‹ Éléments de sociologieChapitre 33 sur 79 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Leurs rapports. — Analogie entre l'Economie et la Physiologie. — La liberté

Economiqne. — La répartition des richesses. — L’établissement des classes. — Le libre-échange et la fusion des peuples. — La théorie des salaires et le principe de population. — Les Enfants trouvés. — La charité.

Ce ne sont pas seulement des rapports de voisinage que ceux qui existent entre ces deux sciences. Leur domaine n'est pas purement limitrophe. Il se confond parfois et, s’il n’y avait déjà trop de néologismes, l’on pourrait dire qu'il est de nombreuses questions socio-économiques. Et ce mot même dirait mal ce qu'il serait destiné à exprimer. Il existe une science nommée l’économie sociale, trop voisine de l’économie politique pour qu’elle puisse étudier ces questions dont je parle et qui intéressent à un égal degré la sociologie et l’économie politique.

Celles-ci surgissent dès que l’on envisage un phénomène économique dont l'influence atteint l’espèce et les bases sociales. En en exceptant la propriété, qui ne saurait être compromise qu'après la destruction de ce que nous appelons aujourd’hui la science économique, la religion placée en dehors et au-dessus deses lois, les titres des chapitres de ce livre désignent chacun un de ces problèmes où les faits économiques constituent des facteurs

importants.

Ce n’est pas d’hier que l'Economie a été comparée à la physiologie, celle-ci étant aux individus ce que celle-là est aux peuples. Etudier les forces sociales, les rouages sociaux sans étudier l’action de ces forces sur ces rouages serait évidemment œuvre incomplète. |

La liberté économique est peut-être la plus tangible des libertés. Politiquement et civilement, l'individu peut se juger libre alors qu'il l’est fort peu et, de plus, tenir médiocrement à l’être. Mais il ne peut se méprendre, si des règlements viennent enchainer son industrie, gouverner son usine, aménager ses cultures. Il ne peut se méprendre lorsque des tarifs l'empêchent de trafiquer avec telle ou telle nation voisine. Et, cependant, ce n’est guère que depuis un siècle qu’elle est réclamée ; à l’heure même où j'écris, une partie de ceux qui semblaient destinés à en profiter demandent qu’on la supprime.

Nous pouvons dans cette étude sommaire la diviser en deux éléments : La liberté des échanges internationaux et la liberté de l’industrie intérieure.

Les règlements industriels ont cessé d’exister. C'était une conception barbare que de vouloir substituer la direction d’un fonctionnaire à celle de l'industriel, seul intéressé à la prospérité d’une industrie. Il faut lire, dans Roland de la Plâtrière, les excès où l’on était arrivé quelques mois avant la Révolution.

Avec une rapidité peut-être excessive, la liberté absolue a succédé à la réglementation sans limites. Sauf l'exception des métaux précieux, tout producteur peut produire la marchandise qu'il veut et l’offrir au prix qui lui plait. La libre concurrence l’empéchera de vendre si ce prix est trop haut, de vendre longtemps si sa marchandise est trop mauvaise.

Cette liberté absolue n’a porté, d’abord, que de bons fruits: Chacune des maisons productrices a tâché, sans relâche, d’améliorer le produit ou d’en abaisser le coût. Cette lutte a amené des inconvénients graves et multiples. Un d’entre eux a été celui-ci : La destruction de tous les liens qui attachaient l'industriel à son industrie et à sa ville, coïncidant avec d’autres facteurs, a permis une certaine mobilité d'existence, si je puis dire, et entrainé la naissance d’une catégorie de producteurs qui créent successivement des industries diverses, ou changent dix fois de région. La concurrence ne les atteint plus qu’en ce qui touche le prix de vente; mais la brièveté, acceptée à l'avance, de leur entreprise les fait échapper à l'obligation de produire « bon ». — Le danger n’est pas sans importance. Ou les fabricants stables, sérieux, sont ruinés par cette succession de concurrents transitoires, comptant pour rien la valeur de la raison sociale, et nous perdons les meilleurs artisans de progrès technique en même temps que les plus solides appuis du progrès social; ou bien ils adoptent le système nouveau. Le consommateur ne trouve plus ce que la langue vulgaire appelle si justement des « maisons de confiance ». La suspicion entre dans les rapports d’acheteur à vendeur et c’est une funeste habitude, prompte à se glisser partout, à pénétrer dans les relations d’associé à associé, de citoyen à citoyen.

D’autres fois, tous les industriels d’une cité, d’une région sont un peu solidaires : les fabricants de soies à Lyon, d'armes à Saint-Etienne, de spiritueux à Cognac. En ce cas, le dommage causé par le producteur qui n’a d'autre souci que le succès immédiat et sans lendemain est plus direct. La réputation de l’industrie locale est une part considérable de leur outillage commercial. Par cela seul que les étoffes, les fusils ou les liquides venaient de telle et telle ville, ils avaient une valeur plus grande, la vente en était plus aisée, et ces avantages restaient indépendants de ceux

apportés par la plus ou moins grande notoriété de la maison. Les producteurs à bas prix leur ont enlevé les premiers sans rien ajouter au second. Le dommage se généralise, non pas seulement parce que le tort fait à des industriels de France atteint l’industrie française, mais parce que le discrédit porté sur certains articles rejaillit, à l'étranger, sur tous nos articles. Le mal dépasse les frontières : Les producteurs allemands ou belges peuvent librement suivre le fameux « mauvais et bon marché », n'étant plus obligés de lutter avec notre ancien renom de supériorité.

