CHAPITRE VIII
Erreurs de la StalisUquc.
Les erreurs imputées à la Statistique , lui sont rcprocliées avec plus ou moins de fondement. Il y eu a dont elle est réellement coupable; d'autres qu'il n'est pas en son pouvoir d'éviter ; et d'autres encore, qui lui sont attribuées injustement.
I. Parmi les erreurs les plus graves, la plus commune provient d'une idée systématique, qui porte à croire qu'on peut façonner la vérité suivant son désir, et qu'il est loisible de lui donner telle proportion que l'on veut. Ainsi un fait numérique étant élabli, on suppose qu'on peut le généraliser, et conclure, comme M. Ghaptal, du cadastre de 6 millions d'hectares, celui de 53 millions; — ou bien qu'en condensant une multitude de faits statistiques, on peut les réduire à un seul, comme la moyenne des Tables de mortalité , qui déduit de 600,000 vies humaines infiniment variées, le terme d'une vie unique. Que cette méthode, qui s'enveloppe de fastueux calculs, s'exerce dans un sens ou dans un autre, et qu'elle prétende atteindre l'inconnu en agrandissant un nombre par des multiplications, ou en réunissant,
142 ÉLÉMEINTS DE STATISTIQUE.
par d'immenses additions , des termes multipliés , elle ne change en rien son caractère conjectural, et elle doit être condamnée , comme étant dangereuse pour la vérité.
Sans doute, quand il s'agit d'une époque reculée dont on peut éclairer les ténèbres au moyen de quelques chiffres historiques, il serait trop rigoureux de repousser des déductions faites avec réserve par un esprit judicieux. Personne n'ignore qu'une antique inscription à demi effacée peut être restaurée par d'habiles conjectures, et que parfois on parvient ainsi à enrichir la science de faits nouveaux. Il faut convenir que la Statistique peut faire d'utiles acquisitions, par le même moyen appliqué à l'histoire avec une sage circonspection. Mais , dans les travaux dont les matériaux sont contemporains, il faut s'abstenir de cette méthode, qui est sujette à erreur, et qui, consacrant des traditions crédules, leur donne la place de chiffres vrais, qu'on ne recherche point parce qu'on croit n'en pas avoir besoin.
Ce sont les nombres provenant de cette origine , qui répandent le plus d'erreurs. Ils sont souvent jetés dans une discussion pour servir à ses besoins ; et il n'est pas jusqu'aux hommes supérieurs qui ne se laissent entraîner, parfois, à les employer comme des arguments. Une hypothèse ingénieuse est un plaisir qu'on se croit permis, quand elle s'appuie sur des chiffres, qui cachent, sous les formules de la science, l'aspect malséant d'une conjecture téméraire. Les evomples se pressent en foule pour le
CH. VIII. — ERREIRS. 143
montrer. On apprend que dans une fabrique la valeur du coton en laine, qu'on y emploie, est largement quintuplée. On recherche à l'instant quelle est l'importation totale du coton ; et Ton en conclut que l'industrie qu'elle alimente dépasse la valeur de 800 millions. IN'est-il pas évident qu'opérer ainsi c'est ériger, sur une très-petite base, l'édifice d'une immense industrie. — La production de la pomme de terre n'avait encore été l'objet d'aucunes recherches statistiques, de la part de l'autorité, lorsqu'un savant statisticien en assigna la quantité, il y a peu d'années, avec une grande précision. On s'efforça inutilement de savoir comment il s'était procuré ce nombre. Mais, lors de l'enquête générale dont la Statistique agricole fut l'occasion , on trouva que la commune de ce savant rapportait précisément 6,000 hectolitres de pommes de terre , qui, multipliés par le nombre des communes du royaume, donnaient pour total les 222 millions qu'il avait assignés à la production de la France entière. Ainsi, il était arrivé à ce total, en mesurant par la fécondité des terres de son village, celle de nos 37,000 communes. On ne pouvait mieux calculer , mais ce résultat était de cent pour cent au delà de la vérité.
