CHAPITRE IV
Opérnlion8 de la Statistique.
Les opérations de la Statistique ont pour objet de faire surgir^ de rassembler et d'élaborer les faits numériques dont la eonnaissanee importe aux intérêts de la société. Elles sont fort étendues dans les grands États de l'Europe, qui ont un vaste territoire et une nombreuse population. Elles sont surtout fort difficiles, parce que la recherche de la vérité, qui est le noble but qu'elles se proposent, rencontre mille obstacles que sèment sans cesse l'ignorance, les préjugés, les préventions, l'incurie, les intérêts hostiles, et les mauvaises passions.
Ces opérations sont principalement : .Le cadastre du territoire , le recensement de la population, le i^elevé des actes de l'État civil , le cadastre de la production agricole et industrielle, et les enquêtes administratives. Nous dirons quelque chose de chacune d'elles.
I. — Le cadastre est le le\er géométrique de la surface du pays ; son but est de déterminer l'étendue de cette surface, la nature des terres, leur destination, et la valeur de leurs produits, afin de pouvoir
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apprécier avec certitude les ressources de F État, sa riiîhesse agricole, et la qualité des revenus imposables auxquels Timpôt doit être exactement proportionné.
Son origine remonte à la plus haute antiquité. Des témoignages historiques et graphiques ne laissent pas douter que les terres de l'ancienne Egypte ne fussent cadastrées. Les registres des Babyloniens, et ceux des Phéniciens, compulsés les uns par Bérose, au temps d' Alexandrë-le-Grand, et les autres par Sanchoniaton, pendant le règne de Salomon, paraissent avoir contenu, outre les faits historiques et religieux, des détails qui supposent l'existence du cadastre des terres de F Asie orientale, aux époques les plus reculées des annales du globe. Hérodote confirme cette conjecture en nous montrant cette opération comme une pratique usuelle de Tadministration des anciens rois de Perse. Il raconte * que Darius ayant imposé une taxe de 400 talents, ou deux millions et demi de francs, aux villes grecques de l'Asie mineure qu'il venait de soumettre à sa domination, des réclamations s'élevèrent à l'occasion de la répartition de cette contrit bution de guerre. Pour y faire droit avec équité, Artapherne, frère du monarque, et satrape de cette partie de Tempire, fit mesurer par parasanges carrées, de 8,615 mètres carrés, les propriétés des territoires nouvellement annexés: et il fit consigner
• H<^ro(1ote, 1. 3, c. 90 ; 1 fi, c. ti.
CH. IV. — OPÉKATIO'HS. (Ki
les résultats de ce cadastre daus un tableau qui permit d'établir la quote-part que devait payer chaque contribuable , proportionnellement à la valeur de ses biens. Il prévint ainsi, pour le présent et Favettir, tout€ injustice et toute plainte. L'idée de cette opération, et les moyens scientifiques de son exécution, nous enseignent que les peuples asiatiques, appelés Barbares par les Grecs, étaient en possession , il y a vingt-trois siècles, d'une administration civile mieux ordonnée que celle de la plupart des États de l'Europe moderne.
Les historiens d'Alexandre nous informent que lors de son expédition il emmena avec lui Diognète et Béton, géomètres-arpenteurs , qu'il chargea de mesurer le territoire des provinces conquises, et l'on sait encore qu'il fit faire, par des gens habiles, la description de ces provinces. Leur ouvrage, qui était un cadastre amplifié, fut consulté par Aristobule et par Ptolémée, quand ils écrivirent l'histoire du conquérant, peu d'années après sa mort.
Jules César suivit l'exemple d'Alexandre, et se fit accompagner, pendant ses campagnes dans la Gaule, par trois géomètres grecs, qui avaient la mission de faire le cadastre du pays. Il en fut encore ainsi des Arabes, quand ils établirent leur domination en Kspagne.
Dans l'Europe occidentale , l'institution du cadastre semble avoir devancé, au moyen âge, celle du recensement. Quand les Normands subjuguèrent l'Angleterre , ils y trouvèrent les terres cadas-
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trées; et tout annonce que c'était un vestige de la civilisation romaine , qui avait résisté à l'invasion des Danois et des Saxons. Guillaume le Conquérant ne manqua pas de se servir de ce moyen d'administration et d'en étendre l'application. Un cadastre existait dans les deux Castilles à une époque très-ancienne ; et peut-être appartenait- il à la domination des Arabes ou même à celle des Romains. Il y en avait un en Belgique , dès 1317; Charles- Quint en fit faire un nouveau en 1517 ; ou en exécuta un autre en 1631, c'est celui qui existait encore en 1794, lors de l'invasion française *.
En Lombardie, comme jadis en Egypte, le besoin de l'irrigation des terres et de l'endiguement des fleuves, lit sentir de bonne heure la nécessité de répartir les eaux d'arrosage, ainsi que les charges des travaux hydrauliques, suivant l'étendue des terres et la richesse des propriétaires ; et, de cette nécessité sortit, il y a plusieurs siècles, un cadastre parcellaire, qui fut dans la suite imité par le Piémont.
En France , les provinces orientales , héritières des traditions romaines, furent les premières où le cadastre fut essayé à des époques très-anciennes. 11 } avait, en Dauphiné , de temps immémorial, un cadastre nommé Péréquaire^ sans doute du mot Péréquation. T^e roi Charles V le fit reviser en 1359. H existait en Languedoc quelque chose d'analogue
* Rapsaet.
