‹ Éléments de statistique: comprenant les principes généraux de cette scienceChapitre 11 sur 45 · CH. UI. — MÉTHODE · texte numérisé non relu

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de mois eu moifi, d'année en année , la situation et les mouvements de chacun de ces établissements. Faut-il entreprendre la tâche épineuse d'une Statistique de l'industrie? chaque manufacture, chaque exploitation devient une unité absolue. Les matières premières, les produits fabriqués, leurs quantités , leurs valeurs , le nombre des ouvriers, leurs salaires , les machines et toutes les parties du mobilier de l'établissement sont énumérés d'abord en détail; et ce n'est que postérieurement qu'en groupant les chiffres ainsi posés, ou en forme des tableaux collectifs par localités et suivant la nature des produits.

Sans doute, cette méthode d'exposition exige de longs développements, qui peuvent paraître oiseux à beaucoup de persoiuies; mais elle a cet avantage immense que chacun peut apprécier la rectitude des éléments, procéder à leur vérification, refaire les calculs d'ensemble, et s'assurer de l'exactitude de toutes les opérations. La Statistique exécutée de cette manière est véritablement i xpérimentale ; elle met sous les yeux du public les témoignages complets de ses assertions ; elle ne procède point par inductions, comme on le faisait jadis ; elle associe chacun au travail de ses supputations dont l'unique objet est de combiner, sans les altérer le moindrement, les chiffres primitifs.

Dans un seul cas , la Statistique est obligée de renoncer à ce système d'exposition complète des éléments de ses caU^ls. C'est lorsque leur abondance

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est si grande qu'elle met obstacle à leur publication . Mais ce n'est là qu'une exception bornée à la Statistique agricole des grands États de l'Europe, ceux qui ont, comme la France, trente à quarante mille communes. On conçoit qu'il faut nécessairement resserrer d'aussi nombreux documents, que ceux fournis par tant de localités, car ils formeraient pour la France une bibliothèque de 250 volumes in-quarto, de 300 pages chacun. Afin de les limiter à des proportions convenables, on décompose, chiffre par chiffre, les tableaux des communes, afin d'en former des tableaux d'arrondissements ou de districts, divisés par nature de produits.

Ainsi, les chiffres des 37,300 communes du royaume, ont été réduits, dans la Statistique agricole de ce pays , de façon à représenter ceux des 363 arrondissements; et les 1,342,000 nombres primitifs, qu'ils contenaient, ont été transformés on 13,176, qui ont les mêmes valeurs. En d'autres termes, le travail étant trop vaste pour être usuel ^ on en a changé l'échelle, qui, de mille a été réduite à 100 environ. Mais chaque chose a gardé son intégrité, représente la même image, et conduit identiquement aux mêmes résultats. L'expression seule est restreinte, afin de pouvoir entrer dans un cadre mieux approprié à l'utilité publique.

11 y a dans la méthode d'exposition, nous devons l'avouer, un très-grave inconvénient : c'est d'exiger sur chaque sujet une exploration approfondie et d'une telle étendue, qu'il faut, pour y réussir, beau-

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coup de temps y de travail, de persévérance, avec toute Tautorité du gouvernement , le bon vouloir des magistrats, depuis les Maires des communes rnrales jusqu'aux Préfets, et de plus, une grande tranquillité d'esprit, dans la population, et une disposition pleine de confiance et de sécurité, sans quoi on doit s'attendre à une multitude d'obstacles invincibles.

La méthode d'inductions évitait autrefois tous cesécueils, et permettait d'entreprendre une Statistique, sans autre base qu'une donnée unique, dont on faisait l'usage le plus étendu et le plus téméraire. En voici quelques exemples dont le souvenir est recommandé par les noms les plus iUustres.

Au commencement du xvm* siècle, Vauban, voulant connaître la production agricole de la France et le revenu qu'elle donnait au pays , eut recours à un moyen qui nous semble étrange aujourd'hui, mais qui ne laissait pas alors d'être ingénieux. Habitué, par la science de la guerre, aux calculs et à l'observation, il fit, en détails, la reconnaissance topographique de plusieurs parties de nos provinces, et il détermina quelle était, dans un territoire d'une lieue carrée moyenne, l'étendue des terres arables, des vignes, des pâturages, des bois, et quels étaient leurs produits en quantités et en valeurs. Partant de la supposition que les chiffres qu'il obtint, ne différaient point de toas ceux qu'aurait fournis l'exploration de la surface entière du royaume, il les multiplia autant de fois que cette

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surface avait de lieues carrées ; coucluaiit ainsi d'un à 25,000, en réalité, ou, comme il l'imaginait, d'un à 30,000, attendu qu'on exagérait alors d'un cinquième la grandeur du territoire.

