CHAPITRE XI
LES IDÉES DÉLIRANTES
Sommaire. — Idées de persécution. — Exempla chez une alcoolique. Définition de 1 idée de persécution. Idée de persécution hallucinatoire. Exemple chez.un confus, chez un épileptique ; il en est do môme dans les délires fébriles ou infectieux ; 1 idée de persécution fait partie du délire de rêve. Interprétation délirante chez l’épileptiaue cité. Idée plus abstraite de persécution. Relations étroites avec les émotions; les idées sont isolées et enfantines, absurdes, etc., chez un P. G., un alcoolique chronique Dans la démence sénile elles paraissent isolées, liées àla perte de mémoire ou à l’erreur de reconnaissance ; chez une folle paranoïde elles sont absurdes, peu cohérentes, discordantes. Chez un persécuté très déhile elles sont d’une niaiserie enfantine remarquable. Exemple chez un persécuté d’une interprétation délirante de persécutign typique et d’une idée de persécution ne paraissant pas avoir une origine sensorielle. , v,
Idées sustématisées de persécution. — Délire de persécution. — Exemple chez un vieux persécuté qui a systématisé de plus en plus ses idées délirantes. Roman pathologique se tenant, composé d’hallucinations multiples, d’idées délirantes de persécution actuelle et rétrospective, prise de la pensée, etc. Relations sentimentales émotives et motrices multiples. Désignation des persécuteurs, mots fabriqués! etc., etc. Relation avec les idées de défense et de grandeur. Rapport du délire avec le caractère antérieur du malade ; le délire paraît être le symbole du sentiment intime du malade.
Délire d’interprétation pure sans hallucinations.
Idée d'expiation. — \e.néié d’idée de persécution . Exemple dans la mélancolie Existe aussi dans la folie d’auto-accusation.
Diagnostic et valeur sémiologique. - Avec les idées hypocondriaques. Faire hien préciser l’idée de persécution ouïe délire systématisé dans tous ses detaiL, surtout dans la folie de persécution. Faire attention aux mots fabriqués, àla mimique. Réticences. Phrases typiques. Valeur sémiologique. Importance pratique : violences, meurtre. suicide. Idée d’expiation spéciale à la mélancolie et aux types
' où il y a idées d’auto-accusation.
Idées de persécution dites actives. — Ce sont des actes plutôt que des idtcs.
Idées de jalousie. — C’est une variété d'idées de persécution fréquente chez les alcooliques et chez les déséquilibrés et hystériques.
Idées de défense. — C’est le contrepied de la persécution. Exemple. Importance diagnostique pour révéler les idées de persécution constamment associées.
Idées de défense actives : actes de défense, de protection. — Exemple de malades qui se cuirassent, se garnissent, etc., pour se garantir dgs persécutions.
Procédés superstitieux. Utilité de constater ces actes pour le diagnostic.
Idées de grandeur, de richesse, de capacité. — Leur peu d’importance dans les d lires toxiques, infectieux, d’épuisement, épileptique. Exemples dans la P. G. Leurs caractères spéciaux. Symbole de l’émoüon sous-jacente, espèce de mimique verbale. Exemples chez un vieil alcoolique, chez un circulaire, chez un persécuté.
SÉMIOLOGIE.
chez un persécuté qui porte un nom d’emprunt, symbole de grandeur, chez un persécuté systématique avec grand développement et systématisation del’idée de grandeur assez spéciale, chez un fou aigu, chez un malade atteint de folie des grandeurs, enfin dans la folie paranoïde.
Remarque sur les différentes nuances de l’idée de grandeur, leur rapport avec le sentiment ou l’émotion sous-jacente chez le persécuté et le P. G.
Valeur sémiologique. — Suivant la formule de l’idée même. Indique souvent la chronicité où l’incurabilité.
Idées de déchéance (Auto-accusation, etc.). — Pou d’importance dans les délires infectieux, toxiques, etc., dans les démences, dans la P. G. où elle peut donner naissance à une forme particulière, dans la démence sénile où elle peut avoir aussi une allure particulière ; un exemple. Dans la débilité mentale. Peut se présenter dans l’hystérie ou le déséquilibre mental avec le mensonge ; peut s’accompagner alors d’accusation. Un exemple typique. Importance médico-légale. Très développée dans la mélancolie et typique ; exemple détaillé. Caractères généraux de cette idée d’amoindrissement avec toutes ses nuances; tendance; « centrifuge » ; idées de persécution méritée etd’expiation (future). Culpabilité dans le passé et le présent; imprécision de l’idée dans la mélancolie. Relations avec l'émotion triste, exemple chez une mélancolique ; l’idée d’amoindrissement est secondaire, elle est symbolique, explicative. Mêmes caractères dans la folie intermittente et circulaire.
/L’idée d’auto-accusation dans la folie systématisée d’auto-accusation. Elle est précise et circonstanciée, certaine. Attitude différente de l’auto-accusateur et du mélancolique vis-à-vis de l’idée d’auto-accusation. Un exemple de /olie systématisée se transformant en persécution, qui indique bien les rapports étroits du sentiment intime de l’auto-accusateur et du persécuté. Rapports avec d’autres idées, mystiques ou érotiques. L’auto-accusation obsédante un exemple. L’auto-accusation est en rapport étroit avec la tendance au suicide.
Diagnostic. — Avec l’idée de persécution. Soupçonner Tauto-accusation sous la tristesse, le mutisme ou la réticence, lors d’une tentative de suicide.
Valeur sémiologique. — Importance à cause de la mélancolie. Rechercher les caractères propres à chaque type. Ne jamais employer l’expression fautive d’idée mélancolique.
Idées hypocondriaques. — Episodiques dans les délires toxiques, infectieux, d’épuisement. Très fréquentes dans le délire épileptique et journellement chez les épileptiques.
Exemples de préoccupations hypocondriaques chez un débile, d’idée vraie hypocondriaque chez un autre. Idée hypocondriaque chez un P. G., forme particulière,;
« micromanie ». Pou d importance dans les démences alcoolique, artério-scléreuse, sénile.
■Exemple dans la mélancolie où elles peuvent fournir une forme spéciale (mélancolie hypocondriaque). Rapports avec la négation, avec les idées d’amoindrissement. Môme origine probable ( symbole de l’émoüon triste). Dans les folies intermittente et circulaire.
Exemple dans la folie hypocondriaque pure. Origine de ces idées.
Relations avec les idées de persécution et de grandeur dans les folies systéT matiques.
Les idées hypocondriaques dans la folie raisonnante ou raisonneuse. Danger que présente le malade.
‘Idée hypocondriaque obsédante. Un exemple médical.
Dans la folie discordante paranoïde.
■Diagnostic. — Degrés de l’idée hypocondriaque. Différence avec l’idée de persécution. Combinaison et liybride des deux. Dans la neurasthénie il n’y a pas d’idées hypocondriaques; le malade souffre réellement.
IDÉES DÉLIRANTES
Valeur sémiologique. — Surtout la P. G., la mélancolie, la folie hypocondriaque. Idées de grossesse. — Surtout chez des hystériques, des persécutées, exceptionnellement chez des hommes (un exemple).
Idées de négation. — Se présentent épisodiquement dans les délires toxiques, mtectieux surtout, épileptiques. Exemple chez des P. G.; chez l’un délire presque systématisé. Dans la démence alcoolique et sénile. Exemple dans la mélancolie. Rapport avec les idées hypocondriaques dont elles ne sont que l’exagération. Délire secondaire de négation après la mélancolie. Dans la folie systématique ypocondriaque. Dans la folie paranoïde et l’hébéprénie.
Remarque. — Les rechercher toujours quand on constate des idéeshypocondriaques.
Leur importance pratique possible : refus de nourriture, mutisme, suicide. Valeur sémiologique. — .Avec délire de rêve, infection probable. Penser à. la 1 . G., à la mélancolie surtout. Dans cette dernière, craindre la chronicité et même la démence. Relations avec le syndrome de Cotard.
Idées d'énormité. — Idées de grandeur horrible.
Idées d’exagération. — Idées de grandeur hypocondriaque.
Idées mystiques ou religieuses. — Exemple dans les délires infectieux, conlus, alcoolique. Importance dans la folio épileptique. Dans la P. G. et la démence alcoo lique. Importance dans la mélancolie; exemple. Tendance à la possession. Syndrome de Gotard.
Exemple des idées mysüques dans la folie mystique. Différentes formes de ces idées suivant qu’il s’agit de Dieu ou du diable, etc. Rapports avec les idées e persécution, de possession, de damnation. Relation avec les hallucinations visuelles. Dans la folie raisonneuse, l’hystérie, les obsessions. Diagnostic facile.
Valeur sémiologique. — Dans un délire de rêve, soupçonner l’épilepsie. Dans la mélancolie, craindre la chronicité. Epidémies de mysticisme dans certains pays. Idées érotiques. — Peu d’importance dans les délires toxiques, infectieux, confus. Pourtant confusion puerpérale souvent obscène. Dans l'alcoolisme aigu, l’ivresse, fréquentes ou plutôt tendances érotiques fréquentes. Exemple dans le délire épileptique. Dans la P. G., un exemple; dans la démence alcoolique et sénile- Chez les vieillards, hommes surtout. Masturbation chez les anxieux. Excitation sexuelle dans la manie. Dans la folie des persécutions fréquentes : exemples chez des femmes et des hommes. Rapports avec les hallucinations génitales, avec les hallucinations visuelles spéciales. Chez les auto-accusateurs et les jaloux. Fréquence d’une folie systématisée chez « la femme de quarante ans », où l’érotisine et la persécution se mêlent. Érotisme et idées mystiques : un exemple. Exemple d’amoureux raisonnant ou raisonneur. . L’érétomane platonique. L’hystérique. Obsessions érotiques. Perversions sexuelles. Dans la folie discordante.
Diagnostic. — Facile.
Valeur sémiologique. —Faible. Importance pratique et médico-légale grande. Idées de transformation. — « Délire métabolique ». Exemples d’idées de cc genre chez une vieille persécutée, chez une autre avec roman pathologique rétrospectil de grandeur. Rapports avec les idées de grandeur.
Autre forme : transformation corporelle plus ou moins complète. Rapports avec les idées de négation et hypocondriaques.
Idées de possession. — Très près des idées de persécution, hypocondriaques, de transformation,mystiques. L’ennemi est dans l’intérieur du malade et le possède. Même valeur que les idées mystiques, mais indiquant plutôt la chronicité dans la mélancolie (syndrome dç Cotard). Prédominant dans une variété de folie de persécution.
Idées délirantes banales ou n délire d’imagination ». — Ce sont des débauches d’imagination, mais sans l’intérêt spécial que le malade porte aux idées dites déUrantes à- cause de leurs i*elations étroites avec le moi.
SÉMIOLOGIE.
Considérations générales sur les idées délirantes et le délire. — Vidée fixe ou l’idée prévalente est une idée délirante très limitée; l’ïfl;eeaatoc/i/one est une sorte d’hallucination psychique (Wernicke). L’ensemhle des idées délirantes chez un malade s’appelle délire. Le délire peut être incohérent ou systématisé, d’une seule forme d’idée délirante ou polymorphe.
Incohérence du délire. — Grande importance pour le pronostic. Indique ordinairement l’incurabilité ou la débilité sous-jacente. Le polymorphisme n’a de mauvaise signification que s’il est en plus incohérent, à moins qu’il ne soit sur un terrain très débile ou accompagné d’excitation qui peut expliquer l'incohérence. Le délire de rêve, quoiqu’incohérent, n’a pas la même signification, puisqu’il apparaît avant tout dans les cas curables.
Discordance des signes du trouble mental. — Grande importance.
Systématisation du délire. Paranoïa primaire, parandia secondaire. — Signe d’intégrité sous-jacente intellectuelle suffisante. La systématisation consécutive à un trouble aigu, ordinairement la mélancolie, paranoïa secondaire, peut être une transition vers la démence. Elle est généralement beaucoup plus monotone et plus rapidement cristallisée, que la systématisation primaire.
Concordance des signes du trouble mental.
Origine du délire. — Le délire paraît n’être que le symbole de tendances ou d’émoüons. Il est dit primitif quand le trouble émotif n’est pas intense, secondaire quand celui-ci est très marqué comme dans la mélancolie. Comparaison avec le rêve normal.
R.êve et délire. — Le rêve ne donne naissance au délire que quand lui-même est pathologique. Le délire de l’alcoolique est un rêve qui continue. La pseudo-réminiscence est souvent un rêve continué. Le délire à forme de rêve est très important.
Rêves des aliénés. — Peu important pratiquement. Terreurs nocturnes des enfants. Délire et obsession. — Rarement transformation de l'obsession en délire.
Contagion. Folie communiquée. — Rare. Conditions spéciales. Epidémies mystiques. Le suicide est très contagieux.
Idées de persécution.
L’alcoolique subaigue DoL. ., nous l’avons vu, prétendait que des hommes sortaient de terre pour la jeter par la fenêtre, ou la mettre en léthargie; un homme en bleu vient la chercher; des hommeslui font signe d’abord de se jeter à l’eau. Elle est effrayée et elle fuit.
D’autres alcooliques entendent des bruits, comme des coups de fusil tirés sur eux, ce qui les plonge dans la terreur et leur fait prendre la fuite ou donne lieu à des réactions violentes, homicide ou suicide. Ils complètent leurs hallucinations par un raisonnement surajoute, mais qui ne s’élève pas beaucoup au-dessus de cette hallucination.
On voit le caractère essentiel de l’idée de persécution; elle représente un préjudice causé au malade par quelqu’un, préjudice qui entraîne la croyance et attire l’attention, lié à une émotion appropriée et à des réactions variées. Mais ici ce préjudice est un fait imaginaire hallucinatoire visuel (surtout) ou auditif (il peut être
IDÉES DÉLIRANTES
aussi un fait hallucinatoire gustatif ou de l’odorat), et l’idée de persécution ne se sépare guère de l’hallucination dont elle partage le sort, mobile, variable, incohérente, bref ayant le caractère du délire de rêve de l’alcoolique (voyez délire de rêve). Chez l’alcoolique il y a encore des idées de persécution plus indépendantes des hallucinations, parfois très semblables aux folies de persécution (Voyez l’art. Alcoolisme).