CH. IV. - OPÉRATIONS. f)5
SOUS rappellation de Compoix. L'Agduois, le Coiidommois^ la généralité de ]!^[ontauban étaient déjà cadastrés au XVIP siècle; et parmi les projets d'améliorations , que Colbert avait formés, était un arpentage de tout le royaume qui devait égaliser la taille réelle, et rendre possible son application à toutes les propriétés foncières, sans distinction.
Quand les Économistes eurent ramené Tattention publique sur la nécessité d'une réforme du système des impôts , le contrôleur général Bertin reconnut que le seul remède é.ait l'établissement du cadastre; et un Édit du 21 novembre 17G3 en prescrivit l'exécution , ordonnant qu'il comprendrait tous les biens fonds, même ceux du domaine royal , des princes, de la noblesse et du clergé.
Les grands et puissants intérêts que celte mesure menaçait, en empècbèrent l'exécution. Mais, l'impossibilité de subvenir aux dépenses publiques eu laissant le tiers état supporter seul le fardeau des impôts, obligea le ministère à revenir au projet d'un cadastre général. On l'appuya par l'exemple des beureux effets obtenus d'un essai fait, en 1 77 1 , dans l'élection d'Angouléme, où cette opération avait fait cesser les procès sans nombre et les emprisonnements pour délits fiscaux , qui avaient lieu précédemment. Il fut reconnu de plus, en 1777 , que les deux vingtièmes et les quatre sols pour livre établis sur les biens fonciers, étaient atténués considérablement par de fausses déclarations, et, en of-
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fet, ils ne produisirent que 54 millions, ce qui supposait que le revenu imposé ne sVlevait qu'à 860 millions. Une opération cadastrale, consistant dans la vérification des biens fonds, fut donc établie. Quoiqu'elle ne se fit que sommairement, on ne put, en dix ans, Texécuter que dans 4,902 paroisses. C'était seulement un S'' de celles qu'on devait explorer , ou plus exactement 22 suY* 100. Il restait à étendre la vérification dans 22,308 ; et encore, ne s'agissait-il pas dans ce travail des provinces qui portaient le singulier titre d'étrangères , ni de celles qui avaient le privilège d'être imposées par leurs états. Néanmoins il fut prouvé, par ce commencement d'investigation, que si les opérations avaient été terminées , le trésor public aurait obtenu 84 millions au lieu de 54, ou plus de moitié en sus.
En 1782, cet utile travail fut abandonné, par suite de l'opposition qu'apportaient à son exécution les Parlements, qui le considéraient comme attentatoire au droit qu'ils s'arrogeaient déjuger de la nature et de la quotité de l'impôt, et d'empêcher qu'il ne s'étendît aux biens des deux ordres privilégiés.
Mais en 1789, lorsque Louis X VJ convoqua les états généraux, les assemblées électorales consignèrent, dans les cahiers de leurs doléances, le vœu (le la création d'un cadastre, consistant en un arpentage de tous les biens fonciers, avec l'estimation
détaillée de ces biens. Soixante-treize assemblées électorales de la noblesse et cinquante-huit du tiers état exprimèrent ce vœu.
L'Assemblée nationale consacra le principe de la création du cadastre, par un décret du 16 septembre 1791. Ce ne fut toutefois qu'en 1803 que le gouvernement consulaire ordonna et fit commencer Tarpcntage des communes et l'évaluation des cultures. Mais, par malheur, cette opération fut faite en masse et non par parcelles, seule méthode exacte et utile. Après avoir suivi pendant cinq ans cette mauvaise route, on l'abandonna en 1808 pour adopter enfin le cadastre parcellaire ou par propriétés. Quand l'Empire s'écroula, six mille cinq cent vmgt-une communes avaient été cadastrées. C'était seize sur cent. Les dépenses s'étaient élevées à 36 millions.
Il s'en fallut de bien peu que la restauration ne détruisît le cadastre avec les autres opérations de la Statistique. Ses orateurs le stigmatisèrent dans les chambres comme une conception gigantesque de Bonaparte, et un fléau fiscal introduit furtivement dans les institutions de la France. Le despotisme impérial, disaient-ils, a établi la conscription des terres et celle des hommes. Exemple frappant de l'ignorance profonde des hommes qui gouvernaient alors le pays , et qui savaient si mal son histoire qu'ils attribuaient à Napoléon une œuvre projetée par Colbert sous la monarchie du grand roi, et dont l'exécution avait commencé sous Louis XVI, qui
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s'en était occupé lui-même, avec l'intérêt qu'il portait aux sciences géographiques.
Défendu par quelques hommes éclairés, le cadastre échappa à la proscription qui frappa la Statistique. Plus tard, le ministre Louis, se prévalant de son utilité financière, obtint qu'il fût continué; mais ses opérations furent tellement entravées, qu'en 1830 elles ne s'étendaient guère qu'à la moitié du royaume. A dater de cette époque, elles firent de grands progrès. Eu 1834, elles embrassaient 38 millions d'hectares, et dix ans après, en 1844, 14 millions de plus étaient arpentés. Maintenant, sur 37,095 communes, il y eu a seulement 572 dont les opérations ne sont pas terminées. 11 faut même réduire ce nombre à 234, attendu que 338 appartiennent à la Corse, dont le cadastre n'a commencé qu'en 1843.
On remarquera que par des réunions successives, les communes, qui étaient au nombre de quarante mille, ont été réduites d'un 13% ce qui rend leur existence plus forte et lem administration plus facile.
