CHAPITRE PREMIER
INTOXICATIONS (2
Sommaire. — 1” Alcoolisme. — Alcoolisme aigu. Ivresse. — Formes ordinaires;
formes anormales, hybrides: délirante, convulsive, impulsive.
Alcoolisme chronique. — Un exemple : caractères spéciaux, affaiblissement portant d’abord sur le cwactère, les sentiments moraux.
Démence alcoolique. — Un exemple avec complication artérielle, démence, bribes d'idées délirantes caractéristiques, de persécution sous forme de rêve, de jalousie, etc.; état somatique.
La pseudo-paralysie générale alcoolique. Deux exemples d’alcooliques pi'is pour de la P. G.
Paroxysmes. — Sur ce fond d’alcoolisme chronique peuvent apparaître certains iyges'. Délire alcoolique hallucinatoire, delirium tremens. — Exemple: type de délire de rêve spécial avec animaux en mouvement, frayeur, réactions du malade. État somatique.
Délire avec confusion. — Exemple : État physique grave; mort. Delirium tremens. Délire de persécution alcoolique. — Exemple.
Parait souvent prendre naissance dans un rêve; surtout hallucinations auditives, anxiété, peur.
(1) Pour éviter trop de répétitions, je ne me suis pas appesanti de nouveau, à propos des types cliniques, sur les signes dont j’ai déjà étudié les détails dans la sémiologie ; le lecteur devra pour compléter la connaissance de chaque type se reporter à la sémiologie. Il trouvera, indiqués à la table alphabétique des matières, tous les endroits où il a été parlé des signes pour chaque type, et à la table des observations tous les endroits où le même malade a été étudié sous les différents aspects.
(2) J. Rodbinovitch, art. Alcoolisme, in Traité de G. Ballet, p. 374. — Régis, Précis, p. 512. — Chambabd, Les morphinomanes. Paris. S. D. Bibliolh. méd. Charcol-Debove (j’indique ce dernier ouvrage quoiqu’ancien parce qu’il est vécu).
INTOXICATIONS
Hallucinations persistantes. — Exemple.
Sans délire surajouté, abstrait.
Pseudo-mélancolie alcoolique. — Exemple.
Délire vague, craintes intenses.
Délire de jalousie alcoolique. — Absurdité des idées délirantes.
Psychose polynévritique de Korsakoff, alcoolique. — Syndrome de Korsakoff avec névrites d’origine alcoolique ; un exemple.
Exemple de reliquat de psychose de Korsakoff alcoolique chez un vieillard. Complications méningées. — Un exemple.
Folie alcoolique systématisée chronique.
Hybrides d’alcoolisme chronique et de déséquilibre mental: deux exemples. Très fréquents .
Exposé général.
Remarque générale.
2» Morphinisme. — Intoxication chronique par le chlorhydrate de morphine. Un exemple compliqué d’opiophagie. Exposé général.
3» Cocaïnisme. — Exposé général.
4» Opiumisme. — Intoxication par la fumée d’opium. Opiophagie. ho Ethérisme. Chloralisme. Caféinisme. Théisme. Haschischisme.
6» Saturnisme. Sulfure de carbone, etc. — Le saturnisme est calqué sur l’alcoolisme, sauf qu’il n’est pas volontaire. Différence entre les poisons « passionnels » et les autres. Les autres intoxications sont rares et peu importantes.
7» Pellagre.
1° Alcoolisme.
L’intoxication alcoolique peut, comme on le sait, amener des désordres dans différents organes. Ici il ne sera traité que des troubles portant sur le système nerveux avec altération du fonctionnement psychique.
Alcoolisme aigu. — Ivresse.
L’intoxication aigue est consécutive à l’abus passager des boissons spiritueuses. Dans certains cas rares, cette ivresse prend une forme anormale, pathologique ; cela se rencontre chez les déséquilibrés et les épileptiques latents pour ainsi dire (L’alcool est d’ailleurs le plus grand ennemi des épileptiques). C’est, en réalité, un hybride d’alcoolisme et de déséquilibre ou d’épilepsie latente. Elle peut être délirante^ convulsive, surtout après l’absinthe, impulsive, aussi surtout après l’absinthe. 11 va sans dire que cette classification est approximative et veut dire que cette ivresse anormale est plutôt ceci que cela, mais peut être tout à la fois. J’ai vu à Bicêtre plusieurs ivresses anormales dont la suivante :
Op...,un jeune apache d’une vingtaine d’années, ne manquait jamais quand il était ivre, de se livrer à quelque excentricité qui l’amenait en conflit avec la police : bris de carreaux sans cause, violence et rixes. Un joui- il avait attaqué
ALCOOLISME
un fiacre ; il l’avait secoué violemment par derrière. 11 ne se rappelait que vaguement les détails de ce méfait.
Alcoolisme chronique. — Démence alcoolique.
Alcoolisme chronique. — Mur..., employé de commerce, était un homme instruit et intelligent, que des déboires de famille et de carrière poussèrent jeune à l’abus du vin, de la bière et des alcools sous toutes les formes. D’une moralité et d’une délicatesse de sentiments parfaites, il perdit insensiblement ces qualités au fur et à mesure qu’il avançait en âge. 11 se livra à une débauche de bas étage, contrastant avec ses habitudes antérieures. Il passait au café tous ses instants disponibles, et, chez lui, buvait des petits verres, malgré toutes les observations qu’on pouvait lui faire. En même temps, dépensant sans compter, faisant des dettes, il recourut à partir d’un moment donné à la bourse de ses amis avec un sans-gêne , inouï. Il employait cet argent emprunté à des achats de luxe au lieu de s’en servir à désintéresser ses fournisseurs, achats qu’il avait l’inconscience de montrer à ces amis mêmes à qui il avait emprunté. Sa volonté faiblissante le laissait à la merci de ses impulsions et l’empêchait de terminer les différentes choses qu’il entreprenait. Il devenait vraiment amoral, tenant des propos extraordinaires devant les femmes de sa famille, énervé, dormant mal et continuant de plus belle à boire de l’alcool. Tout cela amenait des querelles avec sa famille et avec sa femme, qu'il accusait de perdre la tête, comme cela arrive fréquemment en pareil cas (c’est ce que Wernicke appelle le transfert). Il devenait malpropre, désordonné chez lui, négligent dans ses occupations, et il était mal noté par ses patrons. Malgré tout cela, la bonne opinion qu’il avait toujours eue de lui-même, et qui était autrefois justifiée, ne faisait qu’augmenter et il accusait ses patrons de malveillance à son égard. Finalement, il dut résigner ses fonctions avant qu’on ne le remerciât. Peu de temps après, heureusement pour lui et sa famille, une maladie intercurrente l’emporta.
C’est là un type classique d’alcoolisme chronique au début, à peu près pur, dans lequel il n’y a guère que des signes psychiques; bien que cela soit un affaiblissement mental définitif et par suite de la démence, on emploie plutôt le terme d’alcoolisme chronique tant que la déchéance intellectuelle n’est pas marquée.
Chez ce malade, la mémoire n’avait pas sensiblement baissé. Ce qui était atteint surtout était le côté moral, éthique, comme l’on dit; la perte des sentiments élevés qu’on lui avait connus était chez lui des plus frappantes. En même temps, l’augmentation du contentement de soi-même, une appréciation inexacte de sa conduite l’amenaient insensiblement à des idées vagues de persécution et de grandeur, ce qui indiquait bien que l’intelligence commençait à être touchée. S’il avait continué à vivre, il est hors
INTOXICATIONS
de doute qu’il n’eût présenté finalement des accidents plus graves encore, comme ceux que je vais rapporter maintenant.
Je commencerai par l’histoire du malade Sou..., alcoolique chronique ayant abouti à la démence, chez lequel on trouve non seulement cette démence caractérisée, mais aussi, en germe, beaucoup de manifestations qui peuvent se développer sur cet alcoolisme chronique.
Démence alcoolique. — Sou..., 52 ans, ancien serrurier, entré à Bicètre le 4 avril 1906, mort le 17 février 1910.
Antécédents. (Renseignements donnés par la femme.)— Sa femme, qui l’a épousé il y a vingt-cinq ans, le considérait comme normal; il a toujours été un peu « fêtard ». Ils ont eu trois enfants dont un mort de méningite tuberculeuse; l’un des survivants est grêle. S... s’estmis àboire de plus en plus, vin, rhum, Pernod; il se grisait souvent. Il y a quinze ans, pendant une crise de delirium tremens, il a voulu s’asphyxier. Il y a six ans qu’il ne travaille plus. 11 y a trois ans, appendicite opérée par le docteur Chaput.
Depuis un an il perd la mémoire, dit des bêtises, pousse descris, fait du tapage; il boit toujours. Il demande à divorcer sous prétexte que sa femme dépensait tout l’argent; mais il n’a pas voulu que sa femme se présentât devant le juge au moment de la convocation, et il ne s’est pas présenté non plus.
Unjour il s’absente dumatin au soir. En rentrant, il veut manger du charbon, enfiler son pardessus dans ses pieds, il prononce des paroles incohérentes. C’est alors qu’il est envoyé à Broussais, puis à Sainte-Anne, enfin à Bicêtre.
S avril 1906. — Aspect du buveur d’habitude, figure ravagée, portant plus que son âge, le nez rouge, les cheveux rares. Il est borgne par suite d’accident. Pas de signes de lésions de l’appareil circulatoire. Il ne sait pas où il est, ni ce qui lui est arrivé ; il se rend d’ailleurs compte qu'il n’a plus bien la mémoire présente. C’est sa femme qui le fait enfermer. Toutes ses réponses sont très vagues et son indifférence est complète.
19 avril 1906 — 11 raconte que sa femme, sans aucune espèce de raison, l’a emmené dans un lavoir où on Ta enfermé; là il a vu des femmes qui se sont moquées de lui (il n’a jamais été enfermé dans un lavoir). On l’a enlevé et amené à Sainte-Anne et de là ici. C’est tout ce qu’il sait. Sa femme l’a fait enfermer pour ne pas divorcer, parce que lui a 900 francs de rente qu’elle perdrait s’il divorçait. Lui veut divoi'cer à cause de la moralité de sa femme. Cela lui est égal que sa femme le trompe, mais c’est pour la moralité des enfants. Ceux-ci lui ont dit : « Maman s’est fait toucher le derrière par M. F. et réciproquement dans le bois de Clamart. » — « Je ne voulais pas questionner mon enfant pour ne pas offenser sa pudeur. » On ne peut obtenir de détails précis. 11 se borne à dire que sa femme se conduit très mal.
Il dit que sa femme, âgée de 44 ans, est concierge et ouvrière. Il a deux enfants; l’un né en- 1898, aurait 5 ans; en comptant sur ses doigts, il trouve quel’âge doit être de 10 ans. Ildéclare que lui-même, né en 1853, avait 50 ans en 1900. Il croit être en 1907 ou 1908. Il est à Bicêtre depuis quinze jours; puis, se ravisant, il dit qu’il y a une semaine, puis qu’il y aura quinze jours
ALCOOLISME
samedi prochain. On est en avril, le 15 ou le 16, il n’est pas bien sûr de tout cela. 11 reconnaît qu’il perd la mémoire, mais cela lui est bien indifférent. Écriture tremblée et mots pas sur la même ligne.
30 avHl 4906. — « On a cherché à me faire boire quelque chose qui m’a fait du mal, explique S... quand on l’interroge sur les causes de son entrée à Bicêtre; c’est ma belle-sœur; elle a fait mettre son mari en prison; ils avaient volé tous deux il y a vingt ans. » Il explique aussi qu’il n’a pas été à la conci" liation après avoir demandé le divorce, parce que sa femme lui a dit que ce n’était pas la peine d’y aller. « Je demande à m’en aller ou à aller dans un q.sile. »
23 mai / 905. — Dit que nous sommes le 24 mai 1907 et qu’il est entré depuis trois mois. — D. — Non, vous êtes entré le 4 avi’il ; combien cela fait-il de temps ? — R. — Un mois, trois mois. — D. — Calculez combien ça fait de jours? —R. — Cela fait trente jours et quelque chose. — On essaie de lui faire faire le calcul par écrit; il n’y arrive pas. « Je suis anéanti, désespéré de ne pouvoir répondre à une bagatelle. » Quand on l’aide à chaque temps de son calcul, il arrive à peu près à calculer. Quand on lui rappelle ses idées délirantes, il répond que ce sont des choses sans consistance. 11 demande à s’en aller avec sa femme et ses enfants.
