ont été envoyées par les dames du* sexe Nicabout.
D. — Avez-vous vu ces dames ?
R. — Non, mais je suis au courant par la transmission de pensée.
D. — Qu’entendez-vous par sexe Nicabout ?
R- — C’est une femme qui ne porte aucun sexe. Elles sont détenteurs dfr testicules, mais je ne peux pas dire comment elles sont faites. Je sais que c’est pour abuser de ma nature.
Ces dames m’ont fait humecter leur postérieur et leur matrice à l’aide de l’hypnotisme.
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
Il est impossible de lui faire avouer qu’il voit ces dames.
A différentes reprises nous avons constaté diverses hallucinations autres que celles de l’ouïe. Les plus précises sont les hallucinations de la sensibilité générale. Il se plaint fréquemment d’être roué de coups à l’aide d’une barre de fer. Il se déclare couvert d’ecchymoses, de contusions, et quand on lui fait constater qu’il n’y a rien, il répond que ce sont des coups internes qui ne peuvent pas se voir.
On a introduit dans ses aliments de l’arsenic et de l’aloès. jM. de K... et Mme de A... sont compromis, ainsi que le surveillant qui facilite « cet acte odieux » ; et le poison, avec lequel il n’en a pas pour longtemps à vivre, lui a occasionné un vomissement. Il a vu un liquide gluant et blanchâtre sortir de son estomac, mais il n’est que probable qu’il a eu des illusions du goût. Pas d’illusions de l’odorat.
Ce roman s’est peu à peu complété sous nos yeux. Mais le 4 décembre 1908 une addition tout à fait nouvelle a eu lieu.
V... pour la première fois se tient immobile dans la cour, les mains jointes, en regardant fixement le clocher de l’église.
D. — Que faites-vous ?
R. — Je fais une courte prière pour me permettre de me défendre contre ceux qui m’en veulent. C’est une prière courte : Notre père et Vierge, je vous implore.
D. — Seriez-vous appelé à une haute destinée ?
R. — Je suis appelé â occuper la place que Bruno Bonaparte occupait. Je serai nommé par des guerres successives. J’ai grade de général. Je suis capable de combattre contre beaucoup de ces messieurs, j’ai des idées qui me sont ■venues de Dieu, je suis Dieu. J’ai une tactique spéciale. J’ai fait des inventions de machines de guerre, je suis le plus intelligent sans parti pris, je suis touché du sublime. Quant je fais ma prière une lumière in’apparalt devant les yeux, se pose sur mon front directement, je vois une vision spéciale.
. D. Pourriez-vous la dessiner ?
(11 exécute sur le papier un ovale infoi’me long de 6 centimètres.)
. D. — La prière que vous dites a-t-elle un pouvoir spécial?
R. — Oui, monsieur, j’ai été élevé chez les frères et je suis peu dévot, mais une révélation m’a obstrué la cervelle. Les dames payées m’ont nui dès le berceau (c’est la première fois qu’apparaît le délire rétrospectif).
D. — Comment cela ?
R. — Elles connaissaient déjà mon avenir, pour me nuire.
N décembre 1908. — Il nous apprend que peu de temps auparavant (sans date précise) au moment où il s’endormait, il a vu un ange tout en or de 3 ->,50. « Comme je vous vois, à travers les tabatières, il est passé dehors, je ne l’ai vu que passer. Cet ange prenait la direction du ciel. C’est bien un ange qui m’est apparu » .
D. — Vous a-t-il parlé ?
R. Non. Une personne qui n’est pas inspirée ne peut se rendre compte, c’est bien devant les yeux. J’ai vu aussi Bonaparte sur le mur comme une statue devant mes yeux, il cachait le mur, il était doré, c'était dm-ant mon sommeil.
C’est bien là réellement un fait nouveau dans son histoire qui donne un nouvel essor à tout son délire.
FOLIES DE PERSÉCUTION
Nous avons dit plus haut que le 29 janvier 1909, V... avait accusé des idées hypocondriaques et avait employé des néologismes pour la première fois.
Depuis cette époque aussi son allure a changé. Il a abandonné ses façons polies, il est agressif et a été une fois un peu menaçant. Son délire s’étend; tout le monde est compromis, il sait que l’interne du service est aussi suspect que ses persécuteurs de la première heure ; un de ses voisins a voulu l’empoisonner aussi, des prêtres ventrus le sodomisent, des agences clandestines sont compromises, il frappe facilement les autres malades, et toutes les femmes qui entrent dans la section lui sont aussi suspectes. Il n’écrit plus.
8 avril 4909. — Il est un peu plus calme ; on en profite pour l’interroger de nouveau.