Au demeurant, on doit considérer aujourd'hui l'entreprise immense du cadastre de la France comme achevée entièrement. Aucun autre pays de l'Europe n'en possède un aussi vaste et aussi parfait; il embrasse une surface de 53,049,517 hectares ou 26,856 lieues carrées anciennes.
J.a Statistique obtient de ce magnifique travail toutes les bases fondamentales de ses opéralions,
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notamment : la division physique et politique du territoire, la topographie agricole, la distribution de la population et la répartition de l'impôt. C'est le défaut de cadastre, qui prive les Iles Britanni* qoes d'une Statistique rationnelle ; et il faut reconnaître que le nôtre, malgré quelques défectuosités, qui lui sont reprochées, est l'un des plus beauv monuments de la civilisation française du xix* siècle.
II. — Les REGENSEMEiMs sout dcs opérations statistiques servant à dénombrer les habitants d'un pays : par individus et par sexes , par feux ou familles, par paroisses ou communes, par districts ou arrondissements, par provinces ou départements, et enfin par régions, pour arriver à la constatation de la population totale.
L'objet des recensements est, comme on le voit , de connaître cette population. C'est une nécessité impérieuse pour administrer et pour gouverner régulièrement un pays. Ne pas s'y soumettre, c'est prendre pour guides des actes de l'autorité, le hasard et l'arbitraire.
Les recensements sout une institution qui remonte aux temps primitifs. L'histoire, d'accord avec la raison, nous enseigne que, quand les hommes se réunirent en société, la première chose qu'ils firent, fut de se compter. On en trouve un témoignage dans le Pentateuque , oii l'énumération des Patriarches et de leurs familles indique un dénombrement par individus, par sexes et par tiges. On
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sait que cette dernière particularité échappe encore à nos Statistiques modernes.
Aucun des recensements de FÉgjpte, sous les Pharaons, ne nous a été transmis par les historiens grecs; mais une foule de nombres partiels, rapportés dans leurs écrits, ne laissent point douter qu'il n'y ^ôt des dénombrements très-soignés des différentes classes d'habitants. On y apprend, par exemple, que l'effectif des milices égyptiennes était de 405,000 hommes, et que la caste militaire, qui les fournissait exclusivement, s'élevait à 2,250,000 personnes, de tout âge et de tout sexe, formant probablement le tiers de la population totale.
Le recensement des Hébreux, exécuté par Moïse dans le désert du Siuaï, fut fait incontestablement d'après les traditions égyptiennes. C'est le plus ancien de tous les documents statistiques parvenus jusqu'à nous; il n'a pas moins de 34 sièdes. On trouve plusieurs autres dénombrements mentionnés ou même détaillés dans la Bible; et l'on ne peut douter que cette opération ne fut une institution gouvernementale d'Israël, puisque, dans le livre des Chroniques , il est dit que le dénombrement fait par Joab , qui remplissait les fonctions de ministre de la guerre, n'ayant pu être terminé , il ne fut pas inscrit parmi les recensements enregistrés dans les annales du règne de David. Cette insertion donnait la consécration officielle comme celle dans notre Bulletin des lois.
La civilisation grecque était l'œuvre d'hommes
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d'un génie trop puissant pour négliger de foire servir ce rouage utile au mouvement social. L'action des gouvernements populaires helléniques exigeait que Ton comptât perpétuellement^ dans la place publique, les citoyens, et leur nombre était le premier élément de toute solution des affaires de l'État.
Il en fut ^core ainsi à Rome , où cette opération fut pratiquée pendant 800 ans , au milieu de toutes les vicissitudes qui changèrent tant de fois la face de la république. Les totaux généraux de trente>«ix dénombrements nous ont été conservés par les historiens, et sont au premier rang des chiffires les plus curieux de l'antiquité.
Il faut toutefois r^narquer que chez les peuples anciens cette opération ne ressemblait point à celle que nous exécutons. C'était bien moins des recensements de la population que des contrôles militaires de la levée en masse sur laquelle le pays devait compter pour sa défense. On n'y comprenait que les citoyens ; les femmes, les enfants, les esclaves des deux sexes n'y étaient point énumérés. IVéanmoins, on peut découvrir dans les chiflres des dénombrements des peuples de l'antiquité, des notions trèsintéressantes sur l'économie sociale des temps les plus reculés, et même on peut en trouver qui, après vingt-cinq à trente siècles, sont encore tout à fait nouvelles.
L'institution du recensement n'appartenait pas uniquement aux nations célèbres , qui nous ont transmis les plus belles traditions de la société ci"
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\ile. Elle existait même avant rinvasion romaine de la Gaule, chez les tribus celtiques qui habitaient les régions orientales de ce pays.Quand César s'empara du camp des Helvétiens, il y trouva un recensement nominatif, divisé en deux catégories : Tune comprenant les guerriers, et Vautre les vieillards, les femmes et les enfants *. C'est le premier document statistique que notre pays puisse revendiquer; il date de 1900 ans.
Après le partage de l'Empire romain par les barbares du Nord, on découvre encore quelques vestiges d'opérations administratives, qui supposent des dénombrements. Mais il n'y eut plus rien de semblable lorsque la féodalité eut morcelé chaque territoire en une multitude de fiefs seigneuriaux ou ecclésiastiques. Il y a, par cette cause fatale, une lacune de plusieurs siècles dans l'histoire de la Statistique.