Il reçoit très mal sa femme qui vient le voir et à qui il reproche de ne pas lui apporter à boire, de l’avoir fait enfermer, d’être une coquine. Puis il dit que ça lui fait plaisir de la voir ; puis il lui reproche de dire des bêtises, de crier, de l’avoir fait mettre aux galères, au bagne.
11 s’excite. «On va te soigner ici, » dit M”'' S.... « C’est pas possible de raisonner avec une femme pareille, répond S... »
16 décembre 1906. — Quelques jours auparavant, il racontait que sa bellesœur a essayé de l’empoisonner. On revient sur la question.
D. — Votre belle-sœur a essayé de vous empoisonner?
R. — Je n’en sais rien.
D. — Vous avez dit ça comme vous auriez dit autre chose?
R. — Bien sûr.
D. — Quel âge avez-vous ?
R. — 45 ans.
D. — Quelle année de naissance ?
D. — Quelle année sommes-nous?
R. — En 1875.
D. — .Alors vous avez 23 ans?
R. — Je dois avoir plus que ça ?
D. — Nous sommes en 1906 ; quel âge avez-vous ?
R. — 59 ans .
Il ne s’en tiré pas.
D. — Quel mois?
R. — Décembre.
D. — Quel jour?
R. — Lundi, puisque hier c’était dimanche.
Complètement indifférent.
1907. — Etat mental toujours le même. Le malade, inerte, se laisse con-
INTOXICATIONS
duire, ne s’occupe pas, accepte tout ; il engraisse, mais il se tient moins bien sur ses jambes. Il marche à petits pas, les jambes écartées, A la fin de l’année, il est obligé de garder le lit.
■t1 janvier 1908. — On l’examine de nouveau complètement. L’état mental est encore plus mauvais. Il ne sait ni la date ni son âge.
D. — Comment allez-vous ?
K. — Je suis malade.
ü — Qu’est-ce que vous avez ?
R. — .le ne sais pas.
D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici?
R. — Il y a cinq ans.
D. — Comment savez-vous qu’il y a cinq ans?
R. — Je suis loufoque.
D. — Mais pourquoi cinq ans plutôt que dix?
1). — M’avez-vous déjà vu?
R. — Peut-être bien I 1). — Qui suis-je?
R. — Vous avez la mission de nous f . dedans.
D. — Comment s’appelle la maison où vous êtes?
R. — Je ne sais pas le nom.
D. — Depuis cinq ans que vous êtes ici vous ne savez pas le nom ?
R. — Bien sûr 1
D, — Êtes-vous bien ici ?
R. — Quand je serai fou, tout à fait fou, je serai bien là.
D. — Comment cela se fait-il que vous ne marchiez pas bien? R. — Ça vient du cerveau . Je voudrais aller chez moi.
Complètement incapable de donner un renseignement sur sa vie passée, de lire une ligne en la comprenant, d’écrire un mot, de faire un calcul élémentaire. Presque toutes les acquisitions sont détruites.
Réflexes rotuliens et aux membres supérieurs très exagérés. Signe de Babinski à droite, pas de trépidation épileptoïde. Réflexes crémastériens et abdominaux abolis. Hyperesthésie superficielle généralisée; diminution de la sensibilité profonde. Marche à petits pas, les jambes écartées, traînant les pieds, avec tendance à s’effondrer. Ne peut se tenir debout sans être soutenu. — Depuis quelque temps le malade gâte.
A la fin de l’examen, le malade s’effondre brusquement, malgré les assistants, et se fait une plaie du cuir chevelu superficielle mais qui saigne abondamment. Sa figure n’exprime ni étonnement ni crainte. Aucune expression mimique. 11 sait qu’il s’est « fait mal un peu », mais il est complètement indifférent.
24 juin 1908. — L’état mental a encore baissé. Le malade ne sait même plus qu’il a été serrurier. Il appelle un couteau un canif, et un crayon un petit couteau. Au bout d’un moment il se rappelle qu'il a été serrurier, mais dans un trousseau de clefs il appelle toutes les clefs indistinctement clefs de sûreté. Aujourd’hui, il sait qu’il est- à Bicêtre.
ALCOOLISME
D. — Qu’est-ce que c’est?
R. — Une maison de fous
IL — Et vous, êtes-vous fou?
H. — Je le deviens, c’est la maison qui porte à être fou.
I). — Vous êtes satisfait?
H. - Oui.
I). — De quoi ?
It. — Je ne sais pas.
IL — Je vous remercie.
It. — A votre service.
Il est dans son lit, très engraissé, la mine florissante, et complètement indifférent. Mange beaucoup et gâte de même.
Fin 1908, 1909. — L’état s’aggrave lentement. Le malade reste inerte dans son lit et ne répond plus aux questions.
Fin 1909. — Il maigrit et se cachectise.
17 février 1910. — Mort par cachexie.
Ici, l’alcoolisme chronique a amené la démence avec un état physique caractéristique. Il y a même une complication de lésion cérébrale, en foyer, aboutissant de lésion artérielle (si fréquente chez les alcooliques), puisque le malade présentait le signe de Babinski; il a eu certainement, vers la fin de 1907, un léger ictus qui a passé inaperçu.
Il y a des alcooliques déments très analogues à celui-ci, mais chez lesquels les symptômes physiques prennent une allure de paralysie générale, par suite d’idées de grandeur, de bredouillement, d’inégalité pupillaire parfois et de lenteur à la réaction lumineuse. C’est ce qu’on a appelé la pseudo-paralysie générale alcoolique.
C’est ainsi qu’en I906j’ai trouvédansle service, dontj’avaispris alors la direction, deux malades Bis... S. etSau... entrés l’un en 1904, l’autre en 1897 pour de la paralysie générale, et qui n’étaient que des alcooliques. Bis... avait présenté des idées de grandeur incohérentes avec excitation, de l’hésitation de la parole et de l’inégalité pupillaire; tout cela avait disparu; il n’y avait pas de lymphocytose, mais le malade était un débile, ce qui fait de cette poussée délirante unhybride (voyez plus bas) dedébilité mentale et d’alcoolismechronique. Bis... a avoué que, maquignon, il buvait par jour jusqu’à 3 ou 4 litres de liquides variés. L’autre, San..., avait la parole embarrassée, du tremblement des lèvres et de la langue et de l’affaiblissement intellectuel avec une ancienne hémiplégie infantile. Il n’est resté que l’affaiblissement intellectuel ; il a été passé aux vieillards de l’hospice, où il est encore.
L’absence de lymphocytose différencie cette forme de la paralysie générale et la rémission des symptômes arrive généralement
INTOXICATIONS
avec la privation d’alcool, à moins qu’il ne soit trop tard. On peut parfois, si on ne pratique pas la ponction lombaire, se trouver fort embarrassé. On doit toujours penser soit à la paralysie générale, soit à l’alcoolisme chez un dément, au milieu de la vie, dans la classe ouvrière; parfois, trop souvent, il y a les deux réunis.
Chez l’alcoolique Sou...,ilya, outre la démence, des idées de persécutions visuelles et vagues (les femmes du lavoir qui se sont moquées de lui n’ont existé que dans son imagination), et des idées d’empoisonnement non moins vagues. Elles sont le reliquat d’un délire de rêve plus marqué qu’il a évidemment eu avant son entrée à Bicêtre. Et ce reliquat même a disparu au fur et à mesure que la déchéance s’accentuait. 11 a des idées de jalousie absurdes et fondées aussi mal que les idées délirantes. EnQn, avant d’entrer, il avait présenté des phases d’excitation avec incohérence. Tous ces éléments, atténués chez lui, prennent chez d’autres une importance plus grande. D ailleurs il a eu autrefois une vraie crise de delirium tremens. C’est donc sur ce fond général d’alcoolisme chronique évoluant vers la démence que se détache une série de symptômes passagers ou plus ou moins chroniques, qui peuvent prendre une plus grande importance que les autres, et former ce qu’on appelle le delirium tremens^ délire alcoolique subaigu , aigu ou même suraigu, parfois mortel, le délire de persécution alcoolique, ou « paranoia » alcoolique, la pseudo-mélancolie alcoolique ou délire vague avec grande anxiété et réactions anxieuses, le délire de jalousie alcoolique, la psychose polynévritique de Korsakoff.
Paroxymes sur le fond d’alcoolisme chronique.
Ce sont ces types dont je vais parler maintenant. Mais je dois immédiatement prévenir que s’il y a des types qui paraissent purs, il y en a aussi d’autres anormaux qui sont très fréquents et qui se rencontrent chez des déséquilibrés; ce sont des hybrides analogues aux hybrides de l’ivresse. Bien que l’on sépare nettement l’ivrognerie de l’alcoolisme, en fait les deux se rencontrent souvent ensemble, et dans les hybrides de l’alcoolisme il est parfois difficile et oiseux de distinguer les deux. Enfin, très souvent, les symptômes tiennent si peu cliniquement de l’alcoolisme qu’il est difficile de rattacher ces faits à l’intoxication qui
ALCOOLISME
paraît n’en être que l’occasion. On en verra des exemples à propos des folies aiguës. Je donneraiaussi des exemples d’hybrides, ainsi que d’une complication nerveuse de l’alcoolisme, la pachyméningite hémorrhagique.
Délire alcoolique hallucinatoire. — Boi..., journalier, 44 ans, entré à Bicêtre le 4 mars 1908.
Antécédents donnés par la femme. — 11 est journalier et travaille aux champs depuis trois ans. II y a deux ans, a été soigné à l’hôpital pour attaque de paralysie localisée à la jamhe gauche ; trois mois de séjour à l’hôpital. 11 ne boirait pas d’alcool, mais au moins trois litres de vin par jour; ses mains tremblent depuis longtemps. — Ils ont eu un enfant qui est mort à 3 ans d’albuminurie. Depuis trois jours, insomnie complète; il voit des bêtes, des gens qui courent après lui, il ouvre la porte de son logement et se sauve.
4 mars 1908. — Boi... est amené par sa femme. 11 entre dans mon cabinet l’air abruti et absent, sa figure est ravagée, maigre, rouge, le nez rouge, les yeux jaunâtres. La tenue est correcte. Il s’assied sur une chaise. Pendant que je cause avec sa femme, on le voit s’agiter sur sa chaise sans dire un mot, sans s’inquiéter de ce qui se passe. Il fait, avec ses mains qui tremblent, des gestes comme pour attraper quelque chose dans l’air qui attire son attention. Pourtant on peut le tirer de son rêve en l’interpellant. Interrogé sur ce qu’il fait, il répond que ce sont des toiles d’araignée qui l’entourent et qu’il cherche à prendre. On lui demande comment ça se fait, il ne sait. Il sait seulement que c’est ici le médecin de la cinquième compagnie et que nous sommes en l’année 1396. « Pourquoi venez-vous ici? » — « Ce sont mes douleurs et mes maux de tête. » — « Vous dormez bien? » — « Par moment. » — « Pourquoi ne dormez-vous pas? » — « C’est comme si on tapait avec un couteau dans mes
jambes . Et puis je fais de mauvais rêves, ce sont des tigres, des chats,
des rats. » — « Et des personnes? » — « Quelquefois j’en rêve, mais ce n’est pas une discussion comme l’autre jour avec les gens qui élèvent les animaux. » — « Et dans la journée? » — « C’est l’autre jour samedi; ces quatre ou cinq là qui font l’élevage des animaux m’ont poursuivi dans la rue, parce que la veille ils étaient venus faire un cochon sur le lit du gamin, et dans la nuit quand ils ont eu fini, ma femme était couchée, avec des pompes comme un perruquier, ils voulaient me débarbouiller de colle et y mettre des plumes pour nous endormir; quand j’ai réveillé ma femme, ils étaient partis. » La langue est sale, les conjonctives jaunes, le foie petit; pas de signes de névrites, sauf les douleurs; albumine dans l’urine. Pas de température. P. 73 kilos.