D. — Ces dames vous laissent-elles tranquille?
R. — Tout cela se passe à l’aide d’une puissance occulte.
D. — Et le diable?
R. — Il ne m’a jamais tenté.
D. — Vous avez vu des anges?
R. — Oui, j’ai vu un ange, comme je Tai dit plusieurs fois . C’est moi
qui dois faire le bon Dieu plus tard; le diable n’a aucun pouvoir sur moi. Je serai crucifié à Jérusalem; je ressusciterai roi après ma mort.
D. — Qui êtes-vous actuellement?
R. — L’empereur (il rit). C’est le pouvoir sublime qui me fait vivre. On fait de moi ce qu’on veut, je ne suis plus maître de ma volonté.... Les Juifs sont contre moi. Je fais l’empereur et je me battrai contre les Allemands, les Cosaques.
D. — Voyez-vous toujours les anges?
R. — Non, pas en ce moment. (Il se met à rire niaisement). Je vous demande pardon de vous manquer de respect, mais chaque fois que je viens ici, je suis porté à rire.
D. — Mais comment et quand avez-vous ces visions?
R. — Cette vision ne m’est apparue qu’une fois. Je suis au courant de ces choses par ces messieurs de la police secrète .
D. — Que serez-vous?
R. — Je ne serai pas Dieu, mais fils de Dieu, son représentant sur terre. Jésus-Christ n’est pas Dieu, mais son représentant. Je ne suis pas Dieu. Je n’ai pas créé le monde; il existait déjà avant 1882.
D. — Quand vous serez crucifié, vous mourrez?
R. — Oui, je tomberai comme évanoui, on m’enterrera . je fais les cam¬
pagnes d’Italie, d’Allemagne, ensuite je meurs, je ressuscite, je dois tenir une place à la droite de Dieu. (Il rit). On me porte à rire.... Je vivrai éternellement.
D. — Qu’est-ce que cela veut dire ?
R. — Je vivrai toujours en repi'ésentant une figure divine.
D. — Vous ne me paraissez pas très fort en théologie?
R. — Non, je n’ai pas beaucoup d’instruction; j’ai eu la cervelle obstruée à la suite d’une chute.
3 décembre 4909.
D. — Qu’est-ce qu’il y a de neuf?
R. — Oh! c’est toujours le même chose. Donnez-moi seulement ma libéra-
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
tion; sans cela c’est toujours la même chose; ça n’est pas la peine de parler ■des tas de minutes avec vous.
D. — Et votre situation?
R. — Elle reste stationnaire jusqu’en 1920; alors je perdrai la place.
D. — Comment mangez-vous ?
R. — Pas bien ; je suis obligé de jeter la moitié de ma nourriture. Il y a ■des gens qui urinent dans ma soupe. Ce sont des gens payés en sous-main pour me faire cela.
Le malade déclare qu’on lui prend sa pensée par des procédés matrimoniaux; il l’a entendu dire par un employé de Bicêtre.
(( On m’oblige à humecter des postérieurs et des vei-ges. »
D. — Qui vous fait humecter sa verge?
R. — Tous les gens qui sont ici. Ils viennent de Cayenne et de Biribi, de .Fresnes ou d’ailleurs. Signalez aussi que je suis frappé tous les jours d’une manière odieuse.
J’ai dit qu’il y avait des cas mixtes de toutes sortes. En voici ■un très incomplètement observé, où se mêlent chez un débile très marqué les idées de persécution et hypocondriaques avec une faible systématisation. On remarquera de très nombreux néologismes. Il paraît que la folie a débuté il y a neuf ans.
Folie de persécution avec idées hypocondriaques.
Pi... V. Fr., entré à Bicêtre le 29 novembre 1906, k l’âge de 44 ans.
D. — Commentça va, monsieur?
R. — Je suis pris dans l’astre, ça méfait mal.
D. — Qu’est-ce que cet astre?
R. — Mars.
D. — Depuis combien de temps?
R. — Depuis Villejuif.
D. — Comment cela vous est-il arrivé?
R. — Le médecin m’a prescrit une drogue, je l’ai prise et j’ai constaté que •ça m’avait fait morver le sang où il y avait un tænia qui était d’une tigresse et d’un visigo. Ce tænia m’a fait un trou dans l’estomac, la perte de sang m’a débilité. Le foie et l’estomac rebouchés, le cœur dégagé, j’allais mieux, j’ai repris mes forces. Au mois de mars le médecin me dit de prendre une lèpre (larve de mouche), et au bout de treize jours mon estomac s’est de nouveau percé, j’ai senti tout s’écrouler; le cœur baignait dans le sang. Un jour il me pend comme deux aiguilles au nez, je me mets à me moucher et je constate que ma cervelle coule. Les jours suivants le reste de ma cervelle retombe dans ma colonne vertébrale. J’étais devenu comme un enfant. Un jour une femme m’a demandé à travers le plafond comment j’allais. La femme tournait un moulin et me faisait monter les matières cerviales (sic). Ces personnes nous ont suivi et nous ont tué trois enfants.
