LIVRE X
La bravoure. — La chasteté. — L’éloquence. — La vieillesse.
Avant d'aborder le dernier chapitre de cet ouvrage, et d’étudier les points où son réseau touche celui de l'Economie politique, il nous reste à envisager quelques-uns des innombrables facteurs sociaux. Les hommes sont unis par un certain nombre d'idées. La plupart viennent de la réflexion. Quelques-unes lui sont fournies toutes faites. Ce sont ces préjugés dont M. Taine prenait si éloquemment la défense. Il n’est pas humiliant pour la morale, disait-il, de n’être obéie que lorsqu'elle est devenue préjugé. C’est la condition nécessaire pour qu’elle soit obéie aveuglément, passivement. Les actions ne suivraient que trop lentement les mobiles qui les déterminent, si elles devaient toujours être précédées d’une délibération. De même, les jugements à intervenir sur les actions. Il existe des opinions généralement acceptées qu’on ne discute même plus, auxquelles on accorde le caractère d’axiomes et dont on fait la base de l’opinion particulière nécessitée par chacun des cas quotidiens où l’homme doit juger.
Elles sont, fort souvent, en parfaite conformité avec ce que déclarerait la raison si on la consultait, et il est inutile alors de rechercher leur provenance exacte qui, en changeant, ne les changerait pas. D’autres fois, elles sont parce qu’elles sont, n’existant que par une constante pétition de principes, et on ne peut
comprendre leur persistance, que dis-je? leur existence, que parce que le présent les a reçues intactes du passé ! Elles blessent notre raison, sont en conflit avec la notion la plus évidente de l'intérêt social et de l’intérêt individuel... £ pur si muove.
La bravoure,
[ n’est pas de pays où la bravoure ne soit admirée de tous. Où
peut-on trouver l'origine raisonnable de cette parfaite similitude
d'opinions? Je laisse de côté Le courage, très différent. Il faut de la bravoure, quoique l’on ait dit, pour se détruire soi-même, de sang froid, et du courage pour supporter la vie ainsi désespérée.
On aura beau reconnaître que la bravoure est absolument indépendante de la valeur intellectuelle et même de la valeur morale, arriver ainsi à n’y voir qu'un don absolument physique, on continuera à en faire [a vertu suprême. « Lâche » est la plus flétrissante épithète, si « poltron » ne l'emporte pas. Si la noblesse d’une qualité est dans une proportion quelconque avec le degré de perfectionnement des êtres qui en sont doués, la bravoure n’a pas à s’en targuer. Le sauvage est brave. Les soldats du Mahdi, et ceux du Ras Alula, étaient aussi braves que les hordes qui suivaient Attila. Les animaux dépassent en bravoure les hommes les plus braves. Voyez les chiens attaquant les grands fauves , les dogues combattant entre eux! Les boxeurs sont braves et, pourtant, qui songe à leur assigner un rang élevé sur l'échelle sociale ?
Vertu toute physique, évidemment. Et personne ne pense à faire un mérite de premier ordre à l’heureux possesseur d’un nez grec ou de cheveux bouclés. Certes, il est fort utile d’avoir un extérieur imposant. C’est rendre service à ses semblables que de leur montrer un visage harmonieux, mais nous reléguons ces
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IDÉES HÉRIÉDITAIRES 245
qualités, dans l'échelle de notre admiration, à côté de la force matérielle, par exemple. Celle-ci est nécessaire dans ses degrés ordinaires, fort avantageuse lorsqu'elle dépasse cette moyenne ; mais no%s n’en sommes pas encore à en faire la vertu primordiale. Si un brigand est très vigoureux, nous ne l’en estimerons pas davantage, mais nous sommes tous disposés à lui accorder des circonstances atténuantes, s’il a déployé de la bravoure. Si celle-ci était le mépris de la mort, elle donnerait du courage. La plupart du temps, elle en diffère beaucoup et est presque toujours beaucoup plus la faculté d'oublier le danger que celle de le braver.