Loy..., confus, errant dans les rues de Paris, se croyait suivi par la police de sûreté, bien qu’il fût Jésus-Christ et qu’il se promenât pour faire équilibre au poids de la terre.
L’idée de persécution, ayant toujours le même caractère fondamental, est peut-être ici liée aune illusion comme les autres idées constituant le rêve où ce malade était plongé et qu’il nous a raconté en détail (voyez plus bas).
Il en est de même dans les délires fébriles ou infectieux (voyez plus bas.)
Lev... (voyez l’observation complète) est en état de délire épileptique, 5 j ours après avoir reçu à la tête une balle de tennis lancée avec force. Très inquiet et pleurant, il raconte qu’on a tiré un coup de fusil sur les moineaux et que c est lui qui l’a reçu. Ayant lu dans un journal, quelque temps après, un articlesm-le jour des morts, où on parlait des déplacements des corps dans les cimetières, il s’imagine qu’on va le tuer pour aller remplacer les morts dans les cimetières.
Ici, il a d’abord interprétation délirante d’un tait vrai. Un traumatisme inoffensif est interprété comme une tentative d’assassinat, autrement dit il attribue à une personne (un interne) l’intention de lui nuire, suivie d’acte nocif à son égard. Puis il y a dans le même sens d’autres interprétations complètement absurdes, tirees de la lecture d’un journal, et idées de persécution pour le futur. Ce qu’il y a de curieux dans ce cas, c’est que malgré le « flou » de ses idées, et leur caractère voisin des idées de rêve, l’idée de mort future a dominé la scène pathologique, pendant tout 1 accès, avec peu de variantes et sans aucune explication donnée par le patient. Ici l’idée de persécution partie d’une interprétation délirante et représentant un fait passé (on a voulu me tuer) devient aussi une idée de futur (on va me tuer). Elle est liée à une émotion intense et à une réaction spéciale, les larmes et les mouvements d’agitation, que présente de temps en temps Lev..., resigné finalement à son sort.
Mais dans la folie épileptique, il peut y avoir aussi des hallu-
SÉMIOLOGIE.
cinations représentant ou étayant les idées de persécution, comme chezAma..., qui, dans certains de ses accès psychiques, apercevait des visions terriiiantes, ainsi qu’on pouvait s’en assurer par sa mimique très expressive et ses réactions motrices.
Quelle que soit la forme, suivant le type clinique, sous laquelle l’idée de persécution apparaisse, que cette idée soit représentée par une hallucination ou qu’elle semble en tirer son origine, qu’elle soit une interprétation ou une idée purement intellectuelle, quelles quesoientles réactions quiy soient liées, elle est en relation étroite avec une émotion désagréable, crainte, inquiétude, terreur, qui en est l’origine comme dans le cauchemar. Peut-on invoquer cette genèse pour tous les Types et, par exemple, dans la démence précoce ? Il y aurait peut-être là matière à une discussion dans laquelle je n’entrerai pas. Cette comparaison avec le rêve ordinaire, plus ou moins terrifiant, est importante à souligner (voyez plus loin à Délire de rêve.)
Dans la paralysie générale, les idées de persécution revêtent le plus souvent un caractère spécial d’incohérence, d’absurdité, parfois mélangées de grandeur, qui aide à reconnaître l’affection. Je n’ai pas besoin de m’y étendre, un seul petit exemple suffira.
Le... est amené par sa femme pour consulter. Depuis quelque temps il perd la mémoire et dort mal. Il accuse sa femme d’avoir mis quelque chose dans son vin pour l’empoisonner. 11 ne s’explique pas pourquoi et il accepte sans broncher les explications que donne sa femme sur son état. Il a des accrocs très nets de là parole.
L’idée délirante est ici puérile, soudaine, absurde. Elle peut être variable, mais elle a toujours le cachet de la démence. Quelquefois pourtant la persécution parait assez systématisée. On en verra un bel exemple à propos des formes du délire dans la paralysie générale.
Lep..., alcoolique chronique, prétend que sa femme le trompe. Il donne à ce sujet des explications absolument enfantines.
Voici maintenant un dément sénile qui se plaint de son entourage ; on l’a volé ; cela tient à ce qu’il a oublié l’endroit où il a caché son argent, et ne le trouvant plus, il accuse autrui :
Quand j’étais l’interne dcLuys à la Salpêtrière, j’ai assisté à bien des scènes entre des démentes séniles qui s’accusaient réciproquement de vol, quand elles avaient simplement oublié où elles avaient caché leur porte-monnaie, etc.
IDÉES DÉLIRANTES
Dans la démence sénile, l’idée de persécution est surtout,. oomme dans ces exemples, liée à une perte de mémoire ou à une erreur de reconnaissance, plus rarement à un trouble émotionnel.
M”' L..., démente précoce paranoïde, prétend qu’elle a été empoisonnée ; la preuve est qu’elle a les mains bleues (ce qui est faux) ; M-® Z..., a des relations avec son mari, des personnes qu’elle nomme lui ont volé ses milliards, son administrateur judiciaire est un assassin, etc. Un jour, devant moi, elleressent des piqûres par tout le corps ; elle dit qu’on veut la iaire mourir, ete... etc. Tout cela sans ordre, sans suite, entremêlé d’idées tout à fait opposées. L’émotion est peu intense, sauf au début de l’affection où elle fait des scènes à son tuteur légal, et d’ailleurs très variable.
Ici, les idées de persécution sont tantôt appuyées d’hallucinations, tantôt pas, elles paraissent souvent avoir pris naissance dans des rêves nocturnes ; elles sont variables, absurdes,, incohérentes, contradictoires, bref, revêtent les caractères généraux du délire dans cette forme. Mais l’idée de vol est unetentative d’explication partielle. Et il y a discordance entre la persécution et l’émotion.
Dans ces exemples, comme on le voit, les idées de persécution, diverses paraissent avoir peu de rapports entre elles.
Bor , épicier, déjà cité, est un débile dont la crédulité excessive a provoqué de nombreuses moqueries de la part de ses camarades de travail, et qui ont été mal interprétées./C’est ainsi que son chef, dans le magasin d epicerie où il était employé, lui dit un jour de ne pas avaler la lavette dont il se sert pour nettoyer, de peur que les cheveux ne lui en restent dans la gorge. U s’est demandé longtemps ce que cela voulait dire et a soupçonne queson chef lui en voulait. Mais des idées vraies de persécution se sont installées, d’un caractère peu développé, et n’entraînant pas toujours une croyance absolue de la part du malade. 11 a entendu des voix qui le traitaient de salaud (hallucination de l’ouïe). Le représentant de sa maison aurait dit à son patronlorsque B... passait près de lui : « C’est inconcevable », à plusieurs reprises. 11 croyait aussi que ses camarades se moquaient de lui au sujet de ses rappoits avec sa femme. ^
Ces idées de persécutions, hallucinatoires, interprétatives, ne sont pas très reliées entre elles et restent encore sans tentative d’explication. Elles sont très élémentaires et comme enfantines..
Dur persécuté, a rencontré un monsieur qui fumait. 11 demande du feu a celui-ci. L’autre lui en donne, mais en lui laissant entendre par sa maniéré que Dur..., sentait mauvais. Voilà une interprétation délirante très nette de persécution qui entraînait chez le malade une conviction inébranlable, mais.
SÉMIOLOGIE.
dont il ne donnait aucune explication. La maîtresse de D..., l’a empoisonné un jour au café et depuis il a la moelle épinière détruite, ot pourtant il n’a rien senti d’anormal dans la boisson prise au café avec cette femme et il n’a jamais éprouvé de douleurs dans la colonne vertébrale (du moins, il m’a été impossible de le lui faire dire.)
Ce sont là des idées de persécution, empoisonnement, moelle détruite, qui ne se relient guère avec celles suscitées par le monsieur qui fumait. Chez ce malade, ces idées — idées, semblant ne pas avoir d’origine sensorielle, et interprétations délirantes — sont pourtant très précises et accompagnées d’une croyance absolue; elles présentent déjà une certaine complexité et elles constituent déjà un délire de persécution, en comparaison des idées de Bor..., c’est-à-dire un ensemble dont nous allons voir plus loin des exemples où les caractères spéciaux seront plus apparents et plus développés.
J’insisterai auparavant sur cette interprétation délirante qu’il faut savoir bien distinguer de l’illusion et de l’ballucination. Le malade dans ces deux dernières, fabrique complètement ou incomplètementle fait qu’il croit entendre (ou voir, etc.), tandis que dans l’interprétation il y a un fait vrai auquel le malade n’ajoute rien de sensoriel; il y ajoute seulement une signification particulière. Pour en être sûr, le médecin doit, comme toujours, faire préciser le malade, lui demander si on lui a dit quelque chose ou si on lui a parlé directement à la pensée ou enfin si on lui a fait comprendre rien que par les gestes, ou s’il a compris en réfléchissant la signification de la chose ou de l’acte. Dans quelques cas, le délire de persécution se compose presque exclusivement d’interprétation. C’est ce qu’on appelle le délire d’interprétations (voyez plus bas p. 146.)
Idées systématisées de persécution, délire de persécution. — Fay..., persécuté, entend toutes les nuits des voix qui lui disent : « Fais ceci, fais celà. « On lui tape sur les tempes, on lui rcgai-de dans la cervelle, on lui envoie des douleurs dans les jambes et les doigts de pied. Le médecin, mon pi’édécesseur dans le service, lui avait arraché les dents et moi j’ai déplacé son sang. Ses ennemis sont englobés par lui sous les noms de « la prêtraille », les « pouffiards », les « bâtards de Belgique », « de sales individus du l'epaire de Tennissac qui n’ont pas de nom. » Quand il est très excité, il étend à tout le monde ses soupçons, ou plutôt ses certitudes, et invective le médecin, les internes, etc., qu’il accuse de lui dire des injures par les voix. 11 se rappelle qu’à quatorze ans on avait essayé déjà de lui déformer la tête, sur le modèle de celle d’un de ses parents qui l’avait allongée en arrière, et ce, sous Fin-
IDÉES DÉLIRANTES
fluence des prêtres, de l’évêque d’Albi, sur lequel on lui a raconté de bonnes histoires.
Voilà donc ici des idées de persécution très nombreuses, très étendues, qui semblent former un ensemble, un système, ce qu’on peut appeler un délire systématisé ou systématique. Les persécuteurs ont un nom et sont sous l’influence d’une collectivité, les prêtres, « la prètraille », mais presque tout le monde, représenté par on, peut prendre part à la persécution. Les faits de persécution remontent à l’enfance par un travail d’imagination rétrospectif de la même catégorie que ceux décrits sous le nom de faux souvenirs (p. 92); ils constituent des sévices (déformation de la tête) ; d’autres faits plus récents sont représentés par des hallucinations de l’ouïe, de la sensibilité générale (injures, ordres, douleurs variées) ; mais jusqu’à présent il n’y a pas d’explication à tout cet ensemble de persécutions. Certaines « voix » sont aussi en sa faveur et lui donnent des conseils sur sa santé (ce sont des idées de défense, voyez plus bas).
Vig..., est un persécuté qui peu à peu a agrandi et perfectionné sous nos yeux le roman de ses persécutions. Au début, il avait été en butte aux tracasseries de son chef dans une administi'ation publique où il était employé, et ce à l’occasion d’un projet de mariage (probablement au-dessus de la situation de V.); ce chef le fait hypnotiser et magnétiser par des employés qui la nuit font marcher des appareils qu’on entend ronfler dans la chambre à côté. On essaie ainsi de le rendre fou pour se débarrasser de lui et on le fait interner. Ces employés magnétiseurs sont en relation, il le découvre peu à peu, avec
une bande de Francs-comtois qui déjà, à Ch . avaient magnétisé son père
(délire rétrospectif) et mis la commune au pillage. Ils sont soudoyés par les médecins qui ont installé une clinique d’hypnotisme qui sert à rendre les gens fous. Ainsi a Bicêtre, dans le service, ce ne sont pas des gens fous, mais des hypnotisés qui sont là illégalement. L’un deux, à qui on a fait faire le fou, a tenté de l’assassiner sous l’influence de ses ennemis. Les détails de ce roman pathologique se compliquent de plus en plus. On lui envoie incessamment des communications par l’hypnotisme et c’est ainsi qu’il a appris tout le complot. Mais comme il est assez réticent, bien que très réclamateur, il est difficile de faire préciser les hallucinations de l’ouïe et de la sensibilité générale qui font partie du système. 11 est ainsi en butte aux Jésuites et aux Francs-comtois, parce qu’il en sait trop long sur ce qui se passe dans son administration et à cause de ses opinions politiques, et il nomme le chef de ses persécuteurs, un M. B..., qui habite Ch... et qui correspond avec lui par la poste hypnotique. Déjà, il y a trente ans, en 1879, son père et lui ont été atteints par un fluide d’un appareil manié par un individu qui était soudoyé parM. B... Maintenant on lui envoie des pensées stupides (prise de la pensée) : les rêves sont le produit de la suggestion ; on fait voir, entendre, sentir par l’odorat (proba- Chaslin. — Sémiologie. 10
SÉMIOLOGIE.
•blement aussi par le goût ) tout ce qu’on veut au moyen de l'hypnotisme magnétique, et la nuit on l’excite en lui lançant des visions de femmes nues. 11 ■est souvent très menaçant et il promet, une fois sorti, de se plaindre : l’affaire fera grand bruit. 11 assaille toutes les autorités de lettres innombrables, •de réclamations, de plaintes, et de dénonciations contre M. B... et ses ennemis.