Les nombres qu'il a donnés, n'étaient nullement, comme on Ta cru , des chiffres vrais, exprimant l'état réel du pays ; ils n'avaient, pour tout fondement, qu'une induction hardie dont l'excuse était dans l'impossibilité de mieux faire, pour tâcher d'arriver à la vérité.

Tu siècle après, aucun progrès n'avait encore été fait. Un savant agronome anglais , Arthur Young , ayant vainement cherclié, en parcourant nos provinces , des nombres qui en fissent connaître l'état physique et agricole, imagina y suppléer par le procédé suivant : il porta ses observations sur une carte générale de la France, qu'il découpa soigneusement d'après les indications qu'il y avait inscrites; il pesa chacun des fragments ; puis, comparant au poids total chacun des poids partiels, il détermina, par les rapports de ces deux termes , chaque sorte de superficie suivant sa nature et sa destination. On ne saurait pousser plus loin la témérité de la méthode de déduction.

Un autre expédient, moins bizarre, mais presqu'aussi hasardé, fut mis en œuvre, en 1790, par l'un des hommes les plus illustres de cette époque si féconde, Lavoisier. Le comité de l'Assemblée nationale, chargé de préparer l'établissement de l'impôt d'après des bases rationnelles, ne trouvant

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de données positives nulle part, recourut aux lu-mières de ce savant qui, ayant été Tun des fermiers généraux , devait avoir élaboré, avec les avantages d'un esprit supérieur, toutes les notions statistiques qu'on possédait alors. Dans l'écrit rédigé pour répondre au vœu du comité, Lavoisier se servit d'un accessoire qu'on négligerait aujourd'hui, et il en lit le fondement de ses supputations. C'est le nombre des charrues qui existaieut alors ; il en déduisit l'étendue des terres en culture, puis les quantités de la production et de la consommation , ces nombres que nos investigations n'obtiennent qu'avec des peines infinies.

Lorsqu'on étudie les résultats, auxquels Vauban et Lavoisier sont parvenus, à l'aide de ces procédés étranges, on est fort étonné de leur trouver tous les caractères de la vérité ; et l'on est tenté de croire qu'il y a des hommes de génie qui sont doués de la prescience des nombres, et dont l'esprit pénétrant arrive à son but, même en suivant une mauvaise route.

On ne peut refuser ce privilège à M. Necker, qui, en 1784, n'osant entreprendre un recensement général de la population de la France, déduisit du nombre des naissances, le nombre des habitants, en adoptant la proportion d'une à 25.75. Mais il faut dire que, dans cette application de la méthode d'inductions, il fut guidé par l'exemple de deux statisticiens distingués : Messance et Monthyon , et qu'il

s'environna de toutes les données qui pouvaient écarter Terreur.

A une époque si rapprochée de nous qu'on ne s'attend guère à la voir prêter sa date à un exemple nouveau de cette ancienne méthode, le ministre Chaptal s'en servit délibérément dans son ouvrage sur l'Industrie. 11 y présenta un cadastre de l'agriculture et un tableau de ses produits, qu'on admit en toute confiance, comme provenant de travaux statistiques, exécutés pendant la période impériale. Pour reconnaître l'erreur de cette supposition, il a fallu retrouver les chiffres de ce travail très-loin des sources qu'on leur attribuait. Le tableau que M. Chaptal a donné de l'étendue des terres arables, des vignes, des prés, des bois, n'est rien autre cl. ose- que celui dressé en 1817, par M. Hennet, <-i recteur du cadastre, et inséré par lui (p. 224) dans un rapport au ministre des finances de ce temps. Mais, en examinant ce document, on éprouve un singulier mécompte. On reconnaît qu'alors le territoire cadastré n'excédait pas 7,326,000 hectares ou moins d'un septième de la surface de la France ; et le tableau de M. Hennet, reproduit par M. Chaptal, sans en indiquer l'origine, est établi sur l'hypothèse que les 44,675,000 hectares restant à cadastrer, et formant les six autres septièmes du royaume, étaient parfaitement identiques avec les premiers, tant dans la nature que dans la destination de leurs terres. Conséquemraent ^ette simili-

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tude n'avait d'autre base^ pour chaque centahie d'hectares, que le cadastre de 14 d'entre eux, d'où l'on déduisait celui de 86, qui était inconnu. £n faisant ce travail, M. Hennet avait prétendu seulement indiquer la forme du tableau général qu'on pourrait exécuter après l'achèvement du cadastre ; et il croyait si peu que les chiffres qu'il hasardait, seraient présentés au bout de deux ans comme des nombres réels, qu'il commença sou énumération en disant : « Si l'on pouvait tirer de ces résultats partiels, des inductions gâiérales, voici quelle serait, à la fin du cadastre, la Statistique territoriale du royaume. » Il lui était impossible de présenter plus clairement le caractère hypothétique de ce tableau ; et d'ailleurs, il suffisait, pour s'en convaincre, d'en examiner lacon> struction.

