CHAPITRE XII
FOLIES AIGUËS (1
Délire polymorphe de Magnan. Délire d’emblée des dégénérés. Paranoïa aiguë. Délire d’emblée des débiles.
SoMUAiKE. — Rémittences et intermittences des folies systématiques chroniques. Poussées paroxystiques. Excitation et agitation surajoutées. Tendance à l’incohérence dudélire. Deux exemples de folie aiguë ; l’une systématique, l’autre incohérente, mais polymorphe : « Délire polymorphe ». Appoint alcoolique dans l’une et l'autre. Tendance à la reproduction de ces folies aiguës. Différence avec la folie discordante : dans la folie aiguë il peut y avoir incohérence avec excitation, mais pas de discordance; l’incohérence tranquille est suspecte. — Diagnostic parfois difficile.
Rapports avec la débilité mentale et les autres formes de déséquilibre mental.
J’ai montré, à propos de la marche des folies chroniques systématiques, que certaines d’entre elles procèdent par poussées paroxystiques ou isolées. Dans ces cas on peut considérer l’accès isolé comme étant une folie délirante aiguë ou plutôt passagère (quelquefois unique). Le délire peut parfois y être réduit même à une seule idée, « idée fixe », limitée. Mais souvent, dans les folies délirantes aiguës, il y a une exacerbation de tous les symptômes qui donne une allure plus vivo, plus « aiguë », surtout quand il y a des hallucinations : accumulation et intensité, multiplicité de celles-ci, réactions vives du malade par de l’excitation intellectuelle, de l’agitation, de la colère, des actes de violence ou de suicide, en un mot le tableau des paroxysmes que l’on rencontre au cours des folies chroniques, avec une tendance à une beaucoup moins grande systématisation du délire, devenu tumultueux et parfois incohérent. Si dans les cas à délire de couleur uniforme la systématisation se conserve plus facilement,
(I) J. Séglas, Lei;. clin., p. 383. — Aiinaud, in Traité de Ballet, p. 789 et suiv., p. 795. — H. Collin et Rouhilhat, Les dégénérés et la dégénérescence mentale (folie des dégénérés), in Tr. int. de psycho. path., t. II, p. 550; voir àlap. 589: Des délires d'emblée ou délires polymorphes. — Boiron, déjà cité en note, p. 544.
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par contre, lorsqu’il y a des de'lires à couleurs variées, la systématisation est très faible : ce sont ceux que l’on appelle délires polymorphes, qui vont jusqu’à l’incohérence, favorisée par l’excitation habituelle qui complique la situation; mais, chose importante, il y a concordance suffisante des idées délirantes, des émotions et des actes. Au surplus les folies chroniques à idées multiples ne sont pas toujours parfaitement systématisées.
Je rappelle brièvement d’abord l’exemple de Gar... E., citépagel52à propos des idées de grandeur, qui a fait un délire de persécution et de grandeur de peu de durée. C’était, du reste, un individu anormal et débile, comme le montraient les renseignements donnés par sa femme.
On ne s’étonnera pas d’y trouver noté un appoint alcoolique, car c’est fréquemment à la suite d’excès que se déclanche cette folie délirante aiguë qui n’a d’ailleurs pas l’allure de l’alcoolisme vrai. Dans l’ivresse délirante que l’on voit chez les mêmes sujets débiles ou déséquilibrés, c’est un hybride réel, tandis que la folie aiguë paraît être seulement déchaînée par l’alcool, car on peut en d’ exactement semblables en dehors de tout excès de boisson. Il arrive aussi, comme dans la P. G., que l’excès de boisson est fait sous l’influence de l’excitation du début.
En voici deux autres exemples.
Excitation intellectuelle. Idées de grandeur. —Appoint alcoolique. — Lap..., cimentier, 30 ans, entré le 24 septembre 1908 à Bicêtre, sorti le 13 novembre
Antécédents (d’après la femme et le frère du malade). — Aucun aliéné, paraît-il, dans la famille, mais le père était buveur. Le malade aurait été troublé à l'àge de 16 ans à la mort de sa grand’mère ; triste, il ne voulait pas sortir, puis aurait fait des excentricités ; de 17 à 20 ans, bon employé chez un pâtissier. Au service il fait trois ans, et deux ans de prison pour insultes et coups à un supérieur. Le frère prétend que c'est la mort de leur père, survenue lorsque le malade était militaire, qui a troublé l’intelligence de celui-ci. Revenu du service, il reste deux ans sans trop rien faire. Se met en ménage ; il perd un enfant de vingt-cinq mois, puis il y a quelques mois un autre enfant de cinq mois. 11 buvait et se met à boire de plus en plus depuis cette mort, surtout du vin blanc; il s’occupait de la Bourse du Travail comme cimentier; il devenait agité, écrivait beaucoup, se levait la nuit pour s’occuper des affaires du syndicalisme. Instruction primaire bonne.