D. — Comment?
R. — Par une mécanique; j’ai vu l’un sauter brusquement; l’autre on l’a empoisonné avec du vin mélangé avec du sang de tigre. Puis cette femme a pressé sur une petite boule et mon enfant est mort.
FOLIES DE PERSÉCUTION
D. — Et le troisième enfant?
R. — Ils l’ont tué.
D. — Pourquoi vous ont-il fait tout ça?
]q Je ne sais pas; on m’a donné cinq ou six noms. C’est la cinquième
fois que je suis interné.... Je ne puis pas travailler . Je suis pris comme
dans un forceps.
D. — Que vous dit-on?
R. — On me parle. C’est un homme et une femme. Ils m’ont pris de force, j’avais un rond de tête autour de ma poitrine.
R. — Vous a-t-on révélé que vous étiez un grand personnage?
R. Oh ! oui, on m’a dit que j’étais sorti de la culotte d’un prince, que je suis très riche .
D. — Le croyez-vous ?
R. - Oh ! non.
D. — Combien d’enfants avez-vous eus?
D. — Combien vivent?
R. — Six.
D. — Quel ége avez-vous?
R. — J’ai 45 ans.
D. — Où habitez-vous?
R. — Rue des M..., n» 3.11 y avait une vieille femme qui s’appelait « Anus- ■cule » et nous a fait un jour « mouton ».
D. — Quelqu’un prend-il votre défense ?
R. — Pas pour le moment, mais l’affaire va être plaidée.
3 décembre 1906. — Le malade demande à rentrer chez lui, il dit « qu’on recommence ici comme à Villejuif et qu’il ne peut plus rester ».
10 décembre 1906. — A écrit au maire de son arrondissement pour obtenir sa sortie.
Le malade est peu communicatif et se lie peu. Le plus souvent il se met à l’écart dans le chauffoir.
2° Folies de persécution systématisée sans hallucinations. Folies d’interprétation. — Folies raisonnantes ou raisonneuses. — On pourrait citer bien d’autres exemples. Il faut se borner et parler maintenant des types cliniques de persécution pure ou presque qui ne s’accompagnent pas d’ballucinations, ou du moins où les hallucinations sont rares et ne jouent qu’un rôle effacé. Le délire consiste en interprétations délirantes à peu près seules; tantôt elles sont assez étendues, tantôt elles sont très limitées, gravitant alors autour d’une idée que quelques auteurs appellent « idée fixe », ou idée prévalente de Wernicke. On peut en distinguer deux variétés (il y a des formes de passage) : le délire d’interprétation proprement dit et le délire des « persécutés-persécuteurs » ou délire des persécuteurs raisonneurs. Mais ce dernier
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
a une physionomie spéciale telle qu’il m’a paru préférable de le décrire à part au Déséquilibre mental (voir p. 530).
. Folie de persécution sous forme d’interprétations très limitées. — Tentative de meurtre. Réticence
Dec...O. courtier en vins, âgé de 45 ans, entre en novembre 1908 dans mon service, à Bicêtre, venant de celui de M. Séglas.
II a un aspect parfaitement normal et il déclare, après réticences et sousentendus, qu’il n’a qu’à attendre le jugement qui a été prononcé à son insu en sa faveur. Il ne veut pas donner d’autres explications qu’il a fournies une fois pour toutes. Durant tout le temps que je l’ai observé (année 1909), il n’a pas varié dans ses réponses, refusant toujours tout éclaircissement. Il vit à part dans le service, complètement indifférent à ce qui s’y passe, mais nullement dément; il n’est occupé que de son affaire.
Voici maintenant le résumé de l’observation prise antérieurement, pai- M. Séglas (1) :
Première entrée en 1903. — On constate un délire de persécution veigue avec grandeur, grande excitation, que l’on rattache hypothétiquement à la paralysie générale avec appoint alcoolique, Dec..., présentant des signes nets de tabes. Six semaines après, le calme revient et le malade sort après un séjour d’environ quatre mois.
. Dix-huit mois après, le 1"’ aoiît 1907, D..., rentre dans le service à la suite d’une expertise médico-légale du docteur Vallon.