La liberté, dit un vieil adage, est pareille à la lance d'Achille et guérit elle-même les plaies qu’elle cause. Ce n’est jamais très sûr et dans le eas actuel, la liberté toujours pareille laisse le mal toujours grandissant. L'on essaye d’y remédier par les marques de fabrique collective. Peut-être y aura-t-il progrès, mais que, par un abus des mots, on ne tâche pas d'affirmer qu’il sera dû à la liberté, sous prétexte que ce progrès n’est devenu possible que par la liberté des syndicats. C’est bel et bien une restriction à la liberté que cette obligation de fabriquer de telle ou telle façon pour avoir cette marque privilégiée. Restriction en tous points louable, mais restriction. Ce n’est pas le seul cas où la liberté n’est bienfaisante que si elle se limite.

L'obligation de vendre à bas prix amène la dépréciation de la qualité, mais cette dépréciation ne peut continuer indéfiniment. Pour si bon marché que l’on vende du drap, encore faut-il qu’il ne se déchire pas en le mesurant. Reste, pour le fabricant qui veut lutter contre la concurrence, la ressource de diminuer les frais de production. Les loyers et les impôts ne sont pas en son pouvoir. Les matières premières auraient plutôt une tendance à

hausser, sous le coup des demandes exagérées (1). C'est sur la main d'œuvre que les économies porteront et ce sont les salaires que l’on tâchera de diminuer.

Nous voilà au milieu de la question la plus ardue de l’époque. Les enseignements de la science économique ont été si souvent démentis par les faits, et ceux-ci, d’ailleurs, ont si souvent engendré des conclusions manifestement fausses qu’il est bon de n’en parler qu'avec l’aide du sens commun.

Le capital ou, pour mieux dire, les patrons éprouvent un besoin presque constant d’abaisser le salaire. Les temps où, selon Cobden, les patrons courent après les ouvriers, sont rares. Même lorsqu'ils arrivent, la concurrence fait aux premiers une loi d'économiser sur le seul facteur variable des frais de production. La loi de l'offre et de la demande règle les salaires infiniment mieux que toute réglementation coactive. C’est vrai et l’on me dispensera de le démontrer ou même de citer les auteurs qui l’ont fait avec éloquence. Mais ce mieux est tout relatif, n’est qu'un « moins mal ». Entre deux associés, si l’un a exposé sa vie et celle des siens et l’autre une porüon de son capital disponible, la partie n’est pas égale. Tant que le régime des petits patrons a subsisté, ils avaient mis dans l’entreprise, sinon toujours l'intégralité de leurs ressources, du moins leur renom et leur honneur commercial. À une rupture de l'association, ils risquaient presque autant, autant même, si l’on tient compte des situations diverses, que leurs ouvriers. Mais aujourd'hui, la petite industrie a vécu. Les Compagnies remplacent les patrons. Le diflérend n’est plus entre deux hommes de chair et d’os. L'instinct de sympathie ne vient plus graisser les rouages, si l’on tolère le mot. D’un côté, un groupe impersonnel, dont chaque membre met dans l’indus-

(1) Abstraction faite des facteurs communs, tels que labaissement de prix de transport.

trie commune une part très faible de son avoir, quin’a aucun intérêt de sentiment à éviter le conflit, qui n’a qu’un but, les gros dividendes. De l’autre des hommes qui mourront de faim s'ils se révoltent contre les conditions qu’on leur fait et s'ils quittent l'atelier.

Evidemment, c’est la liberté qui amène cet état de choses, et nul n’en est responsable. Mais il est dommageable à la société, d’abord parce qu’un grand nombre d'individus en souffre et, de plus, parce qu’il tend à amener une formidable explosion où la paix sociale sombrera.

L’équité n’a rien à voir dans la question. Le seul fait que le salaire est toujours payé, même si l’exercice est improductif. l’assimile à une marchandise. Peu importe qu'il diffère ou non des autres marchandises. — La participation aux bénéfices est illusoire dans les mauvaises années. Dans les bonnes, elle équivaut à un supplément de salaire que l’on obtiendrait directement, dans ces périodes favorisées, et qui aurait cet avantage pour l’ouvrier d’être moins aisément supprimée quand viendraient les temps moins heureux.

Le remède ? Je sais bien où il n’est pas, si j'ignore où il est. II n’est ni dans les tarifs, ni dans la fixation des heures de travail, ni dans la prohibition du travail des femmes.

