CHAPITRE PREMIER
PREMIÈRES NOTIONS
Sommaire. — Présentation rapide de quelques types cliniques choisis parmi les plus fréquents et les plus démonstratifs. Analyse succincte à titre d’échantillons de quelques symptômes, et leur interprétation. L’appréciation de leur valeur sémiologique permet d’arriver au diagnostic d’où découlent le pronostic et le traitement. Remarques générales sur les signes « éjectifs ». Le diagnostic suppose une classification.
Délire alcoolique hallucinatoire. — .M“« Dol..., âgée de 28 ans, imagière, vient à la consultation de la Salpêtrière. Elle a le visage animé et un peu coloré, les yeux brillants, l’air un peu effrayé ; elle tremble légèrement en parlant et les mains ont un tremblement avec d’assez grandes oscillations. Le pouls est rapide. Elle aune demi-reconnaissance de son état, puisqu’elle vient pour se faire interner ; elle voit, dit-elle, des choses extraordinaires. Un ami avec lequel elle vit, voulant, il y a quelque temps, la mettre k l’hospice, l’avait enfermée dans sa chambre. Restée seule, la malade a vu une main de mort tendant un bâton et elle a entendu une voix qui disait : «c Prends cette main et, si tu vas dans la maison des folles où on veut t’errimener, voilà comme on en revient. » Puis le bâton que tenait la main s’est transformé en tigre. Elle a fermé les yeux pour ne pas voir le tigre et, résignée à tout, s’est étendue sur son lit, prête à se laisser dévorer ; ensuite, elle a sauté par la fenêtre pour ne pas être mangée. Elle est tombée du premier étage sur le dos et on l’a fait entrer à la Maison Blanche. Elle en est sortie il y a trois semaines et voici que des hommes la poursuivent. Au début, on a défendu à son ami d’habiter avec elle. Partout où elle habite, on vient la demander : elle a dû faire trois demeures. On vient la chercher : c’est un homme en bleu. — Puis ce sont des hommes qui sortent de Chaslin. — Sémiologie. ^
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terre et qui veulent la mettre en léthargie. Dans la rue, elle voit des hommes, des enfants, des femmes, qui sortent de terre, des murs ; il y en a qui veulent la jeter par la fenêtre. Elle a vu des hommes lui faire signe de loin et ils lui ont dit d’aller se Jeter à l’eau. Chez elle, les objets, les meubles se soulèvent, dispai-aissent. Son ami ayant acheté hier un morceau de viande, celui-ci a disparu; puis ce matin, elle a entendu un bruit de papier qui s’ouvre et le morceau était dedans. Elle ajoute que la première nuit qu’elle est revenue de la Maison Blanche, elle a entendu une voix qui lui a dit : « C’est la mort qui vient te prévenir que tu mourras en mai. »... « Je vis des têtes de morts, des oiseaux, des chouettes... »
Le diagnostic est : délire hallucinatoire alcoolique. Sur quoi se fonde-il ? Sur l’aspect extérieur, surtout du visage, animé, les yeux brillants, la mimique dénotant la frayeur et l’agitation. Le récit de la malade, à moitié consciente de sa situation pathologique, montre le rêve hallucinatoire, surtout visuel, où elle a été plongée et qui se continue jusqu’à ce matin : rêve kaléidoscopique, avec images en mouvement, terrifiantes, donnant lieu h dW idées de persécution, personnages humains ou animaux qui la poursuivent et veulent lui faire du mal. La malade fuit ces persécutions et joue par conséquent son rôle dans le drame que le rêve déroule devant ses yeux ; on lui dit d’aller se jeter à l’eau, le tigre veut la dévorer et elle saute par la fenêtre. — Si on joint à cela le tremblement, l’accélération du pouls par moments (on a négligé d’examiner les urines où il y a vraisemblablement de l’albumine), on arrive à poser le diagnostic ci-dessus.
Le pronostic est bénin : accès peu intense, qui guérirait rapidement si on pouvait soigner la malade.
Le traitement est facile : pas d’alcool, repos au lit, lait exclusivement, bains prolongés tièdes. On a dû se borner à le prescrire, la malade venue seule ne pouvant être internée, ce qui eût été utile pour elle.