Voilà bien un délire de persécution systématisé complet. Les persécuteurs sont désignés nominativement et ne sont pas des personnages imaginaires, du moins M. B...; ils opèrent par des appareils, cachés en certains endroits dûment désignés. Ce véritable roman est accompagné d’une conviction absolue et absorbe toute l’attention du malade. Il a provoqué des réactions émotionnelles et motrices violentes (plaintes à la police, colères, injures, etc.), et pourrait amener à des actes plus dangereux. Nous sommes loin ici, comme on le voit, des idées de persécutions élémentaires et fragmentaires des premiers malades cités. Nous avons bien ici affaire à un fou atteint de folie des persécutions systématisée ou systématique, rangée autrefois dans les monomanies ou folies partielles, parce qu’effectivement, excepté sur le terrain des persécutions, l'intelligence ne paraît pas lésée. Il semble bien ici que le délire représente l’exagération pathologique d’une tendance d’esprit antérieure, sans intermédiaire émotif, c’est pour cela que l’on qualifie ces idées délirantes de primitives. Elles sont souvent en relation avec d’autres idées, défense et grandeur, comme on le verra plus loin. Mais, en somme, le fond du délire est supporté par le caractère spécial du malade qui rapporte tout à soi, c’est-à-dire par ses sentiments les plus intimes, les plus profonds, dont le délire paraît être le symbole.
Délire d’interprétations. — A côté de ce délire de persécution avec hallucinations, il yen a d’autres qui consistent en interprétations exclusivement où à peu près.
Ainsi Em..., que j'ai cité (p. ll.'l) à propos des erreurs de Jugement, interpi-èlc constamment ce qu’il entend. Une personne passe près de lui en disant à une autre ;<( Tant qu’il n’aura pas écrit, il n’aura pas de place»; ça s’applique à lui. 11 a eu un rhumatisme au pied, c’est qu’il a été empoisonné, etc.
Dans quelques cas, l’interprétation est très limitée et réduite à une ou deux idées délirantes, « idées fixes », comme on les appelle parfois. On en verra des exemples aux Types cliniques.
IDÉES DÉLIRANTES
Idées d’expiatios. — Le mélancolique Cal..., déjà cité tant de fois, prétend qu’on veut lui faire subir des choses fort désagréables, qu’on va le montrer ^lans les rues comme une bête curieuse. Ici, l’idée de persécution représente le futur ; elle est liée à l’anxiété, très analogue à celle de l’épileptique Lev... qui croyait qu’on allait le tuer. Mais chez ce dernier, il semble qu’il y ait eu un fait vrai, interprété comme tentative d’assassinat, comme point de départ de cette idée de persécution future, liée d’ailleurs aussi à l’inquiétude. Cal.... lui, •donne une explication ; cela va être un châtiment pour une fqpte passée dont il s’accuse : il aurait volé une bouteille de vin.
La combinaison de l’idée de persécution avec celle dè mériter ■cette persécution, due à l’idée d’auto-accusation, doit être nommée idée d’expiation, parce qu’elle a un cachet spécial. Elle se trouve avec ces caractères d’attente dans la mélancolie, mais aussi, il ne faut pas l’oublier, dans les types où se présentent aussi des idées d’auto-accusation, surtout de la folie d’auto-accusation (voyez plus bas). Elle est vague et fait contraste avec les « faits » de persécution que nous avons vus.
Diagnostic et valeur sémiologique. — L’idée de persécution •étant celle d’un préjudice causé, d’une atteinte portée à l’honneur, à la réputation, à la propriété, au corps ou à l’esprit du malade, le plus souvent passée ou actuelle, plus rarement future, il ■est impossible de la confondre avec les autres idées délirantes, même les idées hypocondriaques. Ainsi l’idée de moelle détruite de Dur... est bien l’idée de persécution et non hypocondriaque, parce qu’il y alà une atteinte voulue portée par autrui à son intégrité corporelle et non une simple maladie (voyez idées hypocondriaques). D’ailleurs, le fou persécuté ne se dit pas malade ordinairement et supporte en général vaillamment les coups, blessures, destructions d’organes que lui infligent ses ennemis (bien qu’il y ait des passages à l’hypocondrie). Il faut reconnaître soigneusement la variété que nous avons signalée à part, Vidée d’expiation, à cause de son importance dans la mélancolie, bien qu’elle se rencontre aussi, je le répète encore, dans le délire d’autoaccusation. Mais il faut surtout bien faire préciser, par le malade, tous les caractères de ses idées de persécution, à cause de leur importance au point de vue sémiologique, car ce n’est que comme ■cela que l’on arrivera dans les cas épineux à reconnaîti'p réellement le type clinique auquel on a à faire.
Elles peuvent se rencontrer à peu près dans tous les types où elles peuvent avoir leur importance pratique à cause des réactions du malade: violences, accusations, revendications, plaintes aux
SÉMIOLOGIE.
autorités, meurtre ou Prédominantes, systématiques, et
avec l’allure spéciale que nous venons de voir, elles constituent les anciennes « monomanies », les folies de persécution si fréquentes et si intéressantes à étudier. C’est dans celles-ci qu’étant au complétât bien développées, elles peuvent servir de types. On voit que par des questions précises, je le répète, on doit arriver à connaître le nombre des persécuteurs, leur nature, hommes ou femmes, leurs situations sociales, leur personnalité, individuelle ou collective (grande importance pour le danger que peut présenter le malade), leur lieu de séjour, etc., la nature des persécutions, les moyens de persécutions, le moment des persécutions, leur pourquoi, etc., etc. Bref, tous les détails du système, détails qui, suivant les types cliniques, seront plus ou moins nombreux et circonstanciés, plus ou moins cohérents, plus ou moins nets. Mais il faut se souvenir que le système peut être très cohérent outrés peu et qu’il y a tous les intermédiaires entre le délire le mieux systématisé et celui où les idées ne « collent » pas ensemble, si on veut me permettre cette expression. C’est dans l’appréciation de cette systématisation ou de cette non systématisation que l’on trouvera un des éléments de la valeur sémiologique de l’idée de persécution, les détails que j’ai donnés plus haut à propos de chaque type me dispensant de revenir sur les autres éléments de cette valeur sémiologique (Voyez aussi à discordance et incohérence du délire).
L’idée de persécution se révèle parle langage du malade comme toutes les idées. La forme même du langage peut être modifiée par l’emploi de mots fabriqués, « néologismes », en rapport avec les idées pathologiques, ce qui est très important pour le diagnostic (voyez p. 109).
Quand le malade ne veut pas révéler son délire, on dit qu’iï dissimule, qu’il est réticent; alors on est obligé de chercher les signes mimiques et autres des hallucinations de l’ouïe, les gestes, refus de nourriture, attitudes spéciales, actes de défense qui peuvent servir d’indice, etc. (voyez la p . suiv.) . Mais il arrive souvent que son langage est particulier, embarrassé, '^Xdva.d’ allusions voilées. D’autres fois lemalade,refusant de répondre, allègue que : « Vous lesavez mieux quemoi, ce qui se passe! », phrase tout à fait typique et révélatrice, car elle indique bien la tournure d’esprit fondamentale du malade, persuadé que tout le monde s’occupe de lui (egocentricité suivant l’expression de B. Bail.)
IDÉES DÉLIRANTES
L’évolution de l’idée de persécution sera étudiée à propos de chaque type clinique où elle se rencontre.
Enfin, il y a des idées de persécution obsédantes, «conscientes», qui sont une particularité des obsessions.
Idées de persécution dites actives {par opposition aux précédentes passives). — Ce sont elles qui poussent les persécutés à se venger de leurs ennemis. Ce sont des actes commis sous l’empire de la haine, etc., bien plutôt que des idées (voyez aux Sentiments). Certains malades, au lieu de faire un délire complexe comme celui de Fay...et de Vig... font surtout des actes de persécution: ce sont surtout les persécutés persécuteurs dits raisonnants ou raisonneurs.
Idées de jalousie.
Cette variété d’idées de persécution s’observe surtout chez les alcooliques. En voici un exemple:
Sou..., déjà cité (p. 99), est un vieil alcoolique chronique qui tombe dans la démence sous nos yeux. 11 a voulu, nous dit-il, divorcer à cause de la moralité de sa femme; mais celle-ci le fait enfermer pour garder ses 6.000 francs de rente. Cela lui est égal que sa femme le trompe, mais c’est pour la moralité des enfants. Ceux-ci lui ont dit : « Maman s’est fait toucher le derrière par M. F... et réciproquement dans le bois de Clamart. » Mais il n’a pas voulu approfondir la chose. Quand sa femme vient le voir, il lui reproche sa conduite, etc. (voyez l’observation complète).
On la rencontre aussi chez des individus soi-disant normaux qui poussent la jalousie naturelle sexuelle jusqu’à une intensité presque pathologique, et qui fabriquent presque des idées délirantes. Mais, en somme, les idées délirantes de jalousie bien développées s’observent avant tout chez les alcooliques chroniques, chez qui, presque toujours, il y a en même temps impuissance. Parfois, ces idées s’arrangent en un système assez coordonné. Elles se rencontrent enfin chez les déséquilibrés et aussi sous, forme de folie systématisée (Voyez Ohs. Lea... et obs. Vid...).
Idées de défense.
Scho..., déjà cité p. lOS, entend des morts qui reviennent la nuit lui parler, le réveiller en pi-oférant des phrases vexantes. Heureusement qu’à côté de ceux-
là il y a de bons morts qui sont ses amis et prennent sa défense. Ainsi, on lui dit « ; Je te soutiendrai jusqu’au soleil », cela veut-dire jusqu’à la mort.
SÉMIOLOGIE.
Rey..., est un persécuté auquel ses ennemis enlèvent les tempes. Mais on leslui remet; ce sont ses amis qui viennent ainsi à son aide dans sa lutte contreses persécuteurs.
On voit donc que ces ide'es sont exactement le contre-pied des idées de persécution. C’est un délire qui peut se systématiser comme le délire de persécution en formant un tout avec ce dernier.
Au point de vue cela peut avoir une certaine impor¬
tance. Je me rappelle avoir vu jadis à la Salpêtrière une persécutée assez difficile chez laquelle je h’avais pu constater d’abord que les idées de défense; elle ne parlait que de ses amis. Grâce à la révélation de ceux-ci, le diagnostic put être porté, bientôt confirmé par la révélation des persécuteurs. Ces idées ne se trouvent que dans les folies présentant des idées de persécution, les chroniques systématisées surtout, et alors seulement au bout d’un, certain temps.
On doit rechercher encore ici tous les mêmes détails que pour les idées de persécution: nombre, nature, situation, noms desdéfenseurs, nature des défenses, etc., etc. Elles contrebalancent peut-être par leur présence les tendances aux réactions actives et dangereuses contre les persécuteurs.
On appelle souvent ces idées de défense idées de déîensepassivesr pour les distinguer des actives qui sont en réalité des actes de défense contre les persécutions. J’en ai parlé succinctement aux actes, aux sentiments. J’y reviens plus longuement.
Idées de défense actives. Actes de défense, de protection. — Unjour que j’allais visiter une maison de santé, j’aperçus à une fenêtre ouverte un homme incoqnu de moi, debout et immobile, paraisssant préoccupé. Il était affubléd’une couverture enroulée autour de son corps et maintenue, si j’ai bonne mémoire, par une ceinture de cuir.
. Rien que la vue de cet accoutrement me fit songer à un procédé de protection contre des persécutions. Effectivement, le malade se défendait ainsi à la fenêtre contre les effluves électriques qu’on lui lançait.
J’ai vu autrefois à Bieêtre rwn malade qui garnissait sa casquette de plusieurs doubles de journaux et qui se fabriquait avec de vieux papiers une double cuirasse placée sous son gilet devant et derrière.
Je rappelle le persécuté Lebl... dont la tête est constamment
IDÉES DÉLIRANTES
ISf
entourée d’un cache-nez et dont les dents sont protégées par une carapace en papier mâché.
Dans quelques cas plus rares, la défense active a lieu par des procédés indirects.
Ainsi Dur... (voyez, p. 143) avait à un doigt une bague faite avec une ficelle. Il crachait aussi d’une certaine façon. La bague et les crachats étaient des procédés de défense, analogues à ceux pratiqués par les gens superstitieux pour conjurer les mauvais sorts.
J’ai vu, à la Salpêtrière, une persécutée dont l’observation a été donnée par Séglas, et qui prononçait des paroles cabalistiques comme une sorte de conjuration destinée à sa défense.
On saisit l’intérêt de ces actes au point de vue diagnostique. Ils mettent immédiatement sur la voie de la persécution. Quant aux formules d’exorcismes, il faut avoir soin de les distinguer des simples néologismes des persécutés et des stéréotypies des déments ; quelques obsédés emploient des « trucs » assez voisins.
Idées de grandeur, de richesse, de capacité.
Elles sont absentes ou passagères et rudimentaires dans les intoxications, infections aiguës et la confusion mentale. C’est ainsi que Loy... se croyait Jésus-Christ pendant qu’il errait dans Paris. Elles n’ont pas une valeur sémiologique très grande, pas plus que dans les troubles mentaux de l’épilepsie.
Cha..., L. paralytique général, a trouvé plus de cent milliards de perles finesdans le Vésuve. «J’en ai un milliard de l’autre côté du mur, j’ai deux ours et des lions, une vingtaine pas plus, six hippopotames et des autruches qui pèsent fiO kilos. Avez-vous vu une fois en l’air trois ballons et un ballon dirigeable? Savez-vous combien on les a vendus ? Dix-huit cent millions ; et hier j’ai trouvé plus de deux milliards de fortune à travers les airs. Savez- vous ma fortune? Quatre-vingt-sept milliards à peu près.... » Un jom- il revient sur sa fortune; il a cinquante immeubles à Versailles et il ajoute : « J’ai sauvétous les enfantsqui étaient pris dans l’incendie de Chicago et je les envoie tous les jours aux bains de vapeur à Nanterre. J’ai des perles partout gardées par des lions qui tirent des coups de revolver avec leur trompe. » 11 est d’ailleurs très satisfait.
Dub..., paralytique général, ne se contente pas d’être riche et propriétaire de plusieurs châteaux, mais il est aussi extrêmement fort, bien portant et haut placé; il est amiral, général, etc., et extrêmement content de lui.
