‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 138 sur 159 · GROUPE PROVISOIRE DES FOLIES DISCORDANTES · texte numérisé non relu

GROUPE PROVISOIRE DES FOLIES DISCORDANTES

Katatonie de Kalbaum, Hébéphrénie de Hecker et Kahlbaum, Démence précoce de Kraepelin, Schizophrénie de Bleuler.

Sommaire. — Il y a plusieurs types. Difficiles à distinguera une période avancée. Hébéphrénie. — Un exemple Ae forme atténuée. Un exemple plus complexe. Désordre très marqué de tous les symptômes, Un autre exemple : début à ü-eize ans ; indifférence; dépression reconnue par le malade lui-même; aspect figé, stéréotypies : forme pseudo-mélancolique de l’iiébéphrénie. — Un autre exemple avec délire et phénomènes cataleptiques. — Un exemple d’hébéphrénie pseudo-maniaque. L’indifférence n’est pas un signe pathognomonique. Perte de connaissance dans le cours de l’affection.

Folie paranoïde (démence paranoïde) . — Rappel d’un cas déjà cité plusieurs fois avec délire inouï d’incohérence. Discordance des symptômes . Pas de démence actuelle, mais installation de stéréotypies secondaires. Ressemblance avec la démence « paranoïaque ». Un autre cas au début moins pur avec délire paranoïde, puis mutisme, négativisme, inaniérisme. Deviendra probablement plus ou moins semblable à ceux qui suivent. Un cas vieux de quinze ans; était-ce la forme paranoïde ? Démence actuelle. Un autre cas très ancien ; ancien délire, démence, stéréotypies multiples ; quelle forme était-ce ? Attention meilleure qu’on ne s’y serait attendu. Réponses au hasard par humeur négative. Démence encore plus apparente que réelle.

Folie discordante verbale. — Prédominance de l’incohérence verbale. Un castrés pur: langage complètement incohérent, nombreux mots artificiels. Démence. Vingt-quatre ans de maladie. A eu au début une perte de connaissance. Deuxième exemple moins pur. Mélange de délire incohérent et de langage inventé sciemment. Mémoire très conservée. Discordance, mais pas encore la démence proprement dite.

(1) J. Rogues de Fursac, Manuel de Psychiatrie, 3“ éd. Paris, 1909, p. 180. — On trouvera dans ce Manuel une bibliographie française et étrangère assez étendue aussi bien sur la démence précoce que pour les autres types cliniques. — Masselon, La démence précoce, Paris. 1904 — J. Christian. De la démence précoce des jeunes gens, Extr. des Arinales médico-psycho. Janvier à octobre 1899, Paris, 1899.

Charpentier. Les démences précoces. Congrès annuels de méd. mentale. 1“ session tenue à Rouen en 1890, Paris, 1891, p. 247.

Le groupe des folies discordantes, tel que je le délimite, ne correspond pas complètement avec celui de la démence précoce de Kraepelin, car cet auteur comprend dans sa démence précoce tous les cas de folie avec délire systématisé hallucinatoire que j’ai décrits à part dans le chapitre précédent.

Je rappellerai que l'un de mes prédécesseurs à Bicôtro, le docteur Charpentier, a été un des premiers en France à reprendre la question, qui sommeillait depuis Morel, et à donner une description qui peut encore se lire avec fruit.

HÉBÉPHRÉNIE.

Folie discordante motrice. Catatonie. — Un exemple très net : catalepsie, litanie déclamatoire, négativisme : le malade répond carrément non. Un cas spécial de catatonie avec cette particularité d’avoir présenté une rémission complète de quatorze ans. Pas de catalepsie, mais stupeur, négativisme et docilité, stéréotypies primaires, manières bizarres, mutisme, lettres presque sensées, indifférence, etc.

Remarques générales. — Discordance et folies discordantes. — Chacun des types est-il une folie à part ou une forme d’une folie ? Cliniquement il y a des liens entre eux, la discordance, des formes de passage, une division en trois périodes. — Séparation d’avec les folies sytématisées.

La démence dans les folies discordantes. — Le mot démence précoce (Kraepelin) est mauvais. La démence est particulière. Le début des folies discordantes peut être tardif. Le syndrome démence peut apparaître tôt. Hébéphrénie et démence précoce de Morel. Questions qui se posent.

Rapports avec l’épilepsie. — Épilepsie compliquée de folie discordante démentielle.

Accès épileptiformes chez les fous discordants. Quel rapport?

Signification de la discordance. — Simulation de la démence. La démence arrivera un jour, mais quand? Rémissions. La rechute est-elle définitive?

Démence « neuro-épithéliale » et folies discordantes. — Discussions byzantines sur les limites et rapports de ces folies. Les recherches de Klippel et de son école sont plus importantes pour la délimitation .

Exposé général.

C’est un sujet d’actualité brûlante, car les auteurs ne s’entendent guère sur lui. Fidèle à la méthode de ce livre, je passe sous silence toutes les discussions pour donner des exemples; je dirai ensuite brièvement ce que l’on peut penser de ce groupe spécial.

On peut distinguer trois types principaux de ces folies discordantes à la période dite d’état, car à la période de démence les apparences des types se rapprochent les unes des autres; j’en a j ou terai un quatrième, la folie verbale :

L’hébéphrénie (qui parait être un type mixte).

La folie paranoïde, délirante (dite démence paranoïde).

La folie verbale.

La folie motrice ou catatonie.

Le mot a l’avantage de ne rien préciser nosographiquement.

Je ne sais en effet si ces types, bien qu’ils aient, comme on le verra, un symptôme général commun, la discordance, sont réellement des formes d’une même affection ou des affections différentes.

Hébéphrénie.

Forme atténuée de l’hébéphrénie. — Je commencerai par étudier riiébéphrénie sous une forme fréquente, celle où l’atténuation des symptômes rend parfois le diagnostic longtemps incertain.

FOLIES DISCORDANTES

Uïi jeune liommè de 14 an,s, Cap..., d’une famille évidemment tarée, était devenu inerte, paresseux, inattentif, ne pouvait plus continuer ses études; il passait ses journées à ne rien faire, à moins qu’il ne jouât à la poupée avec sa sœur. L’intelligence et la mémoire étaient conservées, mais il ne s’intéressait plus à rien, si ce n’est aux jeux enfantins et féminins. On voit là un des caractèi’es de ces folies dites discordantes : la non-cohérence, la discordance entre l’état des différentes « facultés ». Ce jeune homme est encore capable intellectuellement de faire quelque chose, mais il est sans désir, sans volonté, sans aucune initiative ; c’est une machine à vapeur où le feu manque et qui a l’air d’être simplenaent arrêtée faute de comhustihle ; de plus il y a quelque chose d’insolite dans cette façon de jouer à la poupée, c’est une excentricité avec régression. Malgré ces signes graves il y a eu une rémission au moins, car il a pu passer un examen. Je n’ai plus eu de nouvelles de lui ensuite.

Hébéphrénie. — Je viens d’observer tout récemment une autre malade qui est un peu plus complexe:

Hébéphrénie. — Idées délirantes de persécution, de grandeur, hypocondriaques ; tendanee au suicide. Changement de caractère. Fugues. Indifférence. Accès émotifs.

Cou..., Henriette, modiste, 20 ans, consultation de la Salpêtrière.

9 janvier 1911. — Renseignements donnée par la mère (peu intelligente):

« Ma fille a beaucoup changé depuis deux 4ns : elle qui, autrefois, montrait beaucoup de goût pour son métier de modiste, ne fait plus rien du tout aujourd’hui. Elle a été renvoyée d’un atelier, non pour paresse, mais pour travail insuffisant comme quantité ; cela il y a deux ans. Depuis cette époque, elle s’est transformée brusquement. Il n’y a rien de semblable dans notre famille ; elle n’a pas eu de convulsions dans son enfance, mais a toujours été très nerveuse; pour la moindre des choses elle poussait des' cris; elle a toujours été un peu hai’gneuse, mais gentille ; elle était cependant jalouse de son frère et de sa sœur. Enfin elle était peureuse au point de coucher avec moi. Nous nous sommes aperçus du changement quand, en rentrant un soir, elle nous a dit ; « Venez, touchez mon estomac, il ne bat plus; je vais mourir. Venez, papa et maman, que je vous embrasse. « Elle a eu depuis, souvent, cette peur de mourir. Maintenant, ses journées, elle les passe à la maison, à fouiller dans des cartes, dans des papiers, dans des rubans, ou bien elle reste assise sans rien faire ; le plus souvent elle sort; alors elle marche si rapidement que je n’ai pu arriver à la suivre et je ne sais ce qu’elle fait. Je l’ai seulement vue rentrer dans une maison, pour en ressortir en disant : « Ce n’est pas là que je vais travailler. »

<( Elle dit chercher une place et ajoute que c’est en pure perte, puisque je vais la déprécier auprès de ses patronnes.

(( Le soir, à la maison, elle prétend revenir de travailler et rapporter 3 francs tous les jours, ce qui est faux. « C’est pour tous ces fainéants, dit-elle, car je vous nourris tous ici et vous envoyez encore de l’argent à mes grandsparents. » Elle déteste son père et sa mère : elle dit que nous la martyrisons ; elle me traite de marâtre.

(c Elle ne veut pas nous parler, nous trouvant trop inférieurs à elle ; si on la touche, elle nous repousse et dit qu’on est sale.

HÉBÉPHRÉNIE.

« Cependant elle se laisse aller maintenant, elle se néglige ; désordonnée et moins coquette, elle mange assez salement; elle jette ses souliers et ses jupes dans le feu. D’autre part, elle se rend compte de tout et a gardé sa mémoire bonne; elle sent dans sa tête qu’elle est folle, à ce qu’elle nous a dit. Elle a eu l’intention de se suicider, de se jeter dans la Seine; ces idées, qu’elle n’a jamais essayé de mettre à exécution, ne lui ont duré que cinq à six mois, et depuis un an à quinze mois ne se sont plus représentées. Elle est encore dégoûtée de tout, de la vie, et prétend même s’ennuyer au point de ne pas dormir; je ne sais si elle dort ou non; je l’ai entendue parler quelquefois la nuit. Sa volonté et sa gaîté l’ont abandonnée. Par moments elle sent sa main se retirer, ce qui l’empêche de travailler ; son pied se retire de même ; elle se ronge les ongles; mais elle l’a toujours fait.

« L’autre soir à table elle s’est mise à pleurer en disant: « Je suis folle, oui, je suis folle, et c’est vous qui causez mon malheur et qui m’empêchez de travailler. » Elle déteste aussi ses grands-parents : elle était allée les voir cet été, mais elle a dû en revenir. Elle a peur de tout le monde et en particulier des hommes. Pour moi, elle a été jusqu’à me dire qu’elle n’aurait pas de regret de me tuer. En un mot, elle se plaint de n’ôtre pas aimée. Elle ne vole pas, mais ment depuis deux ans. »

La jeune malade, interrogée, répond avec mauvaise volonté évidente. Elle a l’air bien portante physiquement, les joues très pleines, et nullement triste ; elle regarde sa mère avec un air peu aimable, quand celle-ci raconte quelquesuns des propos que la fille a tenus. Elle répond seulement qu’elle s’ennuie et ne pense à rien. Comme elle paraît réticente, ainsi que les enfants indisciplinés devant leurs parents, on fait sortir la mère et on recommence l’interrogatoire. La jeune fille s’ennuie ; car elle ne peut, dit-elle, trouver de l’ouvrage ; elle ne fait rien du tout et ne s’intéresse à rien à la maison, elle en veut à ses parents de chercher à l’occuper ; elle a les réponses et l’attitude des fous moraux ; elle nie les faits racontés par sa mère et quand on lui demande son âge, elle dit qu’elle a 18 ans et qu’elle est née en 1892. A part cela, on ne peut en tirer grand’chose, vu l’humeur négative et hostile de la malade.

On la fait sortir et on fait rentrer la mère ; on lui demande plus de détails, qu’elle donne malgré son peu d’intelligence, et on apprend que la jeune fille a 20 ans et est née en 1890. On fait revenir celle-ci et on recommence l’interrogatoire :

D. — Voyons, qu’avez-vous décidément ?

R. — Je suis dégoûtée de tout, de la vie; après mon renvoi j’ai été très ennuyée (d’un air indifférent sur le fond, mais ennuyée d’être examinée).

D. — Que fait votre père ?

R. — Je ne sais pas.

D. — Et votre mère?

R. — Des ménages.

D. — Pourquoi êtes-vous venue ?

R. — Cela ne sert de rien, quand on n’y peut lûen.

D. — A quoi ?

R. — Quand on est triste (elle sourit en disant cela).

D. — Quel âge avez-vous ?

R. — 20 ans.

FOLIES DISCORDANTES

D. — En quelle année êtes-vous née ?

R. — En 1890.

D. — Pourquoi disiez-vous que vous étiez née en 1892 et que vous aviez 18 ans ■?

R. — Je ne sais pas.

En somme, enfance anormale : début probablement assezbrusque avec idées hypocondriaques, de persécution, de grandeur non systématiques, sensations bizarres, actes desordonnés, fugues, tendance au suicide ; indifférence actuelle, alternant avec l’humeur hostile et négative, les craintes de mourir, peut-être avec accès d’anxiété, mensonges, sourire moqueur, demi-conscience de sa situation, le tout durant depuis deux ans. Voilà vraiment une salade de symptômes qui justifie le nom de folie discordante, bien que l’examen mental direct de la malade ait été fort incomplet.

Hébéphrénie pseudo-mélancolique. — Début d 13 ans. Indifférence. Dépression. Stéréotypies d’attitude. Difficulté à vouloir reconnue par le malade.

Der... Paul, âgé de 16 ans et demi, consultation de la Salpêtrière, 14 décembre

Antéeédents (fournis par le père) . — Rien à noter de particulier dans la famille, sauf que le père a eu la syphilis il y a vingt ans. 11 y a d’autres enfants, parfaitement normaux, et il n’y a jamais eu de fausses couches.

L’enfant a eu des convulsions à un an ; il a uriné au lit jusqu’à deux ans et n’a marché seul qu’à trois ans; jusque-là il marchait à condition qu’on le tînt « môme par un lil », dès qu’on lâchait ce fil il tombait faute de confiance en lui (dit la mère).

A part cela on n’a remarqué rien d’anormal jusqu’à 13 ans. Il apprenait très facilement ses leçons à l’école primaire. Depuis, il s’est présenté deux fois à l’examen du cours complémentaire où il a été reçu en juillet 1910. A partir de l’âge do 13 ans, en même temps qu’il grandissait beaucoup, il avait une paresse apparente à laquelle on a attribué son échec à son premier examen, avec une lenteur particulière au travail : il employait tout son temps à faire ses devoirs, n’en ayant plus pour les distractions. Pendant les vacances dernières il devint plus renfermé, taciturne, indifférent, au contraire de ses habitudes et, parait-il, il prenait un air figé quand des personnes étrangères lui parlaient. Il entre en octobre àl’École professionnelle de la rue., où les études primaires supérieures sont accompagnées de travail manuel (fer et bois) et de dessin. C’est alors qu’il commence à devenir totalement incapable de travail; il ne peut suivre les cours; il a une attitude bizarre; chez lui il reste sans rien faire dans un coin. Il ne s’intéresse plus à rien; il est silencieux.

14 décembre 1910 — Amené par ses parents, il a une attitude étrange. Il entre comme figé, sans dire un mot; il se tient droit, la tête un peu renversée en arrière et déviée un peu à droite; en même temps les yeux regardent obstinément aussi à droite, comme s’il y avait déviation conjuguée. Pas d’expression de la physionomie, sauf celle de la bêtise, accrue par ce fait que

HÉBÉPHRÉNIE.

sa lèvre supérieure découvre plus les dents à droite qu’à gauche (comme chez le père). Invité à s’asseoir, il s’assied lentement. Pendant l’interrogatoire il conserve obstinément l’attitude de la tête et des jeux, sauf un instant, très court, où il regarde son interlocuteur ou l’objet qu’on lui présente. On a toutes les peines du monde à obtenir des réponses, qui ne sont faites qu’au bout d’un temps très long; cependant on arrive à constater qu’il ne paraît pas avoir perdu la mémoire ni les acquisitions scolaires ; il dessine à peu près une tête d’homme, il écrit très convenablement, fait des calculs de tête, mais le tout avec une extrême lenteur. Interrogé à plusieurs reprises sur sa façon de regarder, il finit par dire que c’est pour rechercher le passé dans ses souvenirs. Impossible d’obtenir une autre explication sur ce qu’il ressent. Laissé à luimême sur une chaise, il reste figé, sauf les mains et les pieds qui sont animés de mouvements bizarres. 11 marche comme incertain et raide. Pas de négativisme ni de catalepsie. Ponction lombaire, pas de lymphocytose. décembre •1910. — Même état.

26 janvier '1911 . — Sa mère dit qu’il a été un peu plus réveillé, moinsconstipé; il paraît s’intéresser un peu plus ; il se lève tard pour déjeuner, on le fait promener; il lit un peu le journal, et il cause spontanément chez lui, avec sa famille, sans prendre son attitude bizarre de la tête. La mère a noté différentes expressions et des détails intéressants : c’est ainsi que quand il veut prendre un objet, il a de l’indécision et une grande lenteur dans les mouvements; quand il est assis et qu’on l’appelle, il dit parfois : « Oui, oui, je viens, je ne peux pas plus vite, je suis cloué. « 11 a encore parfois des mouvements bizarres des pieds et des mains. Quand il est content, il a une sorte de crispation générale qui aurait toujours existé chez lui, mais qui est plus marquée maintenant. Pendant quelques jours il a eu les mains et les pieds bleus et froids.

Il y a quelques jours, à la suite de la lecture d’un journal, il s’est plaint : i< J’ai mal à la tête, je suis étourdi, j’ai lu trop longtemps. «Les bruits l’agacent et 1 énervent. Il a dit une fois à sa mère : « Quand je veux me déplacer je suis comme dans la glu. » Une autre fois ; «Je suis une chrysalide. » Un jour encore qu’il avait des mouvements étranges : « Il me semble que tout est: chambardé en moi; je ne suis pas comme j’étais. » 11 se plaint d’ailleurs que sa famille le pousse et l’excite : «Laisse-moi, je le ferai bien tout seul. » Aujourd’hui il paraît un peu moins figé, pourtant avec la même attitude de la tête et des yeux. Les réponses sont toujours lentes. Pas de perte de mémoire. On lui fait raconter ce qu’il a vu dans le Nord-Sud hier, car il l’a pris pour aller à la gare Saint-Lazare. 11 s’en tire péniblement, mais on constate qu’il a remarqué beaucoup de choses.

On lui fait faire une petite épreuve d’actes successifs à accomplir ; il la fait bien, sauf toujours la lenteur et une grande hésitation : pour prendre une épingle-, il hésite entreses deux mains àtrois reprises avant de la prendre. On a de la peine à le faire asseoir sur une table pour examiner ses réflexes (impossible de l’empêcher de se raidir ). Il prend aussi avec beaucoup de peine le. marteau rotulien, comme s’il y avait un certain degré de négativisme. Pas de catalepsie. On le fait marcher: il marche en se dandinant et maladroitement, et au lieu d’aller en ligne droite, il suit une courbe pour aller de la porte à la fenêtre de la salle d’attente.