Début. — A la suite d’une discussion avec sa femme il veut vendre son mobilier pour 70 francs. Ayant dissipé une partie de l’argent, il va en réclamer à sa mère, marchande dans un marché, et donne des coups de hache dans un placard, puis le lendemain il saccage l’étalage de sa mère. Arrêté, il est conduit à l’infirmerie du Dépôt.
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septembre. — Il est vu au Dépôt par l’interne du service de Bicêtre, M. Collin, qui le trouve très agité, très loquace, et camisolé. Dirigé sur Sainte-Anne, où il est très agité d’après le certificat, il arrive enfin le 24 à Bicêtre.
25 septembre. — Il ne paraît pas très agité, mais il y a de l’excitation intellectuelle; il est orienté dans le temps etlemonde extérieur. Aspect normal, sauf la mimique et l’accentuation mimique de la parole très marquée. Volubilité. Physionomie plutôt joviale,
D. — Quel jour sommes-nous?
R. — On m’a dit que c’était demain samedi, donc c’est aujourd’hui vendredi (exact).
D. — Le combien?
R. — Le 2o septembre (exact). Il faut que je paie mon terme le 8 octobre, mais je vais m’agrandir, car je vais être secrétaire de tous les joui-naux, secrétaire des cimentiers; il me faudra un grand bureau; j’aurai trois francs de déplacement par jour; il faudra que j’aille dimanche à la Bourse. Je vais passer à l’unanimité. Quand j’ai dit tout cela à ma mère et à ma femme, elles ont dit que j’étais fou.
D. — Vous êtes donc très instruit, très intelligent ?
R. — Je ne sais pas, je suis fou, d’après ce qu’on dit!
D. — Vous êtes forcé de boire dans votre métier?
R. — Oh oui, et du bon ! Je n’y regarde pas ! (Il énumère une quantité imposante de verres de vin et d’alcool aux différentes heures de la jom-née.)
D. — Des gens ont-ils intérêt à vous envoyer et à vous maintenir ici?
R. — Oh! je vous crois, les patrons me craignent; je peux faire mettre leurs chantiers en régie, faire décréter la grève, alors ils me craignent.
D. — Dans votre famille, vous en veut-on?
R. — Oh ! non il n’y a que ma mère et mon père qui feraient tout pour moi. Ma femme m’a quitté parce que j’ai vendu mon mobilier, pour faire de la propagande pour «l’Humanité » (le journal) que je voulais distribuer gratis.
Dans une note qu’il écrit, à la demande du surveillant, sur ses antécédents, l’écriture est mal assurée, quelques lettres de sautées, et le contenu, qui traité de l’enfance du malade, n’a que peu de rapports avec les événements actuels.
L’état somatique est bon.
6 octobre. — A dérobé une clef passe-partout. Prétend l’avoir cachée dans la terre, mais la clef n’a pu être retrouvée à l’endroit indiqué par lui. Il dit qu’il voulait s’en aller parce qu’il n’était pas fou.
Il est calme. Aspect normal.
9 octobre. — Persiste dans les mêmes idées. Il ajoute qu’il cherchait une place valant douze cents francs par mois comme celle qu’occupe M. X... au Petit Parisien.
Fin octobre. — Se rétablit peu à peu. 11 persiste cependant à croire qu’il aurait pu être secrétaire des cimentiers. 11 paraît en somme normal, mais avec une idée exagérée de lui-même. Il semble bien qu’on ait affaire à un^esprit facilement suggestionnable, se grisant de ses propres paroles, capable de «dérailler », de verser facilement du côté où l’entraîne la haute idée qu'il a de lui-même.
6 novembre. — Donne par écrit, d’une belle écriture impeccable cette fois, le récit de son aventure. Exeat.
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Délire polymorphe. — Thi..., commis épicier, âgé de 21 ans, entré à Bicêtre le 27 mars, sorti le 11 août 1907.