Il est toujours très difficile d'attaquer ces opinions si profondément enracinées. D'abord parce qu’on les partage inconsciemment. Si j'étais dérangé de mon travail par le bruit d’une lutte où un homme essayerait de terrasser un taureau furieux, j'envierais fort cet homme brave, tout en me disant que, de ma fenêtre, et avec mon fusil, je serais impunément et plus sûrement utile à mes semblables. Et puis, comment raisonner avec des sentiments ? Naguère, à Constantinople et dans un cercle où les idées pouvaient se produire en toute liberté, j'exposais celle que l’on vient de lire. Un des officiers ottomans les plus distingués, me répondit presque avec emportement: « Il est inconcevable qu’un Français ose rabaisser la bravoure ». C’est l'arche sainte. On peut discuter le prix du talent, de la beauté, de la vertu. Mais à la bravoure, nul ne peut toucher; je ne suis pas bien sûr que le lecteur ne conçoive de moi la plus triste opinion, s’il ne prend la peine de distinguer entre ce que je pense et ce que je suis.
Il y à, dans ce fait indéniable, un argument de plus en faveur de la morale utilitaire. L’équité n’y est pour rien; de quelque mesure que nous nous servions, nous n’arriverons jamais à établir l’équilibre, la parité entre le mérite intrinsèque de la bravoure et celui
qu’on lui accorde. Mais elle a été indispensable, elle est devenue nécessaire, elle reste utile. Les premières sociétés n’ont subsisté que par la bravoure de leurs membres. L'exercice des pacifiques arts nourriciers n’était possible que lorsque la poitrine des guerriers leur formait un abri. Même plus avant, l'individu ne vivait qu’en bravant la mort. Plus tard, ce n’est que par la conquête, ou la résistance qu'ils lui opposaient, que les peuples se sont développés. Enfin, aujourd’hui encore, comme il n’est rien que nous ne soyons prêts à sacrifier pour garder notre titre de Français, d'Italiens ou d’Anglais, que la bravoure militaire peut seule nous y faire parvenir, nous la placons très haut et c’est fort naturel. Juste non pas, car au fond elle mérite précisément autant de louanges que la vieille diplomatie astucieuse qui savait mentir habilement, tromper à merveille pour servir le pays. Et que dis-je ? Chaque fois que nous voulons apprécier la justice d’une chose sans la mesurer à son utilité, nous ne trouvons aucune balance qui ne se brise. Tous les arguments que j'ai invoqués viennent s’anéantir devant la nécessité de la bravoure.
il faut, cependant, ne pas confondre la bravoure physique, celle qui rend l’homme hardi contre ses ennemis avec celle qui lui permet d'affronter les dangers impersonnels, tels que la mer, par exemple. Celle-ci ne le met plus en face d’un péril très grand mais passager, aigu pourrait-on dire, mais bien d’une suite non interrompue de dangers se succédant, créant un péril chronique. - Ce n’est pas par des élans qu'il peut le braver, mais par une résolution sans défaillance. En somme, le courage est d'autant plus le vrai Courage que ce n’est pas par des efforts physiques qu'il triomphe, mais par la clairvoyance d’un esprit qui, par suite, ne peut connaître les enthousiasmes, les exaltations ou les furies. Ce courage-là, qui fait les héros de nos flottes aussi bien que l'humble ouvrier mineur, sera perpétuellement nécessaire. Les
louanges qu’on lui donne ne sont pas avivées par l’exagération patriotique mais gagnent en durée ce qu’elles perdent en chaleur,
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La chasteté.
Ce n’est pas d’un consentement aussi général que la chasteté a été placée au premier rang des vertus. Les époques successives ont varié d'opinion à cet égard. Les diverses contrées du monde n’ont pas le même avis sur sa nécessité. Même au temps actuel et dans notre pays, il est possible de discuter cette question, en s’en tenant à la théorie, sans soulever des rumeurs d’indignation, Il existe, en effet, une distinction à faire entre ces idées héréditaires. Les unes, comme celles qui exaltent la bravoure, sont non seulement universelles, mais s’appliquent à tous les âges, à toutes les conditions. On n’y tolère aucune exception. Celui qui les attaque par sa conduite privée, cache soigneusement celle-ci à tous les yeux, aux siens mêmes, s’il se peut. L’on voit qu'il s’agit d'idées qui ont la même durée que notre espèce, et, de plus, qu’elles sont rendues plus souveraines par l'intérêt qu'ont nos semblables — qu'ils avaient du moins à l’origine — à ce que la lâcheté physique fût honnie. D’autres, comme la loi de chasteté, ne régissent qu’un des sexes et si celles qui s’en affranchissent sont durement jugées, l’ostracisme qui les frappe est incomparablement moins rigoureux que celui qui flétrit l’homme lâche. C'est un vieil adage que, en cette matière, péché caché est à moitié pardonné. Ici, nous nous trouvons en face d’une vertu mais d’une vertu adventice, nécessaire, indispensable à la civilisation de la société, mais non pas à son existence. Le tort que cause une femme dissolue est petit. Elle est, d'habitude, la première punie de ses vices. Ceux-ci tendent à la détruire, alors que la lâcheté a pour effet immédiat la conservation du lâche.