Délire d'épuisement (Confusion mentale primitive). — On conduit jusqu’à sa chaise le malade Loy... 11 a les vêtements peu en ordre. Il est très pâle, très maigre ; il a l’air égaré, atone et reste inerte sur sa chaise. Il ne répond rien aux questions de l’interrogatoire comme s’il ne les entendait pas. Quelques jours après, même aspect, mais il répond, lentement, péniblement, il a l’air de chercher à rassembler ses idées. Il ne sait pas où il se trouve, ni ce qui lui est arrivé ; il reconnaît les objets, mais a de la peine à fixer son attention sur eux. Quelques jours après, interrogé, il dit enfin qu’il commence à se retrouver, qu’il a été malade : « J’étais comme dans une sorte de rêve, je me rappelle que je me suis promené dans Paris pour équilibrer la rotation de la terre, puisque je suis d'un poids minime. J’étais le Christ par une révélation
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•subite dont je ne me rends pas très bien compte. Je me croyais persécuté, j’étais le Christ faisant la police de sûreté. »
Le diagnostic est ; délire de dénutrition, d’épuisement, ou confusion mentale primitive, à la suite de privations, de surmenage, comme nous l’ont appris les renseignements fournis par sa concierge, confirmés ultérieurement par le malade. Sur quoi se fonde ce diagnostic? Sur l’aspect général : Loy. . . se laisse conduire, ses vêtements sont en désordre ; l’amaigrissement, la pâleur, l’aspect de misère physiologique sont frappants. La physionomie révèle l’égarement, l’atonie de l’esprit. Les gestes sont nuis par suite de l’affaissement, de la dépression. La parole est nulle d’abord (mutisme avec stupidité), puis lente, basse, fatiguée, pénible. Les phrases sont correctes, mais leur contenu révèlela confusion des idées, c’està-dire la difficulté que le malade a à se retrouver au milieu de ses propres idées, du monde extérieur et aussi des idées vagues délirantes surajoutées; le langage révèle aussi la désorientation dans le temps et l’espace, puis le rêve pathologique avec idées délirantes multiples, kaléidoscopiques, idées de grandeur, mystiques, de persécution, qui, tout en ressemblant par leur caractère de rêve au rêve de l’alcoolique précédent, en diffèrent par tleur contenu plus indifférent et non spécial (animaux) et ne s’accompagnent pas de frayeur. Enfin l’état somatique déjà signalé, si bien en rapport avec l’état de l’esprit, n’en est que la traduction. Signes de dégénérescence peu marqués. Le pronostic ■est assez bon, vu l’amaigrissement rapide, comme nous l’avons su par les renseignements. Il se confirme au bout de quelques jours par l’éclaircissement de l’esprit du malade qui finit par guérir après un engraissement considérable dû au séjour aù lit ■et à la suralimentation, ce qui a été tout le traitement.
Délire épileptique. — Méz... est un grand gaillard à l’aspect normal. Il a des accès d’épilepsie. De temps en temps son attitude change. Silencieux, il suit obstinément pas à pas le médecin et le surveillant dans leurs tournées dans le service. Il devient difficile à conduire et réplique par des coups de poing aux injonctions ; on est obligé de l’isoler. 11 reste muet, no répondant rien aux questions, souriant seulement ; si l’on insiste froj). il se prdeipito sur le fâcheux interlocuteur. Par ailleurs, il mange peu, va et vient dans la cellule d’isolement d’un air absent. Au bout d’une huitaine de jours, tout est revenu à la normale presque subitement. Il raconte qu’il était comme dans un rêve et exprime ses regrets dos actes de violence commis. Il se rappelle des lambeaux de ce rêve bizarre. « Il faisait, dit-il, la leçon aux morts du purgatoire on voletant au-dessus de l’îlc de Madagas(mr et en imitant les cris des petits
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cochons», elc. M tient registre de ses accès d’épilepsie motrice et d’épilepsie psychique .
Lo diagnostic est : délire épileptique. Il ne peut être fait ici avec certitude que grâce à la connaissance des accès d épilepsie motrice, que présente Méz... Cependant le début sans cause apparente et la cessation brusque, le caractère de rêve du délire avec teinte mystique peuvent mettre sur la voie. Il faut remarquer que dans ce cas la perte de mémoire consécutive à l’accès n’est pas complète, contrairement à ce qu’on affirme être la règle dans le délire épileptique, et que le malade ne présente pas les gros stigmates physiques, dits de dégénérescence, habituels aux épileptiques. Le pronostic est grave ; les accès de délire se reproduiront.