On essaye de lui faire dire ce qu’il ressent : impossible, on n’obtient pas de

FOLIES DISCORDANTES

réponse ; il ne vous regarde même pas. Enfin, à force d’insister, il répond : «Je ne peux pas prendre une décision complète pour faire quelque chose un peu vite. »

Outre l’àge de début, 13 ans, il y a à remarquer tout spécialement la lenteur, l’indécision des mouvements comme figés et maladroits, et la reconnaissance que le jeune malade a de cet état d’obstacle, d’ « inhibition » : « Je suis comme dans la glu ; — Je ne peux pas prendre une décision complète. » Cela montre, comme je l’ai déjà dit (p. 64), que ce symptôme n’est pas seulement subjectif, contrairement à ce que certains auteurs (Urstein) ont prétendu. Si l’on peut admettre cette pseudo- « inhibition » purement subjective comme règle dans l’hébéphrénie, il y aurait donc des exceptions, puisque ici nous voyons que les mouvements sont manifestement lents et que le jeune malade le reconnaît au moment même où il a de la peine à les effectuer : il y a « objective und subjective Hemmung ». Comme dans le premier exemple, ce jeune malade est complètement indifférent, sans aucune initiative; il ne s’occupe à rien ; il est déprimé, si bien que l’on pourrait en faire la forme déprimée de l’hébéphrénie ou forme pseudomélancolique. En même temps il y a des attitudes singulières, figées, stéréotypies d’attitudes sur lesquelles il est difficile d’avoir des explications; des stéréotypies de mouvements, des sensations étranges, des troubles vaso-moteurs.

Hébéphrénie au début. — Délire et symptômes cataleptiques.

Bel... Jean, âgé de 14 ans et demi, venu consulter le 21 décembre 1910 à la Salpêtrière.

Elève de G..., après avoir fait de bonnes études primaires (certificat d’études) et avoir concouru avec succès à une bourse pour ce collège, il donnait des preuves d’une intelligence bonne et normale. Depuis quelques mois il ne travaille plus bien et ses parents s’aperçoivent que depuis peu de temps il tient des propos incohérents.

Grand et fort pour son âge ; aspect figé ; il se plaint qu’on lui en veut, qu’on a voulu lui mettre quelque chose dans sa boisson et ses aliments; qu’on le regarde. Pendant l’interrogatoire, il regarde tout à coup l’interne et l’accuse de l’électriser. Par ailleurs ne paraît plus se rappeler les matières scolaires qu'il a très bien sues, paraît-il. Il est orienté. Légère catalepsie. — En le pressant un peu, on finit par obtenir des réponses assez incohérentes. On fait un certificat de placement â Sainte-Anne.

février. — Sa mère le ramène; il n’a pas été placé, parce que, rentré chez lui, il n’a pas voulu se lever et est resté au lit des journées entières. Depuis plusieurs jours paraît plus réveillé, dit sa mère, mais il s’excite, fait du tapage, injurie les voisins. En venant prendre le métro il a dit des sottises à toutes les personnes sur son chemin.

HÉBÉPHRÉNIE.

Interrogé, il dit qu’il se repent de l’avoir fait et qu’il ne sait pas pourquoi il a dit des injures aux gens qui passaient; il nie qu’on lui en veuille et il reconnaît qu’il a le cerveau malade. Il a d’ailleurs la même expression de physionomie figée. Souvenirs de l’enseignement reçu extrêmement vagues, mais il est orienté. Phénomènes cataleptiques nets ; il reste un bras levé pendant fort longtemps. Comme on recherchait les idées hypocondriaques qu’il nie pour le moment, il raconte qu’après un accident il a eu le pouce gauche abîmé, et il regarde son pouce ; il tient sa main gauche et son pouce levés devant lui toute la fin de l’examen dans une attitude persistante. Il prétend, interrogé, que c’est pour se convaincre de l’accident.

Il n’a pas été possible de vérifier exactement la mémoire du jeune homme. Les questions posées ont été seulement des questions dites d’intelligence. Il me paraît probable que le malade était débile. On peut se demander pourtant si la démence ne va pas s’installer très rapidement. On remarquera les signes de catalepsie, qui trouveront leur développement complet dans la forme dite catatonie, et l’accès d’excitation, enfin la disparition rapide des idées délirantes.

Enfin, je ferai seulement allusion à un enfant de neuf ans, que j’observe en ce moment, malade depuis un an, qui prend des attitudes étranges, ne travaille plus, est indifférent à tout; il a des accès de colère terribles quand on le contrarie, de l’insomnie et des terreurs nocturnes, etc. Je veux seulement relever l’âge si tendre du début : huit ans.

L’observation qu’on va lire s’oppose jusqu’à un certain point aux formes précédentes : on pourrait en faire une forme pseudomaniaque de la folie discordante hébéphrénique.

Hébéphrénie pseudo-maniaque. — .la... Pierre, doreur sur bois, entré à Bicôtre le 14 mars 190S.

Antécédents (d’après les renseignements de sa mère). La mère serait nerveuse et le père buvait. J..., à 3 mois, aurait fait une grave maladie sur laquelle il est impossible de rien savoir ; il aurait marché tardivement. Un frère cadet aurait eu toutes ses dents ensemble à, dix-huit mois.

.1..., élevé en province, aurait eu son certificat d’études si on l’avait laissé à l’école, paraît-il. Doreur sur bois, il était très patient, gagnait 7 et 8 francs par jour; il a appris très vite.

Il fait, en 1900, son service militaire aux Alpins. Il s’est plaint du froid; il a eu des maux de tête et des douleurs dans tout le corps. On lui aurait extrait des polypes du nez. Il revient en 1903. Ne fume ni ne boit. On s’aperçoit qu’il est devenu sournois, difficile, violent. Insomnie, cauchemars, cris nocturnes (?). il vit avec une maîtresse. D’après elle, son amant prétendait que les autres ouvriers étaient jaloux de son travail. II a une petite fille. 11 devient très in-

FOLIES DISCORDANTES

quiet. Quelques jours après l’accouchement, il met à la porte sa maîtresse avec l’enfant, puis il les reçoit de nouveau. 11 fait du bruit la nuit en disant qu’il veut se rengager. 11 se présente à une caserne où il fait du tapage, ce qui le fait envoyer au Dépôt le 13 mars 1905.

Du H mars 1905 au 28 décembre 1905. — Je n’ai que peu de renseignements. Poids 61 kilogr. 500. Le docteur Féré, mon prédécesseur, fait le certificat imimédiat suivant :

« Excitation maniaque, délire polymorphe, hallucinations auditives ; à observer. »

Le 19 mars, le malade tombe soudain en arrière, avec perte de connaissance, pas de convulsions, léger tremblement des lèvres et des paupières, un peu d’écume à un coin de la bouche.

Aspect d’excitation maniaque jusque vers fin mars. Puis période où J... aurait été tranquille et même sombre, ne parlait plus.

Le D'- juillet. — Poids, 65 kilogrammes — Recommence à être agité.

Le 4 juillet. — Il est noté que le malade s’est épilé complètement la moustache entre 9 h. 1/2 et 10 h. 1/2. 11 se gratte le cuir chevelu avec des cailloux pointus depuis quelque temps. Cicatrices du cuir chevelu. Eruption furonculeuse aux jambes.

■ Le 7 juillet. — Dans l’après-midi s’épile les cils des deux côtés, surtout à droite.

11 engraisse de plus en plus malgré l’agitation persistante, si bien que le 11 décembre 1905, il pèse 72 kilogr. 500.

28 décembre 1905. — Ayant pris le service, je vois le malade pour la première fois. Je le trouve atteint d’un délire vague de persécution et de grandeur, avec hallucinations de l’ouïe possibles, ce qui me fait penserîila « démence précoce» ou à un délire mal systématisé chez un débile. 11 prétend qu’il a eu la vérole. 11 a l'air satisfait. Mais il est très bavard et pas réticent du tout.

■ Le 4 janvier 1906. — Interrogé sur l'attaque qu’il aurait eue le 19 mars de l’année précédente, il prétend qu’il l’a simulée, qu’il l’a déclaré sur le moment même à sa femme. Celle-ci, venue aujourd’hui, confirme la chose.

Aujourd’hui même, il a eu de nouveau une chute avec perte de connaissance paraissant réelle, sans convulsions, ni évacuation, ni écume à la bouche.

Du 27 avril au 7 mai. — Agitation et cris par intervalles, propos comme ceux que nous rapportons plus bas en détail. On pense ù une P. G. possible.

Le 18 mai. — La ponction lombaire ne révèle pas de lymphocytose.

Le 17 août. — Interrogé, il répond : « Ça ne va pas du tout, je suis persécuté parla méchanceté du monde. On n’indique pas bien la vie du monde. Une supposition, la Chambre des députés devrait être l’enseignement de la vie de l’homme et delà femme.»

D. — Quel rapport cela a-t-il avec vous ?

R. — Moi rien, mais ça affole le monde. Avec leurs crédits qu’ils votent, ils fatiguent la classe ouvrière. Je suis embêté par tous les hommes, il y a des hommes qui rêvent de ne pas laisser la femme ïi leur mari.

D. — Pourquoi êtes-vous malade ?

. Le malade se livre à des considérations philosophico-socialistes vagues et incohérentes, puis Rajoute : « 11 y aune force brutale qui vous paralyse le corps; c’est la méchanceté des gens qui sont autour de moi. Us me lancent des décharges

HÉBÉPHRÉNIE.

électriques en passant. Ils ont la haine de la vie des hommes, ça vous brutalise, ça vous immortalise et par la voix du cœur ils lancent des décharges électriques. Ce sont des malades qui ont besoin d’êtres soignés. »

D. — Qui êtes-vous ?

R. — Ohl ma foi, je suis un jouet et un mannequin pour vous. C’est ma femme qui doit me conduire. Je suis ce que vous voulez. Je suis marié par la nature. J’accepte le mariage parce qu’il est très bien.

D. — Où êtes-vous ici ?

R. — Je suis dans un hôpital.

D. — Quel jour ?

R. — Vendredi . mois d’août 1906 (mais ne sait pas le quantième). Il faut

changer le calendrier pour qu’il marque la fête du peuple. Vous devez y fêter les fêtes familiales de la moisson, de la culture, de la nature.

R. — Je suis persécuté par les gens qui cherchent à donner de la direction ii la vie.

D. — Avez-vous des amis ?

R. — Non.

D. — Vous n’avez pas d’ennemis ?

R. — Non, je n’ai pas d’ennemis.

D. — Vos organes fonctionnent-ils bien ?

R. — Non, ils ne fonctionnent pas, sans cela je n’aurais pas la peine de me masturber. Ma tête change de physionomie par la méchanceté.

1). — Avez-vous un cerveau?

R. — Oui, il faut qu’il se rapporte à tous.

D. — Votre cœur ?

R. — Mon cœur appartient à la bonne vie.

Il a toujours l’air jovial et épanoui. Il engraisse.

/s' septembre 4906. — Depuis quelque temps le malade fait des grimaces épouvantables.

D. — Pourquoi faites-vous des grimaces ?

R. — J’ai des troubles dans la tête. Je veux faire travailler ma femme. La nature nous a donné une femme à chacun.

D. — ■ Vous êtes marié ?

R. — Non, je n’en ai pas les moyens.

D. — Est-ce une maîtresse que vous avez ?

R. — Non, c'est la femme à tous, une légitime.

D. — Quel métier?

R. — Doreur sur bois.

R. — A l’hospice du Kremlin-Bicêtre.

Sait le jour et le mois de l’année, mais pas le quantième.

11 dit que c’est samedi (exact) etil ajoute : « Ma femme vient me voirie jeudi et le dimanche. C’est pourquoi je connais le jour. Pourquoi m’a-t-on mis du poison dans la plaie. Si on n’avait pas fait ça, mon cœur aurfiit battu davantage. »

D. — Qui est-ce qui vous a fait ça ?

R. — Je ne sais pas, La lune nous envoie de la nourriture ; je sens la lune au

FOLIES DISCORDANTES

goût etla piqûre quej'ai dans le derrière et d’ailleurs moi aussi je suis une alimentation.

D. — Qu’est-ce que vous voulez dire par là?

Le malade ne répond pas et se met à rire.

10 novembre. — Grimaces continuelles, agitation légère constante.

D. — Pouquoi faites-vous des grimaces?

R. — C’est la paralysie.

D. — Quelle paralysie?

R. — On me fait faire des paralysies; on me fait masturber.

D. — Qui ça?

R. — Quand ma femme vient, ça m'excite et je me masturbe; les autres me poussent à me masturber. .

... On m’envoie des courants qui me ravagent la tête, i). — Quels courants?

R. — Des courants de méchanceté.

D. — Pourquoi vous fait-on tout ça?

R. — Parce qu’ils s’ennuient.

D. — Où sont-ils?

R. — Là-haut... (le malade fait un geste vague.)

4 janvier 4907. — Grimaces continuelles. Le malade contracte violemment le peaucier du cou. Toujours air jovial et en dehors.

D. — Pourquoi faites-vous des grimaces?

R. — C’est lui qui me transmet le courant (il indique un malade qui fait des grimaces).

D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici?

R. — Depuis la formalité.

D. — Qu’est-ce la formalité ?

R. — C’est la vie formelle.

6 janvier 4 907 . — J... est très agité. Il crie dans la cour et semble répondre à des questions. ;

« Comment? vous dites? Oui, j’entends vos voix.

« Vous êtes tous des vaches, des lâches, des feignants.

« Vous n’avez que des malédictions à me faire voir...

«Vous m’emm . Vous n’avez pas fini avec vos inventions de çorps humain?.

« Qu’entendez- vous par la vie terrestre et la vie éternelle?...

« C’est au soleil à parler et non vous par la transmission des voix intérieures sans qu’on vous adresse la parole...

« On parle même sans le vouloir... »

Le surveillant l’interpelle : « Pourquoi criez- vous ainsi? »

« C’est assommant, répond-il, d’être troublé dans son sommeil par ces cochonslà 1 On est dans la peau d’un autre! On vous envoie des visions. »

Le jour suivant il se calme, mais écrit des phrases incohérentes et obscènes sur les murs de sa cellule et sur des feuilles de papier; voici ce qu'il y a sur une de ces feuilles (la plus convenable) ;

« Créateur et créature.

« En République.

« Monuments couleur, chairs.

« La création du monde.

« Résidents patronals et patronales.

« Propagandes féministes.

(( Positions de l’amour et situations.

« Transmission de la voix. Individuelle.

« Voix intérieures parlant d’un coi-ps à l’autre. »

IS janvier 1907. —

D. — Pourquoi écrivez-vous tout ça sur le mur?

R. — C’est des voix internes qui m’obligent à écrire.

15 février 1907. — Propos obscènes continuels, incohérents comme dans les échantillons ci-dessus.. Parle tout seul dans la journée sur un ton déclamatoire.

D. — Quel mois sommes-nous?

R. — On ne m’en donne pas l’idée et la pensée, car ce sont vos idées que je dis, elles vivent pour la satisfaction de tous les peuples...

29 juin. — « J’ai des pai-alysies corporelles, par les autres corps; j’ai le cœur malade, j’ai des rétrécissements dans le cœur, j’ai le cœur tyrannisé.»

On demande au malade de grimacer : il grimace en expliquant que ce sont des paralysies corporelles. Dans le cours de la conversation il grimace spontanément.

Le 2 septembre 1907. — Grimaces continuelles; il explique qu’il y a des voix intérieures qui parlent en lui : « J’ai le cœur phonographe. »

Fin de l’année 4907 et année. 1908 — Même état avec des moments de plus grande agitation joviale, de grimaces, de bavardages du même genre que ci-dessus. Ecrits où les mêmes signes se retrouvent, répétition de mots semblables par le sens, de mots fabriqués. Ainsi le 16 octobre 1908, on lefaitécrire; il écrit spontanément ;

« Se fout de moi, se moque de moi, abuse de moi.

« Enrolations attitrations.

(c Des infirmités, des paralysies

« Ça m’est impossible, j’en suis incapable d’être soigné, d’être soulagé.

« D'n ouistiti, un pantin, un arlequin, un guignol.

(( Dans la purée, dans la mendicité. »

De temps en temps, un peu moins agité et excité, il est capable de donner des détails précis sur son passé, sur sa famille. 11 reçoit sa femme tantôt bien, tantôt mal. Ainsi le 30 octobre, après avoir raconté, sur mon interrogation, ce qu’il faisait dehors, on lui demande :

D. — Votre femme vient-elle ?

R. — Elle travaille, elle vient quand elle peut.

D. — Vous avez une petite fille?

R. — Oui.

D. — Quel âge?

R. — 3 ou 4, 4 ou 5 ans.

D. — Lequel des deux?

R. — Je n’en sais rien.

D. — Etes-vous content de la voir (votre femme?)

R. — Ci'oyez-vous que je suis content de voir une femme quand je suis enfermé? Si j’étais en liberté, oui.

Fin de l’année 1908 et commencement de l'année 1909.— lo\i]onrs même état;

FOLIES DISCORDANTES

il n’y a que quelques rares moments où J... ne soit pas de bonne humeur. 11 a l’air de s’épanouir de plus en plus; il est constamment réjoui et jovial; il est gros, gras, florissant physiquement. Un jour de janvier, dans la cour, il me raconte toujours de la même façon plaisante qu’il est né il y a 2000 ans, que le soleil et la lune s’intéressent à lui, puis il dérive rapidement vers un thème érotique sur lequel il est intarissable. Un autre jour il veut absolument me faire entendre « les sonneries de trompettes de l’artillerie ». Criant de toutes ses forces il imite approximativement le son de la trompette et me demande de l’admirer.

2 avril 4909. — On revient sur les idées de grandeur.

I). — Il y a 2000 ans que vous êtes né?

R. — C’est le trentenaire, puisque la lune et le soleil accouchent tous les mois. Nous sommes 48 hommes et 48 femmes qui ont 1906 ans. Où sont-ils, tous ces frères d’enfance et toutes ces sœurs d’enfance qui ont 19 siècles à un mois de différence?

D. — Quand êtes-vous né?

R. — Il n’y avait pas d’années à ce moment-là. Par ma renaissance, je suis né en 1879 (exact).

D. — Votre vraie naissance ?

R. — Vous n’ôtes pas assez savant pour me le dire. On pourrait dire le mois de la naissance, janvier ou janviôse (le mois de sa vraie naissance est août).... Je suis né en plein air où il n’y avait aucune maison, aucune construction maçonnique, pai'ce que mon père et ma mère ont contracté leur amour en plein air.

D. — Quel jour sommes-nous ?

R. — Vendredi. Hier c’était visite.

D. — Quelle date?

D. — Il n’y a pas de calendrier ici. Alors par la pensée je ne sais pas.

R,' — Quelle année?

R. — 1908 ou 1909, 1909. . ,

U. — Depuis combien de temps êtes-vous ici?

R. — 11 y en a quand ils parlent ils ne savent pas ce qu’ils disent, moi je

sais ce que je dis. Hier j’ai fait le cheval; j’ai . la jument; je les enc...

je les enviande... je dis ça dans les comicités parlantes.

R. — Ce sont vos paroles ou celles du soleil et de la lune.

U. — Comment s’appelait votre père?

R. — Par ma renaissance Bernard J... ; mon vrai père c’est le soleil, ma vraie mère c’est la lune . . .

Je contracte la tuberculose la nuit, et le jour j’ai des douleurs dans le corps. . .

Puis SC tournant vers M. X..., qui leregarde avec curiosité, il ajoute : « Vous avez une bouche et des dents, j’y f. . . bien mon. . . sans m’écorcher. »

On revient sur son métier : il donne des détails très sensés sur ce qu'il a fait et pas fait; il dit qu’il n’a pas fait d’apprentissage régulier, mais il a pu gagner jusqu’il 15 sous l’heure. Puis il fait spontanément des grimaces et dit : « Ça me remue la tête et les oi-eilles; ça me remue le membre et les c. . . ».

. U. — Qui vous fait cela?

HÉBÉPHRÉNIE.