En 1885, dans la région lyonnaise, une formidable grève ne se termina que lorsque les patrons acceptèrent les tarifs de façon. L'Isère est pleine de « façonniers, usines qui reçoivent de Lyon les matières premières et les rendent façonnées, moyennant un prix donné. Ce tarif, longuement débattu, fonctionna tant que l'industrie eut des débouchés considérables. Bientôt les Lyonnais durent diminuer le prix payé aux façonniers et ceux-ci donnèrent le choix aux ouvriers : Ou travailler en dessous du tarif ou ne pas travailler du tout. Notez que les façonniers sont presque

tous riches, que chacun d’eux occupe à peu près tous les ouvriers d’un village groupé autour de l’usine. Très évidemment, c'était la mort sans phrases. Et chaque ouvrier n’avait qu’une préoccupation, réduire assez ses prétentions pour ne pas être renvoyé de l'usine, tout en ne mourant pas de faim. Les faconniers, eux, abaissèrent leurs prix en conséquence pour avoir de ces commandes devenues rares etles salaires, en dépit de tous les tarifs du monde, arrivèrent à leur limite inférieure, celle où le salarié ne peut plus alimenter la machine humaine.

De même pour les heures de travail. En empêchant le travail des femmes. notre parlement ferait une œuvre mauvaise, si elle n’était inutile. « Ouvrière est un mot honteux pour le peuple qui l’'emploie. » Peut-être. La femme qui vend son corps pour se nourrir est-elle un résultat meilleur ? Celle qui peut ne pas travailler à l'atelier ne le fait pas. Elles usurpent, dit-on, la place des hommes ? Combien y a-t-il en France de femmes ouvrières dont le mari n'ait pas de travail lorqu’elles en ont? si peu, que les circonstances exceptionnelles motivent tous les cas semblables.

L'esprit public à sa routine. Rien ne nous paraît plus naturel que de voir se chiffrer par centaines de mille francs les bénéfices annuels du patron de centaines d'ouvriers. Peut-être est-ce très juste. Peut-être ne l’est-ce pas. IL faudrait pour en juger avoir d’autres arguments que celui qui nous dit: « Cela a toujours été ainsi ».

Le patron apporte dans l’industrie des qualités essentielles. Il est très naturel qu’elles lui soient payées. Mais leur valeur diminue, car elles se généralisent beaucoup. L'ouvrier maçon qui avait quelque intelligence, à l’aurore des grands travaux publics,

arrivait sûrement à la fortune (1). Aujourd’hui, il devrait, pour ‘atteindre ce résultat, être tout autrement doué car ce n’est pas sans peine que l’on est exceptionnel, par le temps qui court. Aussi, reste-t-il à prouver que c’est bien les qualités du patron que l’on rémunère et non pas seulement la chance qu'il a d'occuper cette situation.

Certainement, et sans préjuger si ce serait mieux ou pire, il est permis de concevoir une répartition toute différente des produits de l’industrie.

Ce qui se présente d’abord à l’esprit, c’est l'insignifiance du résultat que l’on obtiendrait dans certain cas, l'impossibilité de l'obtenir dans d’autres. Que les bénéfices du patron, déduction faite des intérêts afférents à son argent, soient distribués entreles ouvriers, et la situation de ceux-ci ne sera guère améliorée. Si l’on voulait introduire cette réforme dans les entreprises anonymes, l'argent émigrerait ou s’emploierait ailleurs que dans l'industrie. Lé

Cette inégalité dans le partage des bénéfices qu’il parait malaisé et inutile de supprimer amène les classes, et nous avons vu tout l’essor qu’en reçoit le corps social.

Une nation produit chaque année une masse déterminée de produits et d’utilités. Elle en consomme la majeure partie, échange le surplus avec le superflu des autres peuples qui vient s'ajouter à sa consommation ou augmenter son épargne. Chacune de ces utilités, chacun de ces produits a coûté à établir une certaine somme dont un des éléments est le prix de la main d'œuvre. De même que l’on totalise les produits, de même on totalise cette main d'œuvre. La quantité totale des produits est limitée, par

il) Voir Léon Faucher, Mélanges. t. Il.

définition, puisque la nation ne peut produire que ce que les. citoyens peuvent consommer et payer, plus ce que ses voisins veulent bien lui acheter. Leur valeur ne l’est pas moins, car les nationaux ne paieront, et les voisins n’achèteront que si le prix est en proportion de lutilité qu’ils attendent de l’achat, et cette utilité ne change pas. — La quantité et la valeur de la main d'œuvre employée sont définies par le fait que cette valeur est la différence entrele prix d’ensemble et les autres frais de production que la concurrence a, par hypothèse, rabaissés à un minimum à peu près constant, tout au moins durable.

C’est cette dernière somme qui constitue le fonds des salaires. Avant de le déclarer invariable, je veux affirmer que je ne le crois pas éternellement tel. Il l’est actuellement et le sera tant que les mœurs industrielles n’auront pas été, de fond en comble, renouvelées dans un sens que l’on n’entrevoit même pas.

