CHAPITRE X
LES HALLUCINATIONS ET LES ILLUSIONS (1
Sommaire. — Hallucinations et illusions de Voiüe. — Nombreux exemples pris dans les folies systématisées où ils sont typiques, montrant que le malade croit entendre avec une précision parfaite tout ce que l’on peut entendre normalement et réellement.
Formes de l'hallucination. — Tousles détails de la réalité, quand elle est bien développée.
Intensité, objectivitêde l’hallucination. — Variable avec les types cliniques. Hallucinations unilatérales.
Contenu et caractères de l’hallucination.
Echo delà pensée. — L’hallucination répète la pensée du malade.
Combinaisons d’hallucinations de l’ouïe avec celles d'autres sens.
Eveil de l’attention sous l’influence de l’hallucination.
Rapports avec le délire et l'intelligence. — L’hallucination fait partie du délire, sauf exceptions rares où elle est le délire seul.
Rapports avec les sentiments et émotions. —Colère, mépris, pleurs, etc., sous l’influence de l'hallucination.
Rapports avec les actes. — Actes sous la dépendance directe de l’hallucination. Origine psychologiquede l'hallucination. —Dans les folies systématisées, l'hallucination paramètre l’idée délirante objectivée . Elle joaraïf avoir une action surl’évolutiondu délire dans les folies systématisées.
Causes adjuvantes de l'hallucination. — Jeûne, insomnie, etc., dans certains cas. Diagnostic. — Par un interrogatoire précis et minutieux, les hallucinations doivent être distinguées des ;hallucinations psychiques et des interprétations délirantes. Valeur sémiologique. — Grande importance dans la folie de persécution systématique. Beaucoup moindre dans lestroubles aigus et autres. Un exemple d’hallucination consciente dans la psychasthénie.
Valeur pronostique. — L’hallucination de l’ou'ie persistante est en général l’indice de la chronicité.
Résumé. — Définition : — L’hallucination est une perception sans objet ; l’illusion une perception erronée.
Hallucinations de la vue. — Exemples dans le délire alcoolique, le délire d’épuisement, infectieux, épileptique; se trouvent dans l’hystérie. Font le plus souvent partie du syndrome délire de rêve. Caractères spéciaux chez l’alcoolique, parfois chez l’épileptique.
L’hallucination de la vue chez les fous mystiques. Son importance.
Ses caractères spéciaux chez les fous persécutés.
Hallucinations conscientes delà vue. — Chez un neurasthénique, chez un surmené. Hallucinations visuelles hypnagogiques. — 11 y en a aussi d’auditives.
(1) Régis, Précis de psychiatrie, 4”éd., Piï^is, 1909, p. 70.
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
Valeur sémiologique. — L’hallucination visuelle indique souvent le délire de rêve, représentant des animaux, plutôt l’alcoolisme; mystique, l’épileptique ou le fou mystique.
Ses rapports avec le délire et les autres éléments de l’esprit.
Causes adjuvantes. — Jeûne, privations, insomnie.
Valeur pronostique — Suivant la forme et le contenu.
Eallueinations ou illusions du goût. — Exemple chez un persécuté.
Eallueinations et illusions de l'odorat. — Exemple chez une persécutée. Les hallucinations du goût et de l’odorat peuvent se montrer aussi dans les délires toxiques, infectieux, etc. Elles n’ont de valeur que dans les folies systématisées, surtout de persécution.
Conséquences pratiques importantes.
Eallueinations du tact, du sens thermique, du sens de la douleur, de la sensibilité dite interne. — Nombreux exemples; grande importance dans les folies systématiques; rapports étroits avec les idées délirantes de persécution et hypocondriaques. Cas particulier du cocaïnisme : un exemple particulier dans le morphinisme.
î a-il vraiment douleur dans ces troubles de la sensibilité? Rapports avec les idées hypocondriaques, les « topoalgies » et les a coenesthopathies ».
Eallueinations dans les organes génitaux. — Exemple chez un persécuté de deux choses différentes : hallucination au niveau des organes génitaux et excitation réelle. Importance réactionnelle surtout chez la femme.
Hallucinations dites psychiques, psycho-motrices,pseudo- hallucinations. — Exemple d’hallucinations psycho-motrices. Il y a probablement des hallucinations psychiques sensorielles sans extériorisation. Faire préciser le malade pour distinguer ces phénomènes de l’hallucination complète. Expressions caractéristiques des malades. Rapports avec l’écho de la pensée, la prise de la pensée, la possession, les idées de persécution et mystiques. Pronostic fréquent do chronicité. Rapport avec l’impulsion verbale.
Rapport des hallucinations entre elles el avec le délire.
Hallucinations et illusions de l’ouïe.
Le malade Im... s’exprime ainsi: «J’entends sa voix (de ma sœur) distinctement, aussi distinctement que je vous entends à présent, Monsieur le docteur, lorsque vous me parlez. On dit que j’entends cette voix parce que je suis persécuté, mais je sais bien que ce n’est pas de la persécution puisque je l’entends
distinctement, que je reconnais le timbre de sa voix . Lorsque je n’agis pas
selon les ordres de ma sœur, ma sœur me pousse par les épaules, soit en avant, soit en arrière; je suis donc forcé d’agir. C’est ainsi que j’ai été forcé de voler à la bonne les trois francs. »
La voix de sa sœur lui dit les plus étranges injures, sa sœur sait toutes ses pensées et il est forcé de lui répondre, car, lorsqu’ilarépondu, la voix cesse de lui parler pendant un quart d’heure. « Parfois, la voix m’appelle ; je cours, mais je ne trouve personne». 11 répond aux injures de sa sœur par d’autres injures. Il entend aussi des voix indistinctes.