R. — C’est l’électricité; c’est l’électro-vigueur et l’électro-aimant. J’ai des agitations membraniques (du membre).

11 continue à faire des grimaces horribles et contracte énergiquement son peaucier du cou. 11 a apporté dans le cabinet du médecin un petit instrument de musique d’enfant où on souffle. On lui demande d’en jouer. Au lieu de s’exécuter, il crache dans son mouchoir, si fort et si souvent, et avec tant d’efforts qu’il en a presque des haut-le-corps; puis il se mouche de môme en fermant alternativement les narines et en faisant des grimaces. Comme on ne peut tenir son sérieux devant ce spectacle grotesque, il ajoute : « C’est rigolo, je ferais un beau clown; sij’étais clown dansun cirque, je ch. . . parterre pour faire rire le peuple. . . Je ferais un bon clown. . . » 11 finit par tirer quelques sons de son intrument ; il s’arrête et dit : (c Ça m’entête, j’ai des entêtations grimaçantes. « Enfin il essaie de jouer la Marseillaise.

A propos de ces mots fabriqués et de ces répétitions de mots qu’il a l’air de chercher et de vouloir, on avait noté au hasard quelques jours auparavant les phrases suivantes ;

« Je m’harmonise et me symphonise.

« Protectionnisme, protectionniste, service protectionnel.

« Vous me reconnaissez, je suis un service de connaissance, nous sommes de reconnaissance.

« Vous écrivez, vous inscrivez, vous ordonnez un programme.

« Je m’organise, je symphonise et je m’organise l’intérieur.

« Dans son accouvation, dans son accouchation, dans son accouchement.

« Solaire et lunaire ou lunatique et solitique.

« Elle a la puissance, elle a la résistance, elle a la réjouissance. »

Au point de vue somatique rien de bien particulier à noter. Embonpoint très marqué. Poids 70 kil. (le 1-i avril 1909). Les oreilles sont petites; la physionomie n’est pas très intelligente. Les réflexes sont normaux, plutôt forts; les organes normaux. Les anneaux sont peut-êti’e un peu larges, et par la volonté J... peut faire remonter les testicules et presque les cacher dans les orifices de ces anneaux.

J... a une fille de S ans ; celle-ci depuis huit mois présente un trouble de la parole qui, d’après la mère, va en s’accentuant (blésité).

Il semble bien que les prodromes seraient apparus quand J..., à 21 ou 22 ans, était aux Alpins. Peut-être est-il taré (père alcoolique); les renseignements sur l’enfance sont incomplets. Le début réel assez tumultueux paraît comporter un délire polymorphe hallucinatoire avec agitation et excitation dont on voit des restes plus tard. Il y a deux pertes de connaissance spéciales qui sont souvent signalées dans les hébéphrénies et « démences précoces ». Variation de poids. Engraissement extrême avec agitation presque constante. Actes absurdes. Enfantillages ; délire incohérent ; propos absurdes, niais, déformation de mots, grimaces, érotisme, le tout pêle-mêle comme je le rapporte en désordre, et par-dessus tout cela l’aspect maniaque avec satisfaction béate constante.

Chaslin. — Sémiologie. SO

FOLIES DISCORDANTES

Cet aspect était si frappant par moments qu’un médecin étranger, à qui je montrais le service, médit en voyant le malade J... s’avancer, en goguenardant, vers nous, que c’était un maniaque. 11 luimanquait plusieurs choses pour l’être tout à fait ; l’excitation intellectuelle n’était pas aussi étendue et se bornait aux mêmes idées avec des déformations des mots, des incohérences qui n’arrivent pas dans la manie aussi peu intense; la mémoire n’était pas excitée. Pourtant J... fait attention à tout (instabilité de l’attention) et se moque de tout le monde, mais il n’y a pas non plus la teinte de méchanceté que l’on rencontre si souvent dans l’excitation maniaque. Tout est discordant d’ailleurs chez J..., sa joie sans cause, ses idées délirantes absurdes, ses grimaces, ses enfantillages, qui ont fait rechercher la paralysie générale; rien ne tient ensemble. Et avec cela, quand on peut l’interroger dans ses accalmies, il n’a pas l’aspect d’un dément vrai. Ce qui dis tingue J... des autres fous discordants vus jusqu’ici, c’est qu’il n’est pas indifférent, affaissé ou déprimé ; au contraire, comme on le voit, sauf qu’il est adapté à l’asile.

Nous verrons d’ailleurs que Der... O. (p.808), est indifférent par un côté, puisque adapté, mais s’intéresse à ses représentations artistiques. Il ne faut donc pas, comme certains auteurs, faire de l’indifférence un signe pathognomonique de la folie discordante.

Folie paranoïde (« démence paranoïde » de Kraepelin).

Cette forme, comme je la comprends, ne paraît pas aussi fréquente que l’hébéphrénie. Aussi citerai-je encore une fois une malade vraiment typique que j’ai eu l’occasion de voir à plusieurs reprises.

Fo/te paranoïde typique. — Chez M““ L..., sur un fond d’indifférence se jouait un délire incohérent, inouï de contradiction et d’absurdité, qui s’accompagnait parfois d’excitation plaquée sur cette indifférence, et à la lin de rires et de gestes sans aucune relation, ou en contradiction avec les idées exprimées. L’excitation était assez fréquente au début, surtout en présence des personnes qu’elle avait accusées de lui nuire; elle devenait alors parfois violente. Je raconte textuellement quelques-uns des extravagants propos qu’elle a tenus en ma présence.

« Je suis enceinte dans mon âme, mon cœur et ma matrice de Jésus-Christ ; je suis la maîtresse de trente rois et de Bonaparte; divorcée d’avec X..., par toutes les Églises. J’ai été à la Cour de Cassation qui s’est mise à mes genoux et a déclaré que je n’étais pas folle... Je suis morte de la petite vérole ; Bourbon est venu me chercher au cimetière. J’ai envie de manger des asperges et

FOLIK PARANOÏDE.

on me fait manger des ordures. Toutes les nuits on m’enterre vivante; je suis coupée en morceaux et les rois viennent coucher avec moi pendant que je suis hypnotisée... Saint-Saens a dit que j’avais plus de génie que lui; une œuvre de moi vaut 800 millions... Je suis la seule femelle du monde entier, les autres femmes sont des hermaphrodites, je ne veux pas coucher avec. «

Ce délire variait peu, sauf qu’il y avait de temps en temps quelque innovation délirante toujours aussi absurde que les autres. Il y avait peut-être eu des hallucinations au début; je n’ai pu qu’une ou deux fois constater des hallucinations de la sensibilité générale. « On la pinçait, on la piquait », et elle sursautait brusquement en accusant sous mes yeux des sensations douloureuses soudaines. L’excitation et la réaction aux idées de persécution devenaient de plus en plus faibles; l’Indilférence s’étendait et la malade souriait, comme si elle s’était moquée de vous, en racontant ces énormités; en même temps, les gestes dont elle avait appuyé quelques-unes de ses idées devenaient stéréotypés et indépendants d’elle. Les lettres qu’elle écrivait étaient la reproduction du même incohérent verbiage. Cependant, autant qu’on pouvait s’en rendre compte, la mémoire était conservée sur les points essentiels, ainsi que l’orientation dans le monde extérieur et le temps. Comme elle était très surveillée et soignée, il était difficile de savoir si elle eût, toute seule, présenté du laisser-aller dans sa tenue. En un mot, l’incoordination, la discordance des idées, des actes et de l'état émotionnel, pour si grande qu’elle fût, n’était pourtant pas en rapport avec une démence actuelle. Tout au plus pouvait-on la prévoir par la disparition graduelle de l’excitation et de la réaction émotive aux idées délirantes de persécution, par une disjonction plus grande d’avec les idées des actes devenant automatiques, le tout se produisant très lentement après cinq ou six ans de délire environ. La santé physique était d’ailleurs constamment excellente. Je dois ajouter que la physionomie et la mimique dénotaient la débilité mentale.

Chez M™' L..., d'ailleurs mentalement anormale antérieurement, la particularité qui permet de la ranger dans un type spécial « parano'ïde ,» est l’importance du délire, aussi au premier plan quedanslafoliesystématisée(parano'iadesauteurs), mais avec cette grosse différence qu’ici il est non seulement polymorphe, mais aussi extrêmement incohérent et absurde, sans que l’excitation puisse expliquer cette incohérence, incohérence à froid. Car au fond il y avait indifférence émotive et sentimentale, sauf au début; à ce moment les idées de persécution amenaient seules une réaction ainsi que les préoccupations maternelles (dont je n’ai pas parlé) tôt disparues, et il n’y a jamais eu de période d’excitation ni d’agitation pouvant expliquer l’incohérence, pas plus qu’il n’y avait démence proprement dite. Dissociation rapide des idées et de l’émotion, stéréotypies secondaires en formation, donc discordanee, enfin conservation de la mémoire, même au bout de cinq ans, délire absurde, polymorphe, extravagant et incohérent : voilà la caractéristique de ce type clinique, très pur chez

FOLIES DISCORDANTES

et qui mérite bien ce nom de « Schizophrénie» que lui ont donné certains auteurs. Démence « paranoïde » est aussi un mot employé qui rend compte de la forme du déliré, mais non de la longue conservation partielle de l’intelligence. Si on la compare à des vraies « paranoïas » à la période de démence comme Bed... (p. 676), on s’aperçoit que la ressemblance est grande; mais d’emblée, ou presque, le délire paranoïde dépasse même celte incohérence démentielle de ceux qui ont commencé par un délire systématisé. On peut se demander pourtant si entre la folie la plus « paranoïde » et la folie la plus systématisée il n’y aurait pas tous les intermédiaires possibles?

Le cas suivant est beaucoup moins pur; il présente déjà des signes empruntés au type catatonie; les types purs comme L... sont rares, de même que les vraies catatonies. Mais ce qu’il y a de plus intéressant, c’est que je puis donner l’observation dès le début.

Folie discordante, délire « paranoïde », grimaces, maniérisme, puis mutisme, avec négativisme, sourire ironique, sans catalepsie.

Fri..., Jean, âgé de 17 ans, mouleur en cuivre, entré à Bicêtre le 6 juin

Antécédents (fournis parla mère, peu intelligente). — Rien du côté du père; parents morts très âgés. Du côté de la mère, la grand’mère est morte à 55 ans de la poitrine, le grand-père, vivant, a 81 ans. Le père du malade (que nous avons vu et qui n’a pas l’air intelligent, aurait été malade quatre à cinq ans avant son mariage (syphilis?). La mère n’a pas fait de fausses couches. Cinq enfants en tout, dont deux morts de méningite, âgés de quelques semaines.

Le malade n’a pas uriné tard au lit, a marché à douze mois; dentition régulière dans son évolution; mais terreurs nocturnes vers dix ans. A parlé de bonne heure. Pas de colères. N’a pas eu son certificat d’études à cause du calcul ; il aimait mieux le travail manuel que le travail scolaire, pourtant il savait lire et bien écrire. Il a commencé à travailler à 13 ans comme mouleur en cuivre. 11 est très bon ouvrier et très intelligent, dit la mère, puisqu’il gagne 7 fr. 50 par jour actuellement, à 17 ans.

A la fin de janvier 1907, il change d’atelier; c’est à ce moment qu’aurait débuté l’affection. Il se plaignait que les autres ouvriers l’endormaient, lui en voulaient, l’empêchaient de travailler. 11 continuait à manger, ne faisait pas d’excès de boisson et dormait bien. Il se mettait souvent en colère. Chez lui il se figurait que les voisins voulaient lui donner des coups de couteau. En mai il attrape la blennorragie.

Mardi dernier il est rentré dans sa chambre, s’est mis des chiffons sur la tête, accuse sa mère de ne pas vouloir le défendre contre les voisins qui veulent le tuer. Pleure et rit sans motif.

6 juin 1907. — Il est amené à Bicêtre. Tenue et aspect ordinaires. Il répond aux questions, sait où il se trouve; est orienté. « Depuis quinze jours, dit-il,

FOLIE PARANOÏDE.

j’entends des voix la nuit ; on veut me tuer pour faire mon autopsie. 11 y a des voix qui me disent d’accepter, d’autres qui me disent de refuser. « Je veux te

tuer. » — « 11 ne faut pas te laisser faire » Les médecins ont promis de

me guérir pour 160 francs. Ils n’ont pas réussi et maintenant ils veulent me tuer. Je ne vois pas les personnes qui veulent me tuer; elles ne veulent pas se montrer, mais je les entends bien dans mon idée. Je ne dors pas la nuit à cause de cesvoix; pour me défendre, je donne des coups de poing dans le vide. L’autre soir j’ai entendu M. Hamard, chef de la sûreté générale, qui est venu chez moi avec une bande d’apaches pour me tuer la nuit. Dans le plafond de ma chambre il y a des trous et j’entends comme des coups de revolver qu’on tire à travers. Je me figure que je me bats en duel. L’autre jour j’ai cru qu’il y avait des Indiens sous mon lit, et je regarde dessous, mais je n’ai vu personne (il avait lu dans lajournée le « Buffalo Bill » où il y avait une image représentant des Indiens). Il lit beaucoup. Il avoue se mettre facilement en colère, car unrien le contrarie, mais il ne frapperait jamais : « Dès qu’on me contrarie, je me sens retourné, mais je ne frappe personne. «

Léger tremblement des mains. Rien d’anormal, sauf les réflexes patellaires exagérés, un peu de constipation ; les extrémités sont froides et cyanosées. Blennorragie légère.

Il dit qu’il se croit malade. Dans toutes les réponses qu’il a faites aux questions, il emploie presque toujours cette formule ; « Dans mon idée j’entends. » .... Pendant la conversation son front reste constamment immobile, absolument lisse (signe de débilité mentale). F... s’agite sur sa chaise et regarde continuellement ses mains en les remuant. II met de la bonne volonté à. répondre. On le fait écrire ; il écrit spontanément à. ses parents avec de nombreuses fautes d’ortographe : « Cher parents, je vous écrit pour vous faire savoir que je sui en bonne santé, si vous voulez venir me voir dimanche, cela me ferait bien Plaisir. » A la fin de l’interrogatoire il dit qu’il est moins bien que chez lui, mais qu’il s’ennuie moins. — Niveau mental très suffisant, mais instruction faible. Poids 49 kilos. Mémoire intacte. En somme, seulement légère

iO juin. — Continuation des mêmes idées délirantes. Il ajoute qu’il se croit somnambule. Quand on lui demande ce que c’est, il répond ; « Un somnambule est un homme qui se lève la nuit, mais qui ne se voit pas: j’avais dans l’idée que j’étais somnambule. Je ne savais pas ce que je faisais étant levé parce que je ne voyais pas. »

1 3 juin. — Dit mieux dormir et ne plus entendre les ondes électriques qu’il entendait chez lui; on ne le menace plus. Il est content d’être à Bicôtre.

17 juin. — « Les ondes électriques sont passées; ils n’osent plus le faire ici. »

Il continue ù, raconter au passé les persécutions subies. « On voulait faire mon autopsie; je vois clair, mais les personnes à qui j’en veux je ne peux pas les voir. On m’a arrondi toute la tête parce que j’avais une déformation de la tête (le malade se tâte le cou parce que les artères lui paraissent tendues). Ces trois hommes m’avaient fait des propositions insolentes, ils voulaient rn’enc... (dit n’avoir jamais rien senti d’anormal au fondement); j’avais dans l’imagination qu’on voulait me faire masturber pour me rendre fou.

« Jamais je ne rêve.

« Ces hommes m’ont lancé des coups de poing que je n’ai pas sentis parce

FOLIES DISCORDANTES

que ça m’a fendu la tête... Ils me lançaient des ondes... Il y avait des fois où je croyais que le manger a été empoisonné. »

D. — Quel manger?

R. — Le manger d’ici. Ils l’ont fait pour me dégoûter du manger.

J’ai toujours cette idée devant moi; ils me parlent de tous les pays, du Japon, d’Amérique, d’Irlande pour m’engager comme soldat.

20 juin — F... a l’air préoccupé. Il tourne la tête il chaque instant, fait des grimaces avec ses lèvres, se caresse le menton et explique que « c’est nerveux ».

D. — Etes-vous poursuivi par les médecins ?

R. — .Te dois avoir l’appendicite; je dois vomir, par moments j’ai le hoquet. —

j’ai l’esprit triste parce que je m’ennuie. — Ils sont six médecins qui me poursuivent. Je les connais, je le sais, mais je n’ai pas le droit de le dire. — Ornes, Aubert, Mouton, Aurence, Vialet, Nicaster, sont les médecins qui m’en veulent. Ils tournaient autour de mon lit et à force ils m’ont rendu fou.

Le malade rit pendant qu’il dit ces noms de médecins. Il dit voir Nicaster pendant qu’il nous parle. Il regarde la cheminée et dit que c’est une cheminée de bateau, parle d’un policeman américain, Dick Leymour, ajoute que la mort plane sur lui et affirme qu’il voit un bateau dans la chambre(?),

21 juin. — Le malade sourit en s’asseyant et à la demande répond qu'il est content.

Il y a trois personnes de plus, des ouvriers, qui l’ennuient. Puis il rit : « C est comme un rire forcé ». 11 croit que c’est ces personnes qui le font rire « avec (les appareils ». Ses parents sont complices avec les médecins. Les personnes qui l’ennuient ont un appareil, ils mettent la photographie dedans, la font tourner et sont devant lui sans qu’il les voie, car ils se rapetissent avec cet appareil qu’ils ont sur eux et où ils mettent la force qu’ils veulent. Ils peuvent .aussi voler avec cet appareil qui est comme un appareil photographique. Ils sont constamment après lui et l’empêchent d’écrire toutes ces aventures. Il dit penser à la guerre russo-japonaise.

Il est constamment agité sur sa chaise pendant la conversation; il sourit, grimace, arrange continuellement sa casquette, regarde ses mains qu’il trouve tantôt blanches, tantôt violettes, croise les bras, se tùte partout. Il se tâte à la fin la tête en expliquant que parfois elle est plus grosse d’un côté que de l’autre parce que quelqu’un la force. « Ils » sont tout le temps autour de lui, lui lont tourner la tête à droite et â gauche, aussi finit-il par en prendre l’habitude. « Ils » lui en veulent â mort.

20 juillet. — «Ici je suis plus tranquille, parce que chez nous, ils voulaient m’opérer, ici ils osent moins. » Il continue â s’agiter, tâte sa tête, fait des grim.accs, range sa casquette.

D. — Pourquoi êtes-vous agité comme ça ?

R. — C’est un tic, c’est une habitude que j’ai quand je n’ai rien â faire, je ne fais que bouger. J’ai jamais d’idée fixe, j’ai toujours l’idée changeante.

fer août. — Dit qu’il est à l’hospice depuis sept mois, depuis le 2 janvier. Hamard et Ménélick, chef de l’armée autrichienne, sont toujours après lui. On lui trafique l’estomac; ses boyaux sont pleins de petites roulettes qui empêchent la matière de descendre. 11 dit qu’il a été traité de voleur par un médecin de la Salpêtrière, mais qu'il a une vie propre, on peut le voir au « téroscope ». La

FOLIE PARANOÏDE.

fllle Vial... l’a débauché. Ici c’est une souricière, c’est le nom qu’a donné M.Hamard à cet hospice. Le Président est complice. S’il sort d’ici, il veut aller au Tribunal pom’ donner ses preuves.

2 août. — Sa mère, malgré toutes les observations, le reprend. Sa blennorragie est guérie (injections de permanganate de potasse).