En France, où presque toutes les institutions datent de Louis XIV, celle des recensements a ce règne pour première époque. Le projet en fut préparé par Colbert, élaboré par Yauban, et prescrit, eu 1 700, par le roi lui-même. Un autre fut exécuté en 1 762, par Louis XV, et un troisième, en 1 784, sous Louis XVI. Ce dernier fut dressé par M. Necker, d'après la proportion des naissances qu'il estima devoir être d'une sur 25.75 habitants, et non pas une sur 25, comme on l'a dit récemment par une singu-
* César,!. l,c. 5.
lière erreur, qui a perverti tous les chiffres oflBciels.
La population étaut devenue, lors de la révolution, la base légale de l'élection politique, beaucoup de localités, qui voulaient avoir une grande quantité de fonctionnaires ou de représentants, exagérèrent le nombre de leurs habitants, et Ton réussit mal à le constater quand on voulut exécuter, pour la première fois, la loi du 22 juillet 1791, qui venait d'ériger en une institution de l'État, le recensement de la population de la France. Ce ne fut que dix ans après qu'on parvint à mieux faire. Les recensements, à dater du commencement du siècle , furent bien supérieurs à ceux de l'ancienne monarchie, soit à l'égard de leur exactitude , soit relativement à l'étendue de leurs détails. Ils sont au nombre de neuf, et le dixième s'exécute maintenant. Le gouvernement consulaire et impérial, celui de la restauration et le gouvernement actuel en ont fait chacun trois.
Pendant la première période, il y en eut deux bien exécutés; pendant la seconde, un seul, et pendant la troisième, deux. Les recensements défectueux ou illusoires ont eu lieu en 1811, 1816, 1826 et 1836. Les meilleurs sont ceux de 1801 et de 183 1 , précisément à des époques où Ton ne devait en attendre que de médiocres. Ces différences montrent que ces grandes opérations ne sont pas moins dilBSciles qu'importantes, et qu'il faut, pour réussir à les bien exécuter, un concours de circonstances favorables, et des soins laborieux, actifs et
74 ÉLÉMENTS DE STATISTK^tiE.
iiitelligents. Aussi, ii'a-t-on pas fait de recensement en Belgique, depuis 12 ans; en Portugal, depuis 10, et en Espagne, depuis 44.
Un recensement complet doit faire connaître :
V Le sexe des habitants;
2*^ Leur âge ;
3* Leur état civil;
4® Leurs professions , états , fonctions : agricul^ teurs, industriels, etc. ;
5* Leur capacité politique : éligibles, électeurs, jurés;
6* Leur culte ou communion religieuse ;
7® Leur qualité de propriétaire, foncier ou manufacturier.
Les opérations du recensement doivent être faites par une constatation à domicile du nombre des personnes composant chaque famille. Il est essentiel qu'elles soient exécutées simultanément dans toutes les parties du pays. La vérification de leurs résultats doit être confiée uniquement à des magistrats qui puissent les comparer aux documents antérieurs, et s'éclairer de toutes les pièces dont il est possible de tirer des moyens de contrôle.
Les recensements qui semblent deyxAr être des opérations très-simples et très-faciles, puisqu'ils se composent de la collection de faits numériques évidents, trouvent cependant, dans leur exécution, de très- grands obstacles, qu'il importe de signaler*
10 Souvent les populations frappées, à tort ou
CH. IV. — OPÉRAllOIKS. 75
à raison, de la crainte que les recensements ne soient des moyens d'établir de nouyeaux impôts, se rendent contre eux en murmures, et contrarient ou empêchent leurs opérations. Le roi David et le ministre des finances, M. Humann,ont éprouvé ce contre-temps à une distance de près de vingt-neuf siècles.
2® Parfois Tautorité, intimidée par l'effet de l'opinion populaire, s'abstient de faire recenser la population et s'efforce de remplacer par des artifices de calcul, les chiffres vrais que l'opération devait lui donner. Cette mesure défectueuse a été prise deux fois en France depuis le commencement du siècle. La première fois, eu 1811, sous l'empire, dont la vigueur s'affaissait; la seconde, en 1826, sous la restauration, pendant le ministère de M. Corbière.
3^ Un recensement bien préparé peut être manqué par r<#et de quelque mauvaise disposition administrative, qui est passée inaperçue. Ainsi, en 1836, deux monosyllabes ajoutés par un subalt^ne à la circulaire du ministre, qui prescrivait des mesures raHoanelles pour l'exécution du rec^isement général, suiBrent pour fausser tout le travail. Ces deux mots substituèrent le domicile de droit au domicile de fait, qui seul devait faire loi. Par cette inconcevable altération, les enlants en nourrice, les ndlitairesaux drapeaux, les familles à la campagne, les voyageurs à l'étranger, les iiavigateurs voguant dans un autre hémisi^ière, furent insecits eorame
présents, dans les lieux d'où ils reissortaieut originairement. Il s'ensuivit une confusion inextricable.
4^ Aux appréhensions chimériques, qui font considérer les recensements comme les précurseurs de nouvelles taxes, se joignent parfois des motifs plus réels. Plusieurs impôts sont proportionnels à la population des villes où ils sont perçus, et s'accroissent avec elle. Cette disposition porte quelquefois des autorités municipales à dissimuler un certain nombre des habitants, dont s'augmente progressivement la population de leurs cités ; elles évitent ainsi d*étre rangées par le fisc dans une catégorie dont les taxes sont plus élevées.
5^ Il est presque impossible de relever Tàge des personnes avec quelque exactitude, parce que les unes l'ignorent , et que les autres le cachent. Les femmes surtout le déclarent difiicilement ; aussi M. Bichmann, qui a exécuté les recensements de l'Angleterre pendant 50 ans, disait qu'il n'avait jamais pu réussir à cet égard, même dans sa propre maison, où il n'avait pu découvrir quel était au juste l'âge de sa femme et celui de sa servante.