Rob... a entendu des coups de canon tirés sur lui. Un premier coup avaitété tiré lorsqu’il était en cellule. A la salle Voisin on a tiré quatre coups (dont le dernier à boulet rouge). Ces coups avaient détonné moins fort. Le bruit semblait venir d’une certaine distance.
SÉMIOLOGIE.
Les gens savants appellent les hallucinations non verbales akoasmes et les hallucinations verbales auditives phonèmes.
Le persécuté Jo..., a entendu au début des cris et des gémissements qui partaient de la chambre à côté.
M™' Gil..., persécutée, entendait des ronflements comme ceux produits par un moteur.
Le persécuté Vig..., qui entendait les injures de ses ennemis, nie depuis un certain temps avoir des communications avec ses persécuteurs, car il est devenu réticent. Mais quand on l’observe dans la cour à son insu, on le voit dans l’attitude d’un homme qui écoùte attentivement, mais en se mettant les deux mains sur les oreilles et en ouvrant la bouche.
Un autre, Dumo..., pendant l’interrogatoire dans mon cabinet, dit recevoir des communications auditives par le télégraphe sans fll. Effectivement, au cours de la conversation, il se tait à un moment subitement, et ferme les yeux à moitié. Ses paupières sont agitées d’un battement précipité, sa mimique exprime une attention auditive extrême. 11 dit, au bout d’un instant, avoir reçu une communication sur laquelle if ne peut donner aucun renseignement, car c’est une affaire très grave, etc.
Ainsi, chez ces malades, tout se passe comme s’ils entendaient des bruits, des sons, des paroles (qui n’existent pas), puisqu’ils disent les entendre, en les décrivant avec une exactitude souvent , minutieuse, ou se comportent au point de vue mimique comme s’ils les écoutaient réellement. On appelle ce phénomène hallucination de l’ouïe. En langage psychologique, on dit qu’il y a perception sans objet.
Illusion de l'ouïe. — Til..., aulo-accusateur persécuté (voyez l’obs. complète), aflirme que les auti’es malades dans le service le traitent de charogne, pédéraste, alcoolique, etc. Il est très précis sur ce point et très afirmatif. Vérification soigneuse faite, ce phénomène ne se produit que quand des malades parlent auprès de T..., etc’est dans ces conversations banales que T..., perçoit les injures à lui adressées.
Ainsi le malade croit entendre certaines paroles, mais qui ne sont pas celles eftectivement prononcées. Ce phénomène s’appelle illusion de l’ome. Un exemple bien connu est celui du voyageur en chemin de fer qui entend dans le bruit du train, toute la nuit, un chant rythmé plus ou moins net. On saisit la différence avec l’hallucination où il n’y a pas de parole (de voix, de sons, de bruit) extérieure, réelle, excitatrice du trouble. Cette distinction, très nette dans les cas extrêmes, l’est beaucoup moins dans une foule de cas, si bien que quelques auteurs ont affirmé, de par la théorie, que cette distinction n’était pas fondée, l’hallucination ayant touj ours
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
une cause occasionnelle extérieure au centre sensoriel, soit dans le monde extérieur, soit dans les terminaisons nerveuses du patient.
Tout le monde sait que les hallucinations du rêve sont tantôt de vraies hallucinations, tantôt des illusions. L’important est l’existence du trouble mental qui fait entendre des choses qui n’existent pas, que ce soit en totalité ou en partie, et j’emploierai le mot hallucination dans le sens général de trouble sensoriel, sauf indication particulière.
Formes de l'hallucination. — Im..., entend donc sa sœur lui parler, lui dire des injures, le commander. Il reconnaît le timbre de sa voix puisqu’il dit : <( Je cours, mais je ne trouve personne. »
M"® Gil..., que j’ai déjà citée, dit que lesétudiants du sixième luiparlent au moyen d’appareils à rayons X. Ils sont dans l’appartement au-dessus d’elle. Les voix sont éloignées ou rapprochées suivant qu’ils sont plus ou moins loin. Ce sont des voix d’hommes. « Une femme me fait des propositions dégoûtantes par la fenêtre de sa cuisine et elle m’a menacée de maladies si jen’étais pas sa maîtresse . Quand j’ai le gaz ouvert, j’entends (par la canalisation) ce qui se dit
(sur moi) au commissariat de police de la rue Vauquelin. »
Les faits précédents nous apprennent que les hallucinations peuvent présenter à l’esprit tous les détails de la réalité : timbre des sons ou des voix, éloignement, rapprochement, localisation précise, etc. Mais il n’en est pas toujours ainsi.
Intensité de l’hallucination. — L’hallucination peutêtre « floue », imprécise (comme dans le rêve où il y a tous les degrés), plus ou moins complète ou extériorisée, « objective », intense. Cela dépend des types cliniques, de la présence de la démence ou de l’arriération mentale, etc. Il peut, je crois, y avoir des transitions insensibles depuis V objectivation la plus nette jusqu’à l’hallucination interne comparable au souvenir, seulement un peu plus accentuée et « prédominante ».