Ce fonds se répartit entre tous les travailleurs. Si leur nombre augmente, la portion individuelle diminue, diminue jusqu’à devenir insuffisante. Et ce serait la mort par la faim, si la mort par les privations ne la prévenait. Cette loi, rigide, mathématique, aussi froidement simple qu’une division arithmétique, ne va pas se laisser modifier par les nécessités d’existence de ceux qu’elle vise. Le fonds des salaires est une somme déterminée qui se partage entre les ouvriers travaillant. Elle n’a pas à prévoir l’exiguité du quotient.

L'homme est une merveilleuse machine qui fonctionne sous tous les climats et s’accommode, s’il le faut, de la pénurie et de la pléthore. Lorsque les parts deviennent trop minces, il découvre que ce qu’il croyait être des besoins était des superfluités. Il se réduit ainsi pour faire place aux autres, à ce grand banquet si mal approvisionné.

La mortalité est ainsi retardée. En tous cas, son œuvre

devient moins apparente, plus hypocrite. On enregistre au bulletin démographique de nombreux décès par consomption ou phtisie et le public n’y voit pas l'avertissement lugubre que lui donneraient des morts par inanition.

Puis, cette période où chacun se rationne donne à chacun des convives surabondants le temps de produire aussi eux-mêmes. Voilà où commencent les dangereuses illusions. Si un milliard d'êtres produisent une quantité N de subsistance suffisante à leurs besoins, deux milliards produisent 2 N et vivront aussi bien.

Malthus a prouvé le contraire. Et victorieusement, si l’on voit, dans ses célèbres progressions arithmétique et géométrique, ce qu’elles sont en réalité, l’énoncé d’une tendance.

Rossi acceptait même la progression géométrique de Ia population et disait: « La démonstration est facile. Toutes les fois que vous aurez plusieurs produits ayant chacun une force reproductive égale à celle du producteur, vous arriverez nécessairement à une progression géométrique plus ou moins rapide. »

En ce qui touche la progression arithmétique des subsistances, il n’est besoin que de se rappeler que le capital est nécessaire à leur production et combien il est lent à se former. Les terres cultivables sont limitées. On peut accroître leur rendement, certes, mais si cent francs d'engrais augmentent la récolte de vingt hectolitres, croit-on que deux cents francs l’'augmenteraient de quarante?

La loi de l'offre et de la demande est inéluctable et dès que la population s'accroît, en sus de la difficulté d’accroissement des subsistances, les salariés, n’ayant à se partager qu’un fonds des salaires imperceptiblement accru, trouvent les denrées haussant de prix par le fait de la demande plus considérable.

S'il n’y a plus de famines et de ces terriblés calamités publiques,

le mal reste immense. Les plus faibles succombent, les forts s’affaiblissent, la race s’étiole. Le vice fleurit, trouvant dans la misère une raison et une excuse. Des séditions surviennent parfois, les malheureux ne s'étant pas désaccoutumés de voir dans le gouvernement une sous-providence. Les gouvernants veulent détourner ses fureurs grondantes, font une guerre et l'équilibre est hideusement rétabli.

Depuis les origines du monde, les mêmes faits se reproduisent. La population s'accroît démesurément. Les épidémies, les famines et la guerre la ramènent à une juste proportion avec les subsistances. Celles-ci augmentent avec le travail et le progrès. Bientôt la population doit encore être décimée. Les obstacles préventifs, les infanticides, le massacre des prisonniers, les avortements, les vices diminuent le mal sans le supprimer. De nos jours, les subsistances se sont énormément développées, les machines figurent un grand nombre d'hommes qui produiraient sans consommer, les habitudes de prévoyance prennent le dessus mais le problème reste toujours ouvert.

Autrefois, ces horreurs avaient, non pas une compensation impossible, mais un palliatif. La misère abattait d’abord les plus faibles, puis les moins forts. La sélection améliorait sans cesse la race et c’est à elle que nous devons la noblesse humaine. Tout semble aujourd’hui prévu et calculé pour faire de la sélection à l’mverse.

Ce n’est pas seulement la quasi-prohibition que le système des armées permanentes met à la reproduction des meilleurs. C’est encore et surtout le soin qu’apporte la société à prolonger l'existence des plus faibles, à leur permettre d’engendrer à leur tour des êtres chétifs, poids mort de l’organisme social. Il existe deux sortes de charité que l’on confond trop: La première, qui aequitte la société de son devoir et qui suit son intérêt

protège l'individu contre l'incapacité temporaire ou accidentelle de subvenir à ses besoins. Ou bien encore, elle paie au travailleur une dette sacrée, en mettant à l’abri de la misère les derniers jours d’une vie qu'il lui a consacrée. L’autre échappe à la science qui aime mieux l'ignorer que la condamner.