Deuxième entrée le IA août. — Renseignements fournis par la mère. — « En revenant chez ses parents, il s’était mis à travailler comme si rien ne s’était passé. Le quatrième jour il n’est pas revenu de son travail chez lui. Le lendemain il revint ; il parle toujours, disant que je ne suis pas sa mère, qu’il ne connaît pas son père. 11 nous a menacés, a voulu sauter sur son père en lui disant: « Tu es un sale Prussien, tu es venu manger le pain des Français » (le père est lorrain). Le père ayant dit qu’il lui donnerait une gifle, le malade a voulu se jeter sur son père. Déclamations par moments, disant qu’il était le maire du XX' : dans la nuit il se dressait sur son lit, se disant Paul Pons, Raoul le Boucher. Il me demande si j’avais des idées sur lui et tient de vilains propos sur son père. »

15 août :

1). — Vous êtes revenu?

R. — Oui, je voudrais aller travailler ii l’étranger, en Amérique, .le n’ai pas d’argent et je ne peux pourtant pas voler. Ici tout le monde m’en veut, on me frappe partout. Toujours on me fait tomber en léthargie et on veut me faire tourner du côté de la femme. Et ils m’ont tourné la nature, je vais sur les hommes. Je n’ai jamais eu de parents. C’est moi qui suis Friquet. C’étaient des enfants trouvés, mes parents; c’est moi qui les ai fait grandir.

D. — Vous êtes satisfait d’être revenu?

R., — Oui, je suis content. On ne veut pas me voir, mais mon vrai âge c’est 22 siècles. Je suis le premier homme. Si M. Chamberlain veut m’interroger avec son « taroscope », vous le verrez. Le « taroscope » sert à épurer les cervelles: c’est comme ça qu’on voit si un homme est assassin ou non.

28 août:

«Vous savez que j’ai écrit au Président de la République pour avoir ma sortie. Je veux aller à Buenos-Ayres, pour travailler dans le moulage, là-bas on a 25 francs par jour. »

D. — A part cela?

R. — Ça va bien.

ü. — A quoi vous occupez-vous ?

R. — A rien.

D. — Vous avez dit que c’est vous qui aviez créé vos parents?

R. — J’aime mieux dire non, parce qu’on rirait. Je suis né en Ecosse.

IL — Quel âge avez-vous?

R. — .le ne veux pas le dire, parce qu’on me prendrait pour un déséquilibré ; j’ai faille tour du monde du monde à 17 ans; je suis revenu à 27 ans, et on m’a rapetissé, je ne sais pas pourquoi, avec « Thimoptyque ». C’est moi le vrai Ménélik. Naturellement c’est drôle à dire, mais je n’ai jamais été menteur.

I). — Comment vous appelez-vous?

R. — Je n’ai jamais eu de nom. Quand je suis revenu du tour du monde, on m’a appelé Friquet. Je suis fils d’Attila. C’est un Ecossais; c’est au fond du pôle nord. 11 y a des haricots et je les écossais. Et comme je n’avais pas de nom,

FOLIES DISCORDANTES

j’ai pris ce nom-là parce qu’il y avait beaucoup de haricots. Je voudrais retourner au pôle nord . la terre de là-bas a mille atmosphères parce que l’eau du

pôle arrive fraîche. C’est pour cela qu’on dit terre chaude. Ça semble drôle, mais c’est comme ça. Pour y retourner, il faut que je traverse l’Angleterre et que je retrouve mon petit navire. 11 y a douze habitants au pôle, dix en Ecosse et deux au pôle, ils vendent des haricots... J’ai été chez Louis Boussenard, je lui ai raconté ma vie et il en a fait des volumes. — Aussi autre chose qu’on ne voulait pas croire: dans les luttes aux Folies-Bergère, Charles le Boucher, Laurent le Beaucairois, Paul Pons, c’était moi. Après on me rapetissait, c’est quelqu’un qui me mettait en léthargie.

On veut me faire passer un petit « asturé ».

D. — Que veut dire asturé?

R. — C’est pour ne pas dire masturbé.

Tout cela est raconté sans arrêt, avec volubilité et en souriant.

2 septembre. — On trouve sur lui une lettre adressée au Président de la République, incohérente et remplie de fautes d’orthographe, où il demande sa sortie dans les dix-huit heures, et qu’il termine en disant: « Mon vrai nom est Friquet et non pas Fr. un prussien Veullié me rendre repense ou gare à la Bombe Russe signé Friquet Répons et sorti dans les 18 heures . v. p. »

Jusqu’à la fin de l’année même état. Poids, 52 kilogrammes.

2 Janvier 4908. — Poids, 53 kilogrammes.

16 Janvier 4908. — La mère trouve sonfils« plutôt mieux» .Néanmoins elle a remarqué quelques manières pendant ses visites. Le malade dit qu’il a quelque chose de sale dans la bouche, il crache dans du papier, par terre ,: il a demandé hier à son père et à sa sœur pourquoi ils le regardaient ; il flaire les friandises qu’on lui apporte.

46 février 1908. — Depuis quelque temps F... s’isole dans la salle; il mange et dort comme tout le monde, mais il passe ses journées au pied de son lit ou dans un coin de la cour, ne causant à personne. Quand on l’interroge il répond de mauvaise grâce, souvent évasivement, avec un sourire ironique.

D. — Que désirez-vous?

R. — Rien.

D. — Voulez-vous aller chez vos parents?

R. — Non.

D. — Etes-vous bien ici?

R. — Oui.

D. — Préférez-vous rester ici ou retourner chez vous?

R. — Ça m’est égal.

D. — La dame qui vient vous voir est-elle votre mèi'e?

R. - Non.

D. — Où est votre mère?

R. — Je ne sais pas (il se mord les lèvres puis sourit).

D. — Alors que voulez-vous qu’on fasse de vous?

R. — Rester ici.

D. — C’est entendu.

Le malade s’en va en souriant.

49 février 4908. — Poids. 55 kilogr.500. Répond difflcilement aux questions banales et aux autres pas du tout. 11 sourit ironiquement ou pince les lèvres.

FOLIE PARANOÏDE.

ne regarde pas son interlocuteur et tourne sa casquette entre ses mains.

3 mars 4908. — A enlevé la visière de sa casquette. Aucune explication n’est obtenue. Sourit constamment. Répond tout au plus par oui ou non aux questions.

4 avril 4908. — Ne répond plus rien du tout. Mutisme absolu. Sourire figé sur les lèvres.

8 avril 4908. — Sa mère prétend qu’il lui parle et le trouve très bien; elle veut le retirer et fait une scène quand on lui explique que cette sortie est absurde. On le lui rend sous toutes réserves. 11 sort le 17 avril.

Troisième entrée le 6 juin 4908.

Renseignements fournis par la mère. — Depuis sa sortie il restait assis et muet dans le débit de vins. 11 souriait constamment. Il paraît qu’il parlait seulement à sa mère pour demander à manger, à, boire, le journal, demander des détails sur ses parents. Le 6 juin, sans que rien pût faire prévoir l’acte, il casse les vitres de la cuisine avec son poing, il se laisse en riant laver les mains et, comme onlui reproche son acte, il recommence; onl’emmène aussitôtàBicètre.

7 juin 4908. — Mutisme complet. Sourire ironique perpétuel. Tête baissée, ne regarde personne ; se conduit à part cela normalement dans le service, mais refuse d’obéir à tout acte commandé, sauf s’asseoir ; ferme les yeux et serre la bouche quand on lui commande de les ouvrir, résiste aux mouvements qu’on veut imprimer à ses membres. Reste assis ou debout, figé; pas de manières particulières.

26 octobre 4908. — Depuis son entrée n’a guère varié. Aujourd’hui on peut pendant un instant obtenir quelques réponses.

9 décembre 4908. — Ne résiste plus aux mouvemenls, mais pas de catalepsie; le sourire est moins marqué et moins ironique.

22 février 4909 ;

D. — Comment allez-vous ?

R. — Ça va bien.

C’est tout ce qu’on en peut tirer. Sourire indifférent.

48 avril 4909. — Poids 59 kilogr. 500.

30 avril 4909. — Plus de sourire. Indifférence, docilité, mais pas de suggestibilité. Ne répond pas aux questions, mais nomme quelques objets ordinaires qu’on lui montre.

48 mai 4909. —11 faut noter que depuis ces deux années (presque) de maladie, F... n’a cessé d’être bien portant physiquement, qu’il a grandi et grossi, qu'il a gagné 10 kilogrammes de poids.

En résumé : enfant nerveux (terreurs nocturnes) et anormal psychiquement, probablement tare' héréditairement, comme le montrent deux frères ou sœurs morts de méningite. Début à 17 ans. Délire tout à fait absurde, incohérent, mobile, contradictoire, de persécution hypocondriaque, de grandeur, etc., avec idées fantaisistes comme dans ifn rêve (sans être un délire de rêve), plus extravagant que dans la paralysie générale, délire que l’on peut appeler en partie délire d’imagination, mais sans imagination réelle, car toutes! puisé dans les romans d’aventures que F...

FOLIES DISCORDANTES

a lus; avec mots fabriqués, grimaces, manières, sourire ironique, indifférence complète vis-à-vis de ses idées délirantes, de sa situation et de ses parents. Puis actes absurdes, sourires stéréotypés, mutisme, négativisme. Durée déjà de bientôt deux ans.

On voit ici nettement d’un côté un délire très accentué, prédominant automatiquement, incohérent et multiple, quelques gestes, grimaces, manières, plus tard sourires stéréotypés, mutisme, et enfin négativisme, phénomènes moteurs qui tous sont le développement de la persistance (que nous trouverons au complet dans le type catatonie), symptômes qui semblent être indépendants les uns des autres, et, d’un autre côté, la sphère émotive etsentimentale, qui, elle, ne révèle que l’indifférence ; et, enfin, la conservation de l’orientation, de l’attention, delà mémoire, très marquée. 11 y a donc encore ici une discordance entre les éléments morbides, sans que la démence ou l’excitation ou la confusion puissent l’expliquer. — Il faut ajouter au point do vue démence qu’elle paraît s’installer peu à peu depuis que j’ai quitté le service (donc démence rapide en deux ans?).

Fri... (p. 793), quand on lui demande d’ouvrir les yeux, les ferme, et d’ouvrir la bouche, la ferme; si on veut lui faire faire un mouvement, il y résiste par l’opposition des antagonistes. C’est de V association par contraste, ^QVLrvs.il-on(\i\.T&-, mais c’est tout simplement la marque de « Y embêtement » ; c’est le mécanisme dY arrêt, moteur par négativisme (dans le sens algébrique du mot), que Kraepelin appelle Sperrung par opposition al’ inhibition on Hemmung.

Ces phénomènes moteurs et volontaires sont bien plus développés dans la catatonie, mais il est possible que plus tard ils se développent davantage chez Fri..., si la période d’état se prolonge. Cette distinction en périodes est très artificielle, d’autant que la démence souvent peu marquée, nullement comparable à la démence organique, est plus apparente encore que réelle, ne s’installe aussi maintes fois qu’avec une si prodigieuse lenteur quelle n’exislo pour ainsi dire pas, le malade restant à peu près indéfiniment dans le môme état chronique, ou même s’améliorant un peu. Il est probable que Fri... arrivera à un moment donné dans un étal analogue à celui des deux malades suivants, que je n’ai vus qu’au bout de longues années de maladie. Je dois d’ailleurs, tout en les donnant ici, faire une réserve sur le diagnostic du type paranoïde C’étaient peut-être de simple shéhéphréniques ; mais à la période de

FOLIE PARANOÏDE.

démence il est bien difBcile de faire un diagnostic rétrospectif. La démence passe son niveau sur les types discordants comme sur les autres.

Folie discordante. Ancien délire. État actuel de démence. Était-ce le type paranoïde ou hêbéphrénique ?

Lev..., Maxime, employé de commerce, entré à Bicétre le ii mars '189(1, à rage de 27 ans.

Le père, que j’ai vu le 22 janvier 1907, m’a donné les renseignements suivants : L... aurait toujours été vindicatif, très colère, discutait avec le maître d’école; il aurait eu son certificat d’études, mais n’aurait pas été considéré comme intelligent. (11 faut noter qu’il ne lïi’a pas dit, ce que le malade lui-même m’a révélé, que L... a été un an à Charlemagne, et trois ans ù, l’École commerciale de la rue T..., ce qui est vraisemblable, étant donnés les restants d’une certaine instruction que l’on peut constater). Au service militaire toujours puni pour malpropreté-; n’a jamais eu de permission à cause de cela. Après le serévice militaire, envoyé à San Salvador poui- la maison de commerce où il était employé. C’est là qu’il aurait perdu la tête; il avait des ennemis imaginaires. Son père a été le chercher, et au retour L... a voulu tuer sa mère. Le début aurait ainsi eu lieu lorsque le malade avait 24 ans. Probablement avant, dès le service militaire, y avait-il déjà quelque chose d’anormal dans son extrême malpropreté.

Une tante du père est épileptique, un oncle idiot, un neveu du même côté est mort dans une maison de fous.

Le père est mort il y a quelque temps, j’ignore comment, après m’avoir donné les renseignements ci-dessus.

11 y a encore deux frères et deux sœurs sur lesquels je n’ai pas d'indication?.

La seule chose que je sache de l’histoire de ce malade, une fois à Bicêtre, c’est qu’il a présenté un délire de persécution incohérent et absurde considéré par mon prédécesseur, M. Charpentier, comme greffé sur un fond d’imbécillité. Ce délire aurait disparu rapidement. Pourtant, au début, L... est très agité et placé aux agités. Puis, peu à peu (d’après les renseignements du personnel), il se calme, devient de plus en plus indifférent et souriant, ne poussant que de temps en temps des cris : « A mortl A mort! Mort aux Juifs! » sur lesquels on ne peut obtenir d’explications (il est lui-même juif).

Depuis que j’ai pris le service en 1908, L... n’a pas sensiblement varié. C’est un grand gaillard, débraillé, d’une saleté extrême, rempli de jus de chique (il crache et bave constamment), dont la physionomie est inexpressive, quand on ne l'interroge pas. 11 se promène danslacourdansune attitude penchée enavant; ne se querelle avec personne, mais est complètement indifférent à ce qui se dit ou se faitautour de lui; il rit parfois soudainement, niaisement, et sans cause connue. Parfois il marche rapidement en vociférant : « A mort ». 11 ne s’occupe à rien, si ce n’est à ramasser des bouts de cigarettes dans la cour pour chiquer. Il parait complètement adapté à l’asile, très docile, obéissant ponctuellement aux règles de la section. 11 ne se débarbouille que si on lui dit de le faire, mais il s’habille seul et mange seul gloutonnement en ne se servant que de la cuiller.

Voici maintenant un exemple de la façon dont il se comporte quand on l’interroge [-10 et H mai .'1909). 11 entre dans le cabinet du médecin comme

FOLIES DISCORDANTES

tout le monde, s’assied sans y avoir été invité, et regarde sans beaucoup d’expression de physionomie. Il marmotte quelques mots tout à fait indistincts; puis on comprend ; « Mon père a connu M. Lévy. »

D. — Votre nom?

R. — L..., monsieur.

D. — Votre métier?

R. — Mon père faisait le petit drapier.

D. — Et vous-même?

R. — Je ne faisais pas toujours sa partie, c’est l’exportation, ce qu’on appelle la commission.

D. — Où habitez-vous?

R. — Rue des M..., 72.

D. — Quel âge avez-vous ?

R. — 35 ans.

D. — Quand êtes-vous né ?

R. — Pendant la guerre, au commencement de mars 1870.

ü. — En quelle année sommes-nous ?

R. — En 1908... je ne sais pas.

I). — Vous êtes sûr?

R. — (Le malade regarde le calendrier) 1909. 1). — Quel mois?

R. — Mois d’avril.

D. — Vous êtes sûr?

R. — Mois de mai.

D. - Quelle date?

R. — Le 10, monsieur l’interne.

D. — Quel jour?

R. — Lundi.

D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici?

R. — Dix années . cinq années.

D. — Lequel des deux?

R. — Cinq années . je ne sais pas.

D. — Vous ne vous rappelèz pas?

R. — Six ou sept ans, monsieur le docteur.

D. — Quelle maison est-ce ici?

R. — L’hospice de Bicêtre.

D. — Quelles sont les personnes qui sont ici?

R. — C’est messieurs les internes, monsieur le docteur, monsieur le surveillant, et monsieur l’infirmier.

D. — Quels sont les gens 4ui sont avec vous à Bicêtre ?

R. — Ce sont les aliénés, les citoyens de la Révolution.

D. — Qu’entendez-vous par là?

R. — (Après longue hésitation) C’est les aliénés ceux qu’on parle dans les journaux.

D. Et vous, êtes-vous à votre place ici?

R. — Non. ...oui; c’est comme vous jugerez mieux.

FOLIE PARANOÏDE,

D, — Pourquoi vous a-t-on amené ici?

R. — J’étais un peu malade.

D. — Qu’est-ce que vous aviez ?

K. — J’avais un peu chaud !

ü. — Qu’est-ce que vous entendez par là?

R. — J’étais essoufflé parce que mon père venait de prendre une voiture, ü. — Et c’est pour cela qu’on vous a amené avec des fous ?

R. — Oui.

D. — Cela vous paraît naturel ?

R. — Non (la réponse est faite avec la plus complète indifférence).

D. — Est-ce que ça vous est égal d’être ici?

R. — Papa vous a remis une lettre.

Impossible de faire expliquer ce que cela veut dire.

D. — Y avait-il des gens qui vous disaient des sottises?

R. — Oui.

D. — On vous en dit encore ?

R. — Non, très peu, c’est-à-dire pas du tout.

D. — On vous ennuie ici?

R. — Non, pas du tout.

D. — Pourquoi avez- vous crié : Mort aux Juifs?

R. — Je n’ai jamais crié cela!

D. — Criez-vous cela au rabbin?

R. — Non, il ne me donne que des prièi’es et des bénédictions ; c’est un oncle de mon père.

D. — Qu’est-ce qu’il apporte?

R. — Le pain azyme et le pickle fleisch.

Spontanément le malade dit : «Je faisais des courses chez nous, je portais des paquets pour maman. »

On continue à rechercher des traces d’hallucinations, d’idées délirantes. On n’en constate pas.

Le malade sait bien les mois et jours de la semaine, mais les récite inexactement à rebours. Il a des notions exactes de géographie, d’histoire élémentaire, de calcul, de commerce, pourtant il explique mal la différence qu’il y a entre un Grand Livre et un Journal. Il lit très correctement et explique un faitdivers à propos duquel il dit que l’Agence Havas est l’agence qui fait les grandes dépêches officieuses. L’écriture spontanée, dictée, copiée, est bonne, avec une orthographe irréprochable, sauf qu’il n’y a ni virgules, ni points. Mais il est incapable de reconnaître et d’expliquer un proverbe simple, de faire un raisonnement même simple. Il donne quelques bribes de renseignements paraissant exacts sur son voyage à San Salvador et prétend qu’il est revenu parce qu’il ne gagnait pas assez. L... dit savoir l’allemand, mais prétend qu’il ne comprend pas quand on lui adi'esse des questions simples en allemand : il dit quelques mots en patois alsacien.

A la fin on lui demande ce qu’est devenu son père (qui est mort) . Il répond :

« Je ne sais pas . Peut-être qu’il m’a laissé ses affaires. »

Puis L... se met à marmotter.

D. — Pourquoi marmottez-vous comme cela ?

FOLIES DISCORDANTES

R. — Je suis né comme cela.

Toutes ces réponses sont faites rapidement, avec un air intelligent, même quand il ne sait pas ; par moments rire sans rapport avec les pai’oles. 11 semble s’intéresser à l’examen, cependant il s’en va sans demander quoi que ce soit.

Comme signes physiques aucun, sauf un peu de dermographisme et une lenteur extrême des réflexes pupillaires à la lumière et à l’accommodation. Les autres réflexes sont normaux. Il bave fréquemment.