Le 10 juin précédent, à 10 heures du matin, D..., sans motif plausible et sans avoir été provoqué, avait tiré à bout portant six coups de revolver sur son ancien patron, M. L..., marchand de vins en gros, ne lui faisant que des blessures légères., ■
. M. L..., la victime, à fait la déclaration suivante : « Il y a quatre ans, D..., était à mon service comme courtier. Je n’avais eu jusqu’alors qu’à me louer de ses services, lorsque, presque soudainement, il devint négligent.
« Mon associé le remercia et D..., qui nous devait 600 francs, et nous les doit d’ailleurs encore, partit en nous traitant de voleurs et de crapules.
« Une plainte fut par nous déposée au parquet, mais elle resta sans suite. 11 y a deux mois, je rencontrai D... au Luxembourg. Il m’accusa d’avoir versé une somme à la Préfecture de police pour le faire enfermer; il y a quinze jours, il vint me prier de le reprendre comme courtier et me demanda une avance que je refusai.
« Il était revenu hier et je l’avais engagé à revenir ce matin s’entendre avec mon représentant, M. G...
« Ce matin, après avoir refusé l’avance qu’il demandait sur ses futures commissions, je l’avais laissé discuter avec mon représentant et m’étais rendu dans mon chais.
« Quelques instants api’ès, je revenais et au moment où j’ouvris la porte de mon bureau, D..., qui s’y trouvait, a tiré sur moi. Je suis tombé et j’ai perdu la notion des choses. »
M. G... se précipita sur D..., qui s’écria : « 11 y a longtemps que je vous le
(I) L’observation complète a été publiée dans un travail de Séglas et Vallon, Tabes et délire des persécutions. Ami. médico-psycho. Janvier et lévrier 1909.
promettais et que j’aurais dû le l'aire. » Gomme M. G... le serrait, il lui dit; « C’est inutile, je ne chercherai pas à me sauver. »
Intei’rogé par le commissaire, D... a dit : « Je reconnais le fait, mais je n^ai jamais eu l’intention de tuer M. L... J’ai voulu faire un scandale pour obtenir justice, car ayant été interné il y a deux ans, je me trouve depuis cette époque sans travail et sans aucune ressource et par la faute même de M. L... C’est lui, en effet, qui, de connivence avec mon concierge, m’a fait enfermer comme fou. Ce matin, je me suis rendu chez M. L..., qui m’avait autorisé hier à travailler pour lui comme courtier. N’ayant aucune ressource, je lui ai demandé une avance pour manger. C’est sur son refus que j’ai tiré six coups de revolver pour provoquer un scandale. »
Lors de l’interrogatoire médical, D... renouvelle ses déclarations : « Je regrette beaucoup ce que j’ai fait, dit-il, mais c’est la force des choses qui m’y a poussé. Jamais pareille affaire ne m’était arrivée. J’étais réduit à la misère, tout le monde me repoussait ; cela m’a décoiu-agé. Je n’avais d’ailleurs nullement l’intention de faire du mal à M. L... J’ai tiré par terre, simplement pour attirer l’attention sur moi; je ne devais pas le blesser. J’ai un défaut : je m’emporte comme une soupe au lait, je m’emballe, mais dix minutes après, c’est fini. « Jamais je n’ai eu l’idée de faire du mal à qui que ce soit. Quand j’ai acheté ce revolver, c’était dans l’intention de me suicider. J’avais si peu l’intention de m’en servir contre M. L..., que, la veille, j’avais voulu le vendre pour manger. D’ailleurs, je sais bien qu’on ne doit pas se faire justice soimême. »
Questionné sur ses griefs envers M. L..., il dit une fois que la société L... l’empêchait de trouver du travail, le diffamait, le faisait passer pour un volem’, puis pour un fou; une autre fois, que M. L... n’était pas un mauvais garçon, qu’il n’a rien à lui reprocher; qu’il avait bien eu une fois l’intention de le faire vendre, mais n’avait pas donné suite à, ce projet. Lorsqu’on lui fait remarquer qu’il se contredit, il se reprend et ajoute : « Oui, M. L... m’a diffamé, m’a empêché de travailler, m’a exploité; mais tout cela est oublié. »
11 nie avoir reproché à M. L... d’avoir donné de l’argent pour le faire enfermer. « 11 a contribué, il est vrai, à mon internement, dit-il, ainsi que diverses personnes; mais c’est surtout mon concierge qui m’a fait passer pour un fou en portant plainte. Mon internement n’était nullement justifié. J’étais, comme maintenant, réduit à la misère et je buvais un peu, par découragement, niais je n’ai jamais été ^ou. Mon internement m’a porté un grand préjudice, je ne pouvais pas trouver de travail. La société L..., seule, pouvait m’en donner, sachant qu’en réalité je n’ai jamais été fou. 11 ne tiendrait qu’à M. L... de me tirer d’embarras. 11 n’aurait qu’à donner le permis nécessaire pour qu’on me remette les sommes qu’il a versées pour moi. »
Pressé de questions à ce propos, il finit par faire le récit suivant : « Pendant que j’étais interné à Bicêtre, M. L... a fait un versement d’argent à mon profit dans une caisse, je ne sais au juste laquelle. Je ne sais si M. L... a fait ce versement bénévolement ou parce qu’il y a été condamné; mais je sais que, pour réparer le préjudice qu’il m'a causé, il a versé soixante mille francs portant un intérêt annuel de trois mille francs.