L'inventaire de la production agricole qu on trouve dans le même ouvrage , n'a pas une beau> coup plus grande valeur que la détermination des surfaces. L'auteur annonce qu'il en a tiré les chiffres des états fournis au gouvernement pendant 14 années consécutives; il s'ensuivrait que ces documents remonteraient jusqu'en 1805, et ccmiprendraient toute la période impériale avec le commencement de la restauration. Mais alors comment n'en aurait-on fait aucun usage dans l'Exposé sur la situation de l'Empire, au commencement de 1813; œuvre de Statistique, où d'aussi importante résultats eussent nécessairement pris place? Il est

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certain qu'on ne possédait alors rien de semblable ; et il faut croire que cet inventaire a été établi d'après les aperçus de l'état des récoltes , qui sont envoyés chaque année au Ministre par les Préfets, et qui sont bien plutôt des documents administratifs que statistiques, puisqu'ils ne résultent que d'appréciations faites en masse. Cependant, et quoiqu'on ne puisse attribuer aucune autre source à cet inv^itaire , lorsque nous en avons vérifié les diiffres, en les comparant à ceux des originaux, ils se sont trouvés tout à fait différents ; et la meilleure opinion qu'il soit possible d'en avoir, c'est qu'ils ont été remaniés pour en former des moyennes arbitraires , dans lesquels on ne peut reconnaître les nombres officiels.

Nous n'avons pu nous dispenser de citer, quoiqu'à regret, cet exemple notable de la méthode d'inductions, parce qu'il montre comment des hommes recommandables se laissent entraîner sur la pente qui conduit du connu à l'inconnu; et comment, pour la satisfaction de compléter quelques chiffres vrais par des chiffres déduits, spécieux et trompeurs, ils s'exposent à la dure alternative de faire douter de leur sincérité ou de la rectitude de leur jugement. La seule excuse qu'ils puissent avoir, est la multiplicité des exemples de ces opérations fallacieuses, qui semblait alors autoriser cette étrange manière ée rechercher la vérité.

Le chmx d'une méthode rig<mrettse est non^seulement nécessaire pour conduiriî une exploration

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statistique à des résultats incontestables, il est même essentiel à la possibilité de son exécution, et Ton peut, malgré toutes sortes d'avantages, échouer dans une telle entreprise, par Tunique effet d'une mauvaise méthode, qui suscite des obstacles qu'aucun pouvoir ne saurait surmonter. Deu\ fois cette seule cause Ta emporté sur la volonté de Louis XIV et sur celle de INapoléon, eu rendant inefficace le projet d'une Statistique de la France. A la fin du xvu" siècle, et au commencement du xi\% lorsqu'on projeta cette œuvre difficile, au lieu d'en concentrer l'exécution, en appelant de toutes parts les matériaux qui devaient servir à la composer, on s'opiniàtra à la faire exécuter simultanément dans les provinces et dans les déparlements, imaginant que l'on pourrait former une Statistique générale de toutes ces statistiques partielles. Il en fut tout autrement. Nonobstant la' domination allière des souverains qui avaient prescrit ces travaux , et malgré l'intérêt qu'ils leur accordaient personnellement, un très-petit nombre de ces Statistiques locales furent achevées ; plusieurs restèrent incomplètes, et la plupart ne furent pas même commencées. Il y en eut quelques-unes faites avec un talent remarquable, mais en les rapprochant les unes des autres, on n'y trouve point d'unité de composition. Chaque Intendant, chaque Préfet se croyant, par sa haute position , affranchi de la contrainte qu'un programme général lui imposait, fit tout différemy ment afin de faire beaucoup pfiieux, et réussit seii

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iement à rendre son travail à peu près inutile, puisqu'il ne peut être comparé à aucun autre. Ainsi le défaut de méthode réduisit, à cent ans de distance, les Mémoires des Intendants de la Monarchie de Louis XIV, et les Statistiques des Préfets de TEmpire, à un médiocre intérêt de circonscription, et les empêcha de jeter la moindre lumière sur la grande unité nationale de la France.

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