Les renseignements donnés par un oncle sont assez vagues. 11 y aurait à noter en tout l’extrême nervosisme de deux sœurs du malade. Thi... aurait toujours été normal, mais très craintif. 11 aurait eu un premier accès analogue du 28 janvier au mois de juin 1906 qui aurait débuté comme le présent par une poussée de « petits boutons » et de l’amaigrissement.
D’après le certificat de la Préfecture il est atteint de « débilité mentale avec excitation et loquacité incessantes. Délire polymorphe ; hallucinations visuelles et auditives. Troubles de la sensibilité générale. 11 voit un chien circulant autour de lui, il répond à des voix qu’il entend. 11 voit une bouche qui souffle sur lui de l’air pour le faire étouffer. Arrêté parce qu’il s’était inti-oduit dans une cour, gesticulant et s’étant mis un sac sur les épaules; il demande à être conduit à la Place poui- contracter un engagement )>.
27 mars. — On note à son entrée son air éveillé et turbulent, son instabilité; il va, vient sans cesse dans la salle de l’infirmerie. Il a son pantalon dans ses chaussettes et des chiffons sur la tête; il parle avec volubilité. Il ne présente que des idées de satisfaction, il trouve que tout est très bien, dès l’instant qu’on a de Teau de Sainte-Anne à Bicêtre. Cette eau est très bonne et guérit tous les maux. Il dort bien la nuit.
29 mars :
D. — Pourquoi êtes-vous venu ici?
R. — Pour me soigner.
D. — De quoi?
R. — De la tête ; je tiens à aller prendre de Teau moi-même à Sainte- Anne... C’est cette eau qui m’a sauvé.
11 reconnaît avoir vu un chien comme dans un rêve . Il avoue avoir pris pas mal d’apéritifs depuis quelque temps.
30 mars — 11 reçoit fort mal son oncle, qu’il ne paraît pas reconnaître. Il continue avec excitation à émettre des idées vagues de satisfaction, de grandeur, de maladie, de persécution, etc.., tout à fait incohérentes.
5 avril :
D. — Comment ça va?
R. — Très bien, très bien; si je me charge de relever des bérets, c’est que je m’en charge.
D. — Quels bérets?
R. — Le béi’et de Mirbelle et d’Henriette.
D. — Quelles sont ces dames?
R. — L’une s’occupe de médecine et l’autre de sa patrie; elles sont peut-être étudiantes toutes les deux...
...On m’a mis quelque chose dans mon manger, car j’étouffe on ce moment... Je suis en ce moment sous la dépendance militaire. ..Je suis de la classe de celte année. ...le liens à avoir du pain naturel et non du pain où on met des purge».
D. — Est-ce pour vous nuire qu’on mol ça dans le pain?
R. — C’est pour me faire du bien. D’ailleursje m’en aperçois.
D. — Quel métier?
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R. — Epicier, actuellement militaire.
D. — Quel' grade?
R. — Oh ! général, si l’on veut.
D. — Vous sentez-vous capable de diriger une armée entière ?
R. — Sûrement.
11 écrit de nombreuses lettres incohérentes et en désordre adressées à des amis, où il émet des idées analogues, insistant surtout sur sa situation militaire, faisant des réclamations à propos d’un tort que lui aurait caiisé un maire des environs de Paris, etc. 11 fait sur une carte postale un dessin représentant un militaire à cheval, orné de gribouillis et de mots tels que: Ecole de Saumur, Saint-Cyr, Polytechnique, etc.
6 avril. — Bavardage incessant; il fait les demandes et les réponses; dit qu’on lui amène son cheval et son ordonnance du ministère de la guerre. Prétend qu’on lui fait de nombreuses piqûi-es de morphine électriquement, que cela lui est douloureux, mais que ces piqûres lui font du bien. Seulement il ne faut pas en faire tant.
Accoutrement bizarre : boîte à lait pendue à son paletot par une ficelle; feuilles et papier ramassés, passés dans les boutonnières du paletot. Pantalon dans les chaussettes, mouchoir sur la tête.
Fin avril. — Etat analogue.
16 mai. — Beaucoup moins excité. Mêmes idées; voudrait être général.
21 mai. — « Je vous assure qu’il y a un Dieu aux colonnes qui règle les astres, le soleil. Je ne me charge pas de discuter avec lui. «
Juin. — De plus en plus calme; les idées délirantes disparaissent.