C'est surtout la consommation qui sert de base à ces supputations fallacieuses. On recherche dans une localité quelconque , la quantité de tel ou tel comestible nécessaire aux besoins des habitants ; puis on généralise le chiffre qui la représente ; on
rétend à la population tout entière, et l'on pose en fait ce résultat hypothétique, comme donnant la consommation totale du pays. Cette induction ne peut conduire qu'à l'erreur, attendu que la quantité qu'on prend pour base, est si minime, relativement à la masse qu'on doit en faire sortir , que l'atténuation ou l'exagération la plus légère devient, en fin de compte, très-considérable. Par exemple , un quart de livre de pain , en plus ou en moins , dans la ration journalière qu'on fixe pour chaque habitant de la France, fait, par an, une différence de 1 ,600 millions de kilogrammes. Au commencement du xvni® siècle , V^auban admettait comme indubitable, que chaque personne consommait annuellement trois setiers de grains, qui font 4 hectolitres 68. C'était 60 pour 100 au delà du terme vrai. Aussi, par suite d'une si grande exagération , ne portait-il qu'à 876 habitants, la population qui pouvait être alimentée par les cultures en céréales de chaque lieue carrée du territoire. On en tire maintenant la nourriture de 1281. C'est presque moitié en sus.
Une autre source d'erreurs statistiques fort abondante existait autrefois, mais se trouve aujourd'hui tarie par une méthode de travail tout à fait différente. Quand le Gouvernement avait besoin d'une exploration numérique, il en demandait les chiffres aux Préfets, sans entrer dans les difficultés qu'il devait y avoir de se les procurer. Ces demandes étant presque toujours accompagnées d'injonctions
CH. \m. — KUUKLHS. 115
de hâter le tiavail, les départements ne pouvaient y répondre que par l'envoi d'estimations en masse, faites d'après des notions préconçues. Mais on a repoussé, de notre temps, ce système défectueux, et toutes les grandes investigations faites maintenant sont exécutées à loiair en remontant aux premiers éléments des choses, et en faisant certifier aux fonctionnaires qui fournissent des matériaux, les chiffres dont ils sont formés, et la manière dont Us ont été recueillis.
Avant que Louis XIY naturalisât en France la Statistique , par les recherches numériques qu'il prescrivit aux Intendants des provinces , on avait les plus étranges notions sur des matières qu'il ne semblait cependant pas possihle d'ignorer. Dans un ouvrage publié en 1581 , et dont la dernière édition est dédiée à Henri IV, Fromenteau attribue au royaume une surface de 40,000 lieues carrées, c'est-à-dire double de son étendue réelle à cette époque; et il lui donne 132,000 paroisses ou presque le quintuple du nombre de celles qui existaient effectivement. Quelques années après , Sully , en révisant ces données qui passaient pour officielles depuis le temps des Valois , réduisit les paroisses à 40,000, ce qui, tout d'un coup, en supprimait 92,000 ouïes deux tiers; et, cependant, il y avait encore, malgré cette énorme correction, une exagération d'environ 30 pour cent.
Quelque extravagantes que fussent les idées de Fromenteau , elles étaient encore bien moins dé-
146 KLÉMEM'S DE STATISTIQIE.
raisonnables que celles d'un Économiste du xv® siècle, qui occupait un rang illustre parmi les souverains du temps. C'était le duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon. Un religieux de Saint-Denis , qui en 1 404, a écrit les annales du règne de Charles VII, nous apprend que ce prince, touché de Tétat déplorable des finances de la France , conçut un projet pour les rétablir. Dans ce travail, exécuté sans doute d'après des documents et des opinions qui passaient alors pour incontestables, il calcula que le royaume contenait 1,700,000 villes, bourgs et villages. Otonsen 700,000, disait-il, qui ont été ruinés par nos guerres, il en reste encore un million; imposez-les seulement à 20 écus, par an, chacun ; cela fera 20 millions d'écus. Toutes dépenses faites, il doit rester 3 millions d'écus, qui entreront dans les cofifres du roi.