On a essayé de prévenir le mal. Dans plusieurs pays d'Europe, le mariage n’est permis que si les postulants justifient de certaines ressources. Outre la cruauté de la prohibition, elle atteint rarement son but et la statistique de cette année nous montre la Bavière avec 29, 2 0/0 d'enfants naturels. En France, on a supprimé les tours. Une nuageuse philanthropie a blâmé cette suppression et pourtant la morale et la société y ont certainement gagné. N'’était-ce pas promettre une prime à l’immoralité et à l’imprévoyance que de recueillir aussi aisément et sans blâme les enfants qui en naissaient ? L’effort de faire l’acte officiel d'abandon est un frein à double effet qui peut quelquefois prévenir la faute et souvent amener la coupable à garder son enfant. Ce que nous avons dit des enfants natureis s'applique, et mieux encore, aux enfants trouvés.

Que les infanticides en soient augmentés, c’est ce que nie la statistique. Le seraient-ils qu’il resterait à prouver que l’accroissement provient de la suppression des tours et non de la complaisance des jurys.

Saint-Simon affirmait que l’âge d’or est devant nous. Peut-être; mais à quoi reconnaître ce temps fortuné ? En d’autres termes, où est le but de l'humanité ?

Elle en a un, certes. On peut être fort embarrassé de l’expliquer avec quelque précision, mais le seul fait de dire, d'écrire, de croire que l’humanité à fait un progrès équivaut à reconnaitre qu'elle a fait un pas vers ce point que l’on peut bien appeler but, puisque c’est un progrès que d’en approcher.

En supposant un état où toutes les injustices seraient prévenues, toutes les indigences évitées, on créerait une nouvelle utopie à la possibilité de laquelle nul ne croirait ; mais, de plus, ce ne serait là qu’un idéal économique, réalisable ou non, et point du tout l'idéal sociologique. Ce n’est pas alors que l’évolution est démontrée être la résultante de toute vie, que l’on peut rêver, comme but, une stagnation paresseuse, fût-ce au milieu de toutes les délices.

La sociologie n’a point à s’occuper de la fin métaphysique de l'humanité. Elle devrait laisser la place libre à la théologie si elle envisageait l'absorption finale de l’univers dans le sein du Grand- Etre. |

Dans ces questions, où le résultat des raisonnements ne peut aucunement être contrôlé, il est difficile de distinguer le vrai

de l'imaginaire. Plutôt, l'imaginaire y peut devenir vrai. En admettant que les êtres humains vissent la fin de l’humanité dans la réalisation de certaines idées, qui pourrait nier la réalité de ce but, puisqu'il serait l’accomplissement de tous les désirs, le point vers lequel convergeraient tous les efforts ?

La sociologie reconnait son impuissance à assigner une destinée à l’humanité primitive. Les meilleures conditions de vie matérielle sont plutôt du domaine économique et se confondent, en tous Cas, avec la nécessité de la conservation de l'espèce. Mais elle voit que les hommes se sont fait un idéal, qu’ils ont imprimé une direction. pareille à leurs efforts pour l'avenir. Sans croire qu'il existe un point où la société humaine s’arrêtera avec la conscience d’avoir achevé sa route, elle juge que ce point indique le sens de la marche à accomplir, quitte à se reporter plus loin si jamais il est atteint. Pareil à cette chaise que l’on invite l'enfant à venir toucher et qui s’en recule lorsqu'il y va parvenir.

J'insiste sur ce fait qne la sociologie ne décide pas si ces progrès sont, ou non, absolus; qu’elle ne les juge des progrès que parce qu’ils sont des accomplissements. A des siècles de distance, elle pourrait reconnaître ce même caractère à des étapes humaines faites en sens différent.

Pour devenir science utile, elle doit tâcher d'enseigner à chacun le moyen à employer, la voie à suivre pour collaborer à ce progrès, pour le rendre plus rapide. Plus sûr, avant tout, est de n’y laisser mêlée aucune scorie, qui obligerait la machine sociale à battre à contre-vapeur ou à être brisée. Les divergences commencent à ce point. |

« Parfois, dit M. Fouillée (1), une volonté isolée — comme celle: d’un homme de génie, d’un Jésus, d’un Gutenberg, d’un Christophe Colomb — peut produire une transformation dans le monde. »

Certes! Mais la sociologie n’a guère à voir dans de tels exemples. Christophe Colomb n’a pas envisagé de révolution sociale. Il à « voulu, voulu, fortement voulu (2) » arriver jusqu’à un nouveau: monde, et sa volonté a surmonté tous les obstacles. Mais qu’il ait eu, un seul instant, l’idée du changement moral que cela produirait sur le vieux continent, que même il ait songé à l'avenir qu’il apportait à cette Amérique, évidemment non. Que Gutenberg ait deviné le « quatrième état», qu’en rendant mobiles ses formes de bois, il ait pressenti qu’il donnait des soldats — et des chefs — à cette opinion publique qu'il appelait au gouvernement, qui le croira? Il était un ouvrier, un artiste, un industriel, comme on voudra; il réalisait un progrès immense dans son art et som industrie, mais faisait aussi peu œuvre sociologique que Fulton construisant ses bateaux à vapeur.

Pour Jésus, tous, nous sommes d'accord. Divine ou humaine, son œuvre sociale est vertigineusement grande, la plus grande à laquelle les humains aient assisté. Et pourtant, toujours au point de vue sociologique, comme on en a exagéré la portée! C'est surtout la morale qu’elle a rénovée et Herbert Spencer montre si nettement combien seule la surface est atteinte par ses lois!