Démence paralytique ou paralysie générale (1). —Ven... entre enmarchant à petits pas comme un ramolli, mais sans écarter les jambes, en se tenant assez droit. Il garde sa casquette sur la tête, puis l’ôte pour saluer en l’agitant légèrement. Il a Son pantalon rattaché par une ficelle. 11 regarde le médecin d’une façon niaise et satisfaite, et reste à peu près figé tout le temps dans cette expressio.n; môme lorsqu’il sourit ou s’anime, sa mimique est si pauvre qu’on en conclut immédiatement au vide de la pensée. Il s’assied et dit spontanément . « Je suis très bien portant ! » En prononçant ces mots, ses lèvres tremblent et l’articulation est si embrouillée, si trémulante qu’on a peine il saisir le sens. Il continue îi proclamer son état satisfaisant et scs talents : « J’ai une belle voix.
haute; je suis artiste à l’Opéra; je connais tous les genres . » et il se met à
chanter, en bredouillant et accrochant les mots, une chanson qu’il dit être la chanson du Yin de Marsala, puis il chante le Chant du Départ. « Je chante bien, voussavez», ajoute-t-il en bredouillant. Il est riche, il a cinquante mille francs, une automobile et trois châteaux ; il est d’ailleurs marchand de chansons, et gagne deux mille francs par an. Il est orienté suffisamment, mais ne peut fixer assez son attention pour réciter les mois à rebours ; ne comprend rien, à différentes images et plaisanteries qu’on lui montre ou fait lire. — En dehors de la trémulation des lèvres, du bredouillement et des accrocs caractéristiques, il a du tremblement de la langue et des mains ; son écriture est informe ; mais les réflexes sont conservés et il n’a pas le signe d’Argyll Roberlson. — Il sort après avoir donné la main à tout le monde et s’en va la casquette de travers sur la tête, les mains dans les poches, son pantalon tombant presque sur ses talons, en faisant de tout petits pas comme à l’arrivée. — Lymphocytose marquée.
Lo diagnostic est : démence paralytique. Le bredouillement delà parole, le tremblement, la lymphocytose sont déjà suffisants à
(1) Les mots paralysie générale revenant très souvent, j’emploierai ordinairement à. leur place l’abréviation P. G., maintenant courante.
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eux seuls. La démence profonde, le délire de grandeur, incohérent, contradictoire, niais, achèvent le diagnostic. Enfin l’aspect seul et le masque spécial démentiel permettaient, dès l’entrée du malade, de poser le diagnostic à coup sûr. — Pronostic\xh% grave.
Démence sénile. — Hei... est une vieille femme. Elle est à peu près tenue grâce aux soins des personnes qui l’entourent. Elle va et vient dans sa chambre et n’a pas l’air malade. Lorsqu’on va la voir, elle vous reçoit avec toutes les formes voulues et cause convenablement sur bien des choses ; cependant le visiteur s’aperçoit que, si elle raconte à peu près les faits très am iens, elle semble avoir très mauvaise mémoire pour les faits plus récents. En somme, il lui semble qu’elle perd seulement la mémoire et qu’à part cela elle ne déraisonne pas. C’est qu’il n’a pas assisté au déjeuner où elle n’a pas reconnu son petit-fils, qu’elle a pris pour un étranger, un intrus ; elle a demandé pourquoi on se mettait à table sans attendre son mari ; or celui-ci est mort depuis de longues années. Une autre fois, en se mettant à table, elle tâte son ventre (elle l’avait assez gros) et, le trouvant proéminent, elle fit cette réflexion : « Je ne crois pourtant pas que je sois enceinte.» Dans les derniers temps, on la vit un jour vouloir absolument sortir de sa chambre. Elle pleurait, se lamentait, disant qu’elle n’était pas chez elle. Elle voulait aller donner le sein à ses deux enfants qui mourraient si elle ne le faisait pas. Sa fille, âgée de plus de cinquante ans, qui avait été l’un des poupons dont il était question, ne put jamais persuader sa mère de son ei'reur. Celle-ci retardait un peu.