Ces chiffres sont fort curieux , d'abord par leur date , qui remonte à 420 ans, puis par leur auteur qui passait pour un prince d'un grand mérite et le meilleur de son temps, et enfin parce qu'ils ne sont pas tous aussi fabuleux que la donnée exagérée qui leur sert de base. D'après cette donnée, la France du xv* siècle, qui n'avait que 15,000 lieues carrées, c'est-à-dire une étendue presque moindre de moitié que la France actuelle, aurait eu néanmoins 43 fois autant de paroisses ou communes ; il y en aurait eu une douzaine par lieue carrée, et chacune n'aurait possédé qu'un territoire de 160 hectares. Il est vrai que ce nombre prodigieux aurait été réduit de î l pour cent par les dévastations de la guerre.
CH. VUI. — KRRftKS. I i7
Il ne faut pas croire que le rêve d'une ancienn prospérité, qui aurait multiplié si étrangement le lieux habités, soit une vision qu'ait eu seul le duc de Bourgogne. Notre admirable historien Michelet a découvert , dans la Satire Ménippée. que ce nombre de 1,700,000 clochers est précisément celui sur lequel s'appuyaient les auteurs, en 1593, sous le règne de Henri lY . Ainsi, cette folle tradition était encore en vogue au bout de deux siècles, et même accueillie par des hommes instruits.
En repoussant les nombres absolus du mémoire statistique de Philippe-le-Bon, si l'on en accepte les proportions, on y trouve deux faits historiques remarquables. L'un est l'effroyable situation de la France, qui, au témoignage de ce prince contemporain, avait perdu près de la moitié de ses villes et villages, pendant le règne de CharlesYI. L'autre, nettement exprimé, montre ce qu'étaient alors le gouvernement et l'administration, en nous affirmant que sur 20 millions d'écus prélevés par l'impôt sur le peuple, le trésor ne pouvait prétendre à en recevoir plus de trois millions ou 15 pour cent. Chaque écu reçu pour les dépenses publiques en œûtait sept aux contribuables , et il en restait six aux Juifs , qui étaient les financiers de cette époque , aux gouverneurs de provinces et aux autres officiers du roi ou des seigneurs féodaux. Il est digne d'intérêt de savoir ce qu'on croyait pouvoir obtenir par l'impôt, dans un pays où, sur deux villes , une avait été mise à sac. Le duc de Nevers
148 ÉLÉMEINTS DE STATlSTlQlK.
comptait, eu 1577, qu'il y avait, en Frauce, trois millious de foyers ou familles, faisant, à quatre et demi chacune, environ 13,500,000 habitants, réduits à 12 millions par la noblesse et le clergé. L'impôt proposé montait à 6 ,000,000 de marcs d'argent, valant alors chacun 10 francs, et aujourd'hui 54 ; ce qui élève la somme totale à 324 millions de notre monnaie actuelle. C'était 27 francs par personne, non compris les dîmes ecclésiastique et seigneuriale, et les autres taxes ou perceptions. La profonde misère de ce temps devait donc payer davantage que la prospérité d'aujourd'hui.
En Angleterre, les illusions sur le nombre des communes n'ont pas été tout à fait aussi grandes (pi'cn France ; mais elles ont été encore plus opiniâtres, et elles se sont prolongées jusqu'à nos jours. Le roi Edouard III ayant obtenu du Parlement, en 1340, un subside de 50,000 1. st., il fut calculé, par les Statisticiens de cette époque, que la répartition de cette somme ferait lever, en moyenne, une livre 2 shilHngs 4 deniers par paroisse. Mais il se trouva qu'attendu le moindre nombre des communes, il dut être payé par chacune 5 1. st. 16 shillings ; en sorte qu'au lieu de 45,000, il n'y en avait que 9,000 ou le cinquième seulement. L'exagération était de 3G,000 villes ou villages. Un siècle et demi après, on avait oublié cette rectification. En 1527, un savant de ce temps présenta au roi Henri VIII un Traité où il affirmait qu'il y avait 52,000 paroisses dans le royaume. Gambdcn a