Que nous enseignerait l'exemple des deux premiers? Que l’artiste, l’ingénieur, le marin, le savant doivent lutter sans trêve pour réaliser les conceptions de leur génie, se rappeler que leur

(1) Science sociale contemporaine, p. 398.

(2) Alfieri.

Pa ÉLÉMENTS DE SOCIOLOGIE

portée est plus que matérielle. Non seulement Colomb et Gutenberg, mais James Watt et Stephenson ont « produit une transformation dans le monde ». Mais a-t-on peur que les inventeurs ne l’oublient ?

Si cet exemple prouvait quelque chose, ce serait à notre avis ceci : Gutenberg, Colomb, Watt, Stephenson, Fulton, Arkwright, Margraff, ont réalisé un changement immense, profond, définitif dans la vie sociologique; aucun d’eux ne l'avait pour but. — Depuis les anabaptistes jusqu’à Saint-Simon, bien des esprits, et des plus vigoureux, ont déployé toute la force de leur talent pour pousser la société dans une voie différente de celle qu’elle suivait alors. Tous ont échoué. — Ne faudrait-il pas en conclure que c’est l’involontaire qui gouverne le vaisseau-humanité ?

L'économie nous dit que la liberté des transactions — et des transactions de toute nature — est la seule organisation qui leur convienne. Si l'industriel tâche de servir les intérêts d'autrui en sacrifiant les siens, toujours d’après l'Économie, il compromettra les uns et les autres.

C’est ici moins le lieu d'examiner la vérité de ce précepte que de rechercher si on peut l’étendre dans le domaine de la sociologie. Chacun de nous: doit-il se borner à assurer ses propres aises, son propre bonheur et est-ce là pour lui la meilleure façon de contribuer au progrès général ?

Evidemment, non. De tout ce que nous avons vu jusqu'ici, ressort, indiscutable et immanent, le côté sociable de l'être humain. Et, aussi, l'impossibilité de scinder l’homme-individu de l’'hommemembre de l’agrégat, autrement que dans la dissertation et pour les besoins du raisonnement. En réalité ces deux qualités sont inséparables.

Que la proportion varie entre ces deux attributs, rien de plus certain. Mais si, dès le premier aspect, l’on voit que le lien social ne sera jamais resserré à ce point d'enlever absolument à l’homme toute personnalité, on conviendra aussi, et bien vite, que la vie individuelle est impossible, si elle n’abandonne quelque chose à la vie sociale. |

Ce serait assigner au labeur humain un salaire dont il ne voudrait pas, que de lui donner en récompense une satisfaction purement égoiste. |

D'un autre côté, peut-on croire que le progrès que recherchent les hommes soit seulement au profit de l’agrégat, et faire fonds sur un tel désintéressement ?

Progrès, en sociologie, est synonyme de développement. Qu'importe en quel sens, puisqu'il ne saurait être que vers ce point que la société prend pour idéal. |

Et c'est ce qui nous guidera vers l'intelligence de ce que peut : être l’avenir sociologique : à la fois développement du lien social et accroissement de la personnalité. En d’autres termes, augmentation constante de la liberté de l'individu, accroissement des devoirs que son libre consentement lui crée, des droits que le libre consentement des autres lui donne.

* La solution de ce problème, la réalisation de ce desideratum n’est pas aussi impossible qu'on le pourrait croire. Si l’on envisage parmi les entraves à la liberté, non seulement les institutions civiles, les tyrannies politiques, les mœurs, mais encore les obstacles naturels, il faut convenir que la société marche dans cette voie d’un pas, en somme, ininterrompu. Ce que la liberté perd par le contrôle de l’opinion s’accroissant, elle le regagne, et au delà, par les facilités nouvelles données à chacun de se mou-

voir et de changer de milieu. Le pouvoir politique attribué aw nombre constituerait la tyrannie la plus périlleuse, puisqu'elle est sans responsabilité, la plus facilement cruelle, parce qu’elle a un semblant de légitimité. L’adoucissement des lois coactives, les bases édictées par les lois mêmes qui ont créé le suffrage omnipotent, empêchent cette tyrannie d’être insupportable, du moins aux époques de paix. À l’heure des convulsions civiles, il est très indifférent que les lois reconnaissent tel ou tel pouvoir, puisque tous disparaissent devant la force.

Peut-être l’autre terme ne sera-t-il réalisé que dans un avenir plus lointain. L'homme a besoin de guides, pour ne pas devoir recommencer à tout instant les coûteuses expériences de ceux qui l’ont précédé.

Perdu, au milieu de la société immense, le facteur individuel prédomine en lui; son activité se perd, infructueuse, pour ne point voir où commence sa tâche. Pour l’accomplir, le levier lui manque. Les intelligences les plus hautes, les forces vives les plus réelles sont ainsi rendues inutiles, inaperçues qu’elles sont.