Un autre. Car... 0., avait fait l’invention d’un hateau assez chauffé intérieurement par la vapeur pour qu’il pût aller jusqu’au pôle nord en fondant les glaces à son contact. 11 avait inventé aussi un piston à roulement à billes, afin
SÉMIOLOGIE.
de diminuer le frottement (!). Ces inventions étaient des inventions merveilleuses, destinées à faire sensation.
J’ai vu autrefois à la Salpêtrière des paralytiques générales femmes qui se vantaient d’avoir cent mille enfants, d’avoir des règles d’une abondance inouïe, etc.
On remarquera le caractère particulier de ces idées délirantes ; leur incohérence, leur contradiction, leur absurdité, et souvent leur mobilité; ce ne sont que des affirmations verbales ne paraissant jamais représenter quelque chose de net, de précis, de circonstancié, une véritable idée dans l’esprit du malade. Elles sont, bien plutôt qu’une idée, le symbole plus ou moins développé de la satisfaction, du contentement, de l’optimisme, de la béatitude que ressent le patient. Aussi sont-elles plutôt formulées sous la forme d’idées de santé, de richesse, de puissance, de capacité, ou encore d’inventions extraordinaires. Quand le paralytique général dit occuper une haute situation, cela n’a guère d’autre signification que de représenter par une formule brillante, précise seulement par l’apparence, le contentement niais qu’il ressent. C’est pour ainsi dire une mimique verbale. Si bien que la nature même des idées de grandeur met le plus souvent sur la voie du diagnostic, avec cette réserve déjà signalée de leur ressemblance avec celles do la démence précoce et du délire de grandeur du débile (voyez plus bas).
Ysa..., dément alcoolique et artério-scléreux déjà cité, a des idées de grandeur. 11 prétend qu’il a été le secrétaire d’hommes illustres, que c’est lui qui a fait le livre de Taine sur la littérature anglaise, car Taine ne savait pas l'anglais, etc. (Voyez les détails p. 106).
Ce sont des idées absurdes et assez semblables à celles d’un
Gar... E., est un débile qui a toujours eu desidées bizarres et qui a déjà été enfermé une fois à Sainte-Anne. Quelques jours avant son entrée à Bicêtre, raconte sa femme, il devient excité et agité ; il porte une fleur de lys à la boutonnière, se fait faire des cartes de visite avec une couronne de marquis au nom de G... de Victors. La veille de sa séquestration, il va arroser devant la porte de tous les locataires de la maison dont il est le gérant, prétendant qu’il allait se marier avec l’herboriste du quartier. A cette occasion, il se fit raser la moustache. 11 tient des propos incohérents. 11 est grand « généraliste », grand propriétaire, noble, etc., etc., se querelle, insulte les personnes, sous prétexte qu’on lui dit des injures. Cet état d’exitation intellectuelle avec délire incohérent de grandeur s’apaisa peu à peu et le malade sortit guéri (de son accès délirant) au bout de quelques mois.
IDÉES DÉLIRANTES
On remarquera l’incohe'rence des idées de grandeur, leur absurdité, accompagnée d’idées vagues de persécution. Il y avait de l’excitation intellectuelle tout au début, mais la satisfaction n’était pas si grande que chez un paralytique général. Cependant, on aurait pu facilement prendre Gar... pour paralytique général.
M™' L..., atteinte de folie paranoïde (déjà citée), a des idées de grandeur aussi inouïes que ses idées de persécution ou hypocondriaques. Elle a des milliards, trente couronnes en diamants et elle a été la maîtresse de 30 rois; elle est une femme de génie, femme politique, de lettres, compositeur de musique, etc.
Ces idées sont vraiment aussi incohérentes et impossibles qu’on puisse le souhaiter.
Kor..., circulaire, présente dans sa phase maniaque des idées de grandeur; il est extrêmement fort; on peut par exemple, laisser tomber du plafond un couteau, pointe en bas, sur ses biceps, ceux-ci ne seront pas entamés ; il va faire des inventions destinées à révolutionner le monde de l’industrie ; il fonde des prix, etc.
Mais comme dans la manie dite simple, ces idées ne dépassent pas un certain degré de simplicité. Elles formulent surtout d une façon élémentaire la bonne opinion que le malade a de lui-même.
Le Russe Anto... est peu intelligent; il est atteint d’un délire de persécution et de grandeur assez systématisé. 11 a fait des inventions, une machine à air comprimé, il remplace lacéruse par une terre blanche, etc. On a voulu le tuer pour lui voler ses découvertes. Mais il est surtout un grand artiste peintre (en réalité peintre en bâtiments et il sait à peine dessiner); son nom n’est pas son vrai nom, il a pris celui d’Ant..., un artiste russe célèbre, pour bien marquer sa supériorité artistique.
Ce nom n’est qu’un symbole de grandeur . Outre ce point spécial, on remarquera un système relatif dans le délire, avec une précision assez grande et détaillée des idées de grandeur, mais qui, vu la débilité intellectuelle, ont quelque chose d assez absurde et de peu cohérent malgré tout.
Dar..., est un persécuté systématique avec idées de grandeur que j’ai vu autrefois à Bicètre. 11 a conçu un roman très complexe de persécution où sa femme, cette k tigresse », joue un rôle des plus importants; sur ce roman est venu se greffer un roman de grandeur qui porte bien le cachet de ce genre de folie. Je citerai un passage d’un écrit de ce malade en tête duquel, au milieu d’emblèmes divers, figurait en grosses lettres le titre ; «33» mois de séquestration archi-arbitraire, le 19 septembre 1887, 24» mois a 1 asile-bagne-nécropole de Bicètre; et je ne dois être triste, ni me désoler, puisque mon existence sertde jouet à des êtres innomablesl . »
SÉMIOLOGIE.
Cet écrit représente un dialogue entre le malade X^. . . et un ami X‘ :
« X‘. — Bonjour, cher ami, votre santé est toujours bonne, je pense?
« X^. — Excellente sous tous les rapports 1 . D’abord qu’avez-vous appris au
sujet de l’abrogation de la loi du 30 juin 1838?
« X-. — Je me garderais bien de vous adresser le moindre reproche, ce serait très mal, très mal de ma part I... Souffrez seulement queje vous dise : quêtant que notre fr.-. et ami Cyriaque — Henry — Marie — Louü — Napoléon Bonaparte de Bourbon, dit; « D », arraché illégalement et criminellement de son do¬
micile depuis le 19 octobre 1884, n’aura pas été rendu à la liberté...., » etc., etc. Quand on essayait de lui soutirer ses idées délirantes il était très réticent. Pourtant on finissait par apprendre, comme cela arrive si souvent chez ce genre de malades, que son père n’était pas son vrai père, qu’il était le fils de Henri V et en même temps descendant de Napoléon Bonaparte. Bien que les détails imaginaires qu’il me donna fussent très succincts, on voyait qu’ils faisaient partie d’un système très compliqué, lié il celui de persécution proprement dit.
On saisit le caractère spécial des idées de grandeur des persécutés systématiques; elles forment un ensemble relativement logique, relativement détaillé et précis exprimant la haute situation, ordinairement sociale, que le malade mérite d’occuper.
Enfin, il y a quelques cas plus rares de délire de grandeur systématisé avec pas ou très peu d’idées de persécution. J’en ai vu, je crois, un cas àBicêtre. C’était un homme au delà de cinquante ans qui se couvrait la poitrine de décorations en carton, en ferhlanc, et qui portait fièrement un vieux dolman d’artilleur dont on lui avait fait cadeau.
Remarque. — Il n’est pas inutile d’insister encore une fois sur le caractère précis, détaillé, de l’idée de grandeur, ordinaiment de situation ou de naissance illustre, du persécuté proprement dit. C’est pour ces idées-là que quelque auteurs réservent le nom d’idées ambitieuses, les opposant aux idées de satisfaction, du paralytique général par exemple. En réalité, ce qui est différent dans ces idées de grandeur, ce n’est pas tant leur formule que le sentiment ou l’émotion dont elles ne sont que le symbole. Chez le persécuté, le sentiment est un sentiment assez intellectuel de relations particulières avec la société : il est de ceux dont tout le monde s’occupe, même pour le persécuter, et cette persécution est souvent (pas toujours) déjà presque un hommage. Rien de ce qui se passe dans la soeiÂé ne lui est étranger, il est trop important pour échapper à la malveillance (« Egocentricité »). 11 est comme un écrivain que l’on déchire ou que l’on admire, mais qui ne saurait être indifïérent, car il est
IDÉES DÉLIRANTES. 15
quelqu’un. 11 n’est pas un satisfait, un heureux, mais un homme qui lutte et qui combat constamment pour une cause qui est la sienne. Ce sentiment fondamental est le plus habituel, mais il y a aussi des persécutés qui ont d’autres nuances de sentiments. Le paralytique, au contraire, est un heureux; il est satisfait, optimiste, tout puissant, redevenu enfant par la démence. Ses formules grandiloquentes n’ont aucune portée intellectuelle ; il suppose inconsciemment, dans sa naïveté, qu’un homme nageant dans la joie est celui qui peut se dire amiral, pape, empereur, milliardaire, et, automatiquement, il le dit de lui-même, comme il se dirait capable de voler dans les airs avec ses bras.
Diagnostic. — L’idée de grandeur est facile à reconnaître, sauf chez les réticents. Chez ceux-ci il faut faire attention à la mimique, à l’accoutrement, à la tenue, aux moindres phrases qui contiennent parfois des allusions à la haute situation du malade, etc.
Valeur sémiologique. — L’idée de grandeur par elle-même indique déjà souvent la nature du type clinique, je ne reviens pas là-dessus. Mais il faut noter qu’elle indique généralement un niveau faible. Lorsqu’elle apparaît dans le cours du délire des persécutions, elle indique presque toujours une chronicité fatale, à moins qu’on n’ait affaire à un débile très marqué (voyez obs. Gar..., p. 152). Dans l’alcoolisme chronique, elle indique plutôt rincurabilité et la déchéance. On voit donc toute 1 importance sémiologique et pronostique de cette idée.
Idées d’amoindrissement, de déchéance (autoaccusation, etc.).
Dans les délires infectieux et toxiques et la confusion mentale (1), on rencontre épisodiquement ces idées; elles offrent les mêmes caractères ([ue les autres idées qui apparaissent dans ces états de rêve et de confusion.
Dans la paralysie générale et les autres démences et la « demence précoce », elles n’ont pas grande importance, mais cependant il ne faut jamais oublier qu’elles peuvent apparaître dans la paralysie générale qui prend alors une forme particulière (voyez, au.x Types clin.)
(I) On appelle h tort mélancolie les délires de ces catégories où il y a des idées d’amoindrissement ou même seulement de la tristesse ou de la crainte.
SÉMIOLOGIE.
Dans la débilité mentale, ces idées peuvent être assez mobiles et incohérentes, ou bien être fixes.
J’ai déjà donné des détails sur Thu..., 62 ans, débile sénile, artérlo-scléreux, qui a fini par se suicider (voyez p. 42). Je conaplète ici cette observation sous le rapport des idées délirantes. Il se lamente constamment sur un ton geignard dès qu’il voit quelqu’un; il se reproche d’avoir tué la mère Tussaud (un crime, paraît-il, commis réellement à Colombes), mais cependant ce n’est pas lui ; il attend qu’on l’envoie au bagne. « Quel malheur, un si brave homme, aller au bagne». Il avait été se dénoncer au commissariat de police et dans le service il a fait écrire par un autre malade une lettre bien typique par son incohérence :
«Monsieur le Commissaire, j’ai l’honneur de vous communiquer pour mon- « sieur ïh.., qui me prie de vous transmettre la présente requête pour valoir « à ce que de droit. 11 s’accuse d’avoir commis un crime envers la mère Tus- «saud, dont il est innocent. 11 vous demande pardon du dérangement qu’il fl vous a causé et demande en outre à être mis en liberté, ne pouvant rester à «l’Hospice de Bicôtre à rien faire. Il désire qu’une suite favorable lui soit «donnée pour le rendre heureux».
On les rencontre aussi dans riiystérie ou du moins, si on aime mieux, dans le déséquilibre mental; elles peuvent alors s’accompagner d’accusation : le coupable a des complices. Dans ces cas également, elles peuvent avoir le caractère particulier d’être mensongères avec « débauche d’imagination »; ainsi la jeune Marc.... (p. 109) s’accuse faussement d’avoir volé 30 francs à ses patrons ; elle prétend en même temps que c’est son père qui l’a poussée à ce prétendu vol. Ceci est une chose importante en pratique et en médecine légale.
Enfin, avant de passer aux types cliniques où les idées de déchéance ont vraiment le rôle important, il faut indiquer qu’elles peuvent se rencontrer dans les folies discordantes. Ainsi:
Ger. . . (consultation à la Salpêtrière, 31 mai 1911), âgée de 22 ans, bonne d’enfants, est amenée par sa maîtresse, car elle est devenue bizarre tout d’un coup il y a quelques jours; elle pleure et rit sans motifs, reste immobile dans un coin et on ne peut lui arracher une parole ; elle oublie son service, etc. Examinée, elle se tient la tête basse, en flexion, mais sans expression de tristesse; elle sourit à certains moments et on n’obtient que difficilement des réponses ou des l’éponses à côté. Pas d'idées délirantes constatables. Pom’tant on finit par apprendre qu’elle se considère comme très coupable et qu’elle mérite tous les gros mots qu’on peut lui appliquer; on ne peut avoir d’autres explications. Elle Unit par rire à la fin. Elle exécute docilement les ordres qu’on lui donne; pas de catalepsie. Elle a déjà été internée 5 mois en 1908 et G mois en 1909 à la Gharité-sur-Loire.
Gu..., mélancolique, reste dans son lit, très maigre, affaissé, ne regardant
IDÉES DÉ'LIRANTES.
personne, l’air triste (oméga mélancolique) et soucieux. Outre des idées hypocondriaques, il a des idées qu’on a de la peine à lui faire exprimer ; celles d’auto-accusation, de culpabilité, d’indignité et de ruine ; « Il est ruiné, il est une crapule, s’il a été volé, il a volé lui aussi, il ne doit pas manger, car ce serait un vol déplus.» Ces réponses sont faites lentement, avec difficulté, avec hésitation, toujours les mêmes, comme une litanie, sans détails précis. Il croit qu’on se moque de lui à juste titre, on lui reproche bien des choses, car il est un malhonnête homme, il va faire arriver de la peine aux amis qui s’occupent de lui, il craint qu’on ne le jette en prison.