Mais, pour en faire un devoir moins absolu que la bravoure pour les hommes, le sentiment public n’en impose pas moins la chasteté aux femmes. Il n’est pas sans intérêt de commenter cette loi. L’habitude nous empêche de voir la bizarrerie de la différence faite entre les deux sexes. Cette différence est précisément ce qui rend anormale, en apparence, la loi de chasteté. Pour si peu que l’on veuille s’en donner à soi-même une autre explication que le « C’est comme cela » habituel, on n'arrive pas à comprendre pourquoi tout un domaine de faits, d'idées et de sensations est interdit aux femmes, alors que les hommes y peuvent faire toutes les incursions qui leur plaisent.
Sans énumérer et réfuter toutes les explications erronées qu'on a données de cette anomalie apparente, nous trouverons la vraie en examinant l’origine de la prescription.
D'abord, un fait primordial. L’ardeur sexuelle, dars presque toutes Les espèces, est beaucoup plus développée chez le mâle. La femelle se dérobe, est timide, exige la poursuite et, d'ordinaire, exerce un choix. Pour si grossiers qu'aient été les sentiments des premiers hommes, fussent-ils pareils à ceux des animaux, il y avait là une sorte de rudimentaire chasteté négative. Celle-ci ne se développe pas de longtemps. Nul ne sent son intérêt lésé par la dépravation des femmes de la tribu. La sensualité des jeunes hommes y trouve son compte et le raisonnement tout superficiel des chefs y voit peut-être une source d’accroissement de la population. Ce dernier fait se produit-il dans une mesure dangereuse pour les ressources alimentaires, l’infanticide subvient à ce danger.
Sitôt que nait le mariage, sous quelque forme que ce soit, la jalousie, instinet primitif, extension du sentiment de propriété, exige que cette chasteté devienne positive. La femme ne doit plus s’abstenir seulement de rechercher certains plaisirs. Elle
doit se refuser à les donner à d’autres qu'à celui dont le mariage a fait son maître. L'idée du contrat bilatéral n’a encore rien à voir à la question. La répression de l'instinct est imposée par l’homme qui continue à suivre les siens dans toute leur étendue.
Malheur à la femme qui se soustrait à ces nouveaux devoirs | Elle ne survivra pas assez pour transmettre à des filles son sang rebelle à la règle. Les enfants, d’autre part, seront élevées dans ce but. Partie par adaptation, partie par sélection, la loi de chasteté devient instinct et trouve dès lors sa raison en elle-même.
La civilisation survient, l’esprit des hommes s’élève peu à peu. Ils ne sont plus seulement jaloux du corps, mais des pensées. Le christianisme arrive et ennoblit l'humanité. La chasteté morale devient un devoir. Non pas que le caractère primitif, barbare s’efface et la déconsidération qui frapperait une jeune fille victime d’un viol appartient à un état d'esprit public pareil à celui des sociétés en enfance; le côté moral que les modernes ajoutent à la chasteté n’altère pas son caractère irraisonné, mais se jJuxtapose à son coté grossier.
Voilà d’où sont venus et cette vertu et le fait qu'on ne l'exige que des femmes. Nous savons comment l’idée de chasteté est née. Cherchons pourquoi elle a survécu et il est aisé de le trouver.
Notre état social repose sur elle, étant basé sur la famille dont elle est la condition première. La légitimité des enfants lui est subordonnée et cela non seulement la fait subsister mais lui donne une incommensurable force nouvelle. Il ÿ a là une telle évidence qu'il est inutile d'y insister. Le problème demeure entier en ce qui touche les femmes qui s’affranchissent du lien du mariage.