L’élan vers les associations, qui est un peu la caractéristique de l'actualité sociologique, provient de ce besoin. Il le satisfait mal peut-être. Ce ne sont que des associations politiques qui ont vu le jour, jusqu'ici. Il pourrait y en avoir d’autres et plus utiles. La conférence Molé-Tocqueville a permis de juger des valeurs qui, sans elle, auraient dû lutter longtemps pour s'affirmer. La maçonnerie à rendu de grands services dans le même ordre d'idées. Ce groupement ne saurait trop se multiplier. Chaque commune devrait avoir des sociétés où, en dehors d’un but charitable ou utile, les citoyens apprendraient à se connaître, pourraient remuer, non pas ces sujets politiques où la discussion ne vient jamais à bout des partis pris, mais ces questions d'intérêt général, à l'apparence modeste, à l’importance médiate gigantesque.

Les associations de capitaux, au point de vue économique, ont eu de parfaits résultats. Pourquoi faut-il qu’elles ne déterminent, en aucune façon, le groupement des personnes? Et ici une question se pose, si grave qu'on ne peut que l’énoncer, qu’un gros ouvrage seul pourrait tenter de l’approfondir : Le profit allant aux gros Capitaux par leur seule force d'attraction, indépendamment de tout travail, si minime soit-il, du possesseur, est-il légitime ? En d’autres termes, ne peut-il être empêché sans léser le droit intangible de propriété, et sans nuire aux intérêts généraux ?

y Je le répète, le lien social est aisé à perdre de vue s’il ne nous relie pas à une fraction visible de la société. — Cest le rôle le

plus sacré de la famille que de s’interposer entre l'individu et la collectivité, d’exciter en celui-là des sentiments d’abnégation, de solidarité, d'amour même qu’une légère extension fait profiter à celle-ci. |

Le grand et essentiel défaut de la famille, à ce point de vue, c’est qu’elle groupe des individus d'âge, de caractère, de talent absolument divers. Aussi ne supplée-t-elle qu'imparfaitement à ces groupements consentis qui réunissent ‘des hommes ayant au moins entre eux la similitude du but qu’ils se donnent.

Dans la famille, de plus, l'individu est tenu pour trop lié à son origine, aux faits et gestes de son enfance, à sa conduite d’adolescent. C’est un peu le principe de continuité qui est représenté par elle.

L'association, au contraire, où, si elle est nombreuse, le membre n’est guère connu personnellement que de peu de ses collègues, où il est l’égal de tous et peut parler sans contrainte aucune, sert le principe de mouvement. D'autant plus que les idées, par hypothèse, communes à ceux qui la composent, s’exaltent par cette

communauté, par l’absence de contradiction; surtout par ce fait, remarquable en toute assemblée, que chacun veut dépasser ses collègues par l’absolutisme de ses convictions.

Il est profondément regrettable, — toujours, bien entendu, pour le sociologiste — que la vie provinciale ait cessé à peu près d'exister. Que ce soit un avantage économiqne, politique même, soit. Mais alors que l'ambition légitime de la plupart des citoyens se bornait à utilement servir les intérêts de leur province ou de leur district, la considération qu'ils obtenaient était passée au crible. On les estimait, on leur savait gré de leur œuvre, non pas parce qu'ils occupaient telle ou telle fonction mais parce que leur vie privée, leur probité, leur caractère étaient dignes d’estime. Et on savait bien tout cela puisqu'ils n’avaient point fait un seul pas de leur carrière qui ne donnût lieu à une sorte de débat devant l'opinion de leurs voisins, de leurs camarades d’enfance.

Et quelle source intarissable de caractères, de natures, comme disait Goœthe. Une comparaison vulgaire me permettra d'exprimer ma pensée. Voyez ces pièces de ferronnerie, aujourd’hui introuvables, sinon dans les musées. Elles sont bizarres, souvent mal polies, incommodes. Mais vous y voyez l'originalité du dessin, la conception de l’ouvrier. Vous y découvrez même la trace de son marteau capricieux. Combien vous paraissent-elles supérieures aux ustensiles de fonte que notre quincaillerie débite par grosses! Et la différence n’est pas plus grande que celle qui sépare les esprits formés par la vie provinciale, ces esprits qui firent 1789, et les intelligences coulées au moule, polies par les mêmes redites et lieux communs mandés de Paris, ces intelligences qui nous font un si épouvantable 1889. 6

Mais que sert de déclamer ? Nous ne reverrons plus Montaigne ét Montesquieu écrire de leur province, pas plus que les balcons de fer forgé. L'étalonnage est le code du jour.

Mais enfin tout le monde ne va pas à Paris, tout le monde ne s’abonne pas à un journal pour savoir que penser. Il ÿ a encore de braves gens qui raisonnent par eux-mêmes et même très bien, lorsqu'ils ne s’associent pas à ceux dont le métier est de déraisonner. Ce sont eux qui devraient avoir la possibilité morale de se grouper, afin de pouvoir perdre de vue leur intérêt personnel immédiat, qui est leur but trop favori et qui le restera tant que personne ne leur prouvera que c’est le sacrifier que de ne pas le plier aux intérêts du lendemain.