« 11 a même été question de porter cette somme à 100000 francs. C’est pour avoir cet argent que j’ai tiré les coups de revolver. J’ai été informé des ver-
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sements par une personne qui en est certaine, mais qui veut garder l’incognito. La nommer serait la compromettre et lui faire perdre sa situation. D’ailleurs, c’est une affaire connue depuis deux ans. M. L... ne veut pas qu’on me verse l’argent parce qu’il a peur que je l’attaque. En effet il a détourné mon courrier el par ce moyen m’a volé des commissions et des clients. Je ne voulais pas le dire, mais c’est la réalité! „ • •
« C’est une affaire très embrouillée. Il est impossible de remonter àl origine, il y a trop de choses. » •, i ^
M. L... a confirmé qu’en effet D... avait prétendu autrefois qu il avait placé à son compte une somme d’argent, non pas ti une caisse, mais à. la Préfecture de police. C’était chez lui une idée fixe; et il lui disait souvent : « Vous avez le bras long, donnez-moi une carte de vous et le Préfet de police me versera l’argent de suite. » , , ,
A son entrée à Bicêtre (août 1907), D... renouvelle les mêmes déclarations, exprime les mêmes idées de persécution très limitées, gravitant autour de cette idée fixe d’une indemnité, versée par son patron, comme dédommagement des torts qui lui auraient été faits, indemnité qu’il ne peut point toucher. Toutes ces idées reposent exclusivement sur des interprétations délirantes sans aucun phénomènehallucinatoire. D... lesexpose avec une conviction absolue, sans se rendre à aucun argument opposé àsa thèse; vis-à-vis de son idée fixe, il ne se livre à aucune critique, à aucun contrôle ; mais, en dehors de son thème délirant, il se montre très lucide et ne témoigne ni confusion des idées, ni troubles de la mémoire. . ,
Au point de vue physique, on constate de nouveau les mêmes signes déjà notés à la première entrée : absence des réflexes rotuliens et achilleens; signe de Romberg; tremblement fibrillalre de la langue; tremblement des muscles péri-buccaux et des mains. Pas de trouble de la parole ni de l’écriture; déformation et inégalités pupillaires; signe d’Argyll Robertson; lymphocytose très marquée. Le malade accuse encore de temps en temps des douleurs fulgurantes, douleurs en éclairs, s’accompagnant d’hyperesthésie de la face antérieure de la cuisse. Il nie toute syphilis antérieure. Depuis lors et jusqu’à ce jour, son état n’a guère varié. Les signes physiques persistent, identiques; les idees délirantes sont restées les mêmes, aussi fixes et gravitant toujours dans le même cercle limité. ^
. D... ne manifeste aucun regret de l’acte qu’il a commis; sûr de son droit, il estinsouciant de ce qui lui arrivera. Parfois il se montre emporté, mais engénéral il est calme, ne réclame jamais, et se montre poli, parlantmême sur un ton insinuant et doucereux, avec une tendance manifeste à la réticence. Au poin de vue intellectuel, il ne paraît pas sensiblement affaibli. Sa mémoire est très présente; il se rend très bien compte de tout ce qui lui est arrivé, cherche à
se disculperdel’acte qu’il a commis, à démontrer que la responsabilité première en revient à ses adversaires, discute avec précision tous les détails de ses revendications. En revanche, il ne manifeste aucun sentiment affectif. Il est tout à fait insouciant de ce que devient sa femme, ne se préoccupe nullement de ce qu’elle ne vient pas le visiter. 11 passe son temps à boire, manger, fumer, jouer aux cartes et dormir. En dehors de son délire, de son idée fixe dune indemnité qui lui est due, il reste indifférent à tout ce qui se passe autour de lui; il se laisse vivre au jour le jour en prenant le temps comme il vient.