Il s’ajoute donc aux idées d’auto-accusation des idées de persécution un peu spéciales, justifiées, des idées de malheur étendu aux autres par sa faute, enfin des idées d’expiation future. Il avoue aussi qu’il a nourri des pensées de suicide, mais qu’il était trop lâche pour les mettre à exécution.
On voit ici très nettement les caractères généraux de l’idée de déchéance, de culpabilité, d’auto-accusation, d’indignité de la personnalité du malade, auquelles peuvent venir se joindre par extension les idées de ruine matérielle, et même par une nouvelle extension celles de ruine ou de malheur des gens qui s’intéressent au patient, famille ou amis. Cette extension se fait donc du moi à autrui, c’est ce que les auteurs appellent tendance centrifuge du délire, par opposition à celle centripète des persécutés. Deux autres sortes d’idées peuvent s’y joindre, celles de persécution méritée contrairement aux idées de persécution vraie, et celles d’expiation, nouvelle modification de ces idées de persécution, avec cette particularité d’être méritées et futures, d’attente. Enfin, on remarquera que Gu... s’accuse d’avoir volé. On n a guère pu obtenir de renseignements sur ce point, car il reste dans le vague comme tout bon mélancolique; on arrive pourtant à reconstituer l’explication probable suivante: ses amis ont dépensé de l’argent pour le secourir avant son internement, et il ne pourra jamais leur rendre, c’est donc de l’argent volé: il a volé de l’argent. On notera aussi cette formule au passé; la culpabilité est appuyee par des faits insignifiants ou exagérés, non actuels, mais passés, et généralement peu précis : cela c’est le propre du mélancolique vrai, par opposition aux malades auto-accusateurs atteints de folie systématisée que nous allons voir plus bas.
Vil-..., mélancolique, n’a pas des idées délirantes de déchéance aussi nombreuses et nettes que G... « Je souffre là au cœur des remords comme quelqu’un qui a fait du mal », c’est à peu près tout ce qu’elle dit, mais en revanche,
SÉMIOLOGIE.
Iü8
grâce à sa fille, nous avons un renseignement d’une haute importance. V... a •commencé par être triste, inquiète, déprimée, inerte et incertaine avant d’émettre des idées délirantes.
On admet que cette tristesse, cette douleur morale, ce manque <le volonté finissent par trouver leur explication dans l’idée délirante surajoutée, secondaire, comme on dit, qui devient le symbole <le cet état intérieur. Et c’est cet état intérieur qui conditionne l’imprécision, le peu de certitude, l’étroitesse, la pauvreté et la monotonie de cette explication.
Les caractères des idées d’auto-accusation sont les mêmes dans la phase mélancolie des folies intermittentes et circulaires. C’est par la connaissance de l’intermittence ou de la circularité que l’on peut rattacher ces idées à la forme de folie à laquelle elles appartiennent.
Til... (voyez l’observation complète) n’est pas un mélancolique, c’est un auto-accusateur. Il se lamente sur le crime qu’il a commis, car il a signé en blanc un papier pour toucher sa paye, ce qui constitue un faux ; aussi va-t-il ■être puni du bagne ; par sa faute, sa femme et sa fille vont être dans la misère. Mais s’il est criminel et s’il se lamente, il affirme son forfait avec volubilité, avec précision et détails. X telle date, à telle heure, cela s’est passé ■comme ceci, comme cela, il a eu tort de céder à son brigadier, mais il est certain que cela est mal et non moins certain qu’il va être ptini.
C’est là une attitude d’esprit qui contraste avec celle du mélancolique, comme nous l’avons déjà longuement expliqué. Ce qui prouve encore que ce n’est pas de la mélancolie, c’est l’évolution ultérieure. T... a fini par trouver qu’il a été attiré dans un piège où il est tombé sottement. Ce piègt; lui a été tendu par un •certain collègue qu’il désigne etqui a ourdi toute une affaire contre lui, parce que lui, T..., connaissait et avait contrecarré des malversations de ce collègue. Celui-ci s’est vengé. On voit ici l’étroite relation de ces idées de persécution avec celtes d’autoaccusation. T... a toujours été un homme fort honnête et strict observateur des règles et de la discipline, et même davantage ; c’était un scrupuleux, mais il était aussi malheureusement borné.
11 a cru avoir commis une faute à cause d’une signature en blanc, ce qui est l’interprétation fausse d’une recommandation de prudence banale et élémentaire. Il dit qu’il n’a pas de chance, lui, un honnête homme, d’être tombé dans ce piège, tandis que dans son administration il y a tant de fripouilles qui marchent la tête haute
IDÉES DÉLIRANTES
et qui devraient être plutôt au bagne que lui. Malgré sa « gaffe », il se considère comme un homme ayant de la malechance et tout de même supérieur à des canailles de sa connaissance qui restent dans son administration et ne sont pas punis pour leurs fautes. Mais patience : il les dénoncera un jour, etc. C’est par là qu’il s’éloigne du mélancolique, qui s’accuse luimême, et se rapproche du persécuté qui accuse autrui. Je donnerai tout au long, aux Types cliniques, cette observation à cause de son importance.
Il y a d’autres cas de folie systématique d’auto-accusation où Tauto-accusation est seule, dont M. Séglas a donné de belles observations, et d’autres où les idées de déchéance alternent avec des idées de persécution vraies. M. Ballet a appelé l’attention sur des cas où c’étaient surtout des préoccupations d’ordre religieux ou génésiques qui entraient en jeu. Mais somme toute, dans tous ces cas non mélancoliques, l’idée de déchéance est précise, forme souvent un système, s’accompagne de certitude. Elle représente une tendance individuelle, un amour-propre exagère, blessé.
Z..., se reproche d’avoir eu de mauvaises idées sur son mari. Elle sait que c’est absurde, mais elle se demande si son mari ne regarde pas avec complaisance une jeune fille de leurs connaissances ; bien qu’elle lutte contre cette idée, elle est poursuivie par elle depuis plusieurs années. A Pftques, elle a communié et elle a dû faire une mauvaise communion, car elle ne s’est pas accusée A son confesseur du péché qu’elle a commis en soupçonnant injustement son mari. Le prêtre l’a rassurée, mais elle se demande si c’est bien vrai; elle se lamente, trouve ces idées d’auto-accusation absurdes, mais ne peut s’y soustraire.
C’est là une idée obsédante d’auto-accusation, qui se rattache à l’obsession (voyez plus loin p. 180).
On ne doit pas oublier que l’auto-accusation est en rapport étroit avec la tendance au suicide (voyez p. 44).
Diagnostic. — L’idée d’auto-accusation (avec ses variétés et ses dérivées) émise par le malade n’est pas difficile à reconnaître pour peu que l’on fasse attention à ne pas la confondre avec l’idée de persécution. On doit la soupçonner lorsque l’on constate une mimique, une attitude, dénotant une des variétés de la tristesse, du remords, du désespoir, de 1 anxiété, etc. C est même parfois le seul signe indirect que l’on ait lorsque le mutisme' imposé par l’idée d’indignité elle-même empêche le malade de
SÉMIOLOGIE.
révéler sa pensée. Cela se rencontre clans la mélancolie et je renvoie à l’article Tristesse pour les détails de cette mimique et de cette attitude. De même certains actes comme le suicide peuvent faire songer à l’idée d’amoindrissement qui va parfois jusqu’à faire dire et penser au malade qu’il n’est ças digne de vivre. D’autres fois, le suicide est plutôt en rapport avec une crise -d’angoisse soudaine.
Valeur sémiologique. — Elle est grande^ comme nous l’avons longuement expliqué. La mélancolie n’étant pas la seule forme où elle apparaisse, il ne faut jamais employer pour cette idée l’expression fautive, et rencontrée trop fréquemment, d’idée, de délire mélancoliques, et il ne faut conclure à la mélancolie ou à la folie d’auto-accusation que si tout l’ensemble l’indique; une difficulté se présente dans l’iiébéphrénie en particulier qui peut revêtir plus que dans l’exemple donné plus haut r apparence de la mélancolie. On devra rechercher avec soin tout ce qui décèle la discordance, si frappante dans le cas de la jeune G... par les rires émis en même temps que les idées d’amoindrissement.
Idées hypocondriaques.
Dans les délires toxiques, infectieux, d’épuisement, ces idées se présentent le plus souvent épisodiquement, faisant partie du délire de rêvedumalade. Elles se rencontrent aussi dans l’épilepsie, soit en dehors du paroxysme psychique, soit y étant liées. Elles y sont très fréquentes et, dans un service d’épileptiques, il n’est pas de jour pour ainsi dire où un de ces malades ne vienne se plaindre au médecin de souffrir de ceci ou de cela.
Duf... est un débile; il nous accable de lettres toutes plus niaises les unes que les autres. Il est prudent de l’éviter quand on passe dans la cour du service, sans cela il s’attache à vous sans miséricorde, vous harcelant de demandes pour sa santé sur un ton geignard, entrant dans des détails sans fin sur les aliments qui ne lui ont pas réussi, sur ce qu’il lui faudrait à la place, et se livrant à d’insupportables jérémiades :il digère mal, il va devenir poitrinaire, il a besoin d’un régime, de lait, de viande hachée, etc. Comme il est maigre et de mauvais aspect, on lui accorde de guerre lasse ce qu’il demande. Mais, le lendemain il se plaint de ne pouvoir digérer ce qu’il réclamait la veille, que son estomac ne peut supporter pareille nourriture, etc.
On remarquera que, chezD... l’idée hypocondriaque est à son minimum, c’est une préoccupation plutôt qu’une affirmation, et
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celle préoccupalion esl plausible si elle n’esl pas raisonnablemenl exprimée.
J’ai vu aulrefois un débile de ce genre qui réclamait sans cesse de la pommade pour sa tète; ü'avait, disait-il, une maladie de peau. Il ne présentait absolument rien d’objectivement anormal. Ici l’idée hypocondriaque était d’un degré plus marquée; c’était une affirmation d’une affection d’ailleurs possible.
Le paralytique général Tou... a des préoccupations hypocondriaques depuis qu’il est dans le service ; auparavant, il avait des idées de grandeur qui ont fait place au bout de huit jours aux idées actuelles ; il refuse de manger, carie lait qu’il a pris a formé un fromage dans son estomac; il faudrait un lavage pour traverser le fromage et le faire partir. L'estomac est serré, les intestins sont bouchés, aucune nourriture ne peut passer, etc. Pourtant, il a aussi quelques moments de satisfaction : il trouve que son écriture est excellente, bien qu’elle soit à peine lisible.
Les idées ont ici une tendance à devenir absurdes et à évoluer vers la négation (1). Dans les démences alcoolique, artério-scléreuse, sénile, ces idées jouent un rôle peu important.
Gu..., mélancolique que j’ai déjà cité il propos des idées de déchéance, a aussi des idées hypocondriaques ; il a la fièvre toutes les nuits, il est malade, souffre de l’estomac, et il soupçonne que ce pourrait bien être d’un cancer comme sa femme; il a une hernie comme celle dont son père est mort. Son urine part malgré lui; il n’est plus un homme, il est tout désorienté; il est tout décomposé. Il mange et garde ce qu’il a mangé; le tube digestif est bouché. Il ne faudrait pas qu’il mange à cause de cela, etc. On note que la langue est bonne, et, objectivement, il n’y a pasde signes d’affection stomacale; la hernie, moyenne, est facilement réductible.
Ces craintes de maladie (quelquefois prédominantes au point de constituer une variété de mélancolie, mélancolie hypocondriaque'), se combinent avec les craintes de l’avenir, avec les idées de culpabilité, de ruine et d’expiation dont elle sont très voisines et dont elles partagent probablement l’origine émotive, symboles, toutes tant qu’elles sont, de la tristesse, de la crainte et de l’anxiété du malade. Nous allons voir tout à l’heure que les idées de négation ne sont que l’exagération des idées hypocondriaques. Par exemple, de l’idée de tube digestif bouché à celle de suppression de ce tube il n’y a qu’un pas.
(1) On a décrit une variété d’idées hypocondriaques sous le nom de micromanie, mais qui ne se rencontre pas que dans la paralysie générale.
Chaslin. — Sémiologie.
SÉMIOLOGIE.
Ces idées peuvent exister même dans la période mélancolique des folies intermittentes et circulaires.
Sa... est atteint de folie hypocondriaque pure, c’est-à-dire qu’il a des idées délirantes de cet ordre extrêmcnent nettes et précises, persistantes, et qui ne paraissent pas en rapport avec un trouble émotionnel intense comme dans la mélancolie ou d’autres types cliniques, et qui de plus sont la seule manifestation du trouble mental. Elles sont primitives dans le sens où on le dit des idées de persécution dans la folie de persécution. 11 se croit très malade parce qu’il a un ténia qui provoque des douleurs et qu’il a avalé tel jour à déjeuner, sans s’en apei’cevoir, de la paille de fer qu’il sent dans la région abdominale gauche Cette paille de fer, qui est là depuis plus d’un an l’empêche de mouvoir la jambe droite, et il boîte effectivement sans que rien soit décelable objectivement. Si l’idée de ténia n’est qu’une conviction fausse, celle de paille de fer est une conviction absurde ; rien ne peut les ébranler ni l’une ni l’autre. 11 prétend qu’une opération serait indispensable pour enlever cette paille de fer.
C’est une des formes de V hypocondrie essentielle des anciensautours. Sa... a fini par mourir après de longues années de séjour dans le service. On a trouvé une artério-sclérose généralisée et des lésions cérébrales en foyer, car dans les derniers temps il avait eu une hémiplégie organique.
On décrit aussi des cas où il y a des idées de persécution et de grandeur en même temps que les idées hypocondriaques. Leurs relations entre elles peuvent être variables, mais il ne s’agit pas moins toujours de folie plus ou moins systématisée.
