‹ Éléments de sociologieChapitre 2 sur 79 · INTRODUCTION D · texte numérisé non relu

INTRODUCTION D

à ë tremblante qu'il profanera un vase sacré. De même qu'il est assujetti aux salutaires principes de son enfance, nous sommes toujours esclaves des préjugés de notre jeune âge.

Ce serait à désespérer si les grands progrès accomplis par l'économie politique n'étaient là pour nous réconforter. La science d'Adam Smith était fondée, elle aussi, sur les simples perceptions du sens commun. Elle à eu à lutter contre l'éternel obstacle des idées préconcues. Aujourd’hui, elle régit le monde ; un peu trop même, car ses apôtres de ses constatations veulent faire des lois et transforment en dogmes ses hypothèses. Le terrain qu'elle a gagné est dûment acquis à la cause du raisonnement et se trouve tout préparé pour notre Sociologie.

C’est peut-être par suite de ce fait que l'on confond, presque généralement, la sociologie et l’économie. Journellement, nous voyons que l’on place dans le domaine de la sociologie ce qui appartient légitimement à sa voisine. Presque toutes les doctrines qui ont étonné la société par leurs audaces ne faisaient qu'introduire des changements économiques, et, sauf le fouriérismé, aucun système nouveau n'a manifesté la volonté de rénover ce tuf qui est notre organisation sociale. Louis Blanc et son Organisation du travail, le Collectivisme et sa mise en commun des instruments de production, sont des modalités diverses du système économique, mais ne changent rien à cette organisation sociale, à cette forme d’agrégation qui nous ont été transmises par les siècles et qui depuis dix-huit cents ans au moins se continuent sans variations et sans oscillations.

Les trois sciences qui s’occupent de l'être social ont entre elles des rapports que l’on reconnaitra bien étroits si l’on se rappelle leur assimilation aux sciences qui étudient l'être humain. De même qu’une révolution dans l'anatomie amènerait probablement une révolution dans la physiologie, l'immense développement

pris par l’économie, les modifications profondes subies par la politique, ont amené l'accroissement de leur troisième sœur, la science sociale. Jusqu'à un temps bien rapproché de nous, celle-ci n'existait que comme science d'observation. Aujourd’hui elle devient une science de prévisions. Les faits politiques, les phénomènes économiques ont si grandement altéré les fonctions des organes sociaux que la nature même de ceux-ci va s’en trouver modifiée. Ce n’est donc plus aujourd’hui une science de luxe, que la sociologie. Appelés à bâtir l’édifice nouveau, nous devons connaître aussi bien les matériaux qui le composeront que le terrain sur lequel il s’élèvera. Surtout l'étude s’impose des obstacles que nous rencontrerons. De là vient cet élan qui emporte tous les esprits jeunes vers l'étude de cette science née avec le monde, mais baptisée depuis hier.

Royer-Collard disait, sous la Restauration, que la démocratie coulait à pleins bords. Il nous a dérobé une expression qui serait mieux employée de nos jours. L'œuvre de la révolution a été achevée par les progrès matériels accomplis dans notre siècle, Les chemins de fer, les télégraphes, la mobilisation des richesses ont tellement complété le travail du pic révolutionnaire que le vieil édifice social git, en ruines, sur ce sol si profondément bouleversé. La religion ne nous unit plus. La hiérarchie sociale est à jamais supprimée. Les liens entre artisans du même métier, marchands de la même corporation, nobles de la même caste, ces liens sont à jamais brisés. Le marteau de 93 a bien réellement fait de la poussière humaine avec. ce qu'il a démoli. Ces atomes qu'il a éparpillés aux quatre vents se recherchent aujourd’hui. L’aspiration vers le mieux qui est le grand ressort de notre humanité nous pousse vers une constitution, une organisation nouvelles. Les projets des utopistes, soit : le Saint-Simonisme, le Collectivisme, les cercles

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catholiques, tout cela, bon ou mauvais, raisonnable ou insensé, indique ce besoin absolu qu'a la démocratie de remplacer par une organisation modernisée, ces organisations qu'elle et leur caducité ont à jamais détruites. Rechercher quel est le système à préférer, c’est l'affaire ou de la politique ou de l’économie. Indiquer les matériaux qui sont sous la main de l’ouvrier, signaler leur degré de résistance ou mettre en garde contre leur inhérente faiblesse, c’est la fonction de la sociologie, son but, sa grandeur.