6"* D'autres motifs jettent souvent des in^yrtitudes dans la déclaration des professions des classes inférieures. En 1 83 1 , lors de l'invasion du choléra à Paris, il fut enregistré, parmi les décès des femmes, un nombre extraordinaire de couturières. Bien n'expliquant, dans cette profession, une si grande mortalité, nous dûmes vérifier ce fait ; et il fut constaté que ces malheureuses faisaient un tout autre métier
que celui dont elles avaient fait la déclaration.
T Mais, un empêchement plus puissant à la rectitude des recensements, est le mouvement perpétuel des populations des villes et surtout des capitales. Quoi qu'on fasse, on ne peut savoir quel est le nombre exact des habitants de Londres et de Pa ris. L'usage de plus en plus commun d'aller passer la belle saison à la campagne, prive cette dernière métropole de cent mille personnes ; et, au contraire, l'éducation publique centralisée, les émigrations d'ouvriers des provinces, les grandes entreprises de construction, lui donnent une population flottante de plus de deux cent mille.
Ces obstacles, quelque puissants qu'ils soient, ne doivent point arrêter un gouvernement éclairé; car, les efforts qu'il fera pour les surmonter seront récompensés par la certitude de ses calculs, par la rectitude de ses mesures et par la justice de ses décisions.
in. — Les mouvemejnts de la population sont les mutations perpétuelles qui rajeunissent les nations, les maintiennent ou les accroissent, et font succéder, de siècle en siècle, des générations nouvelles à de vieilles générations. Ce sont, en deux mots, l'œuvre de la fécondité humaine et celle de la mort, exprimées par des termes numériques, que résument les registres des actes civils de toutes les parties d'un pays. Ces actes constatent, avec les formalités de la justice, les naissances, les mariages et les décès , et ils tiennent compte de leurs circon-
stances principales. Lenr importance est trè^gran: de; car, par la preuve de l'origine, les uns fixent la position sociale des hommes, tandis que les autres, parla production d'un acte mortuaire, déterminent la transmission des plus riches héritages. Ainsi, la vie civile est réglée par eux; et ils se dressent, comme des jalons, aux deux extrémités de l'existence. Leur rôle, dans la viepublique des peuples, est encore supérieur. Le nombre des naissances et des décès, soit relativement aux époques antérieures, soit comparativement à d'autres contrées, caractérise la civilisation d'un pays et son gouvernement. Cela est si vrai qu'un chiffre de mortalité étant donné, sans aucune indication locale, un Statisticien discernera, par son seul rapport à la population, s'il énnmère les décès d'une province du royaume de Naples ou des États romains, ou bien ceux d'un comté de l'Angleterre ou d'un département de la France. Quoiqu'une partie des États de l'Europe soient encore privés, de nos jours, de la connaissance essentielle des mouvements de leur population, il y a vingt-quatre à vingt-cinq siècles que déjà on employait divers moyens pour ne pas demeurer dans cette ignorance. Un usage religieux, qui remontait au temps de leurs rois, permettait aux Athéniens de savoir positivement le nombre des naissances et celui des décès qui avaient lieu dans Tannée. Chaque fois qu'un enfant naissait, on était tenu de donner à la prêtresse de Minerve une mesure de froment, et on lui en donnait une d'orge quand quel-
CH. IV. — OPÉBATIOIHS. 79
qu'un mourait ' . A Borne, une loi de Servius TuUius prescmait qu'on portât une pièce de monnaie, àcha* que naissance, dans le temple de Junon Lucine;une à chaque décès, dans le temfde de la déesse Libitine; et une, dans le temple de la déesse Juyenta ^, pour chaque jeune homme qui prenait la robe virile. Ces coutumes devaient être bien anciennes, puisqu'elles avaient probablement devancé l'usage d^ récriture chez les Grecs et les Romains.
Au moyen âge, les ecclésiastiques, dépositaires de toute science, furent chargés de constater les mouvements de la population, qui d'ailleurs étaient plutôt considérés comme des actes religieux que ^ comme des actes civils. En 1789, l'Assemblée nationale chargea les Maires des communes de ces graves fonctions. En Angleterre, l'église établie a conservé jusqu'en 1836 cette magistrature; mais les inconvénients de la séparation des dissidents, qui refusaient de s'y soumettre, détermina le Parlement à instituer une administration spéciale, chargée de constater les naissances, mariages et décès, et d'eu supputer les nombres. Son rapport annuel, publié o£Bciellement, est le meilleur document statistique du Royaume- Uni. Il est vivement à souhaiter que l'exemple des deux premiers peuples de l'Europe occidentale, soit imité par les autres puissances du continent, et que ces actes, qui constatent l'économie sociale des peuples, soient partout considérés, ainsi qu'ils le sont
» Arîst. Econ, 1.2.— '' Denys d'Haï. 1. 4, 1.
80 ÉLÉMEINTS DE STATISTIQUE.
avec raison en Allemagne, comme des attributions essentielles de Tautorité municipale.