Sans revenir sur la discussion que contient un autre chapitre
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de ce livre, nous trouvons ici une confirmation du principe d’extension des devoirs. En effet, il importe peu à la société — directement, positivement, du moins — que les femmes qui renoncent au mariage aient des mœurs pures ou dissolues. Mais il lui est très nécessaire, en revanche, qu'il y en ait qui veuillent bien se marier, et une fois mariées, être honnêtes. C’est ce qui deviendrait très douteux si les sacrifices et les abnégations de l’épouse et de la mère n'étaient pas payées par une estime différente de celle que récoltent les femmes aux mœurs libres. Proudhon, dans sa Pornocralie remarque que le mépris des honnêtes femmes pour... les autres, pourrait bien venir en partie de l’esprit de concurrence et, tout pesé, n’a pas si tort.
Enfin, il y a ici, comme en tant d’autres matières semblables, une sorte de cercle vicieux. En supposant — ce qui est loin de la vérité, comme j'ai tâché dele démontrer — en supposant que cette loi füt sans fondements, sans justice et sans nécessité, elle existe. Celles qui y contreviennent savent qu’elles encourent le mépris et dès lors, l'humanité méprise très justement celles qui abaissent délibérément elles-mêmes et leur sexe.
L’étoquence.
Notre siècle n’est pas celui de l’éloquence, si l’on envisage la grandeur des orateurs. Il semblerait même qu’elle est proscrite. À la Chambre des députés, si un débutant se rappelle que de la place où il parle, sont partis les grands mots que chacun a dans sa mémoire, s’il essaye d’être éloquent, il court grand risque de voir l’hémicycle se vider, si le désir de rire un peu n’y retient quelques esprits joyeux. Dans les réunions publiques, de même, et Jules Favre ou Berryer n’y obtiendraient guère de succès à côté des parleurs spécitux. Sauf au barreau, où elle brille plus
qu’elle ne sert, à l'Académie ou chez ses émules, l’éloquence est remplacée par ce que l’on nomme aujourd’hui le talent oratoire. Non pas qu'on ait cessé de l’admirer, mais on l’admire chez ceux qui ne parlent plus. Certains de nos législateurs pourraient certainement y atteindre. Ils s’en défendent. Ils se targuent plus d’être « debaters » qu'orateurs et si le naturel les emporte, se demandent si le silence qui les entoure va se terminer par des acclamations ou se continuer dans des sourires.
Il n’en est que plus facile de jeter un coup d’œil sur le rôle sociologique de la parole. Nous n'avons plus devant nous, comme objet d'étude, ce grand art, ce don du génie que l’on comprend très bien être apte à remuer la foule, mais un talent de petite envergure qui étonne l'observateur chaque fois qu'il arrive à déchaîner l'enthousiasme. Notre époque est la plus féconde en parleurs. Immense est leur pouvoir dans un pays de suffrage universel. Existe-t-il un fluide qui passe d’eux à ceux qu’ils exhortent! On le croirait, tellement est inexplicable l’empire qu'ils exercent.
On n’a jamais fait avec profondeur la physiologie des foules et c'est très grand dommage. Chaque être qui fait partie d’une masse d'êtres semble acquérir une vie, un esprit et un cœur en dehors de sa vie, de son esprit et de son cœur. En s’approchant d’un rassemblement nombreux, en entrant dans une enceinte où l’on trouve beaucoup de ses égaux rassemblés pour une œuvre commune, l’on ressent une émotion d’un genre spécial, que l’habitude a peine à émousser. Ce n’est ni la gravité du devoir à remplir, ni la conscience d’être l’objet des regards qui la cause, puisqu'elle se produit même en s’associant à une manifestation populaire où tous sont confondus. Elle ressemble à la perception d’une fonction nouvelle qui nous incomberait. Il y a de cela, en effet, car nos idées, alors, diffèrent de celles qui nous sont habi-
tuelles ou, plutôt, nous en avons à peine. Nous perdons nos habitudes d'esprit, la réserve que notre âge ou notre position sociale nous donne d'ordinaire et la petite vanité que nous en tirons. Un sentiment d’infimité nous possède si bien qu'il nous semble n'avoir plus le droit d’avoir des jugements et des sentiments qui nous soient propres. Notre individualité à disparu. Nous ne sommes plus que des morceaux de cette chose, des fragments de cet être.
Jamais l'égalité n’est aussi absolue qu'entre les hommes d’une même foule. Comme on ne peut en espérer ce miracle qu'elle élève les esprits inférieurs au niveau des autres, elle enlève à ces derniers tout ce qui les distingue. Réduits au même étalon moral et intellectuel, ils ressentent les mêmes impulsions. Tout cela se produit même dans une assemblée d'élite, comme le Parlement par exemple. À un faible degré, tant que la discussion garde son caractère; de plus en plus, lorsqu'elle devient houleuse et en proportion directe de l'intérêt que les membres prennent à l’objet en litige.