Une variété importante est celle où l’idée hypocondriaque est liée à une folie raisonnante ou raisonneuse de persécution, à cause des actes dangereux que commette malade.
Le docteur X.., a très peur delà syphilis et il luiarrive à certaines occasionsd’être obsédé par la crainte d’avoir contracté cette maladie.
Je renvoie aux obsessions. Ce sont des idées hypocondriaques obsédantes avec tous lescaractères de l’obsession. Beaucoup d’étudiants en médecine au début de leurs études sont hantés successivement par la crainte de toutes les maladies qu’ils étudient.
M”' L..., folle paranoïde, que je ne me lasse pas de citer, est atteinte de fièvre typhoïde, de scarlatine, de tuberculose, le tout à la fois ; elle s’en plaint sans en être autrement émue ; elle ne peut digérer, elle a été empoisonnée et ses mains sont bleues (ce qui est faux). Ces idées sont absurdes comme toutes celles qu’elle émet, contradictoires et variables.
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Diagnostic. — Nous venons de voir que l’idée hypocondriaque peut être une simple préoccupation (plutôt crainte qu’idée), pouvant aller jusqu’à l’obsession (crainte et idée), une idée non absurde et enfin une idée absurde, mais toujours avec ce caractère qu’il s’agit d’une maladie dont soufTrirait le patient et qu’il n’a pas. On doit différencier cette idée de celle de persécution proprement dite, où le malade est bien lésé en son corps ou son esprit, mais parles manoeuvres extérieures de ses ennemis. L’hypo condriaque se plaint de sa maladie et est malade imaginaire, le persécuté, nous l’avons vu, est attaqué, c’est une lutte dont il est au fond souvent vainqueur. Et cela est vrai ordinairement môme pour le cas où il y a présence et combinaison des deux idées d’hypocondrie et de persécution. Pourtant, il semble y avoir un vrai hybride chez le persécuteur hypocondriaque raisonnant et d’autres.
Mais il y a des cas ou les meilleurs auteurs affirment la présence de l’hypocondrie, qui est absente.
UnneiirasthéniqueHe...(l) m’écrit: « Monsieurlcdocteur,jen’éprouvedesoulagement que lorsque mes mains sont à la tête, je souffre particulièrement de la poitrine, par instants je sens comme quelque chose qui s’enroule autour de la colonne vertébrale en montant, les reins et la tête du cdté droit principalement, comme s’il y avait des lattes collées contre à intervalles; tout le côté gauche est par moments froid. J’ai comme l’idée que je vais devenir idiot... Laisserai-je ma peau ici? dois-je finir ma vie comme je l’avais prédit? l’ètre suprême en qui j’ai confiance semble me dire que non; je devrais donc renaître, mais pour cela il faudrait oublier d’avoir les yeux fixés dans mon intérieur (2), c’est là le but que je tente qui peut paraître si simple mais que je trouve très difficile à atteindre. »
Ce sont surtout les neurologistes qui voient dans ces préoccupations des préoccupations « hypocondriaques. » Au fond, il n’en est rien du tout. Le neurasthénique a « les yeux fixés dans son intérieur » parce que cet intérieur se rappelle constamment à lui par des douleurs et sensations variées. Ce sont ces phénomènes, si fréquents chez les neurastliéniques, qui peuvent quelquefois être des symptômes très isolés et qui ont été décrits sous le nom de topoalgie, puis de coenesthopathie . Le malade craint de devenir idiot; cela est certainement excessif, mais bien naturel (en prenant le mot idiot pour ce qu’il doit représenter), quand on
(1) Aujourd liai on appellejces malades psychasthéniques, ce qui est exactement la même chose.
(2) G’est moi qui souligne.'
réfléchit à la difficulté que le malade a à penser, à travailler delà tête, à réunir ses idées. Ce n est pas un hypocondriaque, même quand il s’inquiète de l’avenir : il a hien raison de s en inquiéter. Du reste, il est piquant de constater que ce sont ces mêmes neurologistes, si peu observateurs de l’état mental de leurs patients, qui préconisent le traitement exclusivement moral (voyez plus loin au chap. Traitement) ou soi-disant tel, plus ou moins renouvelé de feu Feuchterslehen I
Quant à la valeur sémiologique, l’ayant indiquée à propos de chaque forme mentale, je n’y reviendrai pas; il faut faire très attention surtout à la P. G., à la mélancolie et à la folie hypocondriaque.
Idées de grossesse.
Des femmes hystériques ou persécutées se croient devenues enceintes par les manœuvres de leurs ennemis ou du diahle. Un de mes malades, un homme, probablement atteint de démence précoce au début, prétendait qu’il était encemfe (sic) par des opérations mystérieuses dont je n’ai jamais pu me faire expliquer la nature. Ce sont là des idées indiquant parfois un alfaiblissement considérable du jugement.
Idées de négation.
Dans les délires toxiques, fébriles, infectieux, épileptiques, ces idées se présentent le plus souvent avec ce caractère de rêve qui est la marque générale de ces délires et leur rôle est peu important, car elles sont ordinal rement mélangées àd’autres . P ourtant, comme elles se présentent plutôt dans les délires infectieux, souvent avec des idées de mort, cela peut servir pour aider au diagnostic (voyez l’exemple de Niz...).
Le paralytique général Reui..., sur une question répond : « C’est tout qui est malade, je n’ai plus d’estomac, je n’ai plus rien du tout. » — « Et les intestins? » — « Ah ! oui, ils sont rares, ils vont finir par disparaître. » — « Et le cœur ? » — (c 11 ne bat plus, je ne sais même pas comment j’existe. » — « Le sang circule-t-il? » — « Il n’y a pas beaucoup de sang ; je vis machinalement. Je n’ai plus de vue... je ne vais plus savoir manger ; je ne sais plus ouvrir la mâchoire; je me tasse en fin de compte », etc. A un autre moment, il avait dit ne plus pouvoir tirer la langue, ne plus pouvoir lire, ni écrire, ni penser, etc. A part cela, perte de mémoire, bredouillement. Ces idées de négation ont
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varié de temps à autre, bien que ce malade les ait présentées ; d’une façon prédominante.
On voit ce que c’est que l’idée de négation, c est la négation de choses ou d’actes, et ici comme ces choses et ces actes sont des organes ou des actes du malade, matériels ou spirituels, il s’agit de la variété négation hypocondriaque, qui est si voisine de l’idée hypocondriaque pure. Chez le paralytique général, elle est ordinairement absurde, incohérente, mobile, contradictoire comme toute idée délirante dans cette affection.
J’ai vuaulrefois un malade de cette catégorie (dontl’observation a été publiée par le D^Deny) qui avait un délire de négation bien plus complet et systématise presque. 11 parlait de lui à la troisième personne en disant queCot... T, était mort, qu’il était un imbécile, que rien n’existait plus ni lui-même m le monde extérieur ni rien. Quand on le pinçait, il disait : « Vous ne me pincez pas >> ; on lui présentait un objet, il disait que ce n’était pas cet objet; on lui parlait de n’importe quoi, objet concret ou abstraction, il en niait l’existence. Ce délire s’était développé rapidement et s’est maintenu fort longtemps avec cette généralisation de la négation et une presque systématisation, si l’on peut dire, sans d’autres signes d’affaiblissement intellectuel, qu’avec une pareille négation il n’était pas possible de constater. Ce n’est qu’au bout d’un certain teinps que les signes de la paralysie générale sont venus confirmer le diagnostic qu on devait poser par élimination. Ces idées de négation portaient non seulement sur l’esprit et le corps du patient, mais sur sa propre personnalité, sur le monde extérieur et même des abstractions. C’est le plus grand développement possible de ces idées.
Chez le dément alcoolique et le dément sénile, elles peuvent aussi être présentes.
Le mélancolique Vau... avait eu les intestins détruits par l’explosion d’un purgatif et ne va plus à la selle du tout.
D. — Depuis quand?
R. — Depuis quinze jours (ce qui est faux).
D. — Du tout.’
R. — Non, monsieur.
D. Est-ce que vos boyaux sont détruits ?
R — Je ne sens plus rien dans l’estomac.
D. - Qu’est-ce que ça veut dire? que vous n’avez plus d’estomac ?
R. — Je pense que oui !
D. — Vousmangez tout de même?
R. — Oui, mais ça reste là.
Ce sont là des idées de négation hypocondriaque, qui se retrouvent plus ou moins chez presque tous les mélancoliques purs ou circulaires, mais qui se développent dans quelques cas où la mé-
SÉMIOLOGIE.
lancolie prend une allure chronique et dont le pronostic doit être réservé. C’est alors une « paranoïa secondaire », un délire systématisé secondaire, intermédiaire entre la mélancolie et la démence qui se développe alors, véritable système de négation que l’on ne peut rattacher sûrement à la mélancolie que lorsque 1 on connaît la marche de l’affection, les signes proprement mélancoliques ayant à peu près disparu; sans cela, il est permis de la confondre avec la folie de négation (plus ou moins pure) dite primitive, « paranoïa primaire », dont je donnerai un exemple plus loin.
Voici un exemple de délire systématique secondaire de négation que je dois à l’amitié de mon collègue Séglas.
X... (Voyez obs. complète) après une période de mélancolie anxieuse, aprésentéft des idées hypocondriaques spéciales, constituant un véritable délire de négation. X... est convaincue que les différents appareils de son organisme sont atteints dans leur structure et leur fonctionnement, que son estomac, ses intestins, sont desséchés, que l’assimilation et l’excrétion ne se font plus; que les poumons ne respirent plus, que son larynx ne peut pas permettre l’émission de la voix. Elle se trouve, croit-elle, dans un élat anormal qui n’est ni la vie ni la mort: elle est une morte dont l’enveloppe matérielle continue à vivre par un mystère inexplicable, on dehors des lois de la nature. Get état lui paraît sans remède; il ne peut y avoir de terme à ses supplices, elle est condamnée k la souffrance éternelle (1). ce cas anormal, il faut, ditelle, une solution anormale, et celle qu’elle réclame avec insistance est qu’on reconnaisse que, malgré les apparences, elle est bien réellement morte et qu’on incinère son corps. Sous l’empire de ces idées, qui l’ont fait autrefois déjà songer au suicide, M“*X... refuse de prendre spontanément toute nourriture, de satisfaire aux besoins naturels; elle refuse systématiquement de parler et ne converse que par écrit. Elle manifeste à tout instant un esprit d’opposition extraordinaire et même, prise en flagrant délit de contradiction avec elle-même, elle n’en persiste pas moins dans son parti pris de négations systématiques, même les plus invraisemblables. »
Remarque. — Les idées de négation ont des rapports étroits avec les idées hypocondriaques : on doit donc rechercher celles-là lorsqu’on constate celles-ci. Elles peuvent avoir leur importance pratique pour le refus de nourriture, le mutisme, ou le suicide.
Ces idées peuvent constituer une sorte de folie systématique chez des hypocondriaques où l’hypocondrie a abouti à la négation. On peut les rencontrer dans la folie parano’îde.
Valeur sémiologique. — Dans le délire de rêve, l’idée de négation doit faire rechercher surtout l’infection. Elle est fréquente
(1) Ceci est une idée dite d’énormité (voyez plus loin).
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dans la mélancolie et plus rare dans la paralysie générale. Il faut pourtant penser à cette dernière ainsi qu’à la folie systématique de négation qui est exceptionnelle. Dans la folie paranoïde et les autres folies discordantes, elle n’a pas d’importance diagnostique. Elle n’a d’importance que dans la mélancolie où son apparition peut faire craindre la chronicité et même la démence (voyez Syndrome de Go tard).
Idées d’énormité. - La malade de M. Séglas disait quil ne pouvait y avoir de terme à ses soulfrances; elle était condamnée à la souffrance éternelle. C’est là un exemple d’idée d’énormité, comme l’entendait Cotard, c’est-à-dire une sorte d’idée de grandeur dans l’horrible et l’affreux; non seulement la malade souffre, mais la souffrance sera éternelle. Cela se rencontre comme on le voit dans la mélancolie, particulièrement lorsqu’il y a délire secondaire de négation, et surtoutquand il revêt 1 aspect du syndrome de Cotard (voyez plus bas.)
Idées d’exagération. — On asignalé dans la paralysie générale quelque chose d’analogue. Un malade prétendait avoir 1 estomac bouché par 300 vers, c’est un hybride d’hypocondrie et de grandeur. On verra chez un P. (î., Cha... L. uneidee de decheance mélangée de grandeur par contraste qui se rapproche de ces idées d’énormité et d’exagération.
Idées mystiques ou religieuses.
Une dameX..., (voyez aux Types cliniques) que j’ai eu Tocrasion de voir avec mon ami le D' Georges Baudouin, atteinte de délire infectieux à 1 occasion d’une grippe légère, avait dans son rêve délirant des demcles avec son curé, elle se croyait damnée : tout son délire roulait sur dos idées religieuses. La formule du délire avait ceci de curieux qu’elle reflétait les préoccupations habituelles de la malade ; c’est un cas exceptionnel. . „ . ,
Loy..., déjà cité, errant dans les rues de Paris, s’est cru Jésus-Christ faisant k police de sûreté. C’était une des idées de son rêve de confus.
Lesi(iée.s mystiques se présentent de même chez les alcooliques aigus, mais exceptionnellement.
C’est ainsique Lau..., qui est intoxiqué par l’alcool, auquel sont probablement venus s’ajouter le sulfure de carbone et la benzine, croyait que son patron était Dieu et que lui-même devait être une victime expiatoire chargée des péchés du monde.
Dans tous ces délires, cela n’a vraiment pas de valeur sémiologique.
Math.. ., dit Bamboula, à cause de la noirceur de sa peau (déjà cité), a des paroxymes psychiques épileptiques. Pendant ceux-ci il manifeste des idées mystiques. Il se met fréquemment à genoux, joint les mains et marmotte des prières. Un jour il voit Dieu, dit-il « C’est dans l’air comme une buée ». « Tenez, le voilà qui me regarde». Quand on lui demande de dire comment est Dieu, il répond: « Dieu, c’est la nature! c’est l’air! c’est tout! » Il a un secret, un secret de la nature qu’il ne peut dévoiler à personne sous peine de bouleversement dans Paris. Il est puni pour ses fautes de jeunesse et il faut qu’il ait obtenu son pardon avant le 1'^’ mai, etc.
