CHAPITRE II
CLASSIFICATION
Sommaire. — Bases de la classification adoptée. Les types cliniques ne sont pas toujours assez nettement délirai tables. On ne peut le plus souvent que décrire et non classer (Morel). Une classification ne peut être qu’imparfaite et provisoire. Tableau de la classification. Une remarque : comparaison avec une autre classification.
Je ne veux pas entrer dans une discussion pre'alabie de pathologie générale et de « nosographie » . Je rappelle seulement queTétiologie est la seule hase sûre d’une classification des « maladies » ; mais y a-t-il des « maladies » mentales ? — Quoi qu’il en soit, de même que la « nosographie » ordinaire ne peut être faite qu’avec des principes assez éclectiques, parce que nous ne savons encore pas assez, de môme en médecine mentale une classification ne peut être établie qu’en faisant comme on peut, approximativement, par suite de notre ignorance. En fait, il y a des troubles mentaux que l’on peut rattacher à des affections dont l’étiologie est connue : ainsi, pour prendre des exemples dans les types montrés plus haut à titre d’échantillons, le délire dit alcoolique est dû à l’intoxication chronique par l’alcool, et il a cliniquement des allures reconnaissables; la paralysie générale est rattachable à la syphilis (bien qu’il y ait probablement d’autres facteurs nécessaires à son apparition), la démence sénile est due à une involution sénile exagérée de Técorce cérébrale; d’autre part, l’arriération mentale n’est qu’un symptôme ou syndrome lié à dilférentes altérations cérébrales infantiles encore peu connues, et la confusion mentale est aussi un syndrome lié aux modifications somatiques de l’épuisement dont l’étiologie est diverse. On voit donc que, parmi les troubles mentaux présentés comme types cliniques, il y en a qui paraissent liés à des troubles somatiques spécifiques, et d’autres qui ne sont que de modestes syndromes. Mais ne décrit-on pas en pathologie interne, à eôté de la syphilis ou de la pneumococcie, le diabète qui, lui, n’est qu’un syndrome?
CLASSIFICATION
C’est déjà bien beau que l’on puisse rattacher un certain nombre de troubles mentaux à des affections somatiques ou à des modifications anatomo-pathologiques connues : la neurologie d’ailleurs ne peut pas prétendre être beaucoup plus avancée. — Donc, il y a des troubles mentaux que j’ai énumérés et dont quelques-uns ont par leur allure, leur marche et leur évolution, un aspect général qui permet de les élever à la dignité de types cliniques et qui sont liés soit à une cause spécifique, soit à une lésion somatique bien connue ou soupçonnée seulement, mais que l’on peut considérer comme la cause prochaine du trouble mental. Je range dans cette catégorie les troubles mentaux dus aux intoxications, infections, autointoxications, à l’involution sénile, à l’artério-sclérose, aux différentes affections du système nerveux infantile. J’y joins ceux, il vaudrait mieux dire une partie de ceux, consécutifs au traumatisme physique et moral (choc émotionnel), — bien qu’il y ait déjà des difficultés qui seront indiquées plus loin, — les troubles liés à l’épilepsie qui relève de lésions que l’on commence à connaître, enfin ceux de l’épuisement, mot qui indique un syndrome somatique dont la véritable nature nous échappe encore, mais qui est suffisamment caractéristique pour mériter une place à part. — A côté d’eux, il y a des troubles mentaux dont nous ne connaissons nullement l’étiologie réelle, ni l’anatomie pathologique, que l’on a voulu rattacher à ce que l’on appelle l’hérédité, la prédisposition, la dégénérescence, et pour lesquels il me paraît préférable, par prudence, de ne pas invoquer d’étiologie. D’ailleurs, si on invoquait celle-ci, si on rattacliait ces troubles à la « dégénérescence », la logique voudrait, comme le remarquait Moebius, que toute classification rigoureuse fût impossible. Ici, c’est la clinique seule qui est notre guide, en attendant mieux.
Pourtant, on peut encore considérer comme formant des types cliniques assez distincts, classables, un certain nombre de ceux décrits sous le titre d’ensemble de déséquilibre mental, puis la manie, simple ou intermittente, la mélancolie acquise ou intermittente, les folies à double forme, les folies systématisées dans leurs différentes espèces. Mais les folies aiguës présentent déjà des difficultés. Le groupe que je décrirai sous le titre de groupe provisoire des folies discordantes peut-il être considéré comme bien délimité? Chacune de ces folies discordantes est-elle une espèce à part ou une forme d’un type unique, ainsi que Kraepelin semble l’admettre sous le titre de « démence précoce » (et encore
INTRODUCTION
ici je mets résolument en dehors de cette « démence précoce », contrairement à cet auteur, toutes les folies systématisées)? Enfin ■comment faut-il considérer les quelques cas qui ne paraissent rentrer dans aucun des types précédents et que je mets, à la fin dans un chapitre d’attente?