L'agriculture ne sera pas seule à profiter des syndicats agricoles. Oh! qu'ils font une œuvre bonne et sainte, ceux qui dévouent leurs talents à les prêcher! Les outils ne seront pas longtemps syndiqués sans que les esprits le deviennent bientôt. La rivalité entre les syndicats laissera substituer l’émulation, mais en multipliant ses effets par le nombre des agriculteurs qui les composeront. Et quelle admirable école! Le paysan y apprendra qu'il est des devoirs librement acceptés, auxquels l'on peut matériellement se soustraire, mais auxquels notre propre intérêt nous rend fidèles, et que cet intérêt, alors, s’appelle « honneur ». — Je sais bien que cela est la règle générale, qu'il n’est nul besoin des syndicats pour le prouver. Mais le paysan ne saisira la règle que par l'exemple dont il sera acteur. Il serait plus fort que beaucoup, s’il savait décomposer un fait sociologique avant d’en voir la démonstration en petit,

Et on pourrait dire la même chose de tous les syndicats, pourvu qu’ils soient libres et surtout qu'ils ne soient pas une abstraction. Les syndicats agricoles ont pour adversaires l’avarice de la terre, l’inclémence des saisons, les crises locales en générales. Trop de syndicats ouvriers ont pour ennemis des personnes,

pour but l'oppression de ceux qui ne veulent pas s’enrégimenter. |

Mais tout groupement, et il est inutile d'en dénombrer les espèces, tout groupement sera utile et bienfaisant. Le degré seul diffère, du bien qui en proviendra. Il supplée à la lacune trop grande entre la famille, à l'horizon trop restreint, et la patrie dont le cercle est trop large. |

L'économie politique prouve, et par d'irréfutables raisons, que la charité cause plus de maux qu'elle n’en soulage. La sociologie qui trouve partout la preuve que l’homme n’est pas seulement une machine, ne peut admettre l’axiome; et les devoirs de chacun vis-à-vis de ses semblables dépassent sensiblement, suivant elle, ce que chacun devrait faire pour sa propre satisfaction. Mais il est une sorte de charité d’un ordre plus élevé que toute autre, d'essence plus noble, qui.n’est pourtant que la sauvegarde bien entendue de nos intérêts les plus chers.

Ilest bien évident, n'est-ce pas, que parmi ceux-là nous ranseons tous l’avenir de nos descendants, la grandeur de notre pays, le développement d’une science à laquelle nous avons voué notre courte vie. Et c’est les servir puissamment que de tàcher d'éviter anx générations qui vont venir, les malentendus, les ignorances qui ont entravé ou fait dévier la marche des générations précédentes. |

Lorsque miss Fry parcourait à cheval les plaines d'Australie, peuplées ou pour mieux dire semées de convicts et qu'elle les amenait au bien, au prix de Dieu sait quels efforts, elle préparait à sa patrie qu'elle aimait un puissant élément de grandeur. Son altruisme héroïque s’est trouvé servir son égoisme national.

Le pain donné à un nécessiteux ajournera bien peu le problème de son existence. Celle-ci assurée, ceux qu'il engendrera seront de même une charge sociale, si le nécessiteux était tel par sa

faute, et si nul ne s’est chargé d’en faire un homme utile, à lui même pour le moins. Au contraire, donnez-lui ces enseignements. Vous le sauverez d’abord, vous ferez un serviteur social de l’homme qui, à tous, était une charge ou un danger. Votre action, au lieu de vous coûter une somme quelconque absolument perdue, ne servir qu’à l’obligé, de desservir peut-être la collectivité, ne vous coûtera rien ou à peu près, servira l’assisté pour toujours, en même temps l’agrégat, c’est-à-dire vous-même. L'aumône faite vous sera rendue, n’en doutons pas, au centuple dans le ciel. Le conseil donné vous sera payé ici-bas et « un tiens vaut mieux... ». L'on sait le reste.

Ai-je besoin d’ajouter que le conseil n’aura guère de chance d’être accueilli par qui souffre de la faim et que ce devoir d'élever le moral des malheureux ne supplée pas à celui de les assister, qu’il implique au contraire ?

Pourquoi faut-il que la plupart des personnes qui, très généreusement, se vouent à l’enseignement des couches profondes de la société, aient ou donnent une conception si particulière des droits et des devoirs sociaux ? Si puissante qu’ait été la révolution morale qu’a déchainée la parole du Christ, il faut pourtant reconnaître qu’une société vécut avant lui, qu'un lien y existait entre les hommes, que, par conséquent, les droits et les devoirs sociaux peuvent être invoqués ou accomplis sans l'intervention de la doctrine chrétienne. — À vouloir que deux hommes ne soient unis que par un lien qui, de l’un, remonte à Dieu pour redescendre à l’autre, on s’expose à ce qu'il se rompe.

Cest parce que j'ai la ferme conviction que beaucoup d’esprits comprennent la nécessité de répandre une sociologie indépendante, que j'ai écrit les pages que l’on vient de lire.

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