5 mars. — Le malade n’a rien manifesté d’anormal pendant la nuit, après avoir été au bain pendant deux heures et au régime lacté depuis hier avec séjour au lit. Il nie m’avoir vu hier. Il reconnaît être à l’hospice de Bicêtre depuis lundi avant-hier, et aujourd’hui c’est samedi (contradictions). Puis il se reprend, il dit qu’il est entré jeudi soir et qu’hier à cette heure-ci (10 heures), il était au bain (inexact).
D. — Quelle date?
R. —10 ou 11.
D. — Quel mois?
INTOXICATIONS
R. — Mars.
D. — Quelle année?
D. — Vous avez eu peur ces jours-ci ?
R. -- J’ai eu des rêves.
D. — Lesquels?
R. — J’ai vu toutes soldes d’animaux.
D. — Lesquels.
R. — Des serpents, des couleuvres, des tigres, des lions. Ils couraient après moi ; j’ai eu peur. Les gens qui élèvent les animaux, les dresseurs, ils plumaient les oies, les dindes, leur crevaient les yeux pour les apprendre à aller dans les cirques ; ils avaient des pompes comme des perruquiers ; ils se cachaient sous le lit, puis vous barbouillaient la figure avec de la colle et vous enduisaient de plumes.
D. — Vous avez vu la plume ?
R. — Oui.
D. — Ils le faisaient aussi à votre femme.
R. — La même chose.
D. — Vous vous êtes sauvé?
R. — 11 était 9 heures, 9 heures 1/2, je me suis sauvé chez un marchand de vins.
D. — Quel jour?
R. — Mercredi. Cet homme-là, (un dresseur) prenait cette femme, « la pituite )) (sic) entre les jambes, lui enfilait quelque chose dans la jambe et puis çà formait un cochon ou n’importe quels animaux (sic). Çà se passait dans ma chambre, dans le lit de mon garçon qui n’était pas là. Le lendemain, ils sont venus avec des oies et des poules et leur crevaient les yeux.
Ces bêtes étaient amenées quatre par quatre dans ma chambre et parlaient.
D. — Combien y en avait-il?
R. — Une vingtaine de poules.
D. — Ces bêtes parlent?
R. — Oui, monsieur, pas tout à fait.
I). — Mais on comprend ce qu’elles disent?
R. — Oui, monsieur,
10 mars. — B... dit ne pas se rappeler tout ce qu’il a raconté ces jours derniers, et quand on lui demande s’il croit (jue ces choses extraordinaires aient pu arriver, il répond : je ne sais pas.
12 mars. — Se plaint de mal de tête à droite : « de petits coups me lapent. » Il est complètement orienté, il a une physionomie normale, mais il tremble encore. — Reconnaît qu’il a dit des bêtises.
19 mars. — Travail au marais; il est normal.
16 mai. — A engraissé de 4 kilogs, tout à fait rétabli. Exeat.
C’est un cas typique : De'lire de rêve avec des hallucinations, surtout visuelles, figurant principalement des animaux mobiles et revêtant le caractère de persécution; réactions du malade qui «joue » sonrêve. Pas de confusion. Elat somatique : aspect, trem-
ALCOOLISME
blement, albumine. — On a déjà vu un premier exemple dans l’introduction à la page 1.
Mais cet état peut être beaucoup plus grave, soit avec incohérence, grande surexcitation et agitation, ou confusion extrême, avec fièvre intense, tremblement énorme, soit avec seulement de l’excitation intellectuelle, bavardage incohérent, état de dénutrition rapide, sans fièvre, et dans les deux cas cela peut aboutir à la guérison ou à la mort.
Voici un exemple de ce dernier cas.
Délire alcoolique avec confusion, mortel. — Bas..., maçon, entré à Bicêtre, le 12 mars 1808, à. l’âge de 40 ans.
Renseignements (d’a-près la femme): B..., aurait été blessé le 2 février, ayant été serré contre un Irottoir par une voiture de plâtre pendant son travail de maçon. Il aurait eu une fracture (?) à la jambe droite ayant nécessité un séjour de 30 jours à la chambre. Le 7 mars il va à l’assurance pour obtenir le demi-salaire comme indemnité. On lui offre 69 francs que refuse le malade. Le soir même il s’agite, voit des bêles, des voleurs, des fusils qui le bombardent; grande frayeur; il monte sur une table, tombe sur la fenêtre, et en cassant un carreau est blessé à la tête. Habituellement il s’enivrait, avait des cauchemars où il voyait du feu, rêvait de son métier. Il est impossible de savoir s’il avait des crampes et des pituites, le matin. Il aurait subi des privations pendant son séjour à la chambre.
13 mars 190S. — Mauvais aspect général, lèvres fuligineuses, maigreur considérable. Tremblement généralisé. Aspect hébété, regard fixe et hagard. Pas de température, albumine dans Turine. Mutisme absolu. Pendant la nuit, il a été agité et a parlé continuellement.
14 mars. — <t Je me suis fait sauter le caisson en l’honneur de la patrie française en déployant le drapeau. » Ceci est dit à voix basse, monotone, comme dans un rêve.
Les yeux fixes, brillants, le malade prend un air effrayé.
D. — De quoi avez-vous peur?
R. — De ma mère la patrie.
D. — Où êtes-vous ici?
R. — Dans les Bouches-du-Nord.
D. — Où demeurez- vous?
R. — Dans l’invention du crime.... Je ne m’en souviens pas, j’ai dormi tout le temps.... Vive la mort! (Les réponses sont faites de la même façon que cidessus.)
Réflexes tendineux exagérés. L’examen provoque la frayeur du malade.
16 mars. — Aspect complètement hébété, « stupide »,carphologie. Terreur quand on approche, pas de réponses aux questions, par intervalles cris inarticulés ou paroles incohérentes. Plus d’albumine ; pigments biliaires dans l’urine.
24 mars. — Mort. — Autopsie refusée.
Le traitement avait consisté en séjour au lit, régime lacté, potion de Todd avec acétate d’ammoniaque.
INTOXICATIONS
Ici, il y aune stupidité, une confusion intense, avec rêve effrayant, terreur généralisée; état somatique grave, qui pourrait faire prendre cet état pour un délire infectieux; mais ici la terreur est la marque de l’alcoolisme.
Ces délires alcooliques, dits subaigus, aigus ou delirium tremens (à cause du tremblement qui est parfois énorme), ne durent que quelques jours dans la grande majorité des cas. Les autres sont plus prolongés et paraissent parfois être le reliqnatdes précédents. Ils ne revêtent pas l’allure de la confusion ni du délire de rêve.
Le malade suivant est un exemple du délire alcoolique de persécution ou « paranoia alcoolique. »
Délire alcoolique de persécution. — Clé..., SO ans, sans profession, entré le 21 mai à Bicêtre, sorti le 18 novembre 1907.
Renseignements fom-nis par le beau-fils du malade. Le malade boit énormément de vin. Il a déjà eu des accès d’ « excitation », mais c’est la première fois qu’il est interné. Cécité complète depuis l’âge de 8 mois. Pensionnaire des Quinze-Vingt.
A la préfecture et à Sainte-Anne, d’après les renseignements, a présenté un accès de délire de persécution vague avec insomnie et excitation violente; fièvre; état gastrique.
22 mai. — Paraît normal, sauf des idées de persécution. On a voulu l’empoisonner aux Quinze-Vingt avec de la râclure d’ongles ou de la belladone dans le vin. On a expédié plusieurs pensionnaires pour avoir leur argent. « Je ne suis ni pape ni papillon. Monsieur le Docteur, puisque je suis aux fous, mais je puis vous dire que j’ai connu une femme, M™* D..., qui est morte dans sa chambre et dont on voulait prendre l’argent. On en a expédié une autre, M“' X..., mais elle n’avait pas d’argent. Le directeur m’a fait emboîter par vengeance et je suis sûr qu’ils ont pris les bijoux, les vêtements et qu’ils ont gardé les meubles. On a dû me donner des drogues pour m’affoler : c’est le veilleur de nuit qui m’a donné ces drogues qui vous brûlaient le gosier et la poitrine. »
Août. — A conservé encore dans les premiers jours ces idées délirantes.
16 août. — « Je suis heureux de vous voir pour demander à votre magnanimité de me laisser rejourner à Paris. »
D. — Vous voulez retourner aux Quinze-Vingt ?
R. — Oui.
D. — Et vous n’avez plus peur qu’on vous vole?
R. — Non.
D. — Vous n’êtes pas bien ici?
R. — Non, parce que je ne peux pas faire de musique. J’ai composé et je ne peux pas en tirer parti. Le talent sans argent, c’est un corps sans âme, a dit quelqu’un.
En l’absence de renseignements, il eût été bien difficile de faire le diagnostic au début; on aurait pris Clé... pour un fou systémati-
ALCOOLISME
que peu complet. Ici, il semble que le délire de rêve a été réduit au minimum et que c’est son reliquat qui a pris de l’importance. Il est vrai qu’il y a des cas où ce reliquat prend une telle importance en évoluant chroniquement, qu’on peut se demander si réellement ce n’est pas une folie systématique ayant débuté avec de l’alcoolisme. On décrit ces formes sous le nom de paranoïa alcoolique chronique. (Voyez plus loin.)
Hallucinations auditives persistantes. — Il faut signaler aussi des hallucinations ordinairement auditives, qui paraissent le reliquat d’un délire de persécution alcoolique plus ou moins passager, et qui durent parfois indéfiniment sans s’accompagner d’interprétation ni de délire surajouté. Le malade croît à la réalité des hallucinations; il les accepte, mais il ne bâtitpas sur elles un échafaudage délirant plus étendu.
C’est ainsi que Berr... alcoolique chronique de mon service de Bicêtre, entendait les autres malades le traiter de « lop » ce qui voulait dire pédéraste, parait-il ; il se précipitait alors sur eux pour les frapper. En dehors de cette hallucination il n’avait rien de délirant : c’était tout son délire. Pendant les trois ans que je l’ai observé, son état est resté invariable et rien ne faisait prévoir un changement.
L’observation suivante est celle d’une pseudo-mélancolie alcoolique; c’est un délire de persécution, mais où l’anxiété domine avec la peur, ce qui est encore la signature de l’alcoolisme; pourtant l’infection et peut-être certaines auto-intoxications peuvent se présenter sous une forme très analogue.
Délire alcoolique de persécution. — (Pseudo-mélancolie alcoolique). —
Hal..., ébéniste, U ans, entré le 19 mai 1908 à Bicêtre.
Renseignements {fournis par sa sœur et son beau-frère) : La femme de H... l’a quitté il y a dix ans en emportant linge, meubles, papiers, etc. Depuis ce moment, il s’adonne à la boisson et devient un mauvais ouvrier. De temps en temps il disait des bêtises puis se remettait. On se moquait de lui. Enfin, en novembre dernier, il commence à avoir des idées de persécutions ; il voit et entend ses ennemis. Après une accalmie, ces hallucinations reprennent de plus belle en août et ses parents le font enfermer. Il n’y aurait eu aucun antécédent morbide dans la famille ni chez H.
D’après les certificats de la préfecture et de Sainte-Anne, il présente du 5 avril au 26 mai un délire de persécution sans systématisation; il voyait des papillons, des rats, des souris ; « Interprétations délirantes, illusions et hallucinations à caractère onirique. Cauchemars terrifiants. Périodes de dépression mélancolique et d’anxiété. Tentative de suicide au cours d’un raptus panophobique ».
INTOXICATIONS
20 mai 1908. — H... est un homme qui paraît plus que son âge, mais qui n’a pas l’aspect du buveur d’habitude. Il a les allures normales, sauf la mimique de la peur.