Nous avons, en résumé, un malade qui peut passer pour un dément et qui a au moins quinze ans do maladie. Tares nerveuses dans la famille. Enfance un peu anormale, mais intelligence suffisante. Début vers 24 ans, avant même très probablement. Délire de persécution non systématisé, puisque le docteur Charpentier Ta indiqué comme greffé sur un fond d’imbécillité. Agitation fsur laquelle malheureusement nous n’avons pas de détails). Puis cette agitation tombe peu à peu pour faire place à une apathie et à une indifférence complètes, coupées de temps à autre de petites crises d’agitation toujours les mêmes ( « mort aux Juifs, à mort» ); disparition de tout délire. Comme habitude spéciale : marmottage de mots incohérents, rires absurdes, attitude toujours penchée. Conservation très frappante, après une longue durée de Taffection (quinze ans), d’une mémoire encore relativement bonne, d’une orientation très suffisante, avec éveil facile de l’attention, mais il y a défaut de raisonnement et de jugement, des phrases souvent absurdes. C’est manifestement un cas très analogue à celui de Fri... : le fond est le môme (bien que chez L... l’agitation ait remplacé la tranquillité et le mutisme) : indifférence (1), mouvements stéréotypés, incohérence verbale contrastant avec une conservation encore suffisante d’une partie de l’intelligence, mais en somme avec des signes de vrai déficit intellectuel, de démence, ce qui ne doit pas étonner, car il est vu au bout de quinze ans au moins de trouble mental. On peut donc dire encore que c’est probablement un type de folie discordante délirante, mais à lapériode démentielle (période qui d’habitude ne se distingue pas franchement de la période d’état), mais qui ici ne s’accompagne plus de délire.

Voici maintenant un cas très ancien, mais qui a l’avantage de nous offrir très nets les pliénomènes moteurs déjà ébauchés chez Fri... et Lev... Maxime, plus d’autres .symptômes intéressants.

(1) Il faut noter pourtant ici que l'indifférence n’est pas absolue; l'examen paraît réveiller un peu l’intérêt du malade.

FOLIE PARANOÏDE.

Folie discordante. Ancien délire. Démence. Stéréntypics multiples motrices. Etait-ce le type paranoïde ou hebéphrénique ?

Delo..., employé de commerce, entré à Bicêti-e le 1” mai 1889, à l’âge de ■19 ans (né en 1869).

Renseignements fournis par la mère. — Le père est mort tuberculeux; il était alcoolique, désordonné dans sa conduite; il trompait et battait sa femme, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir dix enfants de celle-ci. Sur ces dix enfants, cinq sont morts, en bas âge, de convulsions. Une fille plus âgée que D... a été comme épileptique à la Salpêtrière dans le service de Charcot. Pas d’autres renseignemements sur l’hérédité.

D...a toujoursétéun enfant bizarre, silencieux, solitaire, sombre, le nez dans son assiette auxrepas chez lui; il répondait aux questions : « ça n’est pas votre affaire ». 11 battait ses petits camarades; apprenait bien et a eu son certificat d’études. Employé de commerce, très travailleur, ne parlait à personne. On s’est moqué de lui et on l’a poussé à aller voir des femmes : orchite à 16 ans. 11 recommença une fois guéri : récidive d’orchite; démoralisé, il racontait que son sang était pourri. Il resta deux ans sans travailler, dessinant des menus pour tout travail; querelles avec sa famille, qui le mettait à la porte; alors il marchait pendant des heures, puis revenait. On le lit engager; il fut réformé pour son orchite. Un de ses frères le recueillit, mais il quitta son frère et vola pour se faire ari-êter (?).

D’après des renseignements trouvés dans son dossier, il s’est livré au vagabondage et a euplusieurs condamnations. La dernière arrestation pour filouterie d'aliments a motivé une expertise de Paul Garnier, qui a conclu à la « débilité mentale avec dépression mélancolique » et à l’envoi dans un asile.

Il a été considéré à l’Infirmerie spéciale du Dépôt et au Bureau de répartition de Sainte-Anne comme « atteint de débilité mentale avec dépression mélancolique et idées de persécution ».

A l’entrée, le docteur Charpentier, après avoir fait des certificats d’attente, le soupçonne ensuite de simulation et enfin le déclare atteint de démence précoce

Comme seuls renseignements détaillés que nous ayons sur D..., pour toute la période comprise entre le i" mai 1889 et le l'”' janvier 1906, j’ai trouvé une note du docteur Charpentier où il est dit que le malade aurait déserté deux fois de suite étant au service militaire. « 11 fait des gestes emphatiques en répondant et répond par des phrases construites, mais ne signifiant rien, ajoute le docteur Charpentier; constate qu’il a dans la journée des égarements et qu’il avait peur que ça n’augmente; dit n’avoir pas de rêves; se rappelle sa profession; calcul et lecture faciles. 11 dit ne pas tenir à voir sa famille et répond évasivement quand on l’interroge sur ses parents ».

Depuis que j’ai pris le service fin 1905, D... n’a pas varié et le diagnostic s’impose d’emblée : ancienne folie discordante. Voici sous quel aspect il se présente constamment : il est très grand, maigre, sec, la figure glabre, ridée, et brunie par les intempéries; sa tenue est débraillée, sa casquette est sans visière, sa chemise et son gilet ouverts, son veston mal ajusté, le pantalon tenant comme il peut, déboutonné, pas de chaussettes, les pieds nus aplatissant en pantoufles la partie postérieure de ses chaussures. Ses vêtements sont pleins de taches de nom-ritureet de boue. Il marche à grandes enjambées saccadées, un peu comme un échassier ou comme lorsqu’on veut faire Togre

FOLIES DISCORDANTES

pour amuser les enfants; à chaque pas il balance le corps en avant. Tous ses mouvements sont brusques, en détente de ressort. Arrivé devant le médecin qui Tinteri'oge, il se tient droit en face de celui-ci, immobile, sans rien dire, en tenant un œil fermé avec effort et grimace ; puis il l’ouvre et regarde tranquillement à droite et à gauche avec assurance. L’expression de sa physionomie est intelligente, mais ne révèle aucune émotion.

D. — Comment vous appelez-vous?

Ce nom est prononcé Immédiatement et avec une très grande rapidité.

D. — Votre petit nom?

R. — Hippolyte (de même), ü. — Quel âge avez-vous?

R. — 19 ans (il a vingt ans de plus).

D. — En quel endroit êtes- vous ici?

R. — A Helleville.

D. — Quellerue?

R. — Rue Mercure (peut-être Mercœur?)

D. — Quelle année sommes-nous?

D. — Quel jour? quel mois?

R. — Je ne me rappelle plus.

D. — Où êtes-vous ici?

R. — A Bicêtre.

D. — Qu’est-ce que Bicêtre?

R. — C’est une petite commune à l’ouest de Paris.

D. — Mais l’établissement?

R. — C’est un hospice.

D. — Qui sommes-nous? Que sont ces messieurs?

R. — Oh 1 je ne me rappelle plus.

D. — Vous ne m’avezjamais vu?

R. — Non.

D. — Êtes-vous content d’être ici?

R. — Comme vous pourriez le croire; en insistant) oui, oui.

D. — A quoi pensez-vous?

R. — Pas grand’ chose.

Prend une attitude réfléchie, cligne l’œil gauche fortement.

D. — Vous étiez employé de commerce ?

R. — Oui, monsieur.

1). — Quelle maison?

R. — tÂvec une rapidité extraordinaire) Maison H.- L., rue de C..., tissus en gros.

D. — Qu’est-ce que vous faisiez là?

R. — J’étais ancien employé de commerce.

On lui fait lire un passage d’un journal; il lit volontiers à haute voix, et très vite, mais presque inintelligiblement. 11 explique bien ce que veut dire le titre : Terrible méprise, mais s’arrête ensuite.

On le fait écrire : sur injonction il s’approche de la table avec sa cbaise, mais se place d’une façon étrange et slmiesque; il tient bien la plume, la

FOLIE PARANOÏDE.

trempe dans l’encre et écrit spontanément son nom ; on lui demande d’écrire son ancienne adresse; il écrit très correctement et vite: 31 rue de Saint-S... On lui dicte : « 11 y a quinze ans que je suis à Bicêtre »; il écrit la phrase, puis ajoute à la li^^ne : ii Bicêtre. Enfin il copie très exactement une dépêche de journal : « Le conflit d’Orient. La note serbe revient de Russie; les puissances vont la recevoir, » sans points ni virgules, mais avec les majuscules. Tous ces actes sont accompagnés de la grimace de l’orbiculaire gauche. Si on lui demande en insistant pourquoi il fait cette grimace, il répond ; « C’est mon habitude. » On insiste encore pour savoir pour quelle cause il ferme ainsi l’œil gauche; on ne peut tirer de lui que : « Je n’en sais rien, oui, oui. m Les connaissances en calcul restent très élémentaires ; pourtant il fait correctement par écrit une addition de plusieurs chiffres, une soustraction, une multiplication et une division simples. 11 récite bien les mois et les jours dans leur ordre, mais reste en route si on veut les lui faire dire à rebours. On cherche à avoir des renseignements sur le curriculum vitæ de D...; les réponses ont l’air d’être faites au hasard; le malade ne s’intéresse en rien à l’examen, il baille, siffle par moments et refait son éternelle grimace. 11 dit pourtant, ce qui est exact : « Depuis ce temps-là (depuis Tàge de 15 ans), je n’al rien foutu. » 11 avoue avoir été au 107' de ligne à A..., et avoir « déserté deux fois de suite », mais il ne donne aucune explication de ces actes. « Vous avez déserté comme cela sans raison? » Le malade ne répond rien, mais se met à rire. On ne peut tirer de lui que des réponses contradictoires sur la durée de son service militaire, la date d’entrée à Bicêtre, son âge et la date de sa naissance. 11 est évident que l’interrogatoire ennuie D... et qu’il répond au hasard pour lasser son interlocuteur, car il demande spontanément : « Je puis partir? » et s’en va avec empressement.

Rien à noter au point de vue somatique.

D... fait sa toilette en partie seul; on est obligé de le faire débarbouiller; mais il s’habille seul, si on peut appeler cela s’habiller, puisqu’il est toujours débraillé, les pieds nus dans ses souliers dont il enlève les lacets. 11 entend la cloche des repas; il arrive à table, s’assoit sans dire un mot et mange sans précipitation, mais engloutit d’énormes morceaux ; il s’éclabousse de sauce et se remplit de taches. Si la nourriture ne lui convient pas, il la met dans sa poche de paletot (potage, viande, légumes, etc.), puis la mange un instant après dans la cour avec ses doigts. Si un de ses voisins de table empiète sur sa place, il s’irrite et s’écrie sans jamais varier : « Je me nomme H. D... Je suis Français et je m'appartiens. » Il se couche seul, mais, la nuit, si on laisse ses chaussures à sa portée, il urine dedans. 11 se couche en chien de fusil, les genoux à hauteur du menton. Il est peu patient avec ses voisins de table, délit, etc., leur lançant à la tête des objets et donnant des coups à ceux qui le gênent. Avec les infirmiers, surveillants et médecins, il est docile. Les visites des autres malades le laissent indifférent; il ne regarde pas son frère qui vient le voir raremeni, mais accepte les gâteaux que celui-ci lui apporte ; il les retourne plusieurs fois entre ses doigts et les flaire avant de les manger. Il ne s’occupe à rien. Il se promène dans la cour sans piste, mais avec sa démarche spéciale et sa grimace sempiternelle, sans parler à quiconque. Il ramasse dans les brouettes à sa portée un tas de détritus dont il a les mains et les poches pleines au moment du coucher. 11 y a quelques mois il a chanté dans la cour de Ch.\slin — Sihniologic. 51

FOLIES DISCORDANTES

temps à autre, d’une voix très juste, des airs dont on ne pouvait distinguer les paroles.

En résumé, hérédité chargée. Enfance anormale. Début dès IS ou 16 ans par une conduite irrégulière, do la paresse, des querelles. Fugues. Désertion. Délire peu cohérent, puisque D... a été pris pour un simulateur. Ce délire paraît avoir disparu depuis longtemps. Gestes emphatiques. Longue durée de l’affection : vingt ans d’asile- Actuellement conservation relative de la mémoire ; mais absence •complète de fonctionnement intellectuel spontané. Indifférence totale. Tenue et attitude bizarres spéciales. Gestes et grimaces stéréotypés. Chiffonnage. Manière spéciale de répondre aux questions. Il n’est pas besoin d’insister beaucoup pour voir qu’ici le côté d’automatisme moteur est extrêmement développé par rapport aux deux autres observations de F... et de L... Mais il faut remarquer spécialement la façon de répondre de D... 11 arrive parfois qu’on soit obligé de répéter plusieurs fois la question, d’autres fois pas, et la réponse ou l’acte sont effectués dans tous les cas avec une rapidité surprenante. Une même fois ayant exprimé devant D... l’intention d’examiner ses testicules, il a immédiatement, avant que je le lui demande, baissé de lui-même son pantalon, montrant ainsique l’attention et la compréhension, contrairement à l’apparence, étaient entières à ce moment-là. Il semblerait donc, dans ces cas, que l’intelligence soit toujours toute prête à fonctionner et que si elle ne fonctionne pas spontanément, ce soit seulement dûà un défaut d’excitation, au manque d’intérêt, à l’absence de volonté, qui caractérisent ces malades. Contrairement aux déments vraiment organiques, dont le fonctionnement intellectuel est bien plus défectueux encore qu’il ne paraît au premier abord, il sembleraitquerienn’estirrémédiablementperdu, qu’unpeu d’effort suffirait à redonner du mouvement à toute la vie cérébrale. Le cas de Geo... (p. 8I9)confirmera cette opinion, car, comme on le verra, tombé dans un état de catatonie très marqué dès le début, il a eu des intervalles de santé normale, dont l’un pendant quatorze ans, au bout duquel il est retombé exactement de la même façon. Le fou discordant est presque toujours moim dément qu’il ne paraît (quand il l’est). Enfin il faut noter que si D... est très docile, il s’ennuie parfois d’être interrogé, et au dernier interrogatoire il a manifestement donné des réponses fausses et au hasard pour en finir plus vite (Vorbeireden des Allemands). Le fou discordant n’aime pas qu’on le tire de son repos.

FOLIE VERDALE

Folie discordante verbale.

A côte de la folie discordante délirante, je crois qu’on peut ranger un type un peu à part, qui n’est pas délirant à proprement parler, mais qui présente une incohérence verbale extraordinaire. D’ailleurs le délire de la forme délirante est-il bien profond et n’est-il pas une expression presque verbale? Quoi qu’il en soit, voici un type verbal très pur qu’il m’a paru intéressant de mettre à côté des autres. J’en donnerai un autre moins pur où il y a aussi un délire incohérent relativement peu marqué.

Folie discordante verbale. Langage complètement incohérent. Nombreux mots artificiels. — Giv... Victor Henri, entré à Bicêtre le 8 septembre 1904, à l’âge de 42 ans.

Renseignements donnés par la mère et la sœur.

De 15 à 16 ans, G... est resté en Angleterre pour apprendre le commerce et l’anglais. 11 était très intelligent. A 16 ans, il devint employé de commerce. C’est alors qu’il eut des absences, oubliant les lettres qu’on lui donnait pour la poste. 11 avait des crises d’excitation, pendant lesquelles il jetait les objets par les fenêtres ; il frappait sa mère sans la reconnaître. Il a présenté aussi des crises de mutisme, restant pendant des heures devant le feu, la tête dans ses mains, sans répondre. Tout au début G..., visitant Beauvais, est tombé sansconnaissance à la cathédrale ; il a été transporté à l’hôpital où il est resté quinze â seize heures sans connaissance (?). 11 part pourtant au service militaire, pendant lequel H fut presque constamment â l’hôpital pour des troubles mentaux. Réformé, il fut interné à la maison Redon, à Sceaux. A ce moment déjà il était complètement incohérent dans ses paroles et, d’après sa mère, il n’a pas varié depuis. Quand elle vient le voir il cause d’abord raisonnablement quelques minutes, demande des nouvelles de ses parents, puis se met à divaguer. Depuis Tâge de 20 ans il a été interné dans différents établissements.

Depuis que je le connais. G... se présente toujours sous le même aspect. C’est un homme grisonnant, petit, vif, constamment en mouvement dans la cour, généralement occupé à monologuer, même la nuit, et qui ne paraît nullement dément ; il a une physionomie intelligente et fine et il vous accueille toujours avec politesse. Il se tient bien et .se comporte normalement dans Tasile où il est complètement adapté. Il fait sa toilette seul, mange proprement, mais n’échange que quelques mots, d’ailleurs raisonnables, avec ses voisins. Quant à ses relations avec les Infirmiers, elles se bornent à leur demander à chaque instant du tabac. Les visites des autres le laissent indifférent; il accueille bien sa mère. Il n’a aucune occupation; il ne joue pas, ne fraye pas avec les autres et se promène toute la journée.

Quand on l’interroge, la plupart du temps il répond volontiers en ayant l’air de s’intéresser à la chose, ses yeux brillent, il sourit et fait des gestes pour souligner les phrases étranges qu’il débite. Voici un échantillon textuel d’une conversation avec lui ;

FOLIÉS discordantes.

Le Zi) mai muo : . , , .

— Bonjour, comment allez-vous? ( c’est le malade qui parle le premier à son entrée dans le bureau du médecin, en s’asseyant avec aisance comme un homme normal ).

D. — Et vous- môme ?

R. — Vous veniez me chercher ?

D. — Pour causer un moment.

R. — - 11 ne veut pas me donner de tabac.

D. — Qui cela?

R. — Le Gouvernement.

D. — Vous réclamez ?

R. — Tous les mois un paquet de dix sous arrive, il ne me sert pas du tout, alors je dis que si vous voulez m’en donner vous-même. . .

D. — Qu’est-ce que vous fumez ?

R. Des cigarettesj je les garde dans ma pocbe, pourquoi ne me les donnez-vous pas ?

D. — Je n’en ai pas. — Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

R. — Depuis des siècles. 11 y a combien de temps?

D. — Je vous le demande !

R. — Je ne sais pas combien d’années, cela passe avec une rapidité !

D, Savez-vous quelle date nous sommes ?

R. — Je ne m’occupe pas des dates, nous sommes en l’an 1909 ou 1908.

D. — Quel mois ?

R. — Je n’en sais rien, je vis comme une taupe.

D. — Et alors, vous savez bien l’anglais ?

R. — Oui, maisl’anglais, je ne peux dire un mot, c’est comme si vous changiez de climat, on vient de me changer; bo.ilabese, c’est un lac d’n:ene, je me vols dans une mare, c’est la mare, c'est du colon et de la laine.

D. — Parlez-nous de vos voyages!

R. — C’est la mare en tous cas.

D. — Vous avez été dans l’Amérique du Sud?

R. — Non.

1). — Dans l’Alaska aussi?

R. — Oui, nous verrons cela plus tard. Je vais m’engager comme aide de camp vétéran!

D. — Qu’est-ce que c’est que cela?

R. — Ce sont vos affaires. C’est la mare en simée se regarder dans une mare, si je m’occupe de vos affaires! Aide de camp, cest la mare simée', lazene, vous l’envoyer promener, toujours courir, pourtant loger quelque part, si vous faites courir de l’argile, il se logera dans l’azene.

D, — Qu’est-que c’est que l’azene?

R. — C’est l’abanazene, l’aide de camp comme vétéran.

D. — Qu’est-ce que c’est que cela (On montre le tablier de la cheminée) ? R. — C’est de la tôle (réponse exacte).

D. — Comment est-ce que vous appelez cela?

R. — De la tôle frite.

D. — Qu’est-ce. que c’est que cela?

R. — C’est un garde-feu (exact).

FOLIE VERBALE

D. — Quelle heure esl-il ?

R. — 11 est dix heures moins cinq.

U. — Connaissez-vous ce monsieur? Comment s’appelle-t-il?

K. — Sténos.

D. — Il s’appelle Sténos, ce monsieur? — Qu’est-ce que c’est que cela?

R. — Le tabac me plaît; oh ne veut pas m’en donner!

U. — Savez-vous ce que c’est que cela? Prenez!

R. - C’est un crayon bleu.

D. — Et cela?

R. — C’est de lamine de plomb.

1). — Ce n’est pas la même chose ?