Le diagnostic est facile : il s’agit de démence sénile avec prédominance de pseudo-souvenirs et d’erreurs de reconnaissance donnant lieu à une sorte de délire d’imagination, tout comme dans le rêve, mais sans hallucinations. Celte vieille dame conservait encore les dehors do la santé physique et aussi relativement de la santé intellectuelle, tant qu'elle se trouvait sous l’influence d’une excitation due à une visite inaccoutumée; et encore, quand cette visite se prolongeait un peu, elle finissait par émettre des idées évidemment fantaisistes. L’automatisme des usages de politesse était conservé, mais dans le milieu familial elle laissait par ses paroles constater une désorientation complète dans le temps et le milieu extérieur. Les erreurs de mémoire, de reconnaissance des personnes, de jugements, indiquaient une démence profonde qui finit même par se manifester constamment. L’état somatique était relativement bon; seuls les stigmates de l’âge avancé étaient bien visibles. Le pronostic est toujours grave en pareil cas au point de vue mental; mais la vie peut se prolonger longtemps; cette vieille dame est restée vingt ans démente et est morte à quatre-vingts ans environ.
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Arriération mentale. — Ce jeune homme, Dor..., a une trop grosse tête, il louche, il est très asymétrique; il se présente à peu près bien et a beaucoup de politesse. Dès qu’il parle, il plisse son front avec effort et émet ses paroles, d’ailleurs ii peu près correctes, avec difficulté. Lorsqu’on l’interroge, il sait son âge et la date de sa naissance, mais pas la date ni l’année où noussommes; il sait où il est, il dit pouvoir lire et écrire. Il lit effectivement à voix haute un fait-divers simple avec une certaine difficulté de prononciation, mais ne sait pas ce qu’il a lu ; il écrit sous la dictée correctement : « J e suis à Bicêtre » : il calcule un peu, etc. et il s’occupe au ménage dans le service, mais est incapable de quoi que ce soit d’autre.
Diagnostic. — Faiblesse intellectuelle ou arriération mentale. Il est facile de s’apercevoir de l'insuffisance du développement intellectuel par l’interrogation méthodique portant sur les différents éléments qui constituent l’intelligence. L’examen somatique montre immédiatement la trop grosse tête et les autres signes physiques qui indiquent qu’il y a eu un trouble apporté au développement. C’est une insuffisance de développement assez légère, les états plus graves étant qualifiés d’imbécillité et d’idiotie. Le •pronostic est que le jeune homme a acquis tout ce qu’il pouvait comme développement intellectuel; il pourra être utilisé à des travaux très simples, à condition d’être toujours surveillé dans uq asile, ou mieux dans une colonie agricole
Déséquilibre mental. Obsession. — Chau... est un homme de vingt-cinq ans, qui réclame lui-même son admission à Bicêtre pour arriver à. se guérir; il se figure, dit-il, que tout le monde le regarde et le remarque, il a peur de rougir, ce qui lui donne des accès d’angoisse; pour se remonter il boit, et il en a tellement pris l’habitude qu’il sent ne pouvoir la perdre qu’en entrant dans un asile où on l’empêchera de boire et où, en môme temps, on le guérira de sa peur stupide. Il est robuste, mais ne paraît pas aussi bien doué intellectuellement. 11 présente quelques signes d’alcoolisme chronique ; il a des pituites matinales, des brûlures à l’estomac (qui est dilaté), le foie un peu gros et la rate perceptible (il a été aux colonies); il rêve fréquemment de bêtes et de choses désagréables. Il raconte par écrit qu’il a eu autrefois des crises d’hystérie, étant jeune. Parti aux colonies dans l’infanlerie de marine, il a eu une éruption dont il ne connaît pas la nature au juste (syphilis, acné ?), mais dont il était très honteux et qu’il ne montrait pas sans devenir rouge. Cela passa rapidement. Revenu en France, il eut un accès d’alcoolisme subaigu soigné dans un asile. En partant, il est repris de la crainte de se montrer, bien qu’il n’eût rien sur la peau d’anormal. « Dans la rue, nous écrit-il, j’ose pas remuer; au lieu de marcher comme tout le monde au milieu du trottoir, je fuis les personnes, je marche sur le bord du trottoir, et de temps en tempsje m’arrête, n’osant pas passer la rue. Je regarde tout le monde et j e crois que tout le monde me regarde, se moque de moi ; aussi , moi je rougis comme un homme qui a fait un mauvais coup; j’en ai la figure
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congestionnée. Quand je rentre dans une boutique, je rougis en demandant quelque chose.... Je n’ose pas aller manger dans un restaurant. » Il ajoute que, pour se donner du courage, il boit et que cela finira mal si on ne l’enferme pas. Sa famille dit que, avant et depuis son service, il quitte ses places sansmotif (il est pâtissier) et qu’il s’est engagé sans trop savoir pourquoi. A Bicêtre où il est resté quelque temps et d’où il est sorti guéri (de cet accès), il n’a jamais présenté de rougeur objectivement constatable, bien qu il le prétendît; mais il a déclaré, dès le lendemain de son entrée, que le milieu du service ne l’impressionnait pas comme le public de la rue.