D. — Pourquoi vous amène-t-on ici ?
R. — Pour me tuer.
D — Qui veut vous tuer?
R. — Je ne peux pas vous dire.
D. — Pour quelles raisons veut-on vous tuer?
R. — Je ne sais pas.
11 sait où il est; il est orienté.
On lui a dit dans l’autre asile qu’on allait le tuer. Ici, cette nuit, on a chicané sur l’Alsace-Lorraine ( il est Alsacien ) ; ce sont des gens couchés comme les malades.
R. Mes idées sont faciles à comprendre, depuis trois ou quatre jours que j’entends ! On m’a fait venir ici pour se débarrasser de moi. Aujourd’hui c’est la charcuterie !
D. — Y avait-il des gens qui ont essayé de vous tuer?
R. — Vous le savez bien! (1) On entend des gens qui disent : on aura sa peau. Vous savez mieux que moi ce qu’on va faire; je l’ignore encore ce qu’on va faire, le jeu est caché. Je vous assure que c’est embêtant de tuer un homme de ma force !
D. — Vous avez quelque chose à vous reprocher?
R. — Un mauvais mariage.
D. — Comment cela?
R. — Parce que j’ai été trompé, trahi et dévalisé (exact).
D. — Expliquez-moi cela.
R. — Elle a eu un enfant avant d’être mariée qu’elle m’avait caché.
D. — Et puis?
R. — Ecoutez, ce n’est pas ça qui me soulage de la mort !
R. — Ecoutez, monsieur; mettez-moi àune autre peine: aux travaux forcés.
11 soupire et pleure.
21 mai. — D. — Vous avez dit hier qu’on allait vous guillotiner (il l’avait dit au surveillant). Est-ce fait?
R. — Ce n’est pas fait. Cela va venir.
D. — Pourquoi n’avez-vous pas voulu rester couché?
R. — Je ne sais plus où j’ai la tête, la honte que j’ai depuis huit jours; on va me donner aux chiens, le fin mot on ne me l’a pas dit; on le sait. Je vais danser maintenant comme un rien du tout ; comme un mégot dans la rue.
Je n’aurais pas du prendre cette femme-là. C’est elle qui m’a coulé.
D. — Mais votre femme est morte !
R. — Je sais bien; je devrais la laisser tranquille, mais elle me fait toutes les mistoufles; vous le savez, on parlerait jusqu’à minuit.
11 paraît, en dehors de ce délire vague et flou, peu affaibli intellectuellement; il écrit fort correctement en allemand (il est alsacien) : Heute ist meine letzle (1) Je souligne, pour faire remarquer cette phrase calquée sur celle du persécuté ordinaire.
alcoolisme;
Stunde gekommen...; l’écriture est tremblée. Ni température, ni albumine, ni signes somatiques.
2i juin. — Prétend avoir vu les clefs du paradis (c’est la clef de l’infirmier).
D. — Comment étaient-elles?
K. — Oui, monsieur, si vous croyez à Dieu, croyez à Dieu le verbe du curé.
D. — Et vous, y croyez-vous?
R. — Je crois à la haine !
D. — Pourquoi la haine, de qui, contre qui?
Pas de réponse.
D. — Êtes-vous chargé d’une mission divine?
R. — Je ne vous réponds plus. Je les ai vues. Le lit était ouvert quand je suis arrivé ici, je vous ai demandé ma deimière heure.
D. — Est-ce que Dieu vous est apparu?
R. — Oui.
Impossible de rien faire préciser.
septembre. — Constamment préoccupé par l’idée qu’on va le supprimer.
« Pourquoi me faire attendre, dit-il, tuez-moi tout de suite et que cela soit fini. »
« Ah ! mon Dieu ! quel malheur pour ma famille de me voir condamné à mort à mon dge ! »
Le malade pousse de longs soupirs et semble angoissé.
Chaque jour il répète ; « C’est pour demain sans faute; il faut me résigner à subir mon sort. »
Il prétend qu’on lui a coupé les bras: on l’a piqué, on lui a retire la force des bras (on a examiné sa sensibilité, intacte.)
■10 novembre. — «J’ai entendu parler de cela (qu’on va le tuer) à droite et à gauche par les autres. Moi je suis comme saint Thomas, je crois ce que je vois. D
« On a disposé un appareil en haut pour savoir ce que je dis, ce que je pense »
D. — L’avez-vous vu?
R. — Je Tai entendu dire.
Il est impossible de faire jamais expliquer clairement au malade ses idées et de savoir s’il a des hallucinations ou seulement des illusions.
Le délire est vague, incohérent, et il y a évidemment un affaissement intellectuel sous-jacent. En l’absence de renseignements le seul élément qui aiderait à porter le diagnostic d’alcoolisme serait la peur.
Délire de jalousie alcoolique. — On en a vu un exemple flou, chez le dément Sou... Cela peut se développer bien plus et tenir toute la scène pathologique, mais l’absurdité des idées de jalousie est généralement très grande et ces idées peuvent s’accompagner d hallucinations visuelles : ce délire porte le cachet delà démence et de l’alcool.
Chaslin. — Sémiologie. 20
f.NTOXICATIONÉ.
Psychose polynévritique de Korsakoff alcoolique. — Gon. . . Auguste , cam ionneur, entré à Bicêtre, le 8 juillet 1909, à l’ftge de 61 ans.
Renseignements fournis par la sœur du malade. G... buvait beaucoup; il vivait seul, célibataire, très peu en relations avec sa famille ; il n’aurait jamais été malade; il était bon travailleur et très adroit. Après avoir bu, il avait des colères épouvantables. Son père est mort en enfance à 74 ans. Sa mère est morte aussi très âgée. — Pas d’affections nerveuses dans la famille. — Depuis deux ans G... fait particulièrement la fête, ayant eu un petit héritage qu’il dissipe ainsi i-apidement. — Il y a cinq ou six semaines, il disparaît pendant huit jours de chez lui sans qu’on sache où il est allé; il i-evicnt avec l’esprit troublé, on le conduit â Lariboisière; il a un œdème considérable des jambes.
Ce matin sa sœur l’a vu; G... l’a reconnue, mais lui a dit qu’il venait de rentrer après avoir fait un grand dîner; il ne sait pas où il est; il charge sa sœur de dire le bonjour à ses parents, morts, comme je viens de le dire.
9 juillet. — C’est un vieillard bien tenu, à l’aspect satisfait, qui répond volontiers aux questions. Ne sait où il est, ni la date, même approximative. Prend l’interne et les infirmiers pour des personnes de connaissance et désigne l’endroit où il les a vus. 11 sait qu’il est né en 1848 et qu’il vient de. Lariboisière, mais c’est tout. — Un peu d’albumine dans les urines.
10 juillet. — Dit à l’interne qu'il l’a vu il y a cinq ou six mois avec le médecin militaire de son régimenl.
D. — Où êtes-vous ici ?
R. — Dans un asile occupé militairement parce que c’est une maison d’olÏÏciers militaires.
D. — Qu’avez-vous fait ce matin?
R. — Ce malin j’ai été jusqu'à Charenton avec des gymnastes. Quand j’ai vu les préparatifs du déjeuner, je suis parti.
D. — Vous avez marché longtemps?
R. — J’ai marché une heure et demie parce que je ne veux pas compter une demi-heure que je suis resté assis.
D. — Vous vous êtes promené à pied?
R. — Oh! oui, il faisait un temps magnifique; nous avons fait une grande promenade à pied en suivant la Marne ; nous sommes arrivés dans un endiuit où il n’y avait pas de mauvais vin , c’est un peu mon faible cl ce serait une
grande souffrance pour moi que d’être à côté d’un robinet d’eau . Nous
avons suivi la rivière et nous avons laissé le moulin à droite.
D. — Quel moulin?
R. — Ce doit être celui d’Alfort.
1). — C’est im moulin à vent?
R. — Non, à eau.
D. — A quelle heure êtes-vous parti?
R. — A 9 heures moins 20.
1). — A quelle heure êtes-vous revenu?
R. — A 10 h. 35, et puis on est parti en se promenant jusque là-bas, pas loin d’ici.
D. — Et hier soir, qu’avez-vons fait?
R. — J’ai fait le fainéant. Nous avons l’ait un grand dîner avec les gymnastes. J’ai retrouvé des connaissances ;un qui m’a reconnu et l’autre qui ne l’a pas fait.
ALCOOLISME
D. — Et après dîner?
R. — J’ai fait un petit tour.
ü. — Où habitez-vous ?
K. — Dans la maison à Docèle qu’on appelle de son nom,
D. — Vous avez vu quelqu’un de votre famille?
R. — Oui, ma sœur est partie la dernière.
D. — Quel âge avez-vous?
R. — Nous sommes en 1907, j’ai donc 30 ans.
D. — Vous avez encore votre père et votre mère ?
R. — Oui, ils se portent bien, je les ai vus hier.
D. — Et vos grands-parents ?
R. — A ce qu’il paraît, le grand-père se porte bien. 11 a cent ans.
D. — Et votre grand’mère
R. — Un an ou deux de moins.
D. — Quel âge avez-vous ?
R . — Cinquante ou cinquante et un ans.
Réflexes rotuliens abolis. — Zones d’anesthésie et d’hypoesthésie aux membres inférieurs, douleurs musculaires à la pression.
16 octobre. — Depuis son entrée, l’état fondamental n’a guère varié; mais la tendance aux récits imaginaires a diminué beaucoup; G.. .conserve toujours sa physionomie d’indifférent plutôt optimiste. 11 ne se rappelle pas être venu dans le cabinet du médecin ; pourtant il finit par dire que les personnes présentes sont des médecins et qu’il est à l’hospice de... ; il cherche, ne trouve pas le nom, mais le termine quand on lui souffle la première syllabe Bi. Il ne s’explique pas encore comment il est venu ici; il ne sait pas où il a passé la nuit.
D. — Savez-vous quelle date nous sommes?
R. — L’année c’est... (G... cherche). Tout se brouille !
D. — A’ous ne vous rappelez pas?
R. — Je ne me souviens pas.
I). — Quel âge avez-vous?
R. — J’ai quarante ans ,... quarante-huit ans et demi.
D. — En quelle année êtes-vous né ?
R. — En 1848, le 20 avril.
D. — Et nous sommes en... ?
R. — (Pas de réponse; le malade se gratte la tête.)
D. — Nous sommes en 1909, donc quel âge avez-vous ?
IR — 1848 plus 32 ça fait 1900 et 9 ça fait 61 ans.
Au bout d'un instant on lui demande.Tannée où nous sommes; il l’a oubliée. On lui redit son âge (soixante et un ans) et l’année de sa naissance, il calcule correctement, après un peu de tâtonnements, que nous sommes en 1909.
Additions simples et multiplications simples de tête correctes. Il résout correctement le problème suivant: J’ai 27 oranges, j’en donne 1/3, combien m en reste-t-il ? Sa réponse est 18. De même il résout le problème : Je pense un nombre et je le multiplie par 8, ce qui me donne 36. Quel est ce nombre ? On lui fait faire l’épreuve inventée par Ziehen ;1) : on lui dit de faire la multiplication 7 X 8, puis de répéter les chiffres 4 7 3 2 0 9 ; 5 8 7 4 S 1 . Il fait la miüti-
(1) A oyez à la troisième partie : Examen de l'intelligcncc.
INTOXICATIONS
plication, répète la première série cio chiffres correctement, mais pour la seconde dit 5 8 74 2 0 d; et ensuite il est incapable de dire la multiplication qu’il a effectuée. On fait l’épreuve des couples de mots ; au lieu de les redonner correctement, il donne les adjectifs placés en deuxième et pour plusieurs il ne rap-
pelle rien.
arbre
haut
haut.
toit
rouge
bas.
chambre
petite
marteau
lourd
robe
jolie
bleue.
poisson
frais
vivant.
voiture
légère
vin
blanc
rouge.
homme
gros
grand.
pantalon
bleu
rouge.
Après cet exercice, on lui demande s’il se souvient de l’année où l’on est et il dit exactement 1909, mais il ne souvient pas qu’on lui a déjà posé la
question.
D, Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
R. — Depuis deux jours.
D. — Deux jours ? 11 y a bien plus longtemps !
H. C’est que le temps a passé et que j’étais dans une position étrange.
D. — Ça ne vous paraît pas étrange de ne pas savoir?
R, — Oui, je suis tout bouleversé (la mimique n’indique pas une émotion bien forte).
D. 11 y a bien trois mois que vous êtes venu?
R. — J’ai dû venir après les exercices des 28 jours.
D, — Vous étiez donc militaire?
R. — Ça me semble que c’était à un de ces moments-lù.
D. — A quel âge fait-on ses 28 jours?
R. — Oui, ça me revient: c’est un peu vieux pour faire ses 28 jours.
D. — Quel âge avez-vous donc ?
R. — Je suis né en 1848... nous sommes on 1898.
D. — Non, en 1909.
R. — J’ai donc 61 ans (11 paraît surpris de cet âge).
D. — Alors on fait 28 jours à cet âge-là?
R. — Oh non! Alors c’est que j’ai fait une absence.
On lui fait lire la phrase suivante (il se sert d’une loupe) : Un violent incendie a détruit dans le port de Dunkerque mille balles de coton. 1.500.000 francs de dégâts. {Havas.) line peut la répéter et il ajoute : Si j’avais su, j’aurais fait attention, j’ai lu comme un homme distrait.
D. — En quelle année sommes-nous?
R, — En 1909... (ne peut le dire.) 11 m’est arrivé la même chose quand j’étais à Rouen. Les officiers n’avaient demandé une date ; nous étions là sept ou huit.
D. — Vous avez fait beaucoup de service ?
R, — Cinq ou six ans. J’étais sergent. J’ai été cassé pour... Oh ! c’est épatant (il cherche).... pour une absence; j’avais fait la fête.
On lui montre le petit carton sur lequel se trouve la phrase ci-dessus. 11 ne
ALCOOLISME
se souvient ni de l’avoir lue ni d’avoir employé une loupe. On la lui fait relire ; il ne la reconnaît pas. Mais il se rappelle cette fois en gros ce qu’il a lu : un violent incendie a détrujt des matériaux à Dunkerque.
Il se croit dans l’après-midi vers 3 heures ; il dit simplement pour l’emploi de sa matinée qu’il est resté dans une grande salle, puis on l’a conduit dans un endroit d’où on l’a amené ici. A une demande il répond qu’il croit qu’il a été se promener vers la plaine.
D. — Quelle plaine?
R. — Comme si nous descendions vers une rivière ou un fleuve (très vague).
On lui remontre le petit carton et la loupe ; il ne reconnaît ni l’im ni l’autre.
D. — Mais vous vous en êtes servi deux fois.
R. — Oh ! non ! j’en suis sûr.
D. — Quelle année sommes-nous ?
R. — Oh ! c’est épatant. (11 cherche.)
19 octobre. — Nouvelexamenpourcompléterle premier. Résultats pareils. — Toujours surpris d’avoir soixante et un ans quand on lui fait calculer son âge. 11 a dans sa poche des lunettes que lui a remises le surveillant et il est très étonné de les trouver quand on les lui fait chercher. Légère pseudo-réminiscence : « Samedi je croyais être en voyage en Allemagne. Nous sommes allés tout près de l’endroit où j’étais en captivité en 1870 et nous avons passé une période d’inspection, à moins que ce ne soit un travail de la tête. »
On lui montre un dessin avec une légende où il y a une plaisanterie sur le nombre 13; il comprend parfaitement. 11 reconstitue des phrases où il manque des mots, sans difficultés, sauf celles provenant de ce qu’il oublie au fur et à mesure ce qu’il vient de lire. On lui remontre Timage, il ne la reconnaît pas et ne paraît pas cette fois bien comprendre que c’est une plaisanterie.
20 octobre. — Ne sait toujours pas pourquoi il est ici; mais il dit s’apercevoir qu’il a perdu la mémoire, il pense qu’elle reviendra: « Oh! oui, il ne faut pas désespérer !» (11 ril.) «Si elle revient aussi vite qu’elle est partie, ce sera très bien. » Il dit que son père à 70 ans, puis un instant après, que lui a 61 ans. Il finit par dire Tannée où nous sommes. On lui fait remarquer que son père doit avoir au moins 20 ans de plus que lui ; il dit alors que son père doit avoir 86 ans.
11 donne des détails qui paraissent précis sur sa vie militaire, sur la campagne de 1870, sur ce qu’il a fait après.
On le fait reposer quelques minutes. Puis on lui demande à quoi il pense ; il répond : « Je pense à des choses volantes et je ne reste pas suffisamment dessus; je pensais pourquoi mon père m’avait quitté brusquement tout àl’heure et je ne pouvais pas tout à l’heure répondre à la personne qui me le demandait. »
Nouveau repos. — Puis même question. Il répond qu’il pensait à son frère, qu’il était là tantôt, mais que c’est peut-être un travail de tête. — 11 pense encore ce matin être allé du côté de Charenton.
26 octobre. — Mômes résultats. Récite correctement les mois dans leur suite et à rebours. Ne reconnaît pas le cabinet du médecin ni celui-ci. Quand on insiste, il répond : « C’est drôle, c’est plutôt à la voix qu’à la physionomie que je vous reconnaîtrais. » Il affirme que son père est venu le voir hier ; celui-ci a 7.Ü ou 76 ans.
Ma ’c dont le malade se comporte dans le service. — Il fait sa toilette seul.
INTOXICATIONS
mais il Taut lui indiquer chaque jour le lavabo. S’habille seul proprement et soigneusement. Se comporte normalement à, table, mange seul et proprement, mais ne sait jamais si c’est l’heure du repas ou non(confond le matin et le soir) ; il se couche normalement, mais ne reconnaît pas souvent son lit et jamais sa salie. Vit en bon voisinage avec ses voisins, reconnaît qu’ils ont l’intelligence Iroublée. 11 est très poli avec le personnel, mais il a appelé son infirmier M.M... au commencement et maintenant il le prend pour un M. C... Reconnaît et nomme comme de vieilles connaisances toutes les personnes qu’on lui désigne. Les visites des autres malades le laissent indifférent ; il accueille sa sœur avec plaisir et lui demande des nouvelles de leur père et mère. Aucune occupation. Se promène dans la cour sans savoir où il est. Lie conversation de préférence avec V..., ancien mélancolique anxieux en convalescence, de bonne tenue etd’intelligence normale, auquel il raconte qu’il vient d’arriver do voyage. 11 se fouille régulièrement chaque matin et croit avoir perdu son porte-monnaie. II ne so rond en aucune façon compte de l’établissement où il est. Il a parfois l’air perplexe ou égaré, ordinairement insouciant.
17 novembre. — Même état mental. L’état somatique est le suivant ; Réflexes rotuliens, achilléens abolis, plantaires en flexion, crémastérion et abdominal conservés. Pas d’atrophie musculaire, pas de troubles trophiques de la peau, des poils ou des ongles. Pas de rélractions tendineuses.
Sensibilité normale, sauf aux membres inférieurs où on note une hypoesthésie nette à forme de bande remontant sur la face externe des deux jambes sans atteindre le pied et sans dépasser le genou. Pas de douleurs îi la pression des masses musculaires.
Pupilles normales, réagissant bien. Pas d’arc sénile.
Cœur : Deuxième bruit claqué à la base. Pas de souffle, pas de bruit de galop.
Artères non dures. Pression artérielle d7à 18au sphygmomanomètro Potain.
En somme, c’est le syndrome de Korsakoff avec névrite chez un alcoolique chronique à peine dément, avec ce mélange d’optimisme et d’indifférence qui accompagne ce syndrome.
Reliquat de délire de rêve. — L'observation suivante (1) concerne un malade présenté à la Société de psychiatrie et sur lequel mon collaborateur et moi avions hésité à retrouver des traces d’une psychose de Korsakoff. En y réfléchissant depuis, je crois qu’il s’agit d’un reliquat de délire de rêve alcoolique, celui-ci ayant eu une durée assez peu ordinaire, peut-être à cause de complications.
Ro..., ancien sellier, 64 ans, entré à Bicêtre le 3 août 1908.
Ro..., d’après sa femme, a toujours été un brave homme, dépensant sans trop compter, mais avec sa famille et surtout ses enfants (il on a sept, tous bien portants), l’argent qu’il gagnait facilement comme carrossier marchandeur.
Il y a dix ans, il s’est établi marchand de vins. Déjà, auparavant, il man-
(!) Obs. communiquée par MM. Ghaslin et Collin sous ce titre : « Idées fixes» de grandeur, suite de délire de rêve tendant à la systématisation. — Soc. de Psych. do Paris, séance du 18 mars 1909. Encéphale N* 4, avril 1909.
ALCOOLISME
3il
geaiL beaucoup et buvait de même. Etabli, il sc mit à prendre souvent do l’absinthe ; il avait toujours sur lui une bouteille de rhum contre « lafaiblesse ». 11 paraît en effet que depuis longtemps il se plaignait de différents malaises et aurait eu des coliques hépatiques (?). Depuis cinq ans qu’il a quitté le
métier de marchand de vins, il boirait . moins. Sa femme n’a jamais rien
remarqué d’anormal chez lui et elle n’a pas noté qu’il perdît la mémoire. Mais, quelque temps avant sa maladie, son caractère s’était aigri et il supportait mal des ennuis survenus dans sa famille. En mars 1907, une de ses ' filles s’étant mariée, il y eut entre le père et la fille des discussions d’intérêt et finalement une scène violente en juin. Quelque temps après. B... tombait malade.
Les renseignements sur cette période aiguë ne sont pas des plus précis. Ce que nous avons pu savoir par sa femme, c’est que B... était très agité, surtout la nuit ; le jour, il restait couché et ne voulait pas sc lever ni sortir. Il était très exigeant, très colère, et même il a voulu étrangler sa femme plusieurs fois et se pendre deux fois. Il aurait eu la nuit des visions de bêtes, de rats qui couraient, d’hommes cachés derrière la glace, derrière les rideaux; il se levait pour leur échapper et criait ii l’assassin. 11 aurait raconté une fois qu’il avait dù avoir une pendule dans le ventre et que cette pendule lui avait été enlevée chirurgicalement. D’autres fois, il accusait sa femme de le tromper avec son fds et de mener ses filles dans une maison de tolérance, d’aller coucher avec trois hommes sous les yeux de sa fîHe ïitine. Il a accusé aussi son médecin de l’avoir assassiné, parce que celui-ci lui a mis le doigt dans le rectum pour extraire des matières fécales. Enfin, surtout un peu avant son entrée, il se croit millionnaire, roi d’Espagne, Edouard VII, etc. Il paraît qu’on a dù lui faire de fréquentes piqûres de morphine. Il aurait eu do l’albumine et aussi du sucre dans les urines.
Finalement, sa femme qui vient de le garder treize mois ainsi, se décide îi le placer à Sainte-Anne où il entre le 23 juillet, et ii Bicêtre le 3 août 1908.
Août et septembre i90S. — Le malade i-este couché, il gâte ; il donne l’impression d’un homme atteint de néoplasme inleslinal, car il a une diarrhée rebelle à toute médication, il a mauvaise mine. Poids, 84 kilogrammes. Albumine en petite quantité dans l’urine, pas de sucre. — Il dit qu’il a les nerfs noués dans l’estomac, que son œil gauche remue constamment (faux), et que ... cela lui est très désagréable. Il sait qu’il estâ Bicêtre où il est venu pour soigner son estomac ; il est parfaitement orienté, mais il a des idées de grandeur ; il prétend que ses filles doivent épouser les fils d’un ministre très riche. Il a 400000 francs à la Caisse d’épargne qui vont être doublés d’ici peu.