1er juillet. — Revenu à la normale. Reconnaît qu’il a été malade, mais il attribue ces troubles mentaux au surmenage qu’il aurait eu ces derniers temps.
8 août. — Exeat.
Le premier de ces exemples nous montre un délire de grandeur relativement systématisé avec satisfaction, excitation, après un début des plus tumultueux. Le deuxième est beaucoup plus polymorphe, puisque idées de grandeur, de persécution, hypocondriaques, se mêlent avec excitation et agitation. On peut rencontrer de ces folies avec toutes les couleurs d’idées délirantes, c’est alors que le pohjmorphisme est à son degré le plus haut. Il y a toutes les transitions entre les cas ressemblant à l’accès de folie de Lig... (p. 701) et celui de Thi. . . qui est, lui, vraimentincohérent. On notera
que chez le premier fou aigu, Lap ..., les tendances vaniteuses ont toujours existe et qu il adejaete malade tout comme le deuxième Thi... C’est que ces accès ont une grande tendance à se reproduire, généralement sous des formes très voisines, car elles reflètent souvent la tournure d’esprit particulière habituelle au malade. Ainsi que je l’ai dit, il arrive que de ces folies aiguës en naisse une chronique, qui prend un cours régulier et systématisé. Mais peut-il Chasun. — Sémiologie.
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arriver qu’une folie aiguë tombe dans la démence rapide? Il est possible que certains de ces accès qui sont très incohérents et qui ressemblent, avec l’agitation et l’excitation ou l’angoisse en plus, à la folie paranoïde ou folie discordante à délire incohérent, ne soient qu’une ébauche de celle-ci et qu’après un premier accès il en vienne un autre qui, lui, sera évidemment de la folie paranoïde incurable et démentielle. Nos connaissances sur ce point sont encore trop imparfaites pour que j’insiste. Mais on peut dire qu’en général l’incohérence de la lolie discordante est bien plus indépendamment de toute excitationintellectuelle, de toute agitation qui puisse l’expliquer. — Il faut toujours se méfier de l’incohérence tranquille; et puis il y a la discordanee entre le délire et le reste, émotions et actes, qui n’existe pas dans le délire d’emblée. On reverra d’ailleurs ce diagnostic aux folies discordantes.
Il s’ensuit qu’il est impossible de donner une description résumée de ces folies aiguës. Les cas d’une seule couleur, persécution, hypocondrie, grandeur, etc., sont rares; les plus fréquents sont les polymorphes.
C’est pour les « délires polymorphes » que le diagnostie est le plus difficile : on devra éliminer d’abord :
Les délires toxiques et infectieux (rêve, état somatique).
Les délires épileptiques (parfois plus difficiles à distinguer sans commémoratifs).
La P. G. — Ceci est assez important, car il y a de nombreux exemples d’erreurs commises; il faut, en cas de doute, surtout si le délire très incohérent est de grandeur, rechercher les signes physiques et faire la ponction lombaire.
Les paroxysmes au cours des folies chroniques (commémoratifs; évolution ultérieure).
La folie paranoïde (beaucoup plus incohérente « à froid » et « discordante »).
Au fond on procède par élimination, et quand il ne reste plus rien, on admet qu’il s’agit de « délire polymorphe ». On pourrait souvent se demander s’il ne s’agirait pas d’hybrides d’alcoolisme et de déséquilibre mental; mais s’il y a souvent des excès de boisson, comme je l’ai dit, il n’y a pas vraiment trace d’alcoolisme chronique, base essentielle de l’apparition du délire alcoolique pur ou mixte
Enfin, on devra faire attention au danger que présentent ces
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malades: le persécuté aigu, comme l’hypocondriaque aigu, peut être très violent et vindicatif, etc.
Rapport avec la débilité mentale et les autres formes de déséquilibre MENTAL. — La fréquence de ces tares, surtout de la débilité mentale, chez les fous aigus fait penser qu’il y a une relation entre elle et la folie aiguë. Je me contenterai cette fois encore de signaler cette fréquence sans vouloir en tirer de conclusion théorique. C’est pourtant en étudiant de près ces faits que l’on arrivera à savoir ce^qu’est au juste la « prédisposition » (ou une des « prédispositions »), notion jusqu’ici si vague.