11 ne faut pas croire que c’est ma façon d’envisager la rédaction <ie ce livre et mon scepticisme qui me mènent à une classification que j avoue si peu satisfaisante et provisoire. Kraepelin lui-même que ses disciples français représentent comme un classificateur tranchant, ne fest pas plus que moi : on n’a qu’à le lire. Sa classification est même rendue beaucoup plus incertaine par la description de la folie maniaque — dépressive, dont il vaut mieux d ailleurs ne pas rappeler les vicissitudes diverses. — Je crois préférable de proclamer ce qui est : l’impossibilité d’une classification satisfaisante. Morel l’avait déjà dit, il y a cinquante-huit ans, puisqu il voulait souvent se contenter de décrire. C’est du reste pour cela que j’emploie le mot de type clinique qui ne préjuge rien.
Voilà succinctement ce qu’il me paraissait indispensable de dire pour faire comprendre le point de vue où je me place. On le comprendra mieux lorsque je reviendrai plus loin sur ce sujet et lorsqu’on lira la description des types cliniques dans la deuxième partie . Le groupement et l’ordre de ces différents troubles dans la •classification et le tableau ci-contre dépendent non seulement de 1 éüologie, mais aussi de la commodité de l’exposition et de mes opinions personnelles sur la délimitation de tel ou tel type clinique - Une des difficultés est l’existence de types mixtes ou hybrides, existence qui parait établie.
Je ne ferai figurer dans le tableau que les types cliniques principaux. ^
Strictement parlant, la terminologie est mauvaise, si l’on fait rentrer les troubles mentaux à leur rang dans la hiérarchie des «ymptomes. Ainsi par exemple, au lieu de délire alcoolique, on devrait dire alcoolisme avec délire hallucinatoire, etc. Mais, comme on se place au point de vue de la médecine mentale où l’important est k trouble mental, et par lui-même, et par ses conséquences tant individuelles que sociales, on peut et on doit dire délire alcoolique, démence alcoolique, etc. Ce qui ne m’empêchera pas de dire aussi paralysie générale, syphilis cérébrale, etc.. J’en préviens le lecteur; je le préviens aussi que je modifierai sur certains points la terminologie là où elle me paraît par trop défectueuse
CLASSIFICATION
Tableau de la classification et des types cliniques décrits ou admis dans ce livre.
I I I , . { ordinaire ( délirante.
I I Alcoolisme aigu. . . | Ivresse. . ..j anormale, hybride.] convulsive. Il: I ( impulsive.
I / Alcoolisme chronique.
Démence alcoolique.
Délire alcoolique hallucinatoire (delirium tremens).
Alcoolisme chru-1 ^*ooolique hallucinatoire avec confusion.
Qiqyg < Délire alcoolique de persécution.
. ‘ Pseudo-mélancolie alcoolique.
Psychose polynévritique alcoolique de Korsakoff. Hallucinations persistantes.
Folie systématisée alcoolique chronique.
Hybrides d’alcoolisme et de déséquilibre mental.
et d’autres intoxications.
! Cocaïnisme chronique.
Délire cocaïnique.
Hybrides.
Opiumisme . | Opiumisme chronique.
Autres intoxical""’» I Ethérisme, chloralisme, caféinisme, théisme, has- ■' chischisme, etc.
Saturnisme chronique.
s l Saturnisme . j Démence saturnine.
1 < ( Délire hallucinatoire saturnin.
=■ J Suif, de carbone.. | Confusion hallucinatoire, coma.
— [ Pellagre . | Intoxication chronique. — Démence pellagreuse.
Génitales . . i Troubles menstruels, ménopause (?), grossesse, oc-
. 1 couchement (c’est surtout de l’infection).
Surmenage aigu . | Ivresse sportive.
Urémie . | Délire urémique hallucinatoire.
Affections du cœur |
( Délire asystolique.
Diabète . | Délire diabétique hallucinatoire, coma.
Cancer . ) Confusion cachectique.
Goitre exophtalmique. | Troubles divers.
Crétinisme . . . | Idiotie crétinoïde.
Myxœdème. i «lyxœdémateuse.
. ( Myxœdème de l’adulte.
Insolation . | Confusion hallucinatoire par insolation.
Délire fébrile banal d’origines diverses.
grippal.
J Délire infectieux.
Î typhoïdique, pneumonique, érysipélateux, etc.
puerpéral, innominé.