Est-ce bien réellement une science? Oui, si lorsqu'une doctrine apporte des enseignements précis, irréfutables, elle mérite ec titre. Non, si pour cela on exige d'elle des conclusions rigides et des ordres qui ne peuvent changer. La sociologie est une science comme l’économie. Elle dit: « Voilà ce qui est». Si elle se hasarde à dire: « Voilà ce qui devrait être », elle abdique sa mission. À la vérité, de ce qui est, il est souvent facile de déduire ce qui devrait être, mais le champ d’action de ces sciences est un peu le cœur de l’homme, ondoyant et divers. Elles doivent laisser à chacun une liberté d'appréciation qu’elles ne sauraient restreindre qu’en diminuant leur propre influence. Leurs enseignements sont subjectifs. Les principes sont des forces. Il ne sont pas des bases et le dernier mot de la science humaine est encore le « que sais-je ? » de notre grand Montaigne.

Si jamais science ne fut plus utile, jamais aucune ne fut plus ignorée. Cela tient d’abord à notre éloignement pour tout ce qui n’est pas d’une utilité immédiatement tangible. Les esprits mathématiques reprochent à notre science de ne pas apporter, d'enseignement assez impérieux. Les politiques la condamnent parce qu’elle ne s’occupe pas de la constitution actuelle. La masse, parce qu’elle a un nom peu euphonique, parce que son effet sur notre bien-être ou nos passions est imperceptible. Aïnsi |

dédaignée par ceux qui pensent, rebutant ceux qui ne pensent pas, elle reste l’apanage du petit nombre qui ne cherche dans l'étude ni la satisfaction de ses ambitions, ni un prétexte à popularité.

Toutes les sciences ont pour adversaires naturels l'ignorance, la routine et l’irréflexion, mais la sociologie a, de plus, contre elle, les préjugés les plus chers. Elle heurte des idées que léducation a glissées toutes faites dans notre cerveau. Elle blesse souvent notre patriotisme. Elle contrarie nos espoirs de revanche ou de revendications de castes. Plus souvent encore, elle heurte de front ces habitudes d’esprit que nous donne l’éducation religieuse. Je faisais allusion, en commencant, à la louable répugnance qu'éprouve un athée bien élevé à profaner ce qu'il a adoré jadis. Si l’on veut un exemple moins extrême, mais aussi concluant, que l’on aille demander à une habitante de la rue de Lille ou de la rue de Varennes de reconnaître qu’un libre penseur convaincu est aussi respectable qu’un prêtre de bonne foi, ou, si l’on veut, que l’on tâche de faire reconnaître par un Français que l'hostilité persistante des Arabes d'Algérie mérite l’admiration juste autant que la fidélité inébranlable des Alsaciens- Lorrains à cette patrie dont on les a séparés.

Ce n’est là qu’un exemple. Dans le cours de cette étude, nous en trouverons de nombreux. Dès à présent, il suffit de prouver que nous apportons une mauvaise foi naïve dans l'appréciation de tous les faits sociaux. Cette mauvaise foi, involontaire et respectable, est ur des facteurs puissants de tous les phénomènes humains. Ne l’oublions jamais ! Gardons-nous d’étudier l’humanité comme un corps sans pensée, ou comme une machine sans réflexion. L'erreur est peut-être la base de tous les jugements humainement vrais, comme elle est le fondement de bien des bonheurs qu'il serait injuste et cruel de déclarer faux.

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