INTRODUCTION
SOCIOLOGIE est un mot nouveau. Îl y a peu d'années encore on appelait publicistes ceux qui s’en occupaient. Récemment, on a traduit par Science Sociale le mot de Sociology que Spencer avait mis en tête de son admirable livre et qu’il avait d’ailleurs emprunté à Auguste Comte. Puis, on s’est aperçu que cette science était assez personnelle, je veux dire assez distincte de toutes les autres, pour mériter un nom spécial. En outre, il fallait un titre pour désigner ses adeptes. Ne pouvant le faire dériver de Science Sociale, on a adopté Sociologie qui s’y prête mieux. * Mais, quel que soit le nom dont on l’appelle, elle est l’anatomie du corps social, toujours en ayant soin de rejeter l’idée politique qui n’a rien à faire ici. Elle complète l’analogie entre le cercle des sciences qui s'occupent du corps humain et celui des sciences qui étudient la société. La Politique a des rapports évidents avec la Philosophie. L'Economie politique est la Physiologie de la Société. Il restait à trouver, à constituer une science qui s’occupât des organes sociaux, non pas dans leurs fonctions, mais dans leur nature. C'est la SCIENCE SOCIALE. Elle est née d'hier. Ce n’est pas surprenant. À la vérité, le besoin en était immense. Elle ne fait, ilest vrai, que formuler ce
que dit le bon sens. Mais, c’est précisément pour cela que l'éclosion en a été désespérément lente. Nous avons tous, dans l’esprit comme dans les sens, une routine dont nous ne parvenons pas à nous dégager. J’aurai souvent à me servir de comparaisons pour exprimer ma pensée, et je vais commencer tout de suite. Naguère, une certaine école de peinture à inventé l’impressio- nisme. Elle met sur la toile, non pas ce quiest, mais ce que nous voyons réellement. Si, par exemple, un de ses adeptes veut nous montrer une voiture en mouvement, il n’a garde de tracer les rayons de ses roues, le brillant de sa peinture. I la peint aux contours indéecis, portée sur quatre disques marqués de points lumineux, telle enfin que nous la montrerait un appareil photographique perfectionné. D'où vient le peu d'extension qu'ont pris les principes de cette école (1)? Tout simplement de qu'il n’est pas vrai que notre œil voie. Il ne fait que transmettre les impressions reçues à notre cerveau. Là, elles se trouvent associées avec des éléments divers, principalement avec l'habitude et notre moi perçoit parfaitement, à l’aide de ces’ organes multiples, que la roue n’est pas un disque et que la caisse de la voiture à des contours nettement définis.
De même, quand nous étudions un phénomène social, nous ne pouvons pas le dégager des idées que l’habitude nous a fait concevoir. J'ai toujours eu une admiration profonde pour le Huron de Voltaire. Certainement notre monde avec ses banalités, son « déjà-vu » perpétuel, offrirait le spectacle le plus intéressant à celui qui pourrait l’étudier comme était censé le faire le héros du grand rieur. Mais là gît précisément la difficulté. Prenez l’athée le plus convaincu : s’il a eu une éducation religieuse, et s’il est honnête, ce ne sera qu'avec le front pâle et une main
(1) Je laisse, bien entenaäu, de côté l'influence qu’elle a pu avoir sur les autres.