\ rabique.
1 Délire d’épuisement (confusion mentale primitive). ( Délire hallucinatoire simple.
Epilepsie
1 Physique . .
INTRODUCTION
j Délii’e traumatique.
/ Confusion traumatique.
1 Stupeur traumatique.
1 Coma traumatkjue.
; Pertes de souvenirs traumatiques.
■ ■ j Neurasthénie traumatique.
I Hystérie traumatique.
1 Démence traumatique.
Déséquilibre mental traumatique, etc.
Hybrides.
\ Emotionnel . | Types divers.
! Troubles prémonitoires.
Perte de connaissance.
Rêve de l’accès .
Epilepsie procursive.
Confusion consécutive.
Troubles consécutifs.
Î Confusion ou stupidité épileptique.
Délire hallucinatoire épileptique.
Délire de persécution (hypocondriaque, etc.) épileptique!
Pseudo-mélancolie épileptique.
Délire mystique épileptique.
i Ordinaire.
Confusion chronique.
Avec troubles somatiques.
5» Turbulence épileptique infantile.
■3I > Paralysie générale.
f Syphilis cérébrale.
V Syphilis cérébrale a
c syndrome de Korsakoff seul.
1 1 if reus. on org.n.<iu..( Pseudoiulhinr..
|| ) Tumeurs cérébrales.. | Troubles variés peu définis.
^ Démence sénile.
/ Avec syndromes moteurs.
[ Sans syndromes moteurs, l Syphilitique (et paralysie générale juvénile). , , 1 Amaurotique familiale.
Arriérations men aies Microcéphalique.
( (Idioties, imbécillités).! Hydrocéphalique..
I Myxœdémateuse.
1 Mongolienne.
' Démentielle épileptique.
CLASSIFICATION
; Passions anormales (avarice, jalousie, etc). . Anomalies et perversions sexuelles.
Criminalité et délinquence.
Folie morale.
Manie raisonneuse.
Instabilité.
Fausseté d'esprit.
Déséquilibre mental.../ Folie raisonneuse.
Neurasthénie mentale.
Obsessions.
Tics.
/ Simple.
[ Délirante.
1 Anxieuse.
Folie maniaque-mélancolique .
Folies systématiques ou systématisées chroniques primitives.
(Mélancolie acquise./ Avec stupeur.
I Chronique.
) [ Folie systématique secondaire.
I \ Démence mélancolique.
Mélancolie intermittente.
\ Démence mélancolique (de la forme intermittente), j Manie simple?
'/ Manie intermittente.
( A formes alternées, j A double forme.
( Circulaire.
I I . f Folie systématique do persécution pure.
Folie do persécution et de grandeur, type Lasèguo-Falret.
Folio de persécution moins bien systématisée.
Folie de persécution avec possession.
Folie do persécution mystique.
Folie de persécution hypocondi’iaque.
Folie de persécution avec interprétation.
I D’auto-accusation.
D’auto-accusation et de persécution.
Hypocondriaque.
De grandeur.
; Mystique.
1 Érotique.
Folies systématiques secondaires.
Folies aiguës — Délire polymorphe. Délire d’emblée.
Folies discordantes (I)( Hébcphrénie.
(démence précoce paranoïde.
groupe pZiso J j
Types cliniques d’attente.
respond en pirtie à la «démence précoce» de Kraepelin.
INTRODUCTION"
Remarque. — Je n’ai pas voulu exposer ni discuter les classifications des auteurs. Pourtant si l’on voulait, pour le contraste avec la mienne, se rendre compte de ce qu’est une classification théorique, on n’aurait qu’à se reporter à une communication peu ancienne de Ballet et Maillard (1) où ils proposent une classification dite rationnelle ( 1) . Partant des « psychoses » de cause exclusivement extérieure, ils aboutissent à celles de cause exclusivement intérieure, prédisposition constitutionnelle, après avoir traversé les « psychoses » où il y a mélange des deux causes, l’influence de la première diminuant au fur et à mesure que croît l’influence de la seconde.
Plus hardis que moi, ces auteurs n’ont donc pas craint d’employer la notion jusqu’à présent si vague de prédisposition et, qui plus est, de doser cette prédisposition suivant les « psychoses ». Ils. reconnaissent pourtant à peu près les mêmes types cliniques que moi (je n’ai pas trouvé dans leur classification les troubles épileptiques), mais les rangent autrement.
(1) Gir.BERT Ballet et Gaston Maillard. La classification des maladies mentales.— Congrès de Budapest (XVI“ Gong, intern. de méd.) in L’Informateur, n”2, janvier