Octobre. — Diarrhée et constipation par intermittence; l’albumine a disparu, il y a amélioration physique. Les préoccupations de santé sont moindres. Lorsque sa femme venait le voir, il lui faisait depuis son entrée des reproches qui semblaient le reliquat des idées de jalousie du début. Ces idées se sont effacées peu à peu. On fait préciser au malade ses idées de grandeur. Il raconte ceci : un jour qu’il ne peut indiquer, pendant sa maladie, un individu masqué est venu chez lui, a entr’ouvert la porte, en passant une sébille pleine d’or et de billets de banque, et lui annonce qu’il est nommé roi du Canada. — Un jour aussi, une dame, qui est la duchesse de Broglie, est venue chez lui et a dit que les damoiselles B... allaient épouser les princes de Broglie. Ses filles sont cou-
INTOXICATIONS
turières, aussi la duchesse achètera un fonds de commerce pour que les nouvelles mariées puissent continuer il travailler.
Novembre, décembre 4908. — Continuation de l’amélioration physique. Vagues préoccupations sur sa santé. Le malade est toujours parfaitement orienté et n’a pas d’affaiblissement intellectuel marqué. 11 conserve les mêmes idées sous la même forme. 11 ajoute pourtant que lorsqu’il sera le chef de la succursale du Canada, 28, rue Laugier, ou empereur (c’est une variante qui date du 16 octobre), il portera un chapeau haut de forme, une redingote et un patalon blanc.
6 janvier 4909. — Etat physique excellent. Engraissement notable. Le malade est satisfait d’être ici en attendant sa place d’empereur. Aucun signe de déficit intellectuel marqué. Mémoire bien conservée. 11 donne des détails nouveaux sur la façon dont il a été nommé empereur. Bien que malade, il a été mené en voiture par sa femme chez l’empereur sortant du Canada, qui habitait une maison superbe avec trois marches à monter, rue Laugier. On le fait entrer dans une chapelle pleine de fleurs blanches. L’empereur, assis, était habillé comme une espèce de curé, il y avait un suisse chamaré d’or. « 11 m’a fait un signe de tête et m’a mis sur la tête une espèce de couronne qu’il y a laissée deux minutes, » puis B.... est retourné chez lui. Tout le monde, môme ses enfants, ignoraient ce qui venait de se passer.
Interrogé sur l’homme ù, la sébille, il dit que c’est avant ou après sa nomination qu’il a été mené dans une maison comme une banque. Là, un individu a passé par un tout petit guichet une espèce de cuiller à pot pleine de pièces d’or et de billets de banque, sans dire un mot. B..., n’a pas touché à l’argent. On voit que maintenant l’histoire de l’homme à la sébille et sa nomination sont séparées au lieu d’être unies comme au début.
Quand au mariage de ses fdles, il y a une variante. C’est sa femme qui lui a dit (il ne sait plus quand) que le prince de Broglie avait fait la demande.
D . — En ôtes vous surpris ?
R. — Bien sûr! Un fils de famille royale épouser une fdle d’ouvriers!
I). — Vos filles sont-elles riches?
B. — Elles n’ont rien. Je ne peux m’expliquer cela. Dimanche, elles m’en ont encore parlé. Ma fille a reçu une lettre. On attend que je sorte pour faire ►le mariage.
D. — Avez-vous de l’argent déposé dans une banque?
R. — On me l’a dit.
D. — Qui?
R. — Ma femme.
D. — D’ou vient- il?
R. — Je n’en sais rien. Comment voulez-vous que je le sache, depuis six mois que je suis ici. Ma femme n’a pas pu le toucher.
D. — Et votre fils va-t-il faire un beau mariage?
R. — Oui, une blonde, la fille de M. de Broglie.
11 a aperçu sa belle-fille chez lui, amenée par sa mère, venues en chapeau et ave; une voiture et de beaux chevaux. (C’est la première fois qu’il parle du mariage de son fils.)
Quand on insiste sur l’étrangeté de la chose, il répond qu’il ne peut s’expliquer lui-même comment un simple ouvrier peut marier ses filles aussi riche-
ALCOOLISME
ment et être appelé à régner sur le Canada. « Je n’y comprends rien moimême. »
Depuis quelque temps, il paraît réticent; il ne tient pas à parler de tout cela. Ce n’est que quand on le pousse qu’il se livre de nouveau. Ainsi, le 2 févriei- 1909, on lui dit :
1). — Et Votre Majesté?
R. — Je ne m’occupe pas de cela pour le moment. Je ne m’en occuperai que quand je serai sorti d’ici. Je ne sais même pas si j’y entrerai.
D. — Pourquoi?
R. — Voilàsept mois que je suis ici. Je ne sais pas si cette place est toujours là. Je n’y tiens pas tant que cela, je n'ai pas un caractère pour cela : c’est trop grandiose pour moi.
D. — Ne croiriez-vops pas avoir rêvé toute cette histoire?
R. — Jamais je ne rêve.
Le 6, on insiste de nouveau pour savoir si sa croyance n’est pas ébranlée. Il est étonné, dit-il, mais ne peut qu’y croire : sa femme le lui a dit.
Son état général est excellent; il a engraissé; il s’occupe au ménage dans le service; il est très satisfait d’être ici ; il attend sa sortie pour mars afin de marier ses filles.
Le 12 mars, on l’examine de nouveau complètement. État florissant. Poids: 99 kilogrammes; un début de cataracte à l’œil gauche, un peu d’emphysème avec une double lésion aortique et une pression à 22. De temps en temps, sensations anormales dues vraisemblablementàlalésionaortique. Pas de signes de lésions nerveuses ; réflexes rotuliens un peu forts. Marche normale, un peu comme un vieux.
Grande satisfaction. Indifférence à se trouver au milieu de malades dont il apprécie vaguement l’état. « Je suis ici, dit-il, parce que mon médecin m’a dit qu’il fallait que je vienne pour me soigner. » Mémoire bonne.
Quant aux récits des mariages et de sa nomination comme empereur, ils restent tels que, sauf une addition : « Le suisse est aussi cocher et concierge; il est logé, chauffé, éclairé, il a 200 francs par mois ; sa femme a 100 francs; c’est elle qui met les fleurs à la Sainte Vierge et elle gagne encore un peu dessus. » Il ajoute : « Ma femme m’a dit : si tu n’entres pas à cette succursale, tu entreras dans une autre, mais celle de la rue Laugier est la première ; mais c’est il y a longtemps, nous ne parlons plus jamais de cela. »
Lui est chargé de représenter à titre décoratif ; il siégera sur le trône avec la couronne et une robe blanche ; on défilera devant lui. « Je serai une sorte de Dieu », dit-il, et la foule s’agenouillera dans le vestibule. Il n’aura pas un mot à dire. Il aura un bel appartement avec des tableaux hors ligne, où il rentrera après la cérémonie, etc. Il se rappelle qu’une bohémienne lui a prédit à l'àgede dix ans, qu’après de nombreuses traverses, il serait heureux. Enfin, il penche à croire quesion l’a choisi, c’est peut-être sur la recommandation de la duchesse et aussi parce qu’il a eu une conduite irréprochable, ainsi que son fils, enfin à cause de sa ressemblance parfaite avec celui qui était sur le trône. Ces derniers détails ont déjà été racontés (pour la première fois) au surveillant M. Colon, vers le 18 février; il faut ajouter que le mot de Canada ne représente rien de net dans son esprit.
Deux mois environ après ce dernier entretien, on s’est aperçu que B...
INTOXICATIONS
était conplètement guéri. Une légère satisfacliona persisté seule avec souvenir des idées extravagantes à peu près conservé.
C’est un exemple de reliquat de délire de rêve qui aurait pu se présenter aussi bien après un délire infectieux ou une confusion mentale ou une intoxication autre que l'alcool. Mais habituellement le reliquat perd de sa « largeur » au fur et à mesure qu’il marche vers la disparition. Ici, et c’est ce qui fait l’intérêt particulier de l’observation, c’est l’inverse, puisque le malade a continué à développer et à enrichir le thème primitif du reliquat.
Confusion alcoolique compliquée de pachyméningite. — Voici maintenant un cas d’alcoolisme chronique avec confusion qui s’est compliqué d’hémorrhagie méningée.
llol... scieur à, la mécanique, 43 ans. Entré ù. Bicétre le 14 mars 1907, sorti le 27 février 1908.
Antécédents (renseignements fournis par la femme). Pas de renseignements sur les antécédents héréditaires et peu sur les personnels. Elle sait seulement que le malade sciait à la mécanique, prenait trois ou quatre absinthes par jour et dans ces derniers temps du vin blanc on grande quantité. Il aurait eu autrefois des crises convulsives (?) Le ménage a onze enfanis dont dix vivants, ün est mort par accident. Le dernier a trois ans et no parle pas encore.
y.') ?nars /907. — Aspect vieilli avant l’flge, air atone et égaré; paraît ne pas savoir où il peut bien se trouver.
1). — Où êtes-vous ici?
IL — .le ne sais.
D. — Pomment vous appelez-vous?
IL — M. Hol...
1). — Et votre prénom?
B. — Çii commence à être drôle, je ne me souviens plus.
D. — En quelle année sommes-nous?
U. — . C’est moi qui me trompe toujours.
D. — Où habitez-vous?
IL — Ah! je ne me souviens pas.
I). — Vous êtes bien portant?
IL — Oh! oui!
1). — Êtes-vous marié?
IL — Ah ! oui !
1). — Avez-vous mis de l’argent de côté?
IL — Pensez-vous, je n'ai rien mis de côté.
I). — Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
IL — Depuis quinze jours.
D. — Quelle date sommes-nous?
H. - Le 8.
D. - De quel mois?
IL — D'août.
ALCOOLISME
D. — De quelle année ?
R. — Je ne me souviens pas.
Le malade est complètement désorienté’pour le temps et l'espace ; beaucoup de lacunes dans lamémoire des faits quile touchentde près. Propos incohérents. Indifférence.
■Aucun signe physique de paralysie générale. Pas de lymphocytose. Bronchite chronique légère. Régime lacté.
20 mai. — Faiblesse des membres inférieurs. Les jambes fléchisseni et le malade bute et trébuche sur les pavés de la cour. Marche titubante. Repos au lit. Môme état mental.
21 mai. — État physi(iue amélioré un peu.
23 mai. — Oppression plus grande due à la bronchite chronique. Pas de température.
24 mai. — Le malade est dans un demi-coma. No répond pas aux questions. Température 38°. Ventouses sèches des deux côtés.
25 mai. ■ — Aggravation. Raideur de la colonne vertébrale. Face légèrement congestionnée, ainsi que les yeux. Très grande inégalité pupillaire : myilriase à droite.
26 mai. — Demi-coma. Réagit à la douleur, mais ne répond pas. Asymétrie faciale exagérée au moment des grimaces: ptosis gauche, aflaissernent de Taile du nez et déviation de la bouche du côté droit. Pupilles égales réagissant à la lumière.
Réflexes tendineux diminués; cutanés exagérés ; pas de Babinski, pas do trépidation épileptoïde. Tremblement convulsif de la main droite. Ponction lombaire, rien d’anormal il l’émission ; le résultat de l’examen microscopique a été égaré.
Ces accidents se dissipent graduellement.
2S août. — Le malade est oriente et a retrouvé en partie la mémoire. Il nie boire de l’alcool et avoue le vin. Voudrait sortir. Pourtant il se plaint de troubles de la vue, depuis qu’il s’est retrouvé.
Examen des yeux par M. Coulela. Légère décoloration du segment temporal des deux pupilles; diplopie due à la parésie d’un muscle du globe oculaire gauche, diflicile il déterminer il cause des réponses contradictoires du malade.
30 septembre. — Réclame sa sortie avec insistance. Il s’explique assez bien : il a la mémoire des faits, sauf pour les noms propres. Ainsi il dit avoir déménagé peu de temps avant son internement et être allé du quai de la Loire il la Villette il « un endroit près de Paris. » II finit après des hésitations par dire que c’est Gargan. Il ne trouve le nom de la rue qu’après une longue recherche.
2~ février 1903. — Considéré comme guéri. Exeat.