Hallucinations unilatérales. — Chez quelques malades les hallucinations de l’ouïe ou certaines d’entre elles ne sont avouées être perçues que par une oreille déterminée (Séglas). Ainsi, le persécuté Vig... (voyez P . 145) n’a reçu au début les communications hypnotiques que par l’oreille droite.
Contenu et caractère de l’hallucination. — Les voix entendues parlent au malade, lui tiennent généralement des discours, dialoguent avec lui ou entre elles, etc. Le contenu des paroles varie avec la forme de l’aliénation; ce sont ordinairement des injures, des menaces, des moqueries, parfois des néologismes, des révéla-
SÉMIOLOGIE.
tions, des encouragements, des compliments comme nous le verrons plus bas (obs. Rob...)
Écho de la pensée. — Il arrive souvent aussi, surtout chez les persécutés chroniques, que les voix entendues semblent répéter tout haut les pensées des malades : c’est ce qu’on appelle écho de la pensee. Ainsi cette dame Gil... dit : « ils répètent ma pensée et je l’entends par l’ouïe. »
Combinaisons d'hallucinations de l’ouïe avec celles d’autres sens. — Dans l’observation du persécuté lmb..., nous lisons que la sœur du malade le pousse par les épaules quand il n’obéit pas à sa voix. — Rob..., sur qui on tire le canon, entend le coup, voit le boulet et sent le vent du boulet, si bien que Neptune lui fait baisser la tête pour éviter le projectile.
Il y a là un phénomène fort intéressant : c’est la combinaison d’hallucinations de différents sens entre elles; dans ces cas, le phénomène simule ce qui se passe dans les rapports que l’intelligence anormalement avec les objets extérieurs, sources des perceptions pàr les différents sens. Ceci n’a pas toujours lieu. Comme on le verra, dans la folie des persécutions les hallucinations de la vue viennent rarement compléter les autres, sauf une exception que j’indiquerai.
Eveil de l’attention. — Le malade fait attention à ses hallucinations. Dans certains cas, comme celui de Dumo..., elles s’imposent avec force et interrompent d’autres processus intellectuels, la conversation, etc. D’autresfois, il semble que le malade leur prête moins d’attention, surtout dans les périodes de calme ou de dissimulation.
Rapports avec le délire et l’intelligence. — M“« Gil..., attribue les voix qu’elle entend aux étudiants qui demeurent au-dessus d’elle. — Bor... dit que les autres malades l’injurient parce qu’ils veulent le tourmenter, le prendre pour jouet.
L’hallucination de l’ouïe fait donc partie de l’ensemble délirant, et est en relation avec le trouble intellectuel, relation plus ou moins étroite suivant la forme mentale, car il y a des cas rares où l’hallucinalion est à elle seule tout le délire, c’est-à-dire qu’à elle ne se rajoutent pas des idées délirantes, abstraites par le travail supplémentaire de l’esprit. Mais il ne faut pas croire que l’aliéné persécuté n’entend pas comme tout le monde à côté de ses hallucinations. Il n’est nullement désorienté pour cela et
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
il n’a aucune surdité ni difficulté à entendre normalement ce qui est en dehors de son délire. L’hallucination influe (paraît influer) seulement d’une certaine façon sur son intelligence et on peut dire par une expression qui dépasse la réalité (1) que l’hallucination «provoque » des erreurs de jugement, de raisonnement? souvent des idées délirantes, comme lorsque Im... accourt à la voix qui l’appelle.
Rapport avec les sentiments ou émotions. — Ce même malade lmb.., se met alors en colère. — Gou... E. (p. 72) reçoit avec mépris et hauteur les menaces. — Bor... accueille les quolibets par des pleurs et des lamentations.
C’est dire que l’hallucination semble provoquer des sentiments et des émotions comme si c’était la réalité même. On conçoit donc que ces émotions peuvent susciter des actes dangereux.
Rapport avec les actes. — Rob... entend une voix qui lui commande de se jeter sous un train; il obéit et a un bras écrasé. — Im..., entend sa sœur lui ordonner de voler 3 francs à une bonne; il exécute l’ordre, ce qui lui vaut d’être pris par la police et interné de nouveau. —M“» Gil... raconte qu'une voisine la traitait constamment de putain et venait sonner à sa porte : « Une fois, je l’ai attrapée sur le fait et je lui ai envoyé une gifle », ce qui fait expédier la malade à Sainte-Anne.
Ceci montre que les actes du malade peuvent être sous la dépendance directe du contenu des hallucinations, entraînant une croyance entière à leur réalité. Nous avons déjà vu que les actes mimiques sont aussi en rapport avec les hallucinations.
Origine psychologique de l’hallucination. — Sauf dans quelques cas très rares où elle paraît isolée, l’hallucination de l’ouie fait partie d’un ensemble de modifications pathologiques de l’esprit. On a cherché si l’hallucination dépendait du délire ou inversement. Je crois que la première hypothèse doit être adoptée dans les folies systématisées : l'hallucination paraît être l’idée délirante objectivée. Mais comme nous l’avons vu plus haut, quoique 1 hallucination fasse partie d’un tout, elle agit pourtant ou semble agir comme si elle était relativement isolée, comme agit réellement un objet extérieur sur le cours des pensées, des sentiments et des actes. Elle 'parait donc avoir une action sur l’évolution du délire, surtout dans les cas de folie systématisée (voyez plus bas), dans laquellerintelligence n’est pas affaiblie, ou dans les castrés aigus où
(f) Parce qu’en som me l’hallucination et le délire ne font qu’un (voyez aux Idées délirantes).