R. — Vous me donnez un crayon et de la mine de plomb (exact).

I). — Et cela, qu’est-ce que c’est?

R. — Vous ne pouvez pas passer à ce moment-là, c’est la mare et de l’autre côté Vatendazene.

ü. — Qu’est-ce que c’est que cela?

R. — Pour bassiner l’œil.

1). — Pour bassiner l’œil ?

R. — Oui, pour bassiner l’œil; je ne sais pas ce que c’est, on peut boire du vin dedans, j’ai vu cela à un chimiste.

1). — Vous appelez cela comment?

R. — Belicze.

D; — C’est de la chimie ?

R. — C’est une affaire pour de la chimie.

D. — Et cela, à quoi cela sert-il?

R. — C’est une brosse.

D. — Comment se sert-on de cela?

R. — Pour mes boutons.

D. — Quels boutons?

R. — De mes vêtements militaires.

1). — Vous en avez encore, des effets militaires?

R. —Non, je n’en ai plus. L’ebsudite-sudi-sudette je me fais parfaitement, avec une idée, sans la connaître, une idée de riwlz que la brosse, c’est la même chose que la brosse, faute de cette affaire là, c’est ruolz brosse.

D. — Est-ce que cela en est, du ruolz?

R. — C’est du laiton.

D. — Ce n’est pas du fer-blanc?

R. — C’est du laiton, non, c’est du ruolz, c’est du laiton, le fer-blanc serait martelé double, célémar, cclémar au pré ; c’est du zinc, nous nous sommes trompés !

Ü. — Qu’est-ce que vous paidez de célémare au préf

R. — C’est cela, la brosse ou le f rosse dedans du célémare. Le célémare rend la brosse d’un côté et le f rosse de l’autre.

1^- — Qu’est-ce qne c’est que cela? Est-ce du célémare aussi ?.

R- — C’est du célémare duvet.

D. — Où voyez-vous du duvet ici ?

R. — Je ne suis pas assez sûr que c’est du duvet, c’est le plumet de l’arbre catagoum, de l’arbre eatagoum, c’est le duvet.

FOLIES DISCORDANTES

D. — Et cela, qu’est-ce que cela représente?

(On montre une petite locomotive en fer-blanc.)

R. — Une locomotive.

D. A quoi cela sert, cela? Pourquoi avons-nous cela ici ?

R. — Pour la confection, c’est pour un idiot.

1). — Est-ce que c’est pour amuser les enfants? '

R. Oui, c’est cela. J’ai la tête grosse, mes joues vont diminuer. Je n’étais pas à catagouvfi, aux édifices, je monte en ballon, ban, ban, ben, ban, bon, c’est dans un ban, ben, ben, que vous avez trouvé cela. De conjuguer selon moi je baisse dans le ben, ben, d’azène.

D. — Qu’est-ce que cela vous rapporte?

R. — Gela me rapporte quatre sous. Je voulaisjuste quatre francs pour cette conjugaison, jusqu’ au ywefe de la création. Je voulais faire naître un homme; l’homme c’est le thym, le cerfeuille, le trèfle; cherchez l’homme, c’est le trèfle.

I). Quand je trouve du trèfle, je trouve un homme?

R. C’est vrai, il n’y en a pas; arrivé dans le chamchim, vous voyez l’homme sortir, juste comme le ban-zeng, ben-zeng.

D. — Alors vous êtes du trèfle, monsieur?

R, — Oui.

D. — Moi, je suis du trèfle aussi?

IG — Oui. Un homme qui faisait ben-sin-rez, c’est le ciel, rez ne peut avoir raison, donc alors nous le mettons dans le ben-sin.

G... fait volontiers des calembours. Un autre jour qu’il arrivait dansle cabinet du médecin, il se regarde dans la glace et dit : « J’ai les cheveux blancs » (exact) ; puis il s’assied et remarquant des paravents placés devant la cheminée, il dit : « Ce ne sont pas des paravansérails. »

Quelques jours après, dans la cour, le médecin le rencontre et lui dit : « Monsieur G..., faites-moi donc un calembour. » G..., répond en souriant: « Que voulez-vous que je vous fasse des calembourgognes ? »

Quand on le prie d’écrire, ses écrits sont tout aussi incohérents et bourrés de mots fabriqués que ses discours. Il faut remarquer que ces « néologismes «sont constamment nouveaux d’un jour à l’autre. Il paraît avoir conservé une mémoire assez précise de certains faits de son enfance et de sa jeunesse. Mais comme la conversation raisonnable ne dure que quelques instants, il est impossible de poursuivre cet examen.

26 avril 09. — On essaye d’évaluer la mémoire et l’intelligence par le procédé des tests.

On lui fait faire la multiplication orale 7X8. 11 dit 32, se reprend et dit 56. Puis on énonce les deux séries de chiffres : 4. 7. 3. 2. 0. 9. — 5. 8. 7. 4. 5. I; il les répète correctement, puis à la demande dit qu’il a fait avant la multiplication 7X8 = 56. Impossible de lui faire exécuter un autre test de Ziehen, celuides couples substantifs-adjectifs. Il reconnaît assez bien des images schématiques d’objets simples dans le manuel de Raecke, mais à quelques-uns donne un nom étrange.

Pour les 50 mots d’association, voici ce qu’il a donné :

plat rond

épais arbre

rond rond point

FOLIE VERBALE

blanc

éléphant

pain

sapin

noir

repos

justice

rosier

pur

chameau

temps

marteau

froid

chardon

artichaut

fade

bœuf

chien

bonté

ver

armoire

tête

manteau

moyen

sale

des bois (après une pause) animal

avouable

bleu

drame (il ajoute : c’est latin)

tiedox (non, ajoute-t-il, bossu)

fièvre bleue

pilon

glacial

touffu

frit

apis

vert

luisant à glace

arbre

rivière

voiture

bleu

pré

cheval

train

mouton

rouge

musique

sauvage

sucre

chèvre

Il reconstitue très bien u

stade gris

astrakan (il rit) sm-4 roues de Prusse salant de bois

ordinaire (après une longue pause) fraîche

à 6 pattes (après une pause)

aripienne, non, ordinaire effrayant de laiton feuille, etc.

3 phrase simple, dont les mots sont en désordre.

N’arrive pas à rpconstituer une deuxième phrase et pour la dernière dit rapidement à. la plaee de celle à reconstituer (qui quitte sa place la perd) : «qui perd sa place la quitte ». Puis il regarde l’heure, se lève, dit ; « il est l’heure du déjeuner»; et s’en va avec rapidité. »

A un fait-divers il ne donne que des explications incohérentes, il ne peut combler les vides d’une phrase à lacunes, ni reconnaître l’erreur d’un raisonnement, du moins il ne l’exprime pas.

En résumé, après une période de début un peu tumultueuse, à lage de 19 ans, Giv... est tombé rapidement dans cet étatd’incohé-

FOLIES DISCOBDANTES.

rence verbale extraordinaire où nous le voyons encore maintenant au bout de vingt-quatre ans; c’est sûrement un dément, mais il y a ici aussi une disparate entre la démence apparente et la réelle. Il fabrique des néologismes à jet continu et le calembour lui est facile. 11 y a là un automatisme verbal tout à fait spécial qui se déclanche avec plus ou moins de rapidité et de beauté suivant les jours et qui, suivant toute vraisemblance, ne recouvre rien comme idées, bien que ce verbiage ait l’air d’amuser G. . . ; car il le souligne de gestes et de sourires: mais il n’y a aucune tendance à la litanie comme chez les catatoniques. G. n’oubliepas l’heure du déjeuner et disparaît avec rapidité vers le réfectoire si on essaye de le retenir. Par ailleurs il n’a presque jamais l’humeur négative. On remarquera au début une perte de connaissance sur laquelle les détails manquent. Ces pertes de connaissance, le .plus souvent épileptiformes, sont signalées souvent comme se présentant à de longs intervalles dans le cours de la folie discordante. On en a vu un exemple chez S... On en verra un autre chez Geo... (p. 819).

Der... va nous offrir un type moins pur, qui touche par un côté au type paranoïde et de l’autre au type verbal avec quelques particularités curieuses.

Voile discordante avec délire verbal, langage inventé. — Dcr..., entré le 27 avril 1907 à l’hospice de Bicêtre, à l’àge de 29 ans.

11 aurait fait, d’après ses dires, trois ans de service militaire au 41« d’infanterie en qualité de soldat instructeur de 1« classe.

Son métier habituel serait celui de chapelier ou plutôt de béretier, puis, le travail n’allant plus, il aurait été dans l’obligation de faire toutes sortes de métiers. 11 a été camelot et chanteur des rues (renseignement d’un frère) et a été inculpé de vagabondage. Pas de renseignements sur sa famille. 11 aurait déjà été traité avant 1904. Mais il a été interné le 10 novembre 1904. Il est resté à Sainte-Anne jusqu’à son entrée à Bicêtre.

])... est un individu de taille élevée, légèrement obèse, la figure très large, le cou court, l’aspect placide et content. Sa tenue est négligée. Son poids à l’entrée était de 95 kilogrammes (il est actuellement de 99 kilogr. 500).

Outre l’obésité, on ne peut signaler qu’un très léger degré d’emphysème.

Dès son entrée il tient des propos incohérents au surveillant et au médecin. Il déclare être entré à Sainte-Anne par suite, de : « h’insturition par le passage du commandeur dans les instances de Nortun. »

« J’étais très apprécié dans les concerts de Paris comme amateur; j’étais Bernice.

« Au régiment j ’étais gradé , mais il y a le code de réserve qui est différent de la mentalité régimentaire. »

FOLIE VERBALE

A ce moment il déclare qu’il a inventé une langue nouvelle; au lieu de dire répéteur, on dit répcteux; pour dire je demande, on dit je annance ou faluhiire.

16 jidllet 1907. — On constate qu'il est très bien orienté, mais il continue à avoir les mêmes idées qu’à son entrée. 11 est l’inventeur d'une nouvelle écriture qui sera adoptée dans les facultés des sciences et des lettres d’ici peu.

aoiU 4907 . — Donne de nouveaux détails sur la façon dont il va changer ou discataluser les mots.

Au lieu de sibre, il dira siber, la majesté ce n’est pas la suprématie.

«Au lieu de dire passant, je dirai paquetitant. » — Et c’est en riant qu’il explique ces transformations du langage dont il cite encore un bel exemple :

« Mettez-vous kivotle piu honce, « pour dire : «Rendez-vous à votre place. ;>

lise met à cette époque à écrire sur les différents papiers qu’il peut se procurer.

Le 43 juillet 4907, c’est un avis adressé aux populations, absolument incohérent ;

« Ils doivent l’exemple due à l’autorité être de mœurs intéréti ou irréprochable... »

« N’avoir nullement vexation déloyale, n’y prétendre des notes fausses en piripitie », etc., etc.

7 septembre 4907 . — 11 écrit une lettre au directeur de l’Assistance. A travers des phi-ases comme celle-ci : « Je passais libérement honorable pour remettre ma feuille de registration un por chier », on peut à peu près comprendre qu’il raconte son arrivée à Sainte-Anne, son transport en voiture, sa première rencontre avec les malades internés ; il se plaint qu’on lui trouble l’esprit à Bicêtre, puis il signe en faisant suivrede son nouveau titre : « Eliprite duMinistère de la guerre. »

Le même jour enfin il remet au surveillant un papier où il a tracé des arabesques destinées à remplacer la lettre W de l’alpbabet.

17 mai 4908. — Demande au surveillant s’il ne connaît point « la langue à Guingrelot».

« C’est par là que l’on commence la médecine, c’est la même chose que lorsqu’on dit : sens de Poire, tête de rime, langue de scie, rote de zinc. »

4 septembre 4908. — Ecrit une lettre de réclamation un peu plus claire, mieux rédigée, pour demander les causes de son internement.

29 décembre. — Ecrit des propos absolument incohérents qui se terminent

«Vaillant aux puits au ciippres lotilliers dans le crépuscule noir nues des êtres grandies. »

48 novembre 4908. — 11 arrête dans la cour deux médecins étrangers pour leur dire leur avenir; un nombre dit au hasard lui faisait ouvrir à telle page un carnet qu’il portait sur lui, puis une indication renvoyait à un second carnet et, après réflexion, en guise d’horoscope, il répondait : «Vousêtes envoyé parles étoiles. »

Décembre 4908. — Le surveillant nous apprend qu’il s’occupe assez activement d’organiser un concert avec ses camarades et fait des affiches sur de grands morceaux de papier.

Rien n’est signalé jusqu’au 6 avril 1909. Depuis ce moment, Der... est revu plus régulièrement et soigneusement examiné sur différents points.

FOLIES DISCORDANTES

6 avril 1909. — Il remet une des alïïches de son concert qui s’est tour à tour appelé concert des Humanistes, des Humalibres, des üranzites. Il est luimême inscrit pour chanter son i-épertoire varié : « M. D..., du cercle de la Fleur, chantera l’Amour à la vapeur, Goguette à la main, etc. » Il est à la fois régisseur et artiste. Il établit le programme longtemps à l’avance, s’en occupant dans la journée, inventant lenom de guerre de ses collaborateurs. Il donne le concert au jour fixé, annonce lui-même les artistes et veille au bon ordre.

D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici?

R. — Je ne sais pas, c’est la punition qui le dit.

ü. — Quel jour sommes-nous?

R. — Je ne sais pas.

ü. -—Mois, année?

R. — Je ne sais pas.

ü. — Vous ne savez pas?

R. — Je sais que noussommes le 6avriM909. Je suis entré le 1" juillet 1907.

D. — Où êtes-vous ici?

R. - Je ne sais pas.

D. — Et votre concert?

R. — C’est un besoin régimentaire dans le régiment de France, c’est l’habitude.

I). — Qu’avez-vous chanté hier?

R. — Hier mon concert des Üranzites peut-être ici comme ailleurs. Chacun a besoin d’un uraniste les uns plus petits les autres plus grands, c’est pléoriam.

ü. — Qu’est-ce que pléoriam‘t

R. — Le programme c’est pour manger, p/éoriajn c’est pour boulotter.

Il ajoute qu’au service militaire il aurait pu valoir un général, bien que celuici en sût plus que lui : « J’ai été gradé supérieur. Je suis médecin parce que j’ai ça sur la figure (un nævus). Celui qui me dit j’ai un grain de beauté, c’est un individu qui a faim. »

D. — Quel métier faites-vous?

R. — Chapelier, ou plutôt béretier (suivent une série d’explications très claires et en bon français sur les bérets et leur fabrication).

D. — A qui vendait-on ces bérets?

R. — Aux Alpins de toutes les écoles de France.

D. — • Combien gagniez- vous?

R. — 14 sous la douzaine; on faisait 10 douzaines par jour.

1). — Est-ce imperméable?

R. — Oui, c’est imperméable, c’est la médecine qui veut cela.

I). — Avez-vous eu votre certificat d’études?

R. — Non, mais j’ai une mention d’études parce que j’avais l’esprit plus grand que les enfants. J’étais un homme, je n’ai jamais eu de naissance.

D. — Vous voulez rire.

R. — Je suis venu par des affaires écrites, je suis né, j’ai ma naissance, j’ai l’esprit grand par la voix.

D. — Comment appelez-vous une pendule?

R. — Une horloge, un indicateur d’heures; Phytus (un de ses camarades qu’il a surnommé ainsi et qui s’appelle M....) dit que c’est une dégoulinante, moi je dis que c’est un bogart; on disaitbien queM. Rossignol, chef de la

FOLIE VERBALE

Police, était un oiseau et chantait sur les arbres... Je suis grand chancelier de la Légion d’honneur. Vous êtes décoré mais pour les inventions que j’ai faites.

(11 tire plusieurs carnets de sa poche.)

Je ne comprends pas votre médecine; il y en a qui voient beaucoup de médecins et qui parlent. J’ai reçu un coup de baïonnette et il est sorti du sang humain. Quand sortirai-je d’ici, sérieusement?

13 avril 1909. — On lui demande la date, le lieu où il se trouve, il répond vite, d’une façon très précise.

— Je suis né le 4 avril 1878, donc j’ai eu 31 ans le 4 avril 1909.

J’étais médecin-soldat de l*'® classe à Roano en Bretagne.

I). — Quel est ce pays ? Est-ce Rennes?

Là-bas ils disent Rennes, mais ici on dit Roané. J’étais instructeur médecin pour faire le corps homme au lieu qu’il reste enfant. J’étais tout un état-major avec moi puisque la femme a ses règles.

D. — Que faisiez-vous ?

R. — Je n’ai pas de comptes à vous rendre là-dessus. Je vous l’ai expliqué, expliquer n’est pas parler, ce sont des affaires de police.

D. — Votre concert?

R. — J'ai appris aux noctambules à romancer.

D. — A qui ?

IL Ils savaient mon nom, mais je ne me souviens pas du leur. Je m’occupe de la hiérarchie des lois, c’est d’être patron chez soi, c’est une fidélité aux lois, ce n’est pas autre chose. C’est Pythus qui s’occupe des horoscopes, un jeune homme qui a la contagion rouge, c’est Pythus qui s’occupe des horoscopes, ça fait la contagion que j’appelle la contagion rouge.

(11 donne ensuite l’explication d’un certains nombre de néologismes.)

« J’étais rivernant au régiment » — c’est à dire chanteur.

« Les irioses », — ça se parle afin de faire rire le monde. Nous valons toute la utualité que l’on doit jouer dans les concerts.

« h’édutation », — c’est la section du chansonnier.

« Les évocants, » — c’est des chanteurs, la vocation c’est pour chanter.

16-20 avril. — Note du surveillant sur la façon dont D... se conduit ordinairement :

Fait sa toilette seul, peuminutieusement. S’habille seul; peu propre; traces d’aliments. Va rapidement, parfois en courant au réfectoire dès l’appel de la cloche. Mange seul avec appétit ce qui est bon ou mauvais sans y porter attention.

Se couche seul sans difficulté à l’heure réglementaire.

Avec ses voisins: leur dit bonsoir avant de se coucher, prend facilement un air de supériorité lorsqu’il leur parle.

Avec le personnel médical, infirmier : relations normales.

Les visites des autres le laissent indifférent. Reçoit bien son Irère qui vient le voir à de très rares intervalles.

Travail : néant.

Jeux: parfois aux cartes, aux dames.

Promenade : dans la cour.

Lectures : le jommal, rarement un livre.

FOLIES DISCORDANTES

Conversations ; avec quelques amis débiles ou imbéciles.

Habitudes spéciales : néant (serait pédéraste ?).

Adaptation à l’asile : incomplète, mais n’insiste pas pour demander sa sortie.

Occupations spéciales : organisation des concerts.

Pas d’attitudes hallucinatoires, mystiques, défensives, pas de dialogues ou monologues, n’est en rapport avec aucun personnage imaginaire.

On procède à l’examen de la mémoire et de l’intelligence par différents procédés dits tests.

La conservation des faits anciens est bonne. 11 est difficile de comprendre son langage, mais les dates qu’il donne sont toutes exactes. Il sait sa date d’entrée, nous l’avons vu orienté dans le temps et l’espace. Il sait dans l’asile le nom des médecins et des surveillants et de beaucoup de ses camarades. Il ne semble pas avoir de souvenirs plus particulièrement précis sur tel ou tel point. Cependant les différents faits ayant trait à l’organisation de son concert semblent lui être plus familiers et il sait longtemps après la rédaction de l’affiche, que M. Un Tel doit chanter « Le chameau », tandis que M. G... chantera « Magali » et qu’il incombera à M. C. d’interprêter la « Confession du Grand Diable ».