Ces faits sont d’une grande importance sémiologique : un délire religieux, ordinairement avec hallucinations visuelles, sous forme de rêve plus ou moins coordonné, avec des réactions plus ou moins intenses, de l’agitation, ou au contraire de la dépression avec confusion, surtout si le début est brusque, doit toujours faire songer à l’épilepsie.
Dans la démence paralytique et alcoolique, il arrive parfois qu’il y ait des idées de grandeur religieuse; le fond démentiel leur imprime le caractère d’absurdité et d’incohérence qui lui appartient.
Une mélancolique que j’ai eu à soigner à la Salpêtrière, il y a des années, était tourmentée par des idées de culpabilité religieuse; elle s’accusait de péchés et elle y ajoutait la crainte d’être damnée («damnomanie » des anciens auteurs). Cette formule religieuse de l’idée d’auto-accusation n’a pas grande importance par elle-même ; elle indique seulement les tendances antérieures du patient; elle a les mêmes caractères par ailleurs que l’idée de culpabilité et que l’idée d’expiation décrites plus haut. Mais s’il y a non seulement des idées de damnation, mais encore de possession, cela est très important à noter, car cela indique la tendance à la chronicité.
Syndrome de Cotard. — N’ayant pas d’observation personnelle à donner, je me borne à dire que ce syndrome se rencontre surtout dans la mélancolie chronique et est constitué par les éléments suivants :
Idées de négation.
— d’immortalité.
— de possession ou de damnation.
— d’énormité.
On se rendra compte, par les exemples donnés précédemment de ces diverses idées, de l’aspect que pourra présenter le patient.
Dans la période mélancolique de la folie intermittente on peut
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rencontrer aussi des idées mystiques analogues à celles de la mélancolie pure. Ce n’est pas leur présence qui aidera à faire le diagnostic, mais leur caractère plus général d’idées d’auto-accusation et d’expiation d’une part et la connaissance d’accès antérieurs d’autre part.
Lef... est un débile qui présente des idées mystiques peu coordonnées ; il a vu Satan (voyez p.t28) et Dieu lui ordonne de ne pas prendre de nourriture étrangère à son corps, ce qui le pousse à refuser de manger; il écrit au pape pour lui réclamer un catéchisme, car celui qu’il a n’est pas bon : « Le Pape Pie X. à Rome. — Je vous serais bien reconnaissant de me répondre un mot au sujet des lettres que je vous ai envoyées, afin d’éclairer ma conscience. 11 y aencore une chose qui paraît anormal sur le catéchisme. On y dit que l’enfer est éternel. Si l’homme a été créé pour racheter le péché des anges, cela ne doit pas être » etc., etc. L’aspect de L... est caractéristique du « minus habens », du débile. Sa mère, fort pieuse, n’est pas non plus très intelligente.
Lem..., déjà cité (p. 132), est atteint de folie des persécutions avec cette particularité que c’est le démon qui est son persécuteur en chef. 11 a vu Satan, sous forme d'un énorme boa, s’enrouler autour de son corps, comme je l'ai déjà dit, et le serrer jusqu’à lui faire craquer les os; il a entendu les menaces du diable et les airs de musique joués par l’orchestre infernal.
Tout le détail des idées délirantes chez ce dernier malade est le même que celui des idées de persécution ordinaires; le démon, extérieur à lui, le persécute (« démonopathie externe » des anciens auteurs); mais, contrairement, au persécuté vrai qui ne voit pas son persécuteur, Lem.. .. voitle démon, il a des hallucinations visuelles, ce qui est, chose curieuse, presque constant dans la folie mystique, tandis que chez le persécuté type c’est l’hallucination auditive. En outre, de môme que le persécuté sent souvent scs ennemis le faire agir et penser en lui, de même Lem.... sent aussi le diable en lui, maisiciilya un pas déplus, car il estpossédé (« démonopathie interne », possession, voyez plus bas). En sa qualité de persécuté avec grandeur, Lem.... ne s’en chagrine pas outre mesure, bien au contraire ; « il a été béni et choisi par le bon Dieu en France pour être possédé ». Ce n’est pas une mission à proprement parler dont il a été chargé, mais cela a une grande importance pour la France; il fait des allusions mystérieuses à un pouvoir surnaturel dont il serait doué, même de pouvoir faire repousser les cheveux des chauves. Toutes ses fautes sont effacees ; il mourrait qu’il entrerait immédiatement dans le ciel, etc., etc. C est donc un système avec idées mystiques. S’il y a ‘ici seulement « démonopathie externe et interne » suivant la vieille terminologie.
SÉMIOLOGIE.
il y a aussi des cas ou le malade peut être atteint de « démonomanie » vraie, il est lui-même le démon.
Le démon est ainsi un persécuteur. Dieu peut intervenir, mais comme un défenseur, et nous voyons l’ébauche de cette « théomanie » dans le cas précédent où Dieu et le diable luttent pour Lem... Cette « théomanie » est dite externe ou interne par les vieux auteurs, suivant que Dieu est extérieur ou intérieur à l’aliéné ; j’en ai déjà parlé à propos de Rob..., qui voyait Dieu dans des hallucinations visuelles. La vraie théomaniè consiste à se croire soi-mème Dieu. Toutes ces distinctions n’ont peut-être guère d’importance.
Ce qui en a, c’est la systématisation du délire mystique comme chez Lem..., (1) comme chez Vuk..., que j’ai cité page 128, pour sa vision de Dieu. On en trouvera des exemples détaillés aux Types cliniques ; ils rentrent dans le cadre général des folies systématiques à côté des folies systématiques de persécution et autres. Il est probable qu’ils étaient plus fréquents autrefois.
Il y a enfin des fous raisonnants avec idées mystiques.
L’hystérique peut avoir des idées mystiques qui sont en rapport avec le délire de l’attaque ou être indépendants. Il y a ordinairement des hallucinations visuelles et génitales où le diable joue le principal rôle (incubes et succubes). On connait ces épidémies de folie religieuse hystérique à propos desquelles on cite toujours les possédées de Loudun.
Enfin, chez les obsédés et les scrupuleux le sentiment religieux préexistant peut donner sa teinte particulière aux obsessions, au doute, à la rumination intellectuelle.
Diagnostic et valeur sémiologique. — Le diagnostic est facile. La valeur sémiologique de l’idée mystique est faible, sauf pourtant pour faire rechercher l’épilepsie dans les cas où l’idée mystique se présente dans un délire à allure aiguë sur la nature duquel l’on liésite. Dans la mélancolie^ si elle se présente bien développée à un moment, il y a lieu de rechercher, si elle s’accompagne de possession. Dans notre pays la folie systématique mystique n’a pas une importance pratique considérable. En Angleterre, en Russie et en Italie on a décrit des épidémies de mysticisme répandues sous l’influence de fous mystiques et qui ont eu des conséquences sociales importantes.
(1) J’ai examiné autrefois ce malade, sur lequel M. Séglas a bien voulu me communiquer les renseignements qu’il avait.
IDÉES DÉLIRANTES
Idées érotiques.
Dans les délires alcooliques aigus, infectieux, confus, il peut y avoir passagèrement quelques tendances érotiques. Pourtant on a signalé des cas de confusion mentale puerpérale remarquables par l’obscénité du délire. Mais c’est surtout dans certaines intoxications passagères par baschicb, opium, alcool, qu’elles peuvent se développer avec ou sans aboutissement à des actes. Tout le inonde sait que l’absorption devins fins et de liqueurs fortes précède souvent les excès vénériens ou même simplement les promenades platoniques dans des lieux de débauche.
Sauv..., déjà citée, estAtteinte de délire épileptique. Elle a des préoccupations amoureuses; elle se prétend enceinte des hommes qu’elle voit: elle se met toute nue, etc. Elle y mélange d’ailleurs des idées mystiques : elle est la femme du Bon Dieu et la mère de Jésus-Christ.
Ce sont non seulement des idées érotiques, mais des préoccupations érotiques et même des tendances érotiques et des actes erotiques. On confond souvent les unes et les autres. Rigoureusement parlant, idées érotiques doivent vouloir dire idées délirantes ou à la rigueur, extraordinaires; dans ce sens restreint, elles sont beaucoup plus rares que les tendances et elles ont une importance pratique à cause des actes que peuvent susciter ces idées.
Le paralytique général Co ..., a eu, quelques jours avant d’entrer à Biccti’e, ■une violente excitation génitale ; il voulait, en chemise, se précipiter dans
l’escalier sur ses voisines pour les . et il prétendait qu’il leur avait procuré
ainsi d’indicibles jouissances, car ces dames poussaient en l’apercevant des cris de volupté; ceci est bien une interprétation délirante, car c’était sûrement des •cris d’effroi, d’indignation.
Je rappelle que le dément Ysa..., déjà cité (p. 106), prétendait avoir obtenu en mariage la fille de M.X.... homme important et riche. Toute la lamille avait assisté à la défloration de la mariée.
Ce pseudo-souvenir érotique est en même temps une idée délirante de grandeur. Chez les déments séniles, on peut rencontrer ces deux sortes d’idées. On sait que des vieillards, même normaux •en apparence, se laissent souvent entraîner à des propos et même à des actes obscènes, faisant preuve de préoccupations peu com-
SÉMIOLOGIE.
patibles avec leur âge et particulièrement répugnantes. Elles s’accompagnent parfois de perversions variées etd erreurs sur les sentiments que ces vieillards peuvent inspirer.
Dans la mélancolie il n’y à pas d’idées erotiques proprement dites, car il n’y a pas, en règle, excitation erotique, ce sont des idées d’auto-accusation portant sur des péchés sexuels, etc. Pourtant on a signalé la masturbation chez les anxieux (voyez obs. Vau...)
Dans la manie et surtout la manie de la folie circulaire, on trouve de l’excitation génitale (voyez obs. B...)
M"»® Gil ..., atteinte de folie des persécutions, prétend qu’on t’excite la nuit par des appareils, les rayons X. Elle a la nuit des visions d’organes mâles. Elle a inventé un procédé pour calmer les ardeurs des hommes et des femmes.
Ce sont là vraiment encore des idées délirantes. Leur fréquence est grande dans la folie des persécutions systématisées. Nous avons déjàvu les exemples des malades Ver... N.et Jo...
Certaines femmes persécutées se plaignent très vivement desidees
et même des actes érotiques suggérés par leurs ennemis, et entrent dans des détails d’une extrême précision (hallucinations dans la sphère génitale), rappelant ceux donnés par les sorcières du moyen âge sur leurs relations avec le diable.
Ces idées érotiques, qui s’expriment comme les autres idées des persécutés systématiques, ont une importance pratique. J’ai vu très souvent à la Salpêtrière chez des femmes (« la femme de quarante ans »), des délires de persécution rapportés à un homme avec des idées érotiques prédominantes.
Mme yveLe C..., âgée de 45 ans, prétendait qu’un de ses voisins lui avait fait la cour par gestes et l’avait aussi demandée en mariage. Comme elle l’a refusé, il fait chanter des chansons dans les cafés-concerts contre elle. « C’est la Veuve Joyeuse », etc. Elle regrettait d’ailleurs d’avoir refusé et priait Dieu pour qu’il revint. Depuis C mois qu’elle n’a plus ses règles, elle croit de temps en temps le sentir la nuit couché à côté d’elle et lui procurant des sensations voluptueuses.
On décrit aussi des idées érotiques chez des persécutés autoaccusateurs et chez les jaloux, surtout les femmes.
Rob ..., atteint de folie mystique, écrit des lettres enflammées à la surveillante et on est obligé de le mettre dans la partie réservée où il ne voit plus son idole. Il s’imagine à tort en être aimé.
IDÉES DÉLIRANTES
Cela montre la relation étroite bien connue entre les idées amoureuses et les mystiques.
Il y a encore l’amoureux raisonnant, l’érotomane persécuteur, tel que ce malade Ver.. que j’ai connu autrefois et qui a poursuivi longtemps une actrice célèbre de ses assiduités qu il imaginait agréées. Voici un passage typique d’une lettre qu’il m’avait adressée :
« 11 suffirait qu’un homme autorisé comme vous l’étes, monsieur, fasse venir cette créature moucharde (l’actrice qui, excédée, l’avait fait enfermer) et lui dise: Voyons, madame, il n’est pas digne ni de votre rang, ni de votre conscience, de faire séquestrer ainsi un jeune homme que vous avez jadis bien
accueilli, dont vous avez même recherché la tendresse . Nous connaissons
la vie de ce garçon-là et nous savons qu’il fut remarquable parlout ou il a passé. Tous ceux qui l’ont employé n’ont qu’à se louer de ses capacités intellectuelles et de la beauté morale de son esprit. 11 est classé par nous parmi les esprits d’élite . », etc.
Dans un autre passage, il dit que l’actrice lui « faisait signe, en plein theàtie, à la face de 4.000 spectateurs d’aller l’attendre à son retour ou de se trouve! chez elle ».
On remarquera l’aspect absolument raisonnable de la lettre. Mais la haute idée que se fait le malade de lui-même et l’affirmation que l’actrice lui avait fait signe en plein théâtre, ce qui est une interprétation délirante, décelent l’état pathologique ou anormal,a un examen plus approfondi. C’est une idée prévalente commedirait Wernicke, très circonscrite et non complètement absurde, qui entraîne une conviction absolue et des actes dangereux chez un individu plein de lui-même et paraissant, à première vue, tout-àfait normal.
L’érotomane platonique est moins dangereux. 11 se contente d’adorer de loin son idole, qui peut môme être un objet symbolique.
L’hystérique a été accusé longtemps d’érotisme. Dans l’attaque classique du service de Charcot, les attitudes passionnelles étaient fréquentes et révélaient les idées amoureuses. Cependant, en deliors de ce fait, on peut admettre que dans la folie hystérique il y a aussi souvent des idées de ce genre.