Folie systématisée chronique alcoolique. — On a décrit au.ssi, comme je l’ai dit, une paranoïa alcoolique chronique ou folie systématisée alcoolique chronique. L’existence à part de ce type est contestée, mais paraît certaine. Le cas de Hal... (p. 303) n’en est-il pas un exemple? Du moins il y a là une durée prolongée. Cela paraît être surtout une paranoïa assez limitée et sans dévolop-
INTOXICATIONS
pement systématique du délire aussi marqué que dans les vraies folies primitives. C’est le délire de persécution alcoolique passé à l’état chronique définitif. On en verra un exemple au chapitre des Folies systématisées. Mais il est difficile souvent d’être certain de l’étiologie, comme on le verra à l’exemple auquel je renvoie, car il faudrait être sûr que ce délire a bien pris naissance sous une forme alcoolique.
Hybrides d’alcoolisme et d’un autre type clinique.
Je vais donner deux observations que je considère comme des hybrides, c’est-à-dire comme de l’alcoolisme dont l’aspect a été modifié. Ces hybrides sont très fréquents et très importants à connaître. La première concerne un vagabond instable, déséquilibre, qui mène une vie d’expédients peu recommandable et abuse de l’alcool quand il peut. Il y a là une sorte d’hybride d’alcoolisme aigu sur un vieux fond d’alcoolisme chronique, de misère physiologique et de déséquilibre. La seconde concerne aussi un vagabond qualifié dans un rapport médical de débile et d alcoolique chronique. Ces tares, l’une congénitale, l’autre acquise, ont abouti à un délire incohérent do persécution et de grandeur à forme assez partielle et qui paraît chronique. Ces deux malades ont cette humeur « rigolo », ironique et satisfaite à la fois, qui caractérise le vieil alcoolique dans bien des cas, surtout l’alcoolique vagabond, vieux philosophe humoristique de la prison, de l’asile et de la grande route (Galgenhumor des Allemands).
Agitation légère. — Excitation et incohérence intenses. — Alcoolisme. — Déséquilibre mental. — Sab..., 43 ans, plongeur, entré à Bicêtre en juillet •1906, sorti le 2 septembre 1906.
Aucun renseignement, sauf ceux donnés par le malade lui-même a la fin de son séjour.
15 juillet. — Tenue à peu près correcte; aspect du miséreux professionnel (1); sénilité prématurée : mimique expressive, jovialité. Désorientation complète dans le temps et l’espace. Incohérence. Mots sans suite. Verbiage incessant. Agitation légère. 11 met des cailloux sur sa casquette et les arrange symétriquement comme des pions en disant : « Lyon, Paris, gibier, soupe à l’oseille, fromage, bretelle, haricot; ça biche. » Ton déclamatoire en déplaçant les cailloux ; « Kigo, Riguette, Rigetto , Rigoliero, Pruscif, Prusco, Viraguette, ma sœur. J’ai ma ceinture, le livre et le bouclier. J’attaque Lyon et je reprends Marseille (en déplaçant deux cailloux). J’arrose la vallée d’Usse (crache sur sa main).»
Cet état dure quelques jours sans changement; puis disparition graduelle.
(1) D'après les renseignements de la préfecture, il a été inculpé de grivèlerie.
ALCOOLISME
iO août. — D. — Voyons, vous souvenez-vous?
R. — Oui, j’ai voyagé sans billet de Valence à Paris alors que je voulais aller de Valence à Avignon.
D. — Que vous est-il arrivé alors?
R. — On m’a amené chez le commissaire de police et de là au dépôt où un médecin me disait que je simulais la folie. J’ai même été arrêté deux autres fois, mais je ne me souviens pas très bien. Voici à peu près les faits : Le 20 mai, je passe au dépôt. M. Legras me voit plusieurs fois. Lin jour aux Halles, j’ai cassé un carreau. Quand on m’a interrogé, j’ai dit que j’avais faim. On m’a conduit au Dépôt et de là à la Santé. On m’a relâché. Un jour, en vendant des journaux, j’ai été arrêté par les gendarmes non loin de Versailles. J’ai été mis en liberté au bout de cinq à six heures. Une autre fois, j’ai été arrêté par des agents et de là je me souviens avoir été à Sainte-
Anne d’où on m’a envoyé ici . Je ne me souviens pas très bien de ce que
j’ai fait ici; mais je me souviens d’avoir dit des bêtises.
D. — Buviez-vous beaucoup ces temps derniers ?
R. — Je buvais un peu, trois ou quatre absinthes par jour.
D. — C’est la première fois que vous entrez dans un asile ?
R. Non; je suis déjà entré à Bron en 1891 ou 1892.
1). — Quel âge avez-vous maintenant?
R. — 43 ans.
1). — Quel métier?
R. — Confiturier.
U. — Voulez-vous travailler un peu ici?
R. — J’ai déjà travaillé un peu. Comptez-vous me laisser sortir bientôt, j'ai un peu d’argent....
Sur ma demande, m’écrit très correctement et très lisiblement, sans tremblement, une sorte de lettre où il raconte avec peu de suite dans les idées une anecdote datant de son tirage au sort où il aurait joué un bon tour aux gendarmes.
34 août. — Prétend qu’jl a eu la vérole en 1893. N’aurait eu que des plaques muqueuses et en 1889 ou 1900 des accidents du cuir chevelu. Se serait peu soigné. Une ponction lombaire pratiquée le 3 août avait donné des résultats négatifs. — Paraît tout à fait normal. Toujours cette humeur joviale et ironique d’un vieux philosophe alcoolique et vagabond. Exeat.
Délire de persécution et de grandeur incohérent. — Déséquilibre mental. — Alcoolisme chronique. — Char... Léon-François, journalier, entré à Bicétre le 18 juillet 1907 à l’âge de 41 ans.
19 juillet. — D’après les certificats, il a été arrêté pour rébellion et ivresse. Un rapport médico-légal le déclare atteint d’alcoolisme ancien, de débilité mentale avec idées vagues de persécution et de grandeur. En dehors de cela, on n’a de renseignements sur lui que ceux qu’il veut bien donner. 11 a déjà été interné plusieurs fois dans les asiles, condamné nombre de fois dans toute la France pour vagabondage, etc.
D. — A quelle époque êtes-vous sorti de Bicêtre ?
R. - Le 3 février 1903.
I). — Combien de mois y êtes-vous resté?
R. — Quatre mois.
INTOXICATIONS
D. — Quelle esl voire profession?
U. — Brasseur, mais je fais n’importe quoi.
1). — Combien de fois avez-vous été interné?
K. — Cette fois-ci, c’est la quatrième.
1). — Quelles sont les causes de vos internements? ,
B. — Le delirium tremens. ,T’ai eu une fracture de l’arcade « ortilière » du crâne (il montre la base du crâne) et depuis j’ai des troubles.
D. — Vous buvez?
B. — Je ne bois que de l’eau!
U. — Quelles sont les circonstances qui vous ont amené ici?
B. — Je suis tombé en catalepsie, puis amené au poste et au Dépôt. Ils prétendent que je les ai injuriés, mais c’est faux! Qu’ils tremblent ! je suisPadisson, BodolpheFaria, le maître de l’univers. Je suis Bonaparte, maître de la terre et des cieux! Tout va changer par le contact des choses indispensables et de ma naissance. La Trappe est à moi. Les moines m’ont traité de bon à rien, mais
nous verrons . Je suis brasseur d’or et d’argent. Je suis Faria et Padisson par
ma naissance et vous m’appelez Cb...! Je suis enfant naturel du monde et je mets le tribunal de Mortagne sous la Trappe. Je suis Guillaume le Conquérant et je n’ai pas de chique ! Donnez-moi une chique, S.V. P. Il me faut du tabac, moi, Faria, Padisson, Bâtard de Bazaine!
11 parle avec emphase et une mimique pathétique.
11 a un léger tremblement des mains.
11 demande à travailler. ■
Pendant les dix-huit mois qu'il est resté dans le service, il n'a pas changé. Il a étéexaminé à plusieurs reprises; il ne paraît pas affaibli intellectuellement quand on l’interroge et qu’il répond oralement; il demande sa sortie, donne des réponses sensées au début de la conversation. Tant qu’il n'a pas entamé le chapitre de ses idées de grandeur vagues, sa mémoire parait intacte autant (ju’on en peut juger; il écrit correctement, sans trop de fautes, mais avec un peu de tremblement, une lettre tout à fait raisonnablej'i sa mère pour lui demander dilférenls objets et surtout de l’argent pour acheter à Ui cantine. Il fait i]uelqucs calculs exactement et facilement; il écrit correctement une phrase dictée; mais à une demande d’écriture spontanée, il écrit une phrase conqjlétement incohérente : «Si j’étais roi dans mon empire j’aimerai beaucoup de la divinité de la lire que mon esclave soit devant Dieu et me dire de la liberté maître tu es pour moi le second enfant j’aime. »
Voici encore un extrait de son monologue (une fois lancé il est difficile de l’arrêter) ; « Je ne suis pas rbommo qui méprise la vie, parce que la vie m’en impose; (avec véhémence et menace) je suis la mort ici-bas et quiconque doit me regarder en face doit mourir! J’ai gagné trois francs. J’ai été condamné en 1878 (avec gestes pathétiques) ; quand on prend un homme
comme moi qu’on a f . six ans au bagne comme un serpent dans la
fange, vous m'avez astreint à l’état mental du delirium tremens . Qu’est-ce
que Napoléon? C’est un homme qui a été assassiné par une hiérarchie comme
vous . Je suis Pope Edison patron de la ville de Paris et cette voiture est à
moi (montrant la voiture du médecin) et je vous défends de monter dedans,
n’est-ce pas? Vous êtes les . qui faites la prostitution et je vous ai vus
déguisés en gonzesses à Versailles . Voyez celle voiture, j’ai douze cents voi-
ALCOOLISME
turcs comme cela à Paris . Je m’appelle de Rio Celli, c’est un homme qui
sous votre empire, n’a pas droit à la parole. »
Un autre jour il dit ; « J’ai une pleurésie depuis que je suis au monde. »
ü. — C’est un médecin qui vous a dit cela?
R. — ■ Non, je le sais. Un médecin, à l’heure actuelle, c’est un anthropophage d’hallucinations gastriques, un médecin, c’est la vérole.
18 janvier 7909. — Transféré en province.
L’alcooliquo Gard..., que j’ai cité plusieurs fois, me parait être un do ces hybrides où le délire de rêve très court à fait place à un état d’excitation avec incohérence qui simulait par un certain côté la manie (Voyez aux p. 20, 66, 77).
Les observations précédentes ont eu pour but de bien montrer au lecteur quelques, types d’alcooliques. A l’aide de ces observations et de celles données à la sémiologie, il aura pu comprendre comment, par le groupement des symptômes et syndromes, dans lesquels est incluse l’évolution, qui est bien un signe important, quoique abstrait, et par la considération de l’étiologie, le clinicien arrive à constituer des types cliniques relativement distincts. Il en sera de môme pour les autres qui ne ressortissent pas à l’alcoolisme. Le lecteur sera à même maintenant d’utiliser le résumé des types cliniques alcooliques que je vais donner, description schématique d’ensemble, qui en sera une délinition détaillée pour ainsi dire.
Exposé général.
Les troubles mentaux dits alcooliques sont causés par rusage immodéré, passager ou habituel, de vin, de l'alcool sous tontes les formes, absinthe, liqueurs et apéritifs.
Intoxication passagère. Ivresse. — Ivresse ordinaire. — De courte durée : quelques heures. Chacun fait son ivresse à sa façon, gaie ou triste, mais il y a toujours peu ou prou de la confusion mentale.
Diaqnostic : flairer l’ivrogne qui sentie liquide qu'il a absorbé.
Ivresse .vnohmale. — Certains névropathes deviennent ivres avec des doses infimes d’alcool ou de vin; ils sont dits alcoolisables. Ce sont eux surtout qui ont des ivresses anormales.
Ivresse comateuse. — L’ivrogne tombe rapidement dans le coma : il est ivre-mort. Quelquefois la terminaison est fatale chez des sujets tarés et qui ont absorbé des doses trop considérables.