Dès lors, il est aisé de comprendre l'effet de l’éloquence ou de ce qui l’a remplacée. L'esprit, la volonté d’un homme conservant leur netteté, ne cessant d'envisager leur but, dominent aisément l'esprit et la volonté de cet être sans autre volonté préconçue que celle d'atteindre un but vague-et indécis.
La vieillesse.
Herbert Spencer a passé en revue toutes les difficultés que trouve l'établissement de la science sociale. Les difficultés objectives, puis les intellectuelles et les émotionnelles, ensuite les préjugés de l’éducation, du patriotisme, du rang social, de la religion, des partis politiques. Encore qu'à mon humble avis,
dans son admirable livre, il ait quelquefois cru voir des obstacles à la science dans ce qui n’est que des facteurs dont elle doit tenir compte, ces difficultés restent nombreuses. Nombreux aussi sont ces facteurs et le cadre de ce livre ne permettrait même pas de les énumérer avec quelque commentaire. Il en est un qu'il me déplairait de passer sous silence : l’obéissance et le respect accordés à la vieillesse, du moins au séniorat. |
Napoléon, César et Alexandre ont fait leur œuvre avant d’avoir trente-cinq ans. Les grands hommes de la Révolution étaient jeunes. Dans cette fin de siècle, compte-t-on beaucoup d’esprits auxquels l’âge ait donné la hauteur qu’atteignit Léon Gambetta de 1870 à 18892, c’est-à-dire de sa trentième à sa quarante-deuxième année ?
Dans une sphère moins brillante, est-ce que beaucoup d'inventions sont dues à MM. les Inspecteurs généraux des mines et des ponts et chaussées? Pas une peut-être. À MM. les ingénieurs en chef ? Pas beaucoup.
Dans la marine marchande, on juge que vers quarante-cinq ans l’heure de la retraite a sonné pour les capitaines et on leur retire leurs navires, au lieu de leur donner une escadre à commander.
En science ? Mais chacun de ceux qui en labourent le sillon pourraient témoigner de ce fait : Au début, ils avaient maintes idées originales, tirées des faits et d'eux-mêmes. Ils les exposaient dans un style à eux et y mettaient tout leur être. Dix ans après, les faits, obscurcis par les commentaires des gens autorisés, ne leur disaient plus rien. Ils ne se demandaient plus : « Est-ce ainsi ? Pensé-je ainsi ? » mais bien : « Est-ce conforme à la doctrine? Mon opinion peut-elle s’appuyer sur de nombreux arrêts des doctes corps? » et, vêtus du style de rigueur, leur travaux venaient faire suite au fatras des compilateurs.
En littérature ? Pas un nom illustre à citer qui n'ait été brillant dès son aurore. Vous admirez Denise au Théâtre-Fran-
çais. Vous saluez en M. Dumas fils le moraliste et, s’il veut me permettre de le nommer ainsi, le sociologiste à la bouche d'or. Mais il aurait forcément émasculé sa plume, si la Dame aux Camélias n'avait pas été jugée ce qu’elle est, un chef-d'œuvre. Si, à ses débuts, l'escalier par lequel il voulait monter à la gloire l’avait obligé à traverser une pluie de lardons ou d’mdulgences pires encore, il aurait pris l’escalier plus aisé dont le sommet s’appelle : Collection des écrivains distingués. Il est grand, certes, notre premier écrivain dramatique mais parce qu'il l’a toujours été et que l’auteur de Denise est la prolongation, qu'on excuse le mot, de celui de la Dame aux Camélias. Du reste, généraux, inventeurs, marins ou dramaturges ne sont que l’exception dans la société. La plaie du fonctionnarisme à beau être profonde chez nous, les fonctionnaires grâce au ciel sont en minorité. Dans cette toujours raisonnable classe agricole, il n’est pas nécessaire qu'il ait beaucoup neiïgé sur les cheveux du chef-valet pour qu'il vienne trouver le maître et l’avertir que, dorénavant, c’est le fils aîné qui dirigera la ferme. Il garde droit de conseil, certes, et le haut bout de la table, mais ce n’est plus lui qui décide des assolements, ou va au bourg, faire ces merveilles de diplomatie qui aboutissent à la vente du veau.