SÉMIOLOGIE.
Thallucination est presque tout le trouble intellectuel, comme on le voit dans le rêve et les folies toxiques et infectieuses.
Causes adjuvantes de l’hallucination de l’ouïe. — Y a-t-il des causes qui paraissent favoriser les hallucinations de Fouïe? Gomme on les a constatées parfois dans des affections auriculaires, comme il y a les hallucinations hypnagogiques (voyez plus bas), onaaccusé les maladies de l’oreille et le sommeil de favoriser la production des hallucinations de Fouïe. Le jeûne et l’insomnie préparent indiscutablement un terrain favorable (comme aux hallucinations visuelles) et on a attribué à l’isolement cellulaire les délires hallucinatoires si fréquents chez les prisonniers.
Diagnostic. — Pour que le médecin soit sûr qu’il y a hallucination de Fouïe, il faut que le malade s’exprime comme nous en avons donné des exemples. Il faut parfois insister et faire préciser les détails et bien demander au malade s’il entend les bruits ou les paroles « du dehors », « par l’oreille », « extérieurement »,
« comme je vous parle ici en ce moment », mais il faut se garder de lui demander s’il a des hallucinations. Le médecin qui s’exprimerait ainsi serait à peu près sûr de ne rien obtenir, si ce n’est un refus de répondre ou des injures s’il s’agissait d’un persécuté. — Il faut faire préciser, dis-je, parce qu’on peut confondre les hallucinations de Fouïe avec des phénomènes voisins, les hallucinations psychiques, et avec des phénomènes délirants, c’est-à-dire les interprétations délirantes qui n’ont pas le caractère d’extériorisation sensorielle (voyez plus bas à Idées délirantes). Il faut ensuite étudier l’hallucination dans tous ses détails et ses rapports avec les autres manifestations de l’esprit. Lorsque le patient ne répond pas ou dissimule, il faut chercher à constater, en prenant ses précautions, la mimique hallucinatoire parfois si caractéristique.
Valeur sémiologique. — Les exemples donnés se rapportent presque tous à la folie de persécution. C’est que l’hallucination de Fouïe y joue un rôle très important. Elle a pour caractère d’y être le plus souvent très étendue, complexe et presque constamment présente. Elle évolue avec l’affection elle-même (voyez Folies systématisées). Elle se rencontre aussi dans les délires toxiques, infectieux, d’épuisement, le délire épileptique, les démences, la mélancolie, la démence précoce, etc. ; mais n’y joue ordinairement qu’un rôle effacé. Enfin, dans la psychasthénie elle est exceptionnelle et peu importante. En voici pourtant
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
un cas atténué où l’on voit quelle participe du caractère de l’obsession (voyez ce chap.), car elle est ici engrande partie « consciente » :
Un neurasthénique, Bes..., entendit pendant une période de six mois un bruit particulier reproduisant exactement le bruit d’une scie sciant du bois au loin. Il entendait ce bruit d’une façon très nette, surtout à la campagne. Plusieurs fois, principalement au début de l’apparition du phénomène, il a cru à la réalité complète de l’hallucination, c’est-à-dire que quelque bûcheron sciait réellement du bois quelque part. Mais le fait d’entendre aussi ce bruit dans sa chambre le convainquit rapidement que c’était une hallucination de l’ouïe. Elle se manifestait surtout quand il se trouvait au jardin.
Si bien que la constatation d’une hallucination auditive précise, circonstanciée, crue réelle, doit surtout éveiller le soupçon d’une folie, parfois cependant d’une intoxication (voyez, p. 303).
Valeur pronostique. — D’où la déduction qu’ordinairement l’hallucination auditive est d’un pronostic sérieux de chronicité.
Résumé. — La longue étude que je viens de faire de l’hallucination de l’ouïe nous a appris des détails nombreux que l’on retrouve dans les hallucinations des autres sens, ce qui me permettra d’être plus bref sur elles. On peut mutatis mutandis appliquer à presque toutes les hallucinations les données ainsi acquises.
L’hallucination est une perception sans objet, l’illusion une perception erronée, qui peut arriver à présenter tous les caractères de la réalité. Elle peut être élémentaire ou complexe, isolée ou en rapport avec d’autres, intense ou faible, précise ou presque pas objectivée ou floue, donc présentant tous les degrés et aussi tous les intermédiaires entre la perception et l’idée. Elle a des rapports étroits avec le déliré, les émotions, les sentiments, les actes, avec l’évolution du trouble mental. Elle peut être plus rarement reconnue comme pathologique par le malade (folie dite avec conscience, mieux dénommée obsession). Enfin, chez les névropathes surtout, il y aies hallucinations dites hypnagogiques qui consistent en hruits, sons, paroles brèves entendus nettement au moment de s’endormir ou au réveil. Elles sont le pendant sensoriel des secousses que l’on a souvent dans les mêmes conditions.
Hallucinations de la vue.
L’alcoolique Dol...,a eu, comme je l’ai dit (p. 1), de nombreuses hallucinations visuelles où elle voyait des bêtes et des hommes menaçants.