INTOXICATIONS
Ivresse avec impulsions. — Surtout provoquée par l’absinthe. Confusion. Délire de rêve. Impulsions violentes, très dangegereuses; meurtres, etc. Généralement terminée par un sommeil profond; perte du souvenir de l’accès.
Diagnostic. — Avec l’accès épileptique psychique. Très difficile parfois sans renseignements.
Ivresse convulsive. — Surtout absinthique. On a le tableau d’un état d’ivresSe plus ou moins normale avec des accès d’épilepsie.
Diagnostic. — Avec l’épilepsie chronique; parfois très difficile en l’absence de renseignements, car l’accès de l’épilepsie chronique est déclanché par le moindre excès d’alcool, parfois un seul verre de vin, comme je l’ai vu à Bicêtre. Il convient d être prudent dans le pronostic.
Ivresse délirante. — Rare. Elle revêt les caractères des délires de persécution, de grandeur, etc.. L’évolution ultra-rapide permet le diagnostic, qui n’est que probable, le délire épileptique pouvant ressembler à cette ivresse.
Alcoolisme chronique. — Il n'apparaît guère qu’à l’âge mûr, car ilfautune « imbibition » relativement longue, bien que variable suivant la résistance cérébrale de l’individu. Certains même deviennent cirrhotiques au lieu d’être déments : chacun fait de l’alcoolisme à sa .façon.
On admet que plus d’un litre de vin par jour est dangereux, •surtout pour un homme sédentaire.
Cet alcoolisme entretenu par l’abus continuel du poison se manifeste par deux ordres de symptômes :
JO L’alcoolisme chronique proprement dit évoluant vers la démence.
2° Les paroxysmes ou délires., ou autres accidents « brodés » sur ce fond.
lo Alcoolisme chronique. Démence alcoolique. — Signes mentaux. — Affaiblissement de l’esprit, commençant ordinairement parles sentiments les plus élevés et la volonté. Le malade (1) trop souvent ne s’occupe plus à un moment donné que de boire; il néglige sa famille, ses affaires, fait des dettes, brutalise sa famille ou même vole pour pouvoir boire ; il passe son temps au cabaret ou au café et augmente constamment la quantité d’alcool ingéré.
(1) Je décris l’alcoolisme chez l’homme où il est le plus fréquent. Mais la femme n'est malheureusement pas exempte de cette déchéance individuelle et sociale.
ALCOOLISME
Il devient un « fou moral ». Au début il est encore accessible au repentir et aux reproches; il arrête parfois ses excès, mais c’est pour y retomber bientôt : qui a bu boira. Il devient indifférent à son travail, négligentj inexact pour les choses importantes, mais par contre il devient en même temps irritable et impulsif : colères, querelles, violences, fugues, meurtres, suicide. C’est sa famille qui souffre de tout cela et tombe souvent dans la misère.
Aux signes précédents se joint bientôt l’affaiblissement intellectuel, affaiblissement de la mémoire, perte des souvenirs anciens, diminution du pouvoir d’acquisition de la mémoire; diminution de la perspicacité, du jugement, d’où diminution de la qualité du travail intellectuel et manuel. Très souvent c’est aux autres que l’alcoolique fait des reproches, quand c’est lui qui est le coupable; il est jaloux de sa femme par exemple; c’est la conséquence de la diminution du jugement.
Signes physiques. — Aspect spécial du buveur d’habitude. Sommeil : le sommeil est mauvais ; il y a des rêves h forme de cauchemars, professionnels, d’incendie, de mort, de poursuite, d’animaux, rats, serpents, chiens, lions, etc.
Tremblement de la langue et des mains ; le malade « joue du piano » et souvent il bredouille.
Signes de névrites périphériques plus ou moins latentes : faiblesse musculaire, diminution de la sensibilité cutanée, ou quelquefois hyperesthésie; sensations d’engourdissement, de fourmillements ; douleurs à la Jpression des muscles, surtout aux jambes, crampes, douleurs sourdes, parfois douleurs fulgurantes. Quand les névrites sont tout à fait accusées, signes spéciaux de paralysie, aux jambes surtout : steppage, etc.
Réflexes tendineux exagérés quelquefois, plus souvent diminués ou abolis; réflexes cutanés plutôt exagérés.
Pupilles : paresseuses à la lumière; parfois rétrécissement. Vision diminuée : névrite optique.
L'impuissance s’installe peu à peu.
Troubles gastriques et hépatiques : perte de l’appétit, gaz, pituites matinales, constipation ; foie gros ou petit; ictère.
Artério-sclérose fréquente ; albuminurie (surtout au moment du dehnum tremens).
Le plus souvent viennent sejoindre à l’affaiblissement des idées délirantes désagréables puisées ordinairement dansles rêves, parfois des idées de grandeur, et qui finissent par s’épanouir dans un deli- Chaslin. — Sémiologie.
INTOXICATIONS
rium tremens ou quelque autre délire. Plus rarement on rem contre le syndrome de Korsakolf avec névrites.
Évolution lente, mais fatale. Elle ne s’arrête que si l’alcool est supprimé.
Complications . — A un moment donné, la démence alcoolique peut se compliquer de démence artérielle, par les lésions d athérome que l’alcool produit, de lésions méningées, etc. L épilepsie, qui ne disparaît qu’avec la cessation des abus d’alcool, et quelquefois persiste, est plus rare. La tuberculose est fréquente, etc.
Diagnostic . — Avec toutes les démences (V oyez à Démence, mais surtout avec la paralysie générale: V alcool complique et simulela P. G. (voyez îiP.G.)
2° Épisodes délirants et autres. — A. — Délire hallucinatoire ou DELIRIUM TREMENS. — Causes occasionnelles . — Excès surajoutés d’alcool, suspension brusque de l’alcool, infections (grippe, pneumonie, etc.), parfois rien d’appréciable.
Aspect hallucinatoire. — Souventle visage est couvert de sueur.
Signes mentaux. — Le délire alcoolique n’est pas un délire, mais un rêve (Lasègue). Le délire n’est que l’exagération du cauchemar habituel de l’alcoolique. Peu à peu, en deux ou trois jours, le rêve s’étend, de nocturne, devient diurne et remplit tout l’esprit du malade. C’est le délire de rêve dans toute son ampleur, avec hallucinations visuelles prédominantes, professionnelles, ou d animaux variés, ou d’individus dangereux, en mouvement, toujours accompagnés d’anxiété, de peur ou de terreur. Les hallucinations des autres sens, sensibilité générale, odorat, goût, ouïe, complètent les drames professionnels, désagréables ou effrayants où se débat le malade : coups de couteau, morsures, odeurs de pourriture, de mort, goût de poisons, injures, menaces, coups de feu, etc., etc. Les hallucinations de l’ouïe sont très brèves.
Le malade réagit à ces hallucinations par les paroles et les actes; il est acteur dans les drames qui se succèdent. 11 s’adapte aux situations changeantes, et manifeste ses émotions et ses sentiments par la fuite, la défense, la violence, le meurtre ou le suicide.
On peut provoquer les hallucinations par la suggestion. On peut, parune interpellation brusque et surtoutautorisée(Lasègue), faire sortir le malade de son rêve et obtenir des réponses parfaitement normales. — 11 n’y a pas de confusion sous-jacente très marquée, sauf dans les cas graves. La désorientation dans le temps et le monde extérieur tient tant au contenu du rêve lui-même qu à
ALCOOLISME
rabsence d’attention extérieure. La mémoire du passé est conservée; le malade n’a rien oublié de ce qui le concerne (orientation auto-psychique de Wernicke) à moins qu’il n’y ait confusion.
Signes physiques. — Tremblement qui peut se généraliser à tout le corps.
Réflexes tendineux et cutanés exagérés ou l’inverse.
Hyperesthésie ou l’inverse.
Fièvre pouvant monter jusqu’à 4.0“.
Pouls rapide (surveiller le pouls pour le diagnostic.)
Étatsaburral. Souvent ictère léger (1).
Albuminurie fréquente.
Formes. Forme dite subaigüe: délire de rêve seul.
Forme plus grave aiguë ou suraiguë avec confusion.
Evolution. Après quatre jours en règle générale, exceptionnellementquelques heures ou quelques semaines et même plus, le délire cesse le jour pour continuer la nuit, puis cesse tout à fait. II y a guérison, quelquefois après une crise de sommeil prolongé.
La mort survient soit avec hyperthermie et grande agitation, incohérence extrême (forme de « délire aigu »), soit par épuisement avec peu ou pas de fièvre ou hypothermie.
Complications. — ■ Accès épileptiques (quelquefois mortels). Pneumonie, surtout du sommet, et grave.
Suites. Parfois hallucinations ou idées délirantes isolées qui finissent par disparaître. Perte du souvenir de l’accès plus ou moins marquée.
Diagnostic. Avec tous les délires de rêve : rechercher les hallucinations d’animaux, professionnelles, la peur, le tremblement.
Traitement. — Internement. Alitement. Régime lacté. Bains tièdes prolongés ou froids (veiller au cœur). Chloral.
B. — Délire de persécution alcoolique. — L’irritahilité, les cauchemars, l’insomnie de l’alcoolique chronique augmentent, et il finit souvent par se développer une courte période de rêve prolongé où le malade puise ordinairement ses idées délirantes. Celui-ci est devenu un persécuté; contrairement au delirium tremens les hallucinations de l’ouïe prédominent, les visuelles sont rares ou seulement nocturnes et les idées délirantes ont tendance à la systématisation : ce n’est plus un délire de rêve. L’aspect du malade dilfère de celui du delirium tremens, car le malade est
(1) On peut se demander avec Klippel si des lésions seraient point la cause du delirium tremens.
hépatiqi
alcooliques ne
INTOXICATIONS
totalement orienté, comme dans les folies systématiques. Mais il est déprimé, triste, souvent il a peur ou présente de 1 angoisse, et il réagit contre ses persécuteurs par les plaintes, la fuite, le suicide, ou au contraire le meurtre. Quelquefois les hallucinations de l’ouïe sont très limitées, comme obsédantes, et l’idée de persécution également.
Formes. — Délire de persécution; pseudo-melancolie avec crainte du futur; délire de jalousie (très caractéristique par les absurdités que débite le malade). ^
Évolution. — Guérison au bout de quelques semaines a que ques mois. Quelquefois passage à l’état chronique; c’est alors la folie systématisée alcoolique, la paranoïa alcoolique chronique.
Diaqnostic. — Avec les folies systématiques et la mélancolie : rechercher les hallucinations visuelles, la peur, les signes de l’alcoolisme chronique et l’albumine dans l’urine.
Traitement. — Internement; privation d’alcool; surveillance contre le suicide. .
C. Hallucinations persistantes. — Ce sont ordinairement des
hallucinations auditives à la réalité desquelles croit le malade, mais qui n’entraînent pas un délire surajouté abstrait, sauf exception, et alors il y a délire systématisé secondaire. Elles peuvent durer très longtemps. , • j ,
j) Psychose POLTNÉvRiTiQUE DE Korsakoff. — Quelquetois début
insidieux; plus souvent par le delirium tremens.
Elle est essentiellement caractérisée par le syndrome mental de Korsakoff, avec ou sans confusion ou délire de rêve, et par les périphériques. Je rappelle encore que ce syndrome consiste en la réunion plus ou moins complète des signes suivants :
Perte des souvenirs (« amnésie rétrograde ») ;
Incapacité d’en acquérir de nouveaux (« amnésie antérograde » , « amnésie continue », perte du pouvoir d’acquisition);
Pseudo-souvenirs;
Désorientation dans le temps et le monde extérieur.
Quand il n’y pas de confusion ni de démence marquée, ce qui me paraît être fréquent, il s’y joint une humeur à la fois indifférente et optimiste bien spéciale (1).
(U J'aiouterai cette remarque que les trois malades que j ai vus présentant ce svndroX et qui n’étaient pas des déments séniles, mais 1 un alcoolique, 1 autre syphilitique, e’t ledernier alwolique et syphilitique, ces trois malades avaient autour de 60 ans. Et Bo... (voyez p. 310) avait 64 ans.