IV.- La Statistique agricole. La subsistance des peuples étant la première condition de leur existence, il semble qu'aucun des éléments de la société ne devrait être mieux connu. Il en est en réalité tout autrement. Voici l'explication de cette contradiction singulière. Jadis, quand l'agriculture était l'unique profession des hommes, chaque chef de famille pourvoyait aux besoins des siens parle produit de sa culture, dont il proportionnait la quantité au nombre de ses enfants ; et la sollicitude paternelle tenait lieu de la prévoyance de l'État. Les temps sont bien changés. Dans nos sociétés modernes , l'agriculture n'est plus la destination commune de toute la population ; elle n'en occupe que trois cinquièmes en France, un tiers en Angleterre, un quart en Hollande, et c'est généralement la moindre partie des habitants qui nourrit la plus considérable. Il s'ensuit que la mesure de la consommation, qui était autrefois parfaitement déterminée dans chaque famille^ est actuellement inconnuedans chaque État, et que la production qui doit y satisfaire ne peut se développer qu'au hasard, sans autres guides que les prix des marchés, indices variables, incertains et trompeurs. On pourrait croire que des notions positives seraient une acquisition superflue, parce que la culture et la production ont atteint partout leurs dernières limites, et ne peuvent être plus étendues qu'elles ne le sont. Les faits contredisent cette opi-
€H IV. — QPÉRATI05fS. 81
nion. LaFranceetla Suède ont presque doublé en cinquante ans leurs récoltes de céréales; et ce prodige n'est même pas impossible à T Angleterre, qui, pourtant, ne cesse de craindre la disette ; les quelques boisseaux de pommes de terre que nos cultures produisaient, il y a un demi-siècle , se sont multipliés comme les pains de rÉvangile, et forment une masse de centmillionsd'bectolitres. Dans une génération nos lins et nos chanvres peuvent donner autant de tissus que les cotons des États-Unis, et revêtir à leur tour, et avec plus d'avantage, les peuples des deux hémisphères, dont l'industrie est moins avancée. Il est donc essentiel de connaître la production par une constatation certaine et complète, d'abord pour juger si elle est suffisante, et ensuite pour savoir de combien on doit l'augmenter. Ce sont là des données indispensables pour décider jusqu'à quel point il faut recourir à l'introduction des produits étrangers, ou bien demander une plus grande abondance au sol du pays. C'est l'alternative qu'offrent, en Angleterre, la question des céréales, et en France, celle des bestiaux. L'une et l'autre sont évidemment des problèmes de Statistique. Mais autant il était facile jadis, à chaque famille agricole, de fixer l'équilibre entre sa production et sa consommation, autant il est difficile aux gouvernements des vieilles sociétés de régler cet équilibre d'après des bases numériques. Rome, sous les empereurs, vivait, au jour le jour, de l'importation des grains de la Sicile et de
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rÉgypte; et sans chercher si loin des exemples, Londres^ avec ses deux millions d'habitants, est à présent soumise à ce régime dont les érentualités sont vraiment effrayantes.
En France, la nécessité d' une Statistique de l'agriculture était reconnue depuis longtemps; et tous les économistes s'efforçaient de suppléer à ce grand travail par des estimations hypothétiques. Enfin cette entreprise fut commencée, en 1834, sous les auspices de M. Hippolyte Passy, alors ministre du commerce ; il fallut plus de six ans pour l'achever. Les études nouvelles et sérieuses dont elle fut le sujet conduisirent à considérer comme étant les principes de la matière : l" Textension des recherches jusqu'aux premiers éléments des nombres, afin d'arriver au plus haut degré de certitude possible; 2° Tusage de tableaux dressés uniformément, remplis dans chaque localité par des chiffres, et certifiés par les fonctionnaires chargés de leur exécution ; 3** une limitation de la nomenclature des objets de ces tableaux, restreinte à trente-six nombres tout au plus, afin que l'étendue et la complexité du travail ne donnassent ni motifs, ni prétextes pour trouver impossible de les exécuter ; 4° un choix sévère, pour ne demander que des chiffres rigoureusement nécessaires, à l'exclusion de ceux que fournit une déduction infaillible, telle que la valeur totale des produits, qui est acquise dès qu'on sait quels sont leurs prix et leurs quantités; 5*^ la multiplication des
moyens de révision, de contrôle et de correction, appliqués à tons les résultats desopérations successives dont se composait l'investigation.
Le but et l'utilité de ces dispositions seront mieux appréciés par leur application pratique que par leur simple éuonciation.
Deux méthodes fort différentes pouvaient être employées dans l'entreprise de la Statistique agricole de la France : l'une, prompte et facile, consiste dans des estimations de toutes choses, faites en masse par départements , et par conséquent par inductions plus ou moins arbitraires; l'autre, longue et compliquée, procède, au contraire, en recueillant, jusques dan& les moindres localités, les données numériques qui lui sont nécessaires ; et c'est en agroupant les chiffres de tous les hameaux, de tous les villages , de toutes les communes, que sont formés successivement ceux des cantons, des arrondissements, des départements, des régions, et enfin, ceux du royaume entier. Cette méthode fut jugée la seule rationnelle, et il fut résolu de la suivre, en exécutant, dans chacune des 37,300 communes de la France, un cadastre de son domaine agricole, un inventaire de ses produits ruraux, un recensement de ses animaux domestiques, et un tableau , par articles, de ses consommations. Pour atteindre ce but multiple, des instructions précises, péremptoires, lucides, furent adressées aux Préfets et transmises , par leurs soins empressés, à chacun des Sous-Préfets et des Maires, avec les modifications qu'exigeait la di-
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versité des lieux. A ces instructions était joint un tableau-modèle, dont elles prescrivaient de remplir les colonnes par des chiffres exprimant en mesures métriques et en monnaie décimale : l'étendue de chaque espèce de culture, des prés , pâturages, pâtis, des bois et forêts selon leur appartenance ; la quantité et la valeur moyenne de chaque sorte de produits annuels, et la quantité avec la valeur de chaque article de consommation. Au revers de ce tableau étaient indiqués : le nombre d'individus de chaque espèce d'animaux domestiques, la valeur de chacun d'eux et leur revenu annuel, moyen et total ; ces données étaient complétées par le chiffre des animaux abattus , et par tout ce qui est relatif à la consommation de la viande, soit en quantité ou en valeur, soit en totalité, soit par habitant.