Dans les classes ouvrières, il en est à peu près de même. L’épithète « jeune », donnée à un travailleur, est un éloge. Les industriels et les commerçants pour leur industrie et leur commerce, suivent encore ces principes naturels. Dans leurs affaires privées, au contraire, c’est le père ou l’aïeul qui décide tout. Les classes libérales se font un mérite de reconnaître l'autorité des ascendants jusqu'aux dernières limites. Enfin, dans l’Etat, l’âge est à lui seul un titre et à moins d’être le fils ou le neveu d’un notable âgé ou mieux encore décédé, l’on n'obtient pas la confiance du suffrage universel.
Dans certaines carrières, l'expérience est indispensable. On ne peut inventer. Le meilleur moyen de bien faire c’est de savoir ce que firent les devanciers en pareil cas. D’autres sont d'autant mieux desservies que celui qui les a embrassées a traversé personnellement une série de difficultés semblables à celles qu’il a à résoudre. Mais, outre que la tradition est toujours représentée par des livres et par les collaborateurs de celui qui doit décider, croit-on que trente ans de sottise constituent une grande supériorité ?
Nos généraux arrivent au commandement en chef lorsque l’âge, en diminuant leurs forces, leur a enlevé forcément cet esprit d’audace, cette fraction nécessaire d’imprudence qui font les victoires. La direction des travaux publics appartient à des gens de grand talent, mais qui ont perdu quand ils l’obtiennent, cette surabondance intellectuelle, cette souplesse de talent qu’ils possédaient à leur entrée dans la carrière.
Certes, nous trouverions des fonctions qui ne peuvent être parfaitement remplies que par des fonctionnaires âgés. La haute magistrature exige une connaissance de l’homme, une circonspection de jugement et un savoir de la jurisprudence qui ne peuvent s’acquérir qu'aux prix d'années assez nombreuses pour porter le magistrat parfait presque à la vieillesse. Aussi serait-ce une erreur sociologique profonde que de réclamer pour la jeunesse le timon des affaires publiques et privées. Moins funeste, mais aussi évidente, est celle que l’on commet en l’en écartant de parti-pris.
Moins funeste, car mieux vaut pour un char cheminer lentement, ou même rester embourbé, qu'être renversé et brisé. Aussi évidente, car tout le monde reconnaît que la force de la routine est immense, conséquence naturelle de la stabilité sociale et que l’on ne peut qu’en aggraver les effets en s’en remettant du
soin de les limiter à ceux pour qui elle a constitué l’atmosphère respirable.
Et si l'inexpérience au pouvoir trouve — les temps de révolution mis à part — partout des freins pour la modérer, ceux-ci deviennent autant d'aides pour les adorateurs du statu quo. I semble que le principe de tradition, de continuité soit assez puissamment défendu par la résistance des choses pour que le non moins nécessaire principe de progrès dût pouvoir compter sur les hommes. | |
L'inconvénient est plus grand même qu'il ne le parait au premier abord. Qu’une fonction soit mal ou insuffisamment remplie, c’est une perte sociale localisée, passagère; mais que le fonctionnaire insuffisant contribue à développer l'esprit d'inertie ou de routine, et voilà un véritable danger social si, ses successeurs l'imitant, cette force d'inertie croît en progression géométrique.
C’est à l’époque où nous vivons, alors que le progrès marche à pas de oéants, qu'il est impossible de demander à des hommes de soixante ans de gouverner une génération active dont Le patrimoine est accru d'idées et de richesses dont ils ne soupçonnaient pas l’existence quand ils ont formé leur esprit Chaque découverte nouvelle qui intéresse le bien-être général ou la conscience sociale vient augmenter l'impossibilité du maintien du séniorat.
Sans chercher la solution d’un problème à peine indiqué, il est permis de supposer que cette prédominance de l’âge changera de nature. L'homme âgé cédant sa place pour l’action, la gardera au conseil. Le respect que nous lui vouons subsistera, d'autant plus grand, d'autant plus élogieux qu'il sera une protestation contre l’utilitarisme. En nous inclinant devant les cheveux blancs, nous saluerons les services rendus, nous nous inclinerons devant la nature humaine représentée par ceux qui en ont connu les joies et les souffrances. Nous nous honorerons en ces derniers, sans leur demander de régir les intérêts d'aujourd'hui
avec leurs idées d'il y a quarante ans.