SÉMIOLOGIE.
Pré. . . est un alcoolique qui voit des têtes de lions se précipiter sur lui pour le dévorer; ces têtes grossissent en se rapprochant de lui. Une frayeur intense accompagne ces apparitions menaçantes et le malade sort de son lit et cherche à se sauver, à fuir devant le danger.
L’ohservation de Loy..., (p. 2) nous a montré des hallucinations et illusions nombreuses de la vue, kaléidoscopiques comme dans le rêve, qui constituent ici encore la majeure partie du délire de rêve des confus.
L’observation de M“= X.XX..., (voyez aux Types cliniques) nous donnerait le même enseignement pour les délires infectieux.
Ama..., épileptique, a des troubles mentaux très courts, indépendants des accès convulsifs. Au cours de ces troubles, le visage du malade reflète Tépouvante; il voit en effet des gens menaçants sortir du mur, se précipiter sur lui et il se, défend à coups de pieds et de poings. Il voit Bicôtre crouler sur lui; le feu est à son lit ; il crie que sa literie brûle et il court effaré pour chercher les pompiers.
Dans l’hystérie, on trouve aussi des hallucinations visuelles, que ce soit dans l’attaque ou dans la « folie hystérique. »
Ces hallucinations visuelles jouent donc un rôle important dans les délires toxiques, infectieux, d’épuisement, épileptique, etc., où elles font le plus souvent partie du syndrome délire de rêve ; elles y sont donc nombreuses, multiples, et dans le délire alcoolique elles revêtent ordinairement le caractère d’être « zoopsiques », c’est-à-dire de représenter des animaux, mobiles, souvent grossissantes et ordinairement désagréables ou terrifiantes. Mais ces caractères se présentent parfois dans les autres délires, surtout infectieux. Dans le délire épileptique, elles sont souvent mystiques, ce qui est important pour le diagnostic.
Le jardinier Vuk..., est un fou mystique. Un jour qu’il travaillait à son jardin, il vit une fumée s’élever de terre; cette fumée se condensa peu à peu et deuxyeux apparurent, puis une grande barbe et le reste du visage. C’était Dieu le père qui le visitait ainsi et lui fit comprendre sans un mot par « inspiration» qu’il le chargeait d’une mission régénératrice. A dater de ce moment, il se croyait un prophète et il composait des écrits en espèce de vers plus ou moins imités des psaumes bibliques et dans lesquels il vous menaçait des pires châtiments si on n obéissait pas à sa voix et si on n’écoutait pas ses élucubrations sur le système du monde.
Un autre mystique très débile Lefr... a vu le diable :
D. — Comment est-il?
R. — Je crois que je reconnaîtrai sa tête, mais pas son âme.
D. — Avait-il une queue, des cornes ?
R. — Je le reconnaîtrais; je l’ai vu au coin d’une fenêtre dans cette maison.
D. — Quand ça?
R. - Hier.
D. — Il vous a parlé ?
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
R. — Non, c’est une vision que j’aie eue.
Il n’a jamais varié dans cette affirmation pendant les deux ans qu’il est resté à Bicêtre où il est mort de tuberculose. « Je n’ai vu que sa tête (du diable), rayée de plusieurs couleurs, mais ç’a été si rapide que je ne me rappelle plus bien », a-t-il dit quelques jours après l’apparition. Dieu l’inspirait aussi et il écrivait au pape en lui parlant de sa vision.
Ici, l’hallucination paraît moins précise parce que Lefr... est très faible d’esprit et qu’il est difficile de lui faire expliquer quoi que ce soit, mais elle a les mômes caractères que celle du jardinier mystique.
Ce sont des exemples nets de l’hallucination visuelle des fous mystiques systématisés. On en trouvera un autre très beau aux types “cliniques. L’hallucination est précisé, solennelle, unique ou rare, généralement muette; elle paraît exercer une grande influence sur les sentiments et les actes, car elle confirme l’aliéné dans ses idées de grandeur mystique ; dans d’autres cas elle fait exécuter des ordres donnés par« inspiration », par la pensée (voyez page précédente).
M"“= Gil..., déjà citée, persécutée parles étudiants qui demeurent au 4® et au 6® et qui l’injurient, décrit avec forces détails ces hallucinations auditives. Mais elle a aussi des hallucinations visuelles :
D. — Dormez- vous ?
R. — Oui, mais je me réveille en sursaut. Ils traînent un corps sur le parquet ; c’est sans doute une femme. Mais il y a des lames de feu qui descendent du plafond et il tombe des gouttes d’eau qui sont d’apparence huileuse et il faut les essuyer.
D. — Comment sont ces lames de feu ?
R, — Ce sont des éclairs qui viennent plus la nuit que le jour.
D. — Est-ce que cela fait du bruit ?
R. — Oui.
D. — Quelle couleur?
R. — Ce sont des étincelles blanches, bleuâtres.
D. — Cela vous fait-il mal ?
R. — Pas du tout.
Un autre jour, elle nous dit que ce sont des feux follets qu’elle a vus la nuit précédente courir sur le plancher. La malade n’attache pas une grande importance à ces visions ; tout son intérêt se concentre sur les autres hallucinations.
Ce genre d’hallucinations visuelles ici plus marquées que d’ordinaire, joue un rôle secondaire chez les persécutés.