La mémoire textuelle est bien conservée. Il a su nous chanter 4 ou 5 chansons de 7 ou 8 couplets chacune et il paraît que son répertoire est riche d’au moins SO chansons, toutes assez longues, qu’il interprète volontiers, sans aucune défaillance de mémoire, tant pour les paroles que pour la mélodie. Il connaît les grandes villes de France, les arrondissements de Pai-is ; il a des notions d’histoire contemporaine (guerre de 70, présidents de la République, etc...,), de système métrique, il sait le rôle que remplit un juge, l’usage du casier judiciaire. 11 sait assez bien la table de multiplication.

Ses habitudes sont bien conservées. 11 s’habille seul, il dit bonjour et bonsoir, soit en premier, soit en réponse ; lorsqu’il prend un livre ou une plume pour écrire, il fait attention de donner k l’objet la position nécessaire pour qu’il puisse s’en servir.

Mais après avoir lu à peu près convenablement tel ou tel fait-divers, il ne peut en donner d’explication en langage sensé. Ainsi, il lit un fait-divers où il s’agit d’une bataille à coups de couteau entre hommes à propos de la coiffure d’une femme accompagnant l’un d’eux. Voici ce qu’il dit : « Il se sera cru dans une profondeur perdue, au lieu de ti-ouver la mort, il aura pris la mchaut, il aura pris son couteau.

« C’est pas beau.

« C’est pas vilain.

« C’est lamentablement triste. »

11 explique un peu mieux l’accident arrivé à un cycliste écrasé par un tramway ; « C’est un fait-divers, c’est une voiture roulante qui a passé, il a été de mégarde, elle l’a écrasé instantanément. »

Ecriture: Spontanée avec empressement, mais il fabrique des mots :

« Milertcmpsal.

(( Ce que mira vouedrais.

« Farmoulinte et fortune. »

Copie : Sur trois lignes ne passe qu'un mot.

FOLIE VERBALE

Dictée: Ne fait aucune faute, mais demande l’autorisation d’ajouter quelque chose, et après avoir tiré un trait, écrit : « Liase de siterie. »

Copie d’un dessin représentant un pentagone irrégulier : assez bien.

Intelligence :

On cherche à lui faire expliquer un proverbe : au pied du mur on connaît le maçon. 11 dit; « Parce qu’on le voit toujours travailler, c’est de la moralité d’habitude qui sert il faire penser son enfant au bien. »

A d’autres proverbes il fait des réponses absolument incohérentes en français. Mais on lui demande la différence entre un escalier et une échelle. Il réfléchit un instant et dit: « L’escalier ne se déplace pas, et l’échelle peut se déplacer. »

On lui demande combien font 9 fois 11. 11 déclare qu’il ne sait pas. On le prie de résoudre le problème comme il l’entendra. Il aligne alors les résultats successivement obtenus en multipliant 11 par 2, 3, 4, et arrive à 8 = 88, auquel il ne reste plus qu’îi ajouter une fois 11 pour obtenir le chiffre ; il écrit 9 fois 11=99.

La critique de plaisanteries simples, dont l’une avec image, tirée d’un petit journal amusant, a été impossible à obtenir : il n’a pas compris.

On recherche enfin la façon dont il associe ses idées par l’emploi de la liste de mots auxquels il doit répondre par un autre mot; et à côté d’un certain nombre d’associations difficiles à expliquer, on constate que l’association née de son espritn’est point verbale, mais bien au contraire une association d’idées, témoins, ces quelques mots :

cheval

musique

alcool

éléphant

artichaut

mors aux dents

agrément

poivrot

police

guide

jardinier

Les réponses ne sont pas absolument les mêmes à. un jour de distance, mais elles indiquent le même genre d’association :

cheval vétérinaire

musique danseuse

Pendant tous les exercices, on peut en insistant fixer l’attention ; son langage est alors presque privé de néologismes. 11 apporte une grande bonne volonté à répondre et il a l’air de s’intéresser à l’examen.

Ici il y a cette invention de langage grotesque etchangeant avec incohérence, ce délire vague et non moins incoliérent paraiss|int surtout verbal, contrastant avec une conservation encore très grande de Inintelligence et de la mémoire, une indifférence vis-àvis de son délire et de sa situation à l’asile; bref, une discordance entre tous les éléments sans qu’il y ait vraiment démence. Je crois que cela me permet de faire rentrer ce cas dans le cadre des folies discordantes, bien qu’il soit un peu à part ainsi que le pré-

FOLIES DISCORDANTES

cèdent. Peut-être aurait-il mieux valu les placer aux types d’attente? En tous cas le mal n’est pas grand, puisque le groupe des folies discordantes est essentiellement provisoire et que je préviens le lecteur.

Folie discordante motrice. — Catatonie.

Les phénomènes moteurs que nous avons vus ébauchés jusqu’ici vont prendre une telle prédominance chez certains malades qu’on peut alors les considérer comme établissant un type à part. C’est à lui que je donnerai le nom de catatonie employé parKahlbaum.

Catatonie. — Pat... est entré à Bicêtre le H décembre 1903, ii l’âge de 32 ans. Sans profession.

Antécédents — Les seuls renseignements que nous ayons sont fournis par une tante. Père rhumatisant et syphilitique. Mère intelligente et active, mais ayant fait de mauvaises affaires. P..., a toujours eu mal aux yeux. Danse de Saint-Guy à 15 ans. Fait des études secondaires et est refusé au baccalauréat. Pas de profession ; aurait été employé de banque (service des informations) pendant quelques mois. Marié en 1900 à une maîtresse qu’il connaît depuis l’âge de 16 ans, est soigné peu de temps après par le docteur P... pour son affection des jambes. Tombait fréquemment et, l’esprit troublé par la lecture d’ouvrages sur l’bypnose, accusait son oncle de le faire tomber par suggestion. A la même époque, idées de grandeur : croyait que sa femme devait avoir eu une naissance illustre.

Nous trouvons dans son observation une lettre datée du 18 décembre 1903, adressée au docteur Féré par le docteur P..., qui l’avait soigné: 1“ pour une myopathie des membres inférieurs améliorée par l’électricité: 2“ pour une listule dentaire avec infection générale (?) guérie par l’avulsion des dents cariées; 3“ pour un état neurasthénique avec phosphaturie et pertes séminales. Le docteur P... ajoute qu’il faut penser que le père de Pat... aurait eu des accidents syphilitiques et que Pat... lui-même a eu une orchite sur la nature de laquelle il ne peut pas se prononcer. De plus, au début du traitement, la contraction faradique était considérablement augmentée sur le soléaire, le triceps et les adducteurs droits. L’examen fut plus difficile au membre gauche, dont le genou était atteint d’une hydarthrose indolente et tenace.

Depuis son entrée jusqu’en novembre 1906, nous n’avons sur Pat. . . comme renseignements que des certificats et une courbe de poids.

2 décembre 1903.— Le certificat du Dépôt par Garnier mentionne que P... « est atteint d’excitation maniaque, désordre des idées et des actes, divagations variées, idées de persécution, d’empoisonnement, de grandeur, idées mystiques : il doit racheter les péchés des hommes; chants, cris, sifflements, violences, insomnie, refus d’aliments ».

12 décembre 1903. — Féré donne comme certificat d’entrée ;« Accès maniaque chez un dégénéré déjii traité. »

Féré note des alternatives d’augmentation et de diminution de poids. A l’en-

CATATONIE.

trée P... pesait 41 kilogr. 500 pour une taille de 1 m. 62. Les oscillations vont de ce chiffre à 48 kilogr. 500. Il est probable que ces variations ont été parallèles à des variations dans l’état psychique de P..., car nous trouvons, daté du 10 juin 1905, le certificat suivant de Féré : « Paralysie pseudo-hypertrophique. Excitation maniaque par accès. «

Au mois de janvier 1906, en prenant le service, je vois P... pour la première fois. Pendant toute l’année 1906, il se présente sous l’aspect suivant :

P... est dans son lit, paraissant à sa mimique avoir conservé toute son intelligence; il est orienté; il ne semble pas avoir d’idées délirantes proprement dites. Il reste dans son lit, inoccupé, sans regarder ce qui se passe autour de lui, complètement indifférent. 11 répond exactement aux questions, lentement. Pourtant il tient par instant des monologues comme ceux que nous rapporterons plus loin (n’ayant pu prendre à ce moment une observation en règle par suite des circonstances). Mais un jour on a noté expressément le dialogue suivant entre l’interne et le malade :

D. — Bonjour, monsieur.

K. — Bonjour, monsieur.

D. — Comment ça va?

R. — Pourquoi me demandez-vous ça?

D. — Je m’intéresse à votre sort, je désire avoir quelques renseignements.

R. — Je vous remercie, vous êtes bien aimable, mais je ne désire plus ma sortie, vous comprenez, quand on est resté si longtemps ici, on finit par s’y habituer.

Il y a donc conservation de l’intelligence dans l’intervalle des accès où P... monologue si étrangement. Le diagnostic porté par moi sur les certificats semestriels a été : « démence précoce » .

20 février 1907. — Depuis quelque temps P... a des attitudes cataleptiques. Les bras conservent longtemps l’attitude qu’on leur imprime.

Le malade reste spontanément des demi-journées les bras levés, la paume de la main tournée en avant, la tête et les yeux dirigés vers le mur, dans l’état dit de stupeur catatonique. La physionomie est vide, les traits immobiles.

Ces états alternent avec des périodes de tranquillité ordinaire.

2 juin 1907. — Période d’excitation légère durant plusieurs jours. Le malade, la couverture desonlit soulevée par ses mains, regarde en face de lui, et parle avec volubilité sur un ton déclamatoire. Voici un extrait textuel de ce discours :

« Je respecte l’office qui est de son fait; la résistance suspendu du pont d’état; je ne puis pas comprendre le droit de suspendu pourpermettre de vivre ùM. L..,. SteC... J’admets un star sur les droits, sur l’état d’instar. Nous comprenons que donner une soupe et de la manger est le droit d’admission du Codex. Etant à bord, je vous fais une piqûre dans l’appareil de soumission ; le droit d’actionner et d’action, quand on est en vie, on résiste ii la piqûre qui nous est d’état, que la piqûre doit supporter l’état et la réserve. »

3 septembre 1907. — On recueille par écrit les résultats d’un examen plus complet de P...

Au moment où on arrive près de lui, celui-ci conserve l’attitude qu’il avait : assis sur son lit, les genoux un peu remontés sous la couverture, la tête baissée, les yeux demi-clos, les mains jointes, il continue sa déclamation sur un

FOLIES DISCORDANTES

ton de prédication monotone, esquissant par moments avec les mains des gestes de bénédiction. « Je connais M. et M'"° Goinssé; je connais M. etM”*' Octave ; je ne connais pas M. etM“= Octave; oui, je connais tous ces faits d’étatet en fait d’état de paix, je ne résous jamais rien ; c’est cependant ce qui est net l’état in consfer. »

Au commandement de : « levez le bras » ; le malade fait le geste et ramène le bras de lui-même. De même il répète le même mouvement fait devant lui.

D. — Comment vous appelez-vous?

R. — Leur refusons de leur donner le droit céans et leur retirons en droit catholique le droit de gouverner la France en français.

D. — Comment vous appelez-vous?

R. — Où est maître Waldeck-Rousseau par rapport à moi ?

D. — Savez-vous écrire?

On donne une plume au malade qui trace des signes comme une signature informe et illisible avec un paraphe immense descendant, en marmottant quelques mots. Après chaque signature il dit : « C’est tout. »

On fait lever le malade qui se tient difficilement sur ses jambes. 11 marche à petits pas, les genoux en dedans. Atrophie musculaire très marquée, surtout aux membres inférieurs.

La sensibilité générale paraît normale, plutôt diminuée. Réflexe rotulien. exagéré à gauche, aboli à droite (artbropatbie ancienne): réflexes achilléens exagérés desdeux côtés. Réflexes tendineux exagérés aux membres supérieurs. Réflexes cutanés normaux. Pupilles dilatées; pas d’inégalité nide déformations; pas de troubles des réflexes. Extrémités des membres cyanosées et froides. Dermographisme. Pseudo-œdème de la face dorsale des pieds et des mains. Rlépbarite chronique.

Octobre, novembre 1907. — Même état. Par moments le malade chante comme une litanie des phrases incohérentes comme celles relatées plus haut. D’autres fois il passe ses journées à dormir ou les yeux clos, récite avec un ton déclamatoire et une mimique très inteiligente en apparence son monologue absurde. 11 n’est pas négativisle et seulement par instants il a de lacatalepsie ; indifférence complète.

Novembre, décembre 1907. — Voici un nouvel exemple de ses paroles sténographiées.

D. — Bonjour, monsieur Pat... Comment ça va, monsieur Pat... ?

R. — Oui, monsieur !

D. — Vous avez bien dormi ?

R. — Oui, monsieur 1

D. — A quoi pensez-vous ?

R. —.A me servir à 3 heures. A 5 heures convoqué Monsieur Waldeck- Rousseau. C’est dangereux. A S heures au palais de Compiègne, par conséquent je dirai à Monsieur Waldeck-Rousseau : connaissez-vous madame Escorbiafar ?

Je ne veux pas être confondu, ii 2 heures, nous aurons la loi, je vous prie de faire les sommations. A présent, monsieiu Jj... et la famille de monsieur Noemand aussi, mais qu’on entende que c’est absurde, par conséquent j’admets que ce soit la discipline et que cela finisse aujourd’liui. Par conséquent, je vais retirer le président des chambres que je. connais. Mademoiselle Fa... il

CATATONIE.

n’en est pas moins vrai que je suis ici à l’état de justice, vous voyez donc que ce n’est pas long; par conséquent, à l’heure actuelle nous...

Par conséquent à nous de soupirer, de ...

D. — Monsieur Pat..., quel jour sommes-nous ?

R. — Nous sommes lundi isplioglème.

Je préviens donc que je ne veux jamais entendre parler de ceci. En nous parlant jamais, je vous préviens de ...

D. — Monsieur Pat..., quand m’avez- vous vu pour la dernière fois

R. — Comme on sait, je suis à Jeanne d’Arc, je suis à personne d’autre, je voudrais que cette plaisanterie soit finie.

Toute Tannée 1907-1908, il appelait constamment l’interne monsieur Neveu, etl’interne provisoire, monsieur l’adjudant. Le surveillant-chef était monsieurle Receveur des finances.

Année 4908. — Le malade, qui sortait de son lit pom’ aller aux cabinets placés à côté et marchait en se traînant et se tenant aux meubles, a de plus en plusde peine à effectuer ce court trajet. L’état mental est le même. Indifférence ; pas de négativisme, ni de suggestibilité, ni de catalepsie. Monologue presque constant tantôt à voix basse, tantôt sur un Ion plus élevé, avec plus ou moins de gestes. Parfois gestes de prière, les mainsjointes à plat devant la figure, sans que cela ait de rapport avec les paroles, ou gestes comme d’apaisement, les mains séparées et tendues en avant à plat.

28 septembre 4 908. — On note une des litanies récitées sur un ton chantant et déclamatoire :

Monsieur Vincent Embaude Enfer

Emmarmet Emmor Emcatholique Emcatholique Emquinze Embarbare Emsphord

Mademoiselle Cendrillon Vincent Rue du Coursit Chante Subriode Cuvelide Anger M. Vérone Memmdenn Vincent opéra-comique place du Châtelet à cinq heures

etc., etc.

imai 4909. — P... appelle le chef de service: monsieur de Norwôge. Use Chaslin. — Sémiologie.

cinq ans cinq ans dix ans dix ans dix ans dix ans dix ans

dix ans dix ans cinq ans cinq ans cinq ans cinq ans

six heures cinq heures cinq ans six heures

cinq ans cinq ans

FOLIES DISCORDANTES

prèle docilement à rexamen somatique, au début, pendantlequelonle découvre, et on note une apparence de signe de Kernig, pas très intense. Mais il se refuse aux mouvements commandés :

I). — Levez cette jambe, monsieur P... !

R. — Je n’ai pas à la lever.

D. — Essayez de lever la jambe.

R. — Je vous dis non, monsieur.

On veut examiner ses testicules :

R. — Je neveux pas ; pourquoi me faites-vous mal? (on ne lui fait aucun mal.)

D. — Voudriez-vous vous lever ?

R. — Non.

D. — Pourquoi ?

R. — Parce que je n'attends qu’une honnête paix!

D. — Je désirerais vous voir levé.

R. — C’est pourquoi je ne veux pas me lever.

D. — C’est très important.

R — Je vous demande la paix.

Par moments il se tient les mains jointes à plat ou les doigts mêlés à la hauteur de la bouche en marmottant.

Comme renseignements complémentaires il faut noter qu’il accueille sa sœur avec la plus complète indifférence. Il ne fait aucune toilette, et voici comment il mange: il repousse toujours cuiller et fourchette; il tient son assiette chargée d’aliments à la hauteur de la bouche, les mains à plat sous l’assiette; il reste un bon moment dans cette position, puis aspire les aliments en penchant l’assiette vers sa bouche.

Ainsi donc : enfance et adolescence anormales ; paresse extrême. Début un peu tardif par des symptômes de neurasthénie, puis délire de persécution et de grandeur. Agitation par intervalles. Au début de la période actuelle, Pat... paraissait avoir conservé presque toute son intelligence, comme on le voit par la réponse si sensée faite à l’interne (p. 81S). Au bout de trois ans on constate de la litanie déclamatoire, de la « stupeur catatonique » , des signes physiques dûs surtout à une complication. Indifférence totale ordinaire, alternatives de négativisme et de suggestibilité, stéréotypies, mots fabriqués. Pas de délire spécial, mais le monologue incohérent est devenu presque constant.

Nous voyons, plus complètement développés, ces symptômes qui chez les malades précédents n’étaient encore qu’ébauchés, ceux portant sur le côté moteur. Il y a ici une tendance généralisée à la « persistance »; la mimique est plus figée que chez les trois autres, même Delo..., c’est ce qu’on appelle la « stupeur catatonique », avec absence d’action ou action contraire (négativisme) ; il y a des stéréotypies d’attitudes; mais ici les stéréotypies de mouvements

CATATONIE.

sont restreintes à l’acte de manger par exemple, et surtout au langage : cette litanie déclamatoire, «verbigération », sans aucun sens, chantante ou pathétique, si caractéristique, avec formation nouvelle de mots qui va si souvent avec la « salade de mots ». Enfin, il faut remarquer comme chez Delo... que, dans certains moments très docile, à d’autres le malade est atteint de négativisme ; il refuse ouvertement de faire ce qu’on lui demande : « Je vous dis non, monsieur. » Si l’indifférence est souvent absolue, le fou incohérent n’aime pourtant pas trop qu’on s’occupe de lui, il y a de temps à autre un réveil de la volonté négatrice : l’un grogne et cherche à s’échapper, l’autre répond n’importe quoi, le dernier répond carrément non. Cette indifférence, qui est un des caractères de la « démence précoce », n’est donc pas absolue, tant s’en faut, quoique vraiment prédominante dans un grand nombre de cas.