Tous les termes numériques réclamés de chaque Maire ne s'élevaient qu'au onzième du nombre des questions statistiques qui leur furent adressées en 1810, et qui , trop multipliées , restèrent sans réponse. Mais , quelque limitées et simples que fussent ces données, le grand nombre de personnes appelées aies fournir dut faire prévoir le cas où leurs recherches ne trouveraient pas une capacité ou un zèle suffisant. Les instructions, qui investissaient le Maire de chaque commune de la mission d'en dresser le tableau agricole , statuèrent donc que , s'il avait besoin de collaborateurs ou de suppléants, le Préfet désignerait, à cet effet, le directeur ou le percepteur des contributions directes, les agents fores-
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tiers, l'instituteur primaire ou tout autre fonctionnaire publie, et qu'en outre, il réclamerait l'aide et le concours de tous les citoyens notables, particulièrement de ceux qui composent les comices agricoles et les sociétés d'agriculture. La confiance qui avait dicté cette disposition ne fut point déçue ; et dans une multitude d'occurrences, des habitants des campagnes, des hommes éclairés, mais étrangers à ce genre de travail, des juges de paix, des médecins, des ecclésiastiques , prêtèrent volontiers leur assistance à ces recherches , et leur donnèrent des soins assidus et dévoués.
Néanmoins , une si vaste entreprise exécutée pour la première fois , et lorsque les connaissances statistiques sont encore si peu répandues, dut rencontrer nécessairement de grands et nombreux obstacles. Dans quelques endroits, les enquêtes furent accueillies avec défiance , comme devant servir à quelque projet fiscal; mais ces fausses idées ne s' accréditèrent point. En général, les difficultés surgirent dans les communes rurales, par la tendance à répondre plutôt par des mots que par des chiffres, par le défaut de notions des mesures métriques, par l'usage commun de caractères presqu'illisibles, et surtout par la nouveauté du travail, qui faisait exagérer la puissance du moindre empêchement. Ailleurs, les diflicultés eurent pour causes : l'opinion qu'une pareille entreprise ne pouvait être exécutée, comme le cadastre , que par des agents spéciaux et salariés; la prévention sans fondement , qui faisait
regarder les Maires des campagnes comme iucapablés de faire un travail de chiffres; une disposition opiniâtre à modifier le plan général, d'après le point de vue particulier de chaque collaborateur ; le défaut d'achèvement complet du cadastre, et Jusqu'à la nomenclature des différentes sortes de surfaces, cultures, pàtis ou bois, qui, dans un pays aussi vaste, ne peut être exempte de variations, d'incertitude et de confusion. Il n'est pas inutile de signaler ces difficultés, afin de les prévoir une autre fois , et d'en prévenir les effets. Pour obvier à celles consistant dans des omissions ou des erreurs de chitfres, les Préfets soumirent les tableaux des communes à des commissions de révision, formées par cantons et par arrondissements, et à une commission centrale , instituée au chef-lieu du département. De grandes améliorations furent introduites dans le travail par ces réunions d'hommes, possédant à la fois la pratique de l'agriculture et la connaissance des localités. C'est par l'ensemble de ces opérations et le secours de plus de cent mille collaborateurs, que furent recueillis environ dix-huit millions et demi de termes numériques, exprimant des faits agricoles et sociaux inédits. Ces faits vérifiés, élaborés, groupés et condensés au Bureau de la Statistique générale , furent divisés de manière à former, premièrement, une géographie agricole de la France, indiquant par arrondissements , par départements et par régions, l'étendue de chacune des cultures, des pâturages et des bois, sa production en quantités et valeurs, et
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sa destination ; et secondement, une Économie agricole du royaume, énumérant tous les produits du sol, selon les lieux , et détaillant leur abondance , leur prix et leur consommation. Cette grande investigation statistique a fait connaître complètement l'agriculture du pays. Les États les plus éclairés de l'Europe en ont compris de suite toute l'utilité, car ils poursuivent, à travers de grandes difficultés, le projet d'en exécuter une semblable, par l'application des mêmes moyens dont l'indication détaillée leur a été communiquée, selon leur désir, par le gouvernement français. La généralisation de pareils travaux serait un immense bienfait; elle pré- . viendrait les disettes bien mieux que les greniers de réserve, puisqu'en montrant quelle est la production de blé de chaque pays, elle permettrait de savoir avec précision quelles ressources on doit attendre des contrées où les récoltes excèdent habituellement la consommation.
V. — La Statistique de l'odlstrie a beaucoup d'analogie avec celle de l'agriculture, dans les opérations qu'elle exige. Elle doit, comme elle, remonter aux premiers éléments de tous les nombres ^ et les recueillir dans chaque localité. Ses procédés de vérification , d'agroupement et de condensation des chiffres ne diffèrent pas essentiellement ; mais elle présente encore plus de difficultés quand on veut n'enregistrer que des faits dont la preuve est acquise, et qu'on rejette entièrement la méthode aisée et commune des déductions hypothétiques.