Ver... N. est un grand débile ; il est persécuté et mystique en même temps (voyez l’observation complète). Sa sottise fait qu’il ne peut s’expliquer très Ghaslin. — Sémiologie. ®
SÉMIOLOGIE.
clairement. Ses persécuteurs lui font apparaître pour l’exciter des derrièresde femmes qu’on l’oblige à « humecter fortement »; ces « derrières » ne semblent pas lui apparaître avec une très grande netteté.
C’est là le caractère ordinaire des hallucinations visuelles chez, les fous systématiques persécutés, qu elles soient en rapport avec les idées érotiques (voyez aussi l’observation de Jo...). Il arrive souvent aussi que les malades ne croient qu’à moitié à la réalité de ces apparitions : ce sont, disent-ils, des fantasmagories que leur font voir leurs ennemis pour les tourmenter ou les exciter sexuellement.
Hallucinations reconnues comme telles. Hallucinations accidentelles. —
Le neurasthénique dont j’ai déjà parlé, Bes... avait eu, il y a de longues années, avant cette hallucination de l’ouïe que j’ai relatée, des hallucinations visuellesun peu spéciales et aussi reconnues comme telles. A une époque où il était sujet à des troubles dyspeptiques intenses, il voyait parfois le soir, en travaillant à la préparation d’un concours, des ligures peu distinctes, flottantes dans l’air, dans la partie obscure de la pièce. Ces hallucinations assez floues, qui ne se sont présentées que tout à fait temporairement, étaient reconnues comme pathologiques par ce nem’asthénique. Un régime plus sévère les fit disparaîtra rapidement.
Un de mes collègues. Y... racontait qu’étant étudiant et ayant disséqué toute la journée, avec beaucoup d’attention, jo ne sais plus quelle préparation anatomique, il avait vu le soir pendant un certain temps flotter devant ses yeux lecadavre de la journée avec une apparence de réalité parfaite. Ce phénomène,, peut-être dû à une fatigue momentanée, l’avait beaucoup intéressé.
On raconte aussi des histoires de peintres doués d’un pouvoir de représentation visuelle, hallucinatoire, telle qu’ils peuvent à volonté se figurer avoir devant les yeux leurs modèles.
Tout cela est intéressant, mais n’a qu’une faible valeur pathologique et sémiologique; cela a lieu surtout chez des névropathes, tout comme les suivantes.
Hallucinations visuelles hypnagogiques. — De même qu’il y a des hallucinations auditives dans le demi-sommeil, de mêmeily en a de visuelles. Des têtes grimaçantes, des tableaux bizarres, des étincelles, des flammes, des dessins, parfois réguliers, avec couleurs, pouvant être animés de mouvements, sont vus au moment de s’endormir ou quelquefois au réveil avec une netteté et une intensité extrêmes.
Valeur sémiologique. — Lorsqu’elle est multiple, l’hallucination p'eut fairepartie du syndrome délire de rêve (voyez plus loin),
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
si caractéristique des délires toxiques, infectieux, etc., comme nous l’avons dit. Représentant des animaux, elle doit avant tout faire rechercher l’alcoolisme; mystique, elle peut se rencontrer chez l’épileptique ou avec les caractères spéciaux décrits chez le fou mystique proprement dit. On peut la rencontrer aussi dans une forme tout récemment étudiée sous le nom d’«hallucinose » (voyez aux types d’attente). Ce sont là les seuls cas où elle ait une importance sémiologique très marquée.
Elle agit sur les émotions, les sentiments, les actes. Elle est en relation étroite par son contenu et son rôle avec le délire dont elle n’est dans bien des cas (voyez plus loin) que la forme sensorielle.
Causes adjuvantes. — L’étude des grands mystiques qui ont laissé un nom dans l’histoire religieuse montre que souvent les hallucinations visuelles ont été préparées par des périodes de jeûne, de macération ou d’insomnie. La préoccupation constanted’essayer de se représenter matériellement les personnages religieux ou divins, suivant les procédés d’Ignace de Loyola, n’est probablement pas non plus étrangère à la production de ces visions.
Valeur pronostique. — Elle dépend du contenu, car celui-ci peut aider à faire le diagnostic. Mais l’hallucination visuelle n’a pas la signification aussi grave que l’hallucination auditive de persécution, quoique pourtant elle puisse indiquer une folie mystique chronique.
Hallucinations ou illusions du goût.
Lebl..., est obligé d’avaler de la soude et certains jours les aliments dnt par ce fait un goût âpre. Ce sont ses ennemis qui lui empoisonnent ses aliments. D’autres fois, c’est le vin, l’eau qui ont un goût particulier, etc.
Je n’ai pas besoin de m’appesantir beaucoup sur ce point. Suivant les malades, c’est le soufre, le phosphore, la soude, la. potasse, etc., qui constituent le poison choisi, reconnaissable à. une saveur spéciale. Cela amène des réactions particulières. Ainsi Lebl... ne mange jamais son pain sans l’avoir lavé à la fontaine. D’autres, qui sont en liberté, font eux-mêmes leur marché, leur cuisine, ne mangent que des mets spéciaux, etc. Cela peut être le point de départ d’une plainte pour empoisonnement auprès des autorités, etc.
SÉMIOLOGIE.
Hallucinations ou illusions de l’odorat.
Elles sont souvent étroitement liées aux préce'dentes.