Le diagnostic se fait par le récit seul du malade : crainte obsédante de rougir (érythrophobie des auteurs). Cette crainte insurmontable s’accompagne d’un accès d’angoisse, malgré que le malade en sente toute l’absurdité (folie dite avec conscience). 11 est à remarquer que c’est un deuxième accès, le premier ayant été pro voqué par une affection cutanée . Ici il y a complication d’alcoolisme. Le pronostic est bénin quoad vitam, mais il y aura récidive de cette obsession ou d’une autre après guérison de cet accès, surtout si l’alcoolisme se développe de nouveau. Le terrain est mauvais: c’est celui du déséquilibre mental. Le malade est sorti guéri de cet accès et de la tendance à boire, grâce au traitement : repos, isolement, suralimentation et douches froides (1).
Mélancolie. — L’H... est triste, sa physionomie et son attitude expriment k la fois la tristesse et la résignation ; elle est docile, et reste affaissée dans son lit où on la conflne pom’ le traitement. Elle ne parle pas â ses voisines. Quand on l’interroge sur les causes de sa tristesse, elle répond à voix basse, lente, monotone, qu’elle ne peut plus travailler, car elle ne comprend pas ce que sa patronne lui explique. Sa famille va tomber dans la misère, elle est bien coupable: « Je suis perdue, autant en finir; je ne peux pas prier; si j’avais continué d’accomplir mes devoirs religieux, je ne serais peut-être pas comme cela, c’est le bon Dieu qui me punit, v Les renseignements montrent que, environ dix mois avant son entrée à la Salpêtrière, elle était très fatiguéé et avait été soignée pour «. chloro-anémie » ; à cette date elle a une violente émotion causée par la mort d’une voisine ; elle devient triste, a a des idées noires, » puis cesse peu à peu de travailler; elle maigritet devient de plus en plus moriie, inerte, restant des journées affaissée sur sa chaise, plongée dans sa tristesse; elle commence à émettre des idées maladives: « Quand je serai morte, quelle délivrance! je veux en finir; j’ai peur de la misère. » Enfin, six semaines avant son entrée, elle fait une tentative de suicide à moitié exécutée : elle sè fait une égratignurê au cou avec un couteau, mais s’aiTÔtc d’elle-même. Cela avait lieu pendant la nuit, et le matin elle montre l’égratignurc à sa famille.
(I) J’ai appris qu’il était revenu à Bicêtre deux ans après sa sortie et qu’il y était mort en quelques jours d’alcoolisme suraigu.
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Quelque temps auparavant elle avait dit, en pariant de suicide : « Je suis lâche, je n’aurai pas le courage de le faire. »
Diagnostic. — Accès de mélancolie. L’aspect et la mimique révèlent la tristesse, l’humilité, la résig-nation de la malade. Cette émotion triste accompagnée d’affaissement du fonctionnement intellectuel, d’inertie motrice, est le fond sur lequel germent les idées monotones d’auto-accusation, de punition méritée, de désespérance, de perdition, révélées par le langage dont la mimique est en accord avec le contenu. Ce dégoût de la vie, « autant en finir, » a amené une tentative de suicide que l’affaiblissement de la volonté n’a pas permis de mener jusqu’au bout. L’état somatique accuse une dénutrition et un amaigrissement, qui sont le pendant de l’état psychique et probablement sa condition. L’âge de la malade, une trentaine d’années, fait porter un pronostic relativement favorable, bien que le traitement ait été bien tardif. Le suicide est pourtant à craindre. Mais une récidive sera à prévoir en cas de guérison de cet accès. Traitement par le repos au lit, l’alimentation reconstituante et copieuse. Surveillance minutieuse.