Voici maintenant une observation, que je donne intentionnellementfort longue, et qui a fait le sujet d’un travail en collaboration avec le docteur Séglas (1). C’est une stupeur catatonique typique (moins la catalepsie). De plus il y a eu, chose assez peu fréquente dans les folies discordantes, surtout dans la catatonie, des interruptions complètes dont une de 14 ans, rémission, guérison momentanée, pendant lesquelles le malade a repris ses occupations, a fait son service militaire et s’est marié. J’ai vu d’autres cas avec rémissions ou intermittences, mais jamais si longues. On pourrait peut-être faire une forme à part pour ceux qui aiment cela, forme intermittente de la catatonie, mais qui se rencontre surtout quand il y a au début des signes rappelant ceux de la manie ou de la mélancolie (Urstein). Il ne faut jamais oublier, quand les familles demandent un pronostic, de laisser entrevoir la possibilité, dans les folies discordantes, d’un arrêt plus ou moins long ou complet : le cas de Geo... donne en particulier à réfléchir à ce point de vue, d’autant plus que, d’après les auteurs, les intermittences dans la catatonie franche sont très rares, je le répète.

Catatonie. — Rémission de ti ans entre le second et le troisième accès. Geo... Gustave, entré à Bicêtre le IS décembre 1908, àTuge de 34 ans.

Il y a dix-sept ans, en 1891, l’un de nous (Docteur Séglas) l’a examiné et suivi à sa consultation de la Salpêtrière, puis dans le service de Charcot où il avait été placé, et voici les notes prises au moment où il était à la clinique.

(I)Ghasun et Séglas, Intermittence et démence précoce. Nouvelle Iconographie de la Salpétrière, n» 3, mai-juin 1911.

FOLIES DISCORDANTES

2S juillet i89L — Renseignements fournis par le père du malade.

Le père et le côté paternel n’offriraient rien de particulier, saut des rhumatismes chez le grand-père. . , •

La mère a des attaques de nerfs. Son père est mort de la poitrine, sa mere

d'un cancer de la joue.

Le malade est venu à terme. La grossesse de sa mère avait ete bonne.

Dansl’enfance, pas de convulsions, pas de maladies nerveuses, pas d onanisme. Pas d’obsessions apparentes. .

Très peureux, timide, toujours sombre, la tête baissée, il était aussi très jaloux de sa mère, ne voulait pas qu’elle rie, lui disant qu’elle était trop jeune. Il était aussi très méticuleux : un de ses camarades l’avait surnommé le pere La Brosse, parce que si G... sortait dix fois dans une journée, il se brossait à chaque lois. En pension se trouvait dans la première moitié de sa classe ; il apprenait lentement. — Employé de commerce.

Il y a deux ans a été très malade, paraît-il, pour avoir entendu crier une dame qui accouchait au-dessus de sa chambre.

Le début de l’affection remonte il peu près à trois mois. Depuis quelque temps le jeune G... (qui a 17 ans) se préoccupait beaucoup de son travail ; il devient taciturne, pai-esseux, disant qu’il se sent malade, se plaignant d’avoir mal a la poitrine (d’ailleurs depuis longtemps, deux ou trois ans, il avait des étouffements, devenait cramoisi ; une fois même il s’est presque trouve mal). Lui qui aimait beaucoup sa mère, il paraît l’avoir prise en aversion. Le sommeil devient mauvais, G... se levant et se recouchant ; frayeurs nocturnes, pas d hallucinations. 11 faisait de grandes difficultés pour manger, il y a six semaines ; était très long îi se décider ; mais une fois en train il finissait par manger. Il s’est enfui plusieurs fois de chez lui et a passé des journées entières k se pro-

mener. ... « •

G... a une altitude profondément affaissée, le corps tout entier en flexion, la tête immobile, les yeux fixés en avant très légèrement baissés. On constat des mouvements de déglutition fréquents accompagnés d’un léger bruit. La voix est basse, monotone. 11 faut insister pour obtenir une réponse :

U. — .A quoi penses-tu toute la journée ?

B. — Arien.

D. — Que fais-tu toute la journée ?

R. — Je reste couché.

D. — Pourquoi ?

R. — Je me sens fatigué.

l). — Tu ne dors pas la nuit’?

R. — Un peu.

1). Qu’est-ce que tu as lu hier ?

R. — Je ne m’en rappelle plus.

11 se rappelle pourtant être venu hier au laboratoire. Ne sait pas le jour, ni la date où il est entré dans le service. 11 pense quelquefois à sa famille . Il souffre des reins et des pieds et il dit qu’il a peur parce qu’il est éreinté ; il se plaint d’étouffer et montre depuis le creux de l’estomaejusqu’à la gorge.

* D. — Dors-tu la nuit?

R. — Pas trop.

D. — Pourquoi?

CATATONIE.

B. — J’entends des potins.

D. — Tu entends des voix?

R. — Oui.

D. — Quand il n’y a personne?

R. — Oui.

D. — Elles te menacent?

R. — Pas positivement.

Pas de cauchemars avoués. Pas d’idées d’auto-accusation. Idée vague que sa mère voulait se débarrasser de lui sans qu’il sache pourquoi.

Pendant tout cet examen, il a la physionomie ennuyée, une tète figée, comme de marbre (1), le sourcil froncé. Pas de tension musculaire généralisée; cependant il résiste à tous les mouvements qu’on veut imprimer à ses membres et fait des gestes d’impatience. Il écrit correctement ses noms, âge et adresse, puis des mots non terminés. Pas d’anesthésie à la piqûre. Léger dermographisme. Le testicule gauche paraît plus sensible que le droit. Varicocèle peu prononcée. Léger hypospadias.

2S juillet 1S9I. — G... répond mieux aux questions.

1/ août 1891. — Lenteur et indécision' des mouvements volontaires, pour s’asseoir, pour se lever, pour prendre quelque chose. Les mouvements sont plus rapides si on les lui commande énergiquement. Secousses musculaires spontanées. Si on frappe sur un tendon, le malade saute tout entier. Pas d’attitudes cataleptiques.

22 août. — Raideur à peine marquée, plus de soubresauts. Bonne circulation périphérique. Etat physique bon.

27 août. — Il a dit que sa mère venait ici ayant des rendez-vous avec M. J... (au début de la maladie voulait à toute force coucher avec elle? ). Lenteur et indécision de tous les mouvements : s’y prend à plusieui's reprises pour se lever de sa chaise, pour prendre un objet quelconque.

28 août. — 11 dit : « Je suis malade, c’est la flemme; ça dure plusieurs mois, ça cesse et ça reprend, ça mène à la mélancolie. G est parce que j ai trop mangé de salade. »

Rires par intervalles. 11 regarde en dessous d’un air narquois après ses réponses et se met souvent à rire et à siffler.

5 septembre. — Soubresauts musculaires surtout du biceps droit Même indécision des mouvements pour s’habiller, se lever. A les mains froides, pas de troubles vaso-moteurs. Même aspect, mais œil méfiant, impatienté. Ne paraît pas halluciné.

Fin septembre 1901. — Sort de la clinique Charcot.

2b mars yS52.— Après avoir travaillé, depuis sa sortiedela Salpêtrière, dans les magasins du Bon Génie, il retombe malade. Il est envoyé îi Sainte-Anne avec le certificat suivant de Tun de nous : « Troubles intellectuels caractérisés par des interprétations délirantes multiples, idées érotiques, impulsions violentes ; il a fait une tentative d’homicide contre sa mère. Onanisme. Instabilité mentale. »

Il est transféré â Vaucluse où le D' Legrain délivre le certificat suivant:

(1) Quelques jours avant son entrée à la clinique Charcot, il avait manifesté à un premier examen rapide une vive frayeur provoquée par le tintement d’une sonnette.

FOLIES DISCORDANTES

« délire hallucinatoire ; confusion extrême dans les idées et dans les actes, frayeurs; attention impossible à fixer; idées de persécution; idées mélancoliques; actes impulsifs de nature variée. » (29 mars 1892).

Par la suite il serait resté dans le mutisme complet; il se serait tenu la bouche pour ne point parler (?) ; il aurait été nourri à la sonde; il aurait eu un abcès de l’oreille gauche; enfin un jour il aurait demandé brusquement des cordons de souliers. C’était le pi-emier symptôme d’une amélioration qui ne fit que s’accentuer jusqu’à sa sortie, le 9 juin 1894.

Quelque temps après, il s’engage pour quatre ans. 11 fait très bien son service militaire, n’étant jamais puni; mais sa surdité commençante l’aurait empêché d’être gradé.

Après son service, entre comme employé à la comptabilité dans une Compagnie d’assurances où il fait progressivement son chemin.

Enfin il se marie à 32 ans sans que sa famille ait rien remarqué d’anormal en lui depuis sa soi’tie de Vaucluse, mais il était toujours, comme dans son enfance, ombrageux et jaloux(l).

20 septembre 1 908 . —11 est opéré d’un varicocèle. Le surlendemain il paraît bizarre. Le 24, on le conduit dans le service du D‘' Ballet à l’Ilôtel-Dicu. 11 reste un mois sans vouloir manger, en disant qu’il s’ennuie, qu’il est perdu; il écrit pourtant correctement à sa femme. Au bout de deux mois, sa femme le reprend, et pendant douze jours son état paraît se modifier très favorablement. 11 sorf seul. L’un de nous le vit à ce moment et ne constata chez lui d’autres symptômes que des préoccupations hypocondriaques ayant leur point de départ dans l’opération subie en septembre. Tout à coup il est retombé, parlant sans discontinuer pendant deux jours, en disant des gros mots et en gesticulant. Une nuit il a comme une syncope pour laquelle sa femme va chercher un médecin. 11 s’inquiète de voir ainsi sa femme à une heure indue dans la rue. 11 se plaint que sa mémoire s’en aille, que ses idées ne se suivent pas : « 11 me semble que je deviens fou. « Pour s’occuper décrit des heures entières des notes de pharmacie. Enfin, un soir, il a l’air d’entendre quelque chose, « des voix et des cloches )i; très agité, il saisit une chaise en criant: « 11 faut que je le crève » ; puis il a regret de cet acte, il dit qu’il y a trop longtemps que cela durait, qu’il fallait qu’il cassât quelque chose. — Le scandale causé par cette scène émeut les voisins qui se plaignent au commissaire. Celui-ci fait envoyer G... au dépôt. Il va de là à Sainfe-Anne et enfin à Bicêtre le 13 décembre 1908.

Sa femme, qui donne ces renseignements, affirme qu’il ne boit pas, qu’il est très rangé; mais il était très soupçonneux. G... aurait maigri d’une vingtaine de kilos depuis le début des troubles mentaux en septembre.

^6 décembre 1908. — Entre dans le cabinet du médecin avec une démarche lente, sans signes de politesse, la casquette sur la tête ; le corps tout entier en flexion légère, les yeux fixés en avant et en bas, l’air un peu soucieux et les traits complètement figés dans cette expression. Le teint est grisâtre, sans indication pathologique précise. Le malade s’étant assis sur injonction répétée à voix très haute (il est sourd et on est obligé de crier ou de parler à son oreille pour se faire entendre), garde la même attitude générale.

(t) Ces renseignements sur le séjour à Vaucluse et la vie postérieure de G. sont fournis par la mère.

CATATONIE.

D. — Pourquoi êtes-vous soucieux, monsieur G...?

R. — Je pense ii elle.

D. — Qui, elle?

R. — Ma femme.

D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici? (il est arrivé hier).

R. — Je ne sais pas.

D. — Où êtes-vous?

(Geste vague).

D. — Quel âge?

R. — 34 ans.

D. — En quelle année êtes- vous né?

D. — En quelle année sommes-nops?

R. — En 1900.

(Il paraît faire une grimace de douleur.)

D. — Où souffrez-vous?

R. — Dans le côté ; un point de côté.

D. — Qu’est-ce qu’il y a dans ce côté?

(Pas de réponse. Il se lève, fait un mouvement accompagné d’une grimace.) D. — Vous avez reçu un coup?

R. — Oui.

D. — Quand?

(Pas de réponse.)

D. — Votre corps est en bon état?

R. — (à voix très basse) Pas trop.

D. — Votre cœur est-il à sa place?

R. — Non.

D. — En avez-vous encore un?

R. — (en souriant à voix plus haute) Ben! cela serait malheureux!

D. — Avez-vous de l’appétit?

R. — Je ne sais pas.

D. — Avez-vous votre estomac houché?

R. — Pas encore.

D. — Vous aimez bien votre femme?

R. - Oui.

D. — Croyez-vous qu’elle vous faisait des infidélités?

(Pas de réponse ; se met à rire doucement, avec geste de doute. )

D. — C’est cela qui vous rend triste?

R. — Non, c’est l’appétit qui ne va pas.

Pas d’idées de persécution ni d’auto-accusation constatables. Ne se rappelle pas avoir cassé une chaise chez lui, avoir subi une opération. Toutes ses réponses sont faites à voix basse, lente, monotone, indifférente. Ni négativisme ni catalepsie. Il s’en va du môme air qu’il était venu, sans avoir manifesté spontanément une idée ou un sentiment. Rien à noter au point de vue somatique. Dans les m-ines dépôt phosphatique abondant et pigments biliaires. Régime lacté.

18 décembre. — Dans la salle. G... sourit de temps en temps, embrasse ses mains, les tomme et retourne. Embrasse le bol ou le gobelet où on lui donne ù boire; fait des signes de croix au-dessus, regarde dessous, puis absorbe une

FOLIES DISCORDANTES

partie du contenu. Il refuse le lait (sa femme et sa mère disent qu’il ne l'aime pas) en disant qu’on le réserve pour sa femme, afin qu’elle le mette dans sa soupe. G... parle rarement et à voix basse. Il a les yeux presque constamment tournés vers le plafond. — Il a demandé hier à sa femme si elle avait fait remplacer la chaise qu’il avait cassée chez lui. Mis au premier degré avec lait.

28 décembre. —Refuse toute nourriture. Onestohligé dele nourrir à la sonde.

2 janvier 1909. — Ecrit il sa femme une assez longue lettre où il dit qu’il commence à aller un peu mieux; il donne de ses nouvelles et demande de celles de sa famille, mais avec des phrases incomplètes. L’orthographe est correcte. — Suppression de la sonde.

8 janvier. — Ecrit à sa femme une lettre tout il fait normale, d’après celle-ci.

9 janvier 4909. — Maintenu au lit depuis le commencement de l’année, il est un peu amélioré ; il recommence à manger seul avec les mêmes gestes bizarres qu’il avait au début. Continue, dans l’intervalle des repas, il faire des gestes et à remuer la tête. Il répond un peu plus facilement et d’une façon un peu plus animée. — Autorisé à se lever par l’interne. — Lorsque le malade va aux W. - G., il va, vient, tourne sur lui-même, puis se met à cheval sur la cuvette du côté opposé où on se place ordinairement.

43 janvier 4909. — Même attitude qu’à l’entrée; même expression de physionomie, figée et légèrement soucieuse; les yeux baissés, maisregardant de temps en temps très rapidement en face et en dessous par suite de l’inclinaison de la tête en avant. Il fait constamment des gestes étranges avec les mains; il lève et agite un instant sa casquette, sans qu’on puisse savoir pourquoi tout cela. Toujours pas d’orientation précise dans le temps ou l’espace; lisait vaguement qu’il est à Bicêtre, mais pas depuis combien de temps et ne sait pas l'année; pas d’idées délirantes révélables.

D. — Mettez votre bras sur votre tête.

R. — Pourquoi faire?

On répète l’ordre. — Il exécute le mouvement. Il marche sur injonction, toujours avec la même attitude penchée, figée, à tous petits pas lents. En passant sur le tapis il s’essuie les pieds. Puis il s’arrête spontanément au bord du tapis et reste planté là sans rien dire.

On le prie de s’asseoir sur une chaise près de la table. Il le fait en marmottant quelques mots: « Le marron d’Inde, le marronnier. » On essaye en vain de savoir pourquoi il parle ainsi. On le prie d’écrire ; de la main droite il fait d’abord quelques gestes bizarres avec la plume; il hésite et écrit lentement enfin. Son écriture spontanée est peu correctement tracée ; il efface quelques syllabes avec le doigt passé sur l’écriture fraîche :

« D’une geneve je pense a mes enfants étant près ou éloignés

« mère = 5 pied

« leurs coiffures et leur toilette

« leur déjeux ».

C’est tout à fait incohérent comme phrases, mots, syllabes et idées.

On lui dicte l’instruction sur l’alcoolisme qui figure sur les feuilles d’ordonnance; il écrit : « L’alcoolis est un aempoisonnement chronique. » Puis on veut lui faire copier une phrase dans un journal ; au Heu de cela il écrit spontanément et rapidement : « la chimère et l’abuminurie font notre vie ou notre perte. » Plusieurs lettres sont mal tracées, quelques-unes tremblées.

CATATONIE.

On lui montre deux journaux; il répond que ce sont des journaux officiels et en souriant ajoute : « \ oulez-vous m’en donner un ? n Puis il prend sur la table une feuille d’ordonnance et lit spontanément à voix basse l’instruction sur l’alcoolisme et dit ; « On voit cela partout encadré avec des dessins. » Puis il sort de sa poche un morceau de pain et le montre en ajoutant : « Ça c’est de la croûte. »

D. — Pourquoi est-ce faire?

R. — Pour porter à quelqu’un.

D. — Pourquoi?

R. — Quelqu’un qui peut avoir faim.

D. — Qui cela?

R. — Ma femme.

Puis ne répond plus. R sort sans aucune forme de politesse.

On a noté qu’il urine de temps en temps au lit.

23 janvier. — Mutisme complet. Toujours ses gestes bizarres, d’ailleurs variés.

9 mars 1909. — Est conduit de nouveau dans le bureau du médecin. Même attitude, même mimique, etc. Pas de négativisme; il s’assied et répond aux questions plus ou moins comme ci-dessus. Il fait les gestes bizarres déjà mentionnés d’une façon continuelle. On lui demande à plusieurs reprises qu’elle en est la signification. Il interrompt ses gestes et se frotte la tête avec une main, mais ne répond pas, puis reprend ses gestes. Sur une nouvelle question, il répond enfin: » C’est afin de m’occuper pour faire quelque chose. « On continue à essayer de causer avec lui. 11 finit par manifester de l’ennui par une mimique suffisamment claire et il s’agite sur sa chaise. On lui pose la question: « Cela vous ennuie, monsieur G...? » 11 ne l’épond pas.

Le surveillant lui tend la main. G... fait un geste de refus net. L’interne lui tend la main ; G. . . hésite et finit par donner la sienne en faisant un mouvement décomposé en trois saccades. Le surveillant lui demandant alors: « Vous ne voulez pas me donner la main, monsieur G... ?» le malade som-it et répond :

« Un de ces jours. »

On lui dit de mettre sa casquette sur la tête ; il le fait sans hésitation ; d’ouvrir la bouche ; de tirer la langue; il obéit et ajoute en montrant du doigt des dents plombées: « Je mets du coton et de l’huile. » On continue à poser des questions. Finalement G... se détourne d’un air profondément ennuyé et ne répond plus rien. « Vous pouvez vous retirer 1 » A ce mot, G. . . se lève lentement et va vers la porte en disant : « Où qu’on me mène... De quel côté qu’on va? » 11 met ses mains dans ses poches d’un air ennuyé. Le médecin lui crie ; >< Bonj our, monsieur G... ! »G... esquisse un salut militaire et s’en va à la porte ; il manque de tomber en franchissant le seuil.

iimars i909. — Depuis son entrée, ne manifeste à peu près aucune spontanéité, restant à l’infirmerie, ordinairement couché ou quelquefois levé, et debout ou assis, immobile, en faisant ses gestes particuliers qui ne paraissent pas être toujours les mêmes. Depuis environ un mois G... n’a plus uriné au lit; il se promène depuis trois jours dans la cour dix minutes à un quart d’heure. Lui qu’on était obligé de guider en tout et de faire manger, il se met à la table commune, triture les aliments avec sa cuiller, mais attend qu’on les lui enfourne.

FOLIES DISCORDANTES

20 mars. — Analyse complète d’urine.

Page 1