M™' Gil..., reçoit des émanations désagréables que dirigent sur elle des appareils spéciaux, des cuves placées dans l’appartement du dessous.
Les malades sentent des odeurs de cabinet, de brûlé, de soufre, de pourri, etc. Rarement l’odeur est agréable. — Quelquefois, le malade s’imagine que c’est lui-même qui exhale une mauvaise odeur, etc.
Ces hallucinations du goût et de l’odorat peuvent se présenter aussi dans les délires toxiques, infectieux, etc., dans la mélancolie parfois. Elles n’ont d’importance sémiologique vraie que dans les folies systématisées, surtout de persécution. Elles peuvent avoir des conséquences pratiques importantes : refus de nourriture, plaintes aux autorités, violences, etc.
Hallucinations du tact, du sens thermique, du sens de la douleur.
Hallucinations de la sensibilité dite interne.
Gil..., de temps en temps, éprouve une constriction à la tète, douloureuse, et prédite par ses ennemis. — Fay..., a dans les jambes des douleurs que ses persécuteurs lui envoient. — Rob..., sur qui on tirait à boulet, a senti le vent du boulet. — Lem..., sentait le diable lui enfoncer un fer rouge dans le cœur. D’autres fois, Satan, sous la forme d’un énorme serpent, s’enroulait autour de son corps et le serrait à lui faire craquer les os, pendant que l’orchestre des démons jouait des airs infernaux.
On voit qu’il est impossible, pratiquement, de séparer les hallucinations des sens qui siègent dans la peau de celles de la sensibilité interne (dite cœnesthésie) qui comprend aussi le sens dit musculaire (sur la nature duquel on n’est pas bien fixé). [Les hallucinations ou illusions, bien connues, des amputés, viennent appuyer cette opinion.
Mais ces hallucinations de la sensibilité générale ont une grande importance; elles sont en relation des plus étroites avec le délire, qui est ordinairementpartie constituante d’une folie de persécution systématique ou hypocondriaque, et ces hallucinations représentent les sévices subis ou les altérations prétendues du corps (voyez aux Idées délirantes). Elles peuvent aussi se ren-
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
contrer dans les délires de rêve toxiques, infectieux, etc. Un cas particulier est celui du cocaïnisme où le patient sent et voit dans sa peau des petites bêtes qui y sont logées. Dans le morphinisme, il y a parfois quelque chose d’analogue. Dans le cas suivant il y avait probablement les deux intoxications et le malade, en e'tat d’abstinence, ébauchait un délire de rêve.
A la dernière garde que je montai à la Salpêtrière, comme interne, je fus réveillé dans ma chambre par un individu tout poussiéreux, maigre, hâve, les yeux brillants, amené par l’infirmier, et qui me déclara être le docteur V..., ancien interne des hôpitaux. 11 me supplia comme ancien collègue de lui faire une piqûre de morphine ; il avait perdu sa seringue et ne pouvait plus attendre. Pendant le temps qui se passa avant que j’aie pu la lui faire, il se tint sur une chaise, l’air anxieux, égaré, et de temps en temps il retirait de sa bouche un fil (inexistant), qui le gênait, disait-il et le brûlait à la flamme de la bougie. La piqûre faite, remonté, il disparut. J’appris plusieurs mois après qu’il était mort de cachexie morphinique.
Oa peut se poser une question; dans le cas de douleur alléguée, V a-t-il vraiment douleur? Si j’en crois les examens de nombreux persécutés chez qui j’ai essayé de rechercher cette douleur, il me semble que celle-ci n’est pas aiguë, intense, amenant vraiment des réactions comme dans la douleur vraie. Je n’ai jamais vu qu’une femme, et encore c’était une démente précoce, qui un jour pendant que je l’examinais, a tressauté à plusieurs reprises en s’écriant à chaque fois: Aie I et qui m’assura qu’on venait de la piquer violemment. Il semble que ces « hallucinations » soient bien plus près des « idées » hypocondriaques auxquelles elles mènent dans un certain nombre de cas que des hallucinations proprement dites. Elles ont des rapports étroits avec les « topoalgies » etles « coenestopathies ».
Hallucinations dans les organes génitaux.
Habituellement on emploie l’expression hallucinations génitales. On confond sous ce nom, deux choses.
Jo..., (voyez observation complète) se plaint que ses ennemis, qui lui soutirent du sang par l’anus, lui soutirent aussi le sperme par les mêmes procédés électriques. Ce sperme sort quelquefois par le méat urinaire, d autres fois, lorsque J..., a bien bouché le méat avec son doigt, le liquide sort néanmoins à travers la peau de la verge. Il sent que cela le mouille. Mais cela ne lui cause aucun plaisir, au contraire. 11 est formel sur ce point. Il ny a comme on s’en est assuré, aucune perte séminale. D’autre part, ces mêmes
SÉMIOLOGIE.
.ennemis, pour l’affaiblir, lui procurent des visions érotiques ; il voit des femmes nues, provoquantes. Dans ce cas, il a des éjaculations voluptueuses.
Dans le premier cas, il y a hallucination du tact dans les organes génitaux, sans excitation génitale.Dans le deuxième, il n’y pas hallucination génitale, mais excitation et éjaculation réelle. Il peut y avoir mélange des deux. — Chez les femmes, on peut observer les phénomènes correspondants. Cela n’est bien développé que chez les persécutés chroniques, et au total cela n’a pas grande importance. Vouriani, pratiquement, hallucinations en ont une; quand, par exemple, elles sont le point de départ, surtout chez la femme, de plaintes pour tentatives de viol.