Folie systématisée de persécution avec hallucinations. — Lebl... est un homme de plus de cinquante ans, dont il est difficile d’apercevoir le visage, sa tête étant recouverte d’un cache-nez qui l’entoure presque complètement. A part cela, à première vue, il ne présente iden de particulier et, quand on l’interroge, il répond d’un air sensé et avec des réponses correctes tant que l’on ne cherche pas à toucher une certaine corde, celle de la persécution. 11 prend alors un air méfiant et nie obstinément entendre des gens qui l’insultent ou ressentir des secousses électriques. Pourtant, laissé à lui-même et observé de loin, il prend souvent l’attitude d’un homme qui écoute et il répond à haute voix à des interlocuteurs imaginaires. 11 ne supporte pas qu’un autre malade vienne s’asseoir à côté de lui près du poêle et il crache il la ligure de celui qui s’obstine à l’approcher ainsi. Si on l’ennuie trop, il a des réactions encore plus violentes et se met en colèi’e. Quand on distribue le pain, il prend son morceau et va le laver à la fontaine. Enfin on peut (si on s’y prend à l’improviste) surprendre le malade plaçant sur ses dents et gencives une sorte de gaine faite de pain ou de papier mâché, formant une carapace très dure. 11 répond par dos paroles vagues « qu’il se trouve mieux comme cela, que c’est contre le froid, pour maintenir du tabac dans scs dents creuses, que le pain est trop dur, « etc., à toute demande d’explications sur le cache-nez, le cachedents et le lavage de son pain.
Diagnostic. — Il s’agit d’un cas typique de folie systématisée do persécution. L’aspect général normal (sauf le détail particulier du
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cache-nez), les phrases correctes, inliquenl une intelligence conserve'e, mais dont la deViation dans le sens de la persécution est révélée par la mimique méfiante, le cache-nez, le cache-dents, protections contre les effluves électriques que lui lancent ses ennemis (hallucinations de la sensibilité générale). — Les actes du malade viennent confirmer ce diagnostic; l’attitude hallucinatoire auditive révèle les hallucinations de l’ouïe; les dialogues, l’existence d’ennemis imaginaires; le lavage du pain, les soupçons d’empoisonnement (avec illusions du goût); les réactions violentes du malade indiquent qu’il voit en chacun un ennemi, un persécuteur: L... est un persécuté et un persécuté dangereux. On a appris d’ailleurs qu’il avait donné des coups de couteau à un passant, avenue de l’Opéra, et qu’il avait tiré des coups de revolver sur d’autres qu’il accusait de lui nuire, et l’on sait par les examens antérieurs qu’il a des hallucinations nombreuses et un délire systématique très étendu. Enfin la façon dont il répond indique la réticence si fréquente dans ce genre de folie. C’est un aliéné chronique et incurable. Le traitement est nul.
Hébéphrénie (Folie discordante) à la période de démence, « Démence précoce » (1). — Pon... est un jeune homme d’environ vingt-huit ans. Il a toujours la tête baissée, il est nu-tête, débraillé, le pantalon déchiré. Il marmotte tout bas des paroles incompréhensibles en regardant de côté ; lorsqu’il se promène, il marche d’une façon saccadée, à petits pas, en marquant un temps d’arrêt comme s’il ne pouvait détacher le pied du sol. Il renifle fréquemment en relevant les sourcils d’une façon niaise et étonnée. Souvent il reste couché par tei're dans la cour. On est obligé de le pousser pour le faire lever et pour sa toilette ; il mange gloutonnement. .Vvant de se coucher, il fait invariablement pendant cinq minutes une marche en avant, puis à reculons, à côté de son lit, enfin il se met dans son lit, à croupeton. Il ne parle il personne, regarde à peine son père quand celui-ci vient le voir, ne fait rien et est complètement indifférent litout. Si on l’interroge, il garde la même expression vide et un peu niaise; il a des mouvements stéréotypés des bras et répond à voix basse, rapide, avec tic aspiratoire entre chaque mol. Il a conservé un souvenir encore assez précis des faits qui ont motivé son entrée, il est à peu près orienté dans le temps et l’espace, mais il donne des réponses incohérentes et incompréhensibles ou extrêmement vagues à beaucoup de questions. 11 a tenté de se suicider au début, il y a dix ans; il explique que « il s’est donné un coup de rasoir au poignet pour faire une sinôse. » Comme on lui demande s’il avait des souffrances, il répond : « Je restais un peu dosé pour injection de sérum,
(1) Le mot de « démence précoce » entendu dans le sens de Kraepelin est tolloment passé dans les habitudes, quoique mauvais, que je l'emploierai parfois comme à peu près équivalent de folies discordantes, terme que j’adopte pour ma
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cause de chaleur et de dilatation. » Il n’a pas d’idées délirantes. Il y a environ dix ans qu’il eSt tombé malade et huit ans qu’il est à Bicêtre, à peu près sans changement depuis que je le connais.