L’obsédé peut être poursuivi par des obsessions de nature amoureuse et le perverti sexuel peut se livrer à des jeux d’idées bizarres en relations avec le genre de perversion dont il est atteint (masochisme, sadisme, etc.). J’en donnerai un exemple aux Types cliniques.
SÉMIOLOGIE.
Le dément précoce Ja..., ne parle guère que de masturbation et de coït. Il se complaît dans ces propos, d’ailleurs assez peu cohérents, et couvre de sentences obscènes, fruits d’une imagination dévergondée, les murs de sa cellule et les feuilles de papier qui lui tombent sous la main. 11 décrit avec force les jouissances que lui procure la masturbation. Sa mimique est aussi aventurée que ses propos.
L’incohérence, le décousu de ses phrases révèlent la déchéance qui l’attend, bien qu’il ait souvent toute l’allure d’un excité maniaque avec le mordant et l’esprit caustique de celui-ci, observateur impitoyable des travers d’autrui (voyez l’observation complète).
M"*' L..., atteinte de folie paranoïde, couche avec trente rois, Jésus-Christ est son amant; le pape est venu passer la nuit avec M”' X... dans la cave, etc. Elle ne tarit pas sur ces sujets. Ce sont là vraiment des idées délirantes érotiques.
Diagnostic. — Le diagnostic est facile. Si l’on veut être précis, il faut séparer, ainsi que je l’ai dit, l’excitation sexuelle et les actes des idées amoureuses délirantes ou extravagantes. Celles-ci n’ont guère un développement àpart important que chez la femme persécutée érotique, chez l’amoureux raisonneur et chez le perverti sexuel. Leur valeur sémiologique est faible, si leur importance pratique médico-légale est grande, car il y a parfois une poursuite amoureuse acharnée ou des actes de violence commis.
Idées de transformation.
J’ai déjà cité cette vieille persécutée du service de M. Faire!, Mér...,qui poursuivait celui-ci de ses sarcasmes et qui prenait les autres aliénées pour des personnages, les malades camisolées dans la cour pour des soldats du pape, et moi pour le généi’al Bertrand. Tout cela se reliait à un délire de grandeur dont une des manifestations consistait à crier à tue-tête : Vive l’empereur ! (Il s’agissait de Napoléon I"), ce qui l’avait rendue célèbre dans tout l’hospice.
Voilà des idées dites de transformation (délire « métabolique »),
Une autre M'"' Pou..., dont j’ai déjà aussi parlé (Voy. p. 95) qui se croyait fille de Napoléon III, racontait que son père n’était pas son vrai père. Elle avait été mystérieusement confiée à son père adoptif. Elle racontait avec détails comment cela s’était fait. Elle ne l’avait appris d’ailleurs qu’à un certain moment par les voix. Elle avait donc eu sa naissance transformée à un moment donné.
IDÉES DÉLIRANTES
La malade de M. Séglas, dont j’ai parlé aux idées de négation, disait qu’elle était dans un état anormal, qui n’était ni la vie ni la mort, en dehors des lois de la nature.
Quelques malades croient que certains de leurs organes sont transformés en bois, en verre, en caoutchouc. Autrefois, surtout, on a signalé des idées de transformation complète en animal (zoanthropie), enloup (lycanthropie).
On voit ce qu’on entend par idees de transformation ; c est une transformation soit du monde extérieur, soit de la personnalité ou du corps du malade. Elles se renconlrent surtout dans les cas chroniques ou qui tendent à la démence. valeur pronostique
est donc assez grande. Elles sont très près des idées. de négation et hypocondriaques et d’autre part des idées de grandeur, dont elles ne sont guère qu’une extension, lorsqu’elles compliquent celles-ci. Au fond, elles pourraient rentrer dans ces différentes catégories déjà étudiées.
Idées de possession.
Très près des idées de persécution, hypocondriaques, de transformation, mystiques, sont les idées de possession dont j’ai déjà parlé chemin faisant. Elles sont surtout liées à l’idée du démon, parfois seulement à l’idée de persécution. L’ennemi ne fait plus agir le malade à distance, il est dans le malade. On connaît ces idées dans l’hystérie du moyen âge et les épidémies dont la plus célèbre est celle de Loudun. Elles ont a peu près la même valeur sémiologique que les idées mystiques. Elles peuvent faire partie du syndrome de Cotard. Elles peuvent aussi se rencontrer dans une variété de folies des persécutions (voyez aux Types clin.). Elles indiquent en général la chronicité.
Idées délirantes banales.
On donne quelquefois ce nom aux idées délirantes qui ont un contenu indifférent et qui n’impliquent pas une émotion ou un sentiment bien spécial. Telles sont celles de bien des délirants séniles, des confus, des débiles, des dements, des vieillards. On a employé aussi le nom de délire comme synonyme d’erreurs intellectuelles, d’inventions ou d’idées par surexcitation générale de l’imagination, etc. Ainsi le nom de délire palingnostique (Mendel), est appliqué à des cas de persistance de 1 illusion du
SÉMIOLOGIE.
déjà vu. Dupré et Logre appellent délire d’imagination ces « débauches » d’imagination dont nous avons parlé et qui sont très près de la 'paranoïa fantastica des Allemands. Il vaut mieux pour la précision ne pas donner à toutes ces idées ce nom de délire ou cette épithète de délirant, et les réserver à une espèce particulière d’erreurs de mémoire, d’imagination, de jugement, se rapportant au « moi » du malade et d’un intérêt énorme pour lui, comme je l’ai expliqué, et les faire rentrer tout unimentdansla masse générale de ces erreurs déjà étudiées plus haut, bien qu'il Y ait quelquefois difficulté à faire cette distinction nette.
Considérations générales sur les idées délirantes et le délire.
On donne quelquefois à une idée délirante isolée ettrèslimitée le nom à’ idée fixe o\x d’idée prévalente (Wernicke), comme chez certains persécutés raisonnants ou interprétatifs et certaines hystériques; elle est très voisine de l’idée fixe normale, préoccupation exclusive, impérieuse, que tout le monde connaît. Uidée autochtone est très voisine de l’hallucination, c’est une sorte d’hallucination psychique (voyez p. 135); elle est caractérisée par ces expressions du malade : prise de la pensée, envoi de pensées étrangères. Wernicke oppose ces deux sortes d’idées a.\’idée obsédante, veconnxxe. comme pathologique parle patient lui-même.
Les idées délirantes peuvent se présenter isolées, d’une seule espèce, ou être mêlées à des hallucinations des divers sens suivant les types cliniques. Les idées délirantes de diverses formes peuvent se rencontrer chez le même malade et c’est à l’ensemble des idées délirantes qu’on donne le nom de délire.
Ce délire peut-être très complexe, comporter presque tous les genres d’idées délirantes ou n’en comporter que quelques-unes. Ces idées peuvent ne pas avoir de lien entre elles ou être au contraire systématisées, et, bien entendu, entre les deux extrêmes il y a bien des intermédiaires. Quoi qu’il en soit, on peut parler d^ incohérence du délire et de systématisation du délire, comme éi uniformité et de multif ormité ou « polymophisme ».
Incohérence du délire. — La signification de cette incohérence, quelle que soit la teinte du délire, est souvent l’affaiblissement sous-jacent de l’intelligence acquis ou congénital, passager ou définitif, présent ou futur : il arrive quelquefois que le malade
IDÉES DÉLIRANTES
peut paraître encore suffisamment intelligent; l’incohérence du délire indique une arriération mentale ou une débilité mentale qu’on retrouve en cherchant bien. L’incohérence délirante du paralytique général est énorme; c’est celle de la démence profonde, mais celle de la folie discordante, surtout de la forme dite paranoïde, et celle des grands débiles ne le cèdent quelquefois en rien à la première. Il faut en être prévenu.
Dans le premier et le troisième types, il s’agit d’un fond d’affaiblissement ou de faiblesse spéciale, intellectuelle; dans le second, ce n’est parfois qu’au bout de longtemps que la démence s’installe. Quant au «polymorphisme» du délire, il n’indique pas par lui-même un afiaiblissement incurable, si, avec lui, il y a assez de systématisation. Mais un polymorphisme trop incohérent est généralement d’un pronostic fâcheux, à moins qu’il ne s’agisse de grosse débilité sous-jacente ou qu’il soit accompagné él excitation qui peut expliquer l’jncohérence. Je reparlerai au chapitre Démence ainsi qu’aux Folies aiguës de ces difficiles questions.
Quant à l’incohérence que l’on rencontre dans le délire de rêve, j’en parlerai à propos de celui-ci; mais elle n’a pas d’importance au point de vuedu pronostic, puisque ce délire se rencontre essentiellement dans les cas curables.
Discordance générale. Incohérence (Désharmonie) entre les différents signes de l’affection. — Bien que ce ne soit pas la place, je crois pourtant devoir en dire un mot à côté de l’incohérence du délire, car cette discordance générale accompagne très souvent l’autre. Elle peut se rencontrer dans les démences, surtout la P. G.. Mais là où elle est le plus frappante, c’est dans la démence précoce où le malade vous raconte, par exemple, en souriant, qu’on vient de le couper en morceaux, etc. On voit que la discordance existe entre l’émotion et le délire. Aussi ai-je employé de préférence le nom de folies discordantes pour tous ces types que l’on range provisoirement sous ce nom de « démence précoce ». On verra mieux ce que je veux dire au chapitre où j’en traite, mais ici je veux seulement relever toute ^importance diagnostique de ce symptôme discordance générale, dont le polymorphisme incohérent n’est qu’un cas particulier, et qui signifie souvent démence ou future démence. J’ai déjà parlé (p. 34), de la mimique discordante. Je parlerai plus loin des autres discordances.
Systématisation du délire, paranoïa primaire, paranoïa secon-
Chasun. — Sémiologie.
4ail-e. — Celte systématisation, quelle que soit la teinte du délire, indique ordinairement une intégrité sous-jacente relative del intelligence. Mais il faut ajouter, pour être vrai, que cette systématisation n’est jamais exempte de tout reproche. — Nous avons donné des exemples nombreux de systématisation délirante. Bien que celle-ci se rencontre surtout dans la « paranoïa » ou folie systématisée primitive, on la rencontre dans certains cas d alcoolisme chronique, où son existence est discutée, de mélancolie chronique, voire, paraît-il, de manie chronique, et exceptionnellement dans quelques autres circonstances, par exemple dans certains délires de rêvé ou comme reliquat plus ou moins persistant et limité de délire de rêve. Dans ces cas, elle donne au délire l’allure de paranoïa et on l’appelle quelquefois paranoïa secondaire, consécutive à un trouble aigu, pour la distinguer de l’autre paranoïa primaire, c’est-à-dire naissant spontanément. Cette paranoïa :secondaire peut être une étape sur la voie de la démence avec laquelle elle finit par se confondre insensiblement. Elle est alors monotone, peu riche, et très rapidement cristallisée, comme on ■dit parfois.
A côté de cette systématisation du délire, (il y a aussi une concordance de l’ensemble des symptômes,) que l’on peut constater dans beaucoup de cas; c’est précisément l’opposé delà discordance dont j’ai parlé plus haut.
Origine du délire. — J’ai indiqué chemin faisant que beaucoup d’idées délirantes paraissent avoir leur source dans les émotions et tendances des malades dont elles ne sont que la traduction, plus ou moins symbolique. La différence entre les idées délirantes dites primitives et celles dites secondaires serait seulement dans l’intensité visible ou non du trouble émotionnel. On peut concevoir le mécanisme de cette genèse en se rappelant ce qui se passe dans le rêve normal. Des tendances, désirs, sentiments, émotions de l’état de veille réapparaissent dans le rêve nocturne sous la forme de scènes, avec images déformées qui se déroulent devant l’esprit du dormeur et qui les symbolisent ainsi. Freud a bâti sur cette constatation toute une théorie du rêve.
Rêve et délire. — On a voulu aussi chercher dans le rêve même l’origine du délire. En fait, le rêve ne donne naissance au délire que lorsqu’il est lui-même pathologique. Bien des pseudoréminiscences, surtout des vieillards, prennentleur naissance dans des rêves, prolongés pour ainsi dire. Et, comme 1 a dit Lasègue,
IDÉES DÉLIRANTES
le délire alcoolique naît dans un rêve qui se continue. Le délire qui revêt ainsi la forme du rêve est d’une grande importance; aussi étudierai-je à part ce syndrome, plus loin.
Délire et obsession. — Dans quelques cas rares, l’obsession peut se transformer en délire.
Rêves des aliénés et des névropathes. — Enfin on a étudié les rêves des aliénés, des épileptiques, des hystériques, des obsédés, des pervertis sexuels, des vieillards, etc. Cela m’entraînerait trop loin d’en parler, car cela n’a qu’une minime importance clinique. Je dois signaler les cauchemars des enfants dits terreurs nocturnes, syndrome qui indique un état nerveux, mais qui est lié à beaucoup d’affections : lésions cérébrales, hystérie (?), épilepsie, troubles intestinaux, vers intestinaux, végétations adénoïdes, intoxications etc.
Contagion. Folie communiquée. — Une autre source de folie est la contagion, beaucoup plus rare que le vulgaire ne s’imagine. Tout aliéniste a entendu les profanes soutenir sérieusement qu’ils deviendraient fous par contagion si on les enfermait par séquestration arbitraire (à laquelle ils croient). Cette contagion ne peut résulter que d’une cohabitation étroite, conjugale, familiale ou conventuelle ou sectaire (épidémies mystiques). Les contagionnés sont ordinairement des débiles ou des gens peu instruits. L’initiateur est un fou systématique qui en impose par son activité délirante ou un « demi-fou » mystique, fanatique ou hystérique. J’en donne un exemple aux folies systématisées de persécution. C’est une folie conjugale.
Dans les casernes, lycées, asiles, etc., on voit souvent la contagion du suicide.
Enfin, quelques malades délirants'chroniquement « déteignent » parfois les uns sur les autres, comme l’avait remarqué Charpentier,