Hallucinations dites psychiques, psycho-motrices, pseudo-hallucinations.
A côté des hallucinations auditives proprement dites, ily aencore d’autres phénomènes qui s’en rapprochent, mais dont il faut les distinguer. En voici un exemple chez le malade Bia... :
D. — Que vous fait-on ?
R. — On agit sur moi par des voix.
D. — Sont-ce des hommes ou des femmes .>
R. — Je ne sais pas, on me fait croire par la pensée que c’est tantôt des hommes ou des femmes.
D. — Mais vous n’entendez pas les voix ?
R. — Parfois (hallucinations del’ouïe vraies); d’autres fois c’est dans l’intérieur de la tête qu’on entend causer, à tel point que je me demande si ce n’est pas moi qui me parle. C’est comme si on se parlait soi-même, c’est une espèce ■de son. Mes lèvres ne remuent pas. C’est le spiritisme et la télégraphie sans fil.
D. — Est-ce qu’on vous fait parler intérieurement par les courants ?
R. — Parfaitement ; mentalement j’entends continuellement.
D. — Mais, quelquefois, ce n’est pas mentalement que vous entendez? Est-ce ■que vous entendez les personnes comme je vous paide là.”
R. — Non.
On voit donc que Bia... (malgré sa dernière réponse) distingue deux sortes de phénomènes : tantôt il entend des voix du dehors (rarement), tantôt il entend mentalement. « C’est, dit-il, comme si on se parlait soi-même, mais mes lèvres ne remuent pas. » Bien que je ne veuille pas faire de théorie, je trouve cette expression trop frappante pour ne pas dire qu’il s’agit là d’un fonctionnement de l’appareil du langage intérieur où intervient le côté
HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS
moteur, plus ou moins suivant les individus. Séglas a appelé ces hallucinations ;osycAo-»zo^n'ces, cardansles cas qu’il a observés, la langue du patient remuait au moment du phénomène. Mais il bien a vu que ces hallucinations dites psycho-motrices ne sont pas toutes les hallucinations psychiques. Ainsi, lorsque, ce qui arrive à tout le monde, on est poursuivi, comme on dit, par un air de musique, on entend l’air avec toutes les nuances, parfois le timbre des instruments, etc., c’est bien sensoriel, mais rsans extériorisation {'pseudo-hallucination de Kandinsky). Quelque. chose de semblable se passe chez les malades. Etudier les nuances de ces hallucinations (1) serait faire delà psychologie fine et dépasserait le but de ce livre.
On voit, d’ après l’observation de Bia. .. , comment on doitprocéder pour le diagnostic différentiel entre les hallucinations vraies et les hallucinations psychiques : il faut faire préciser le malade autant qu’il en est capable. C’est d’ailleurs une règle dans toute recherche de symptômes psychiques.
Souvent, chez les mystiques, c’est ce genre de phénomènes, les hallucinations psychiques, qu’ils caractérisent en disant: « la vision rn’a fait comprendre mentalement, par l’esprit, par inspiration, d’âme à âme, » etc. D’autres aliénés prétendent que la <( voix » part du creux de l’estomac ou d’une partie quelconque du corps.
Ces pseudo-hallucinations et hallucinations plus ou moins complètes, à localisation interne, ont des rapports étroits avec r « écho de la pensée » et avec les idées de persécution et mystiques. Mais elles indiquent une nuance, la pénétration de la persécution jusque sur la pensée, la « prise de la pensée » et chez certains la présence à l'intérieur de la pensée, comme la possession (voyez aux Idées délirantes.) Aussi, quand elles sont bien développées, indiquent-elles plutôt une tendance fâcheuse à la chronicité. Elles se transforment aussi souvent en un autre symptôme voisin l’impulsion verbale (voyez cet article. Elles sont aussi très voisines de certaines idées délirantes dites autochtones (voyez plus loin).
Rapport des hallucinations entre elles et avec le délire. — Les hallucinations peuvent-elles se compléter mutuellement? Jusqu’à un certain point, oui ; j’en ai donné des exemples : telle voix
(1) I. Séglas, Sur les phénomènes flits hallucinations psychiques. C. R. du Congrès intern. de Psychologie de 4900.
SÉMIOLOGIE.
annonce un sévice et au môme moment le malade se sent frappé, électrisé, etc. Une vision apparaît, et le malade entend la voix (rarement) du plus souvent reçoit une inspiration, etc., etc. J’ai insisté sur les étroites relations des hallucinations et des idées délirantes. Je vais, à propos de ces dernières, revenir encore sur ce point en montrant que certains délires paraissent surtout reposer sur les hallucinations, d’autres ne pas en comporter, d’autres, intermédiaires, s’appuyer sur elles de temps en temps. Si bien que l’hallucination faisant partie du délire quand celui-ci en comporte, on peut la considérer comme une idée délirante objectivée. Je n’irai pas plus loin dans cette étude purement psychologique. Elle comporterait de nombreux détails qui trouveraient leur place logique à propos de chaque idée délirante en particulier, mais que je ne donnerai pas, puisque ce serait sortir du cadre de cet ouvrage.