Diagnostic. — Hébéphrénie (une des formes de la « démence précoce » de Kraepelin), un des types, à la période de démence, du groupe des folies discordantes. Ici encore, c’est sur l’aspect, la physionomie, la mimique, les gestes (stéréotypies), les actes que s’appuie le clinicien pour faire le diagnostic, en concluant de ces signes extérieurs à la démence intellectuelle, à l’indifférence émotive et sentimentale, à la perte de toute activité coordonnée, remplacée par des gestes automatiques sans signification actuelle, dits stéréotypies, et l’attitude du malade, tant levé que couché, si spéciale. Le ‘pronostic est, bien entendu, mauvais ; le traitemenl purement hygiénique.
Remarques générales. — Nous venons de voir guelgues-uns des types cliniques principaux, parmi les plus nets et parmi ceux que l’on rencontre le plus fréquemment : un délirant alcoolique, un confus, un délirant épileptique, un dément paralytique général, une démente sénile, un arriéré, un obsédé, un mélancolique, un persécuté systématique et un hébéphrénique. J’ai montré comment on établit le diagnostic et le pronostic en relevant les symptômes que nous fournissent le premier aspeet et ensuite l’étude détaillée de la mimique, de la mimique du langage, du langage et des actes, et enfin de l’état somatique. 11 faut insister sur ce point que nous ne constatons pas directement les altérations de l’esprit, pas plus que les détails de son fonctionnement à l’état normal. Mais, de même que nous jugeons ou croyons juger de l’intelligence, des sentiments et du caractère d’un homme par sa mine, sa mimique, ses discours et ses actes, de même à l’état pathologique nous concluons des signes « éjectifs », autrement dit de ce qui est pour nous V expression (en son sens le plus général) à la chose exprimée. Seulement ici, ne voulant pas faire de psychologie pathologique proprement dite, mais seulement de la clinique, je m’ attacherai plus à V expression qu’à la chose exprimée. En tout cas, dans cette Introduction j’aurai tenté de donner une première idée de ces symptômes et syndromes, dont l’ensemble représente l’altération de l’esprit de l’aliéné, et une première idée de leur valeur sémiologique, car plusieurs de cessignes et groupes de signes se sont rencontrés dans différents
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types morbides : la désorientation dans le temps et le monde extérieur chez le confus et l’épileptique ; le ralentissement intellectuel chez le confus et le mélancolique; l’excitation intellectuelle chez le paralytique, etc. Nous avons constaté que plusieurs malades avaient des hallucinations de l’ouïe, de la vue ou d’autres sens, du « délire de rêve; » plusieurs ont eu des idées délirantes de persécution, de grandeur; l’un d’eux a eu des idées de culpabilité; plusieurs ont fait des erreurs de raisonnement, de jugement, etc. On ne peut faire un diagnostic exact que si on connaît chacun de ces symptômes et syndromes et leur valeur sémiologique. C’est tout comme dans la médecine ordinaire du corps où il faut avoir étudié la science des signes physiques. C’est par l’étude de cette partie générale de la médecine mentale que nous allons continuer, mais en y apportant cette réserve importante et indispensable : si cette sémiologie est valable dans un bon nombre de cas, et alors nous permet de difl'érencier des types cliniques à peu près délimités, il arrive trop souvent que, malgré une étude soigneuse d’un type, nous ne sachions vraiment pas à côté de quel autre le ranger. Nos connaissances sont encore bien précaires et incertaines, j’en préviens d’avance le lecteur avec franchise. J’aime mieux cela, comme je l’ai dit dans la Préface, que de lui offrir un schéma artificiel et illusoire qui lui rendra encore moins service qu’un aveu d’ignorance.
Tout ce que je viens de dire suppose une classification qu’il me faut maintenant exposer.