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Chez les grandes puissances industrielles, son étendue mettrait un obstacle absolu à sa publication, si l'on traitait d'une pareille manière toutes ses parties. Par exemple , en France , le nombre des patentés ou industriels de toute classe étant, en 1843, de 1,517,500 et devant dépasser maintenant 1 ,600,000, il faudrait, pour explorer en détail toutes les sortes d'industries, dresser autant de bulletins descriptifs qu'il y a d'établissements. Or, chacun de ces documents contenant environ 80 termes numériques, il y en aurait 128 millions dans une Statistique générale de l'Industrie du royaume; et si l'on y comprenait les Beaux-Arts et quelques professions demeurées en dehors de la loi, la masse des nombres à relever s'élèverait probablement au delà de 1 50 millions. C'est là sans doute l'obstacle qui a fait considérer comme impossible la Statistique de l'Industrie, et qui a même dissuadé d'entreprendre ses parties les plus accessibles et les phis importantes. En étudiant ce sujet profondément et en présence des difficultés dont il se complique , on a eu recours, pour le traiter, dans la Statistique de France, aux expédients que nous allons indiquer. On l'a divisé en deux parties distinctes et séparées :
P La Statistique des manufactures et exploitations ;
2** Celle des arts et métiers.
L'une est la description en chiffres de l'Industrie proprement dite, celle qui travaille et produit sur
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une grande échelle, et dont les ateliers occupent au moins 10 ouvriers. L'autre est le tableau numérique de la petite Industrie , celle qui pourvoit à nos mille besoins, en se ramifiant à Tinfini, et qui , le plus souvent , n'emploie que les bras de la famille , et n'a d'autre local que le foyer domestique.
La première partie a été traitée dans toute son extension. Chacun de ses établissements a été l'objet d'un bulletin spécial faisant connaître la commune où il est situé, son arrondissement, son département, les noms et qualités du propriétaire, la valeur de sa location , le montant de sa patente , la nature des matières diverses employées annuellement, leur quantité en nombre, en kilogrammes, en mètres ou en litres, la valeur moyenne de chacune d'elles, le prix de leur unité en francs et centimes, la valeur totale et la désignation des lieux de l'origine des matières premières. En regard on a exprimé la nature des produits fabriqués annuellement , leurs quantités , leurs valeurs partielles ou totales, et l'indication des débouchés ou lieux de destination de ces produits à l'intérieur ou à l'étranger. On a ensuite énuméré les ouvriers : hommes, femmes, enfants au-dessous de 16 ans; puis leurs salaires journaliers ; enfin , on a décrit numériquement les différentes pièces du mobilier industriel : machines à vapeur, moulins à eau, à vent, à manège; nombre de chevaux, de mulets, de bœufs employés; nombre de fourneaux, fours, feux, mé-
caniques, métiers , broches et autres machines.
Il y a maintenant en France environ 25,000 établissements industriels de cette catégorie et consistance ; le surplus appartient à la classe des arts et métiers. Ceux-ci doivent être relevés en détail ; mais il est nécessaire d'en agrouper les chiffres, par localités d'abord, et ensuite par similarité d'objet. A cet effet, il faut réduire l'extrême étendue de leurs éléments primitifs, en les rapprochant pour en diminuer l'échelle. Cependant leur condensation ne peut pas égaler celle subie par l'agriculture, attendu que la variété bien plus grande des produits industriels , rend leur assimilation beaucoup plus difficile.
Quant à la classification générale des matières qu'embrasse la Statistique des manufactures et celle des arts et métiers, elle est dictée par le gise^ ment des fabriques , et par la nature de leurs produits. La Statistique par localités est une véritable géographie de l'Industrie ; — un cadastre territorial des établissements, qui sont les cités florissantes de cet empire ; — un recensement des ouvriers qui en sont la population ; — un itinéraire des lieux où le commerce doit alimenter ses besoins innombrables et sans cesse renaissants. La Statistique, suivant la nature des objets manufacturés, est un inventaire par espèces et variétés, en quantités et en valeurs, des produits multiformes qui sortent de ces mines fécondes. Ces produits sont d'abord classés selon le règne auquel appartient leur matière première :
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ih 90ïd minéraux, végétaux ou animaux. Ensuite ils sont énumérés dans chacune de ces trois catégories, en Clivant les degrés d'élaboration d<mt ils sont susceptibles, depuis les plus simples jusqu'aux plus composés. Ainsi, en tète des laines, qui appartiennent à la classe des produits animaux, sont les laveries, les peigneries, où elles sont préparées; les filatures viennent ensuite , et, eu dernier lieu, les manufactures où les tissus sont portés à leur per£èetion.
Sans doute, les détails de cette immense investigation sont, pour beaucoup de personnes, d'un médiocre intérêt; et, par exemple, il importe peu au monde de savoir combien de bouteilles sortent d'une verrerie, et combien de matières diverses sont employées à leur fabrication. Mais cet établissement joint à ceux semblables, qui existent dans le département, la région , le royaume, constitue une branche d'industrie importante et fort riche, indispensable à la consommation et au commerce , donnant à l'État un revenu considérable, aux ouvriers un travail bien rétribué, et au pays l'un des éléments de sa prospérité industrielle. La Statistique est donc justifiée quand elle s'opiniàtre à élaborer des millions de chiffres , qui renferment des notions aussi essentielles, et qui consentent à lui livrer , pour prix de ses studieux efforts, l'histoire hiéroglyphique de travaux dont personne encore n'avait